‹ Histoire de la littérature contemporaine en RussieChapitre 56 sur 90 · CHAPITRE n · texte numérisé non relu

CHAPITRE n

L ECOLE NATUKELLE. SES TENDANCES SATIBIQUES.

— PISEMSKY : MILLE AMES. STCHEDRINE :

ESQUISSES DE PBOVDiCE. DOSTOÎEVSKY : LES

HOnUES ET LES OUTILA.GÉS.

L'école naturelle ne se contenta pas seulement de noas peindre Fétat de la société russe à la veille des réformes, elle s'attacha aussi à porter les derniers coups à une époque qui commençait à disparaître.

Pisemsky, après avoir débuté par des nouvelles, essaya du roman. Il chercha dans ses Mille âmes à condenser plusieurs mondes à la fois, à nous dévoiler leur intérieur, leurs vices, leurs faiblesses, et certes son talent ne fut pas au dessous de la lâche qu'il avait entreprise. L'auteur nous transporte d'abord dans une petite ville de province, et nous peint l'intérieur d'une famille tranquille, aux mœurs patriarcales. Godnef, directeur de gymnase, mis à la retraite, est la bonté même. Affable, souriant et charitable, il ne peut pas croire à l'existence du mal, et envisage les choses avec une naïveté qui a quelque chose d'enfantin. Nastasia, sa fille, a beaucoup de cœur et d'ë*

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ner^ie; tout en ne connaissant pas le monde, elle le devine et ne se fait aucune illusion sur lui. Gâtée par son père, elle achève elle-même son éducation, en lisant les journaux et les revues, et se laisse séduire par le nouveau courant qui commençait à se faire jour dans la littérature de cette époque.

A côté, et comme pour faire contraste à ce tableau si calme, si tranquille, habite une vieille générale immensément riche, qui possède mille âmes * et dont la fille Pauline est maladive et contrefaite. Cette dernière s'est laissé séduire par son parent, le prince Ivan, bien qu'il fût marié et père de plusieurs enfants. Le prince est un spéculateur, qui aime à vivre sur un grand pied, et qui, sous des dehors brillants, cache une âme égoïste et cynique. Les relations qui existent entre Pauline et son cousin ne peuvent durer plus longtemps. Pauline a fini par comprendre le caractère de celui qu'elle aimait, et se,, cherche un înari. Mais comme elle est laide, contrefaite, et que son passé n'a pas été tout à fait exemplaire, elle n'a guère le droit d'être exigeante.

Sur ces entrefaites, arrive le nouveau directeur du gymnase, Kalinovitch. C'est un jeune homme sorti de rûniversité de Moscou. Ayant eu une jeunesse pauvre et dépendante, Kalinovitch nourrit, sous un extérieur distingué et séduisant, un grand fond d'égoïsme et une ambition insatiable. Il est accueilli et traité comme un tils par le vieux Godnef ; Naistasia finit par l'aimer et se donne à lui. Elle l'adore comme un dieu, et éprouve pour lui une passion capable de

1 • Voir ce que noB8 ayons dit sur la signiûcation du mot ùmea^ dans la note de la page 185%

tout sacrifier. Kalinovitch fait aussi la connaissance du prince Ivan ; il est reçu dans la maison de là vieille générale. Le prince jette ses vues sur lui, et veut le marier avec Pauline. Kalinovitch jeune, et pas encore assez corrompu, repousse cette proposition avec indignation. Il a réussi à faire imprimer une nouvelle dans une revue de Pétersbourg : son projet est d'arriver à la gloire littéraire, et de vivre du fruit de son travail. EtNastasia? Qu'en faire? L'épouser, c'était se condamner à une pauvreté éternelle ! Il trouva un moyen terme en se fiançant avec elle et partit pour Pétersbourg.

Que de désillusions l'attendaient dans cette capitale! Nous entrons avec l'auteur dans les coulisses du monde littéraire et du monde bureaucratique. Le directeur de la revue qui avait imprimé la nouvelle de Kalinovitch ne se souvient plus ni du nom de l'aulenr, ni du titre de son œuvre. Il ne compte jamais à ses collaborateurs que la moitié de ce qui leur est dû, et trouve toujours de l'argent pour entretenir une danseuse. Le chef de division auquel Kalinovitch présente ses lettres de recommandation est un parvenu qui traite avec beaucoup d'égards un jeune comte attaché à ses bureaux, mais qui prouve à Kalinovitch du haut de sa grandeur et de son éloquence qu'il n'y a rien à faire à Pétersbourg, et que la province offre un champ beaucoup plus vaste à l'activité des jeunes gens. Notre héros repoussé partout tombe dans un désespoir profond et finit par devenir malade. Il pense à la famille Godnef qui l'avait traité avec tant de soins, et, dans cette situation d'esprit, il écrit à Nastasia. Celle-ci, effrayée, n'hésite pas un instant. Son père est paralysé ; elle le quitte sans re-

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mords de conscience. Elle n'a pas d'argent; elle en trouve en vendant Théritage qui lui revient du côté de sa mère, et arrive à Pétersbourg. Kalinovitch, touché de tant de dévouement, se repent d'avoir voulu quitter une jeune fille qui a tout sacrifié pour lui. Il pleure comme un enfant, et reprend courage. Mais l'homme, a dit Montaigne, « n'est que rapiècement et bigarrure. » Kalinovitch n'était pas fait pour se contenter d'un bonheur paisible, et pour enfermer ses désirs ambitieux dans le cercle étroit d'une vie de travail quotidien et d'un confort relatif. Il finit par tomber dans un marasme profond, et dans un élat d'irritation qui éclate bientôt au dehors. Par suite de son impuissance à gagner un morceau de pain, et de la nécessité où il est réduit de vivre avec le dernier argent de Nastasia, il n'éprouve plus que du mépris et du dégoût pour lui-môme. C'est dans cette situation qu'il rencontre le prince Ivan. Il apprend^avec une certaine joie que Pauline, ayant perdu sa mère, est maîtresse de sa fortune et qu'elle n'est pas encore mariée. Que faire? Abandonner Nastasia qui avait tout quitté pour venir le soigner, qui lui avait donné tout son argent? c'était de la cruauté, une infamie sans nom ! Mais épouser Pauline, c'était réaliser ses beaux rêves, c'était l'indépendance, la liberté! La lutte fut terrible; et, pendant quelques jours, ce dilemme implacable le secoua rudement. Mais enfin il succomba. Le prince, avec un cynisme éhonté, prit sur lui d'arranger son mariage, moyennant une somme de cinquante mille roubles que Kalinovitch aurait à lui payer le lendemain de la cérémonie. Ce dernier dut y consentir, mais ne put s'empôcher de lui dire en signant : « Nous sommes, ma

foi, de flers coquins tons les deux. — Que faire?» répondit le prince.

Kalinovitch, grâce à son mariage et à l'influence d'une jeune et jolie baronne qui passait pour être ialimeinent liée avec un haut personnage, arriva rapidement aux honneurs. En atteignant le but qu'il avait rêvé, il ne se trouvait nullement génê dans le inonde nouveau où sa femme l'avait introduit. Mais s'il était heureux du côté de l'esprit et de l'ambition, 11 était loin de l'être par le cœur. Il avait envoyé à Nastasia une somme de vingt-cinq mille roubles pour assurer son avenir, mais cette dernière lui avait fait retourner cet argent. En outre, il avait appris les anciennes relations de sa femme avec le prince Ivan, et cette nouvelle ne fit qu'augmenter l'aversion qu'il éprouvait pour Pauline. Cependant, il avançait rapidement dans le chemin des dignités. Il fut nommé Vice-gouverneur dans la province où il avait été autrefois directeur de gymnase. C'était là une carrière digne de ses capacités. Fonctionnaire honnête et travailleur, il entra, dès le premier jour, en hostilité avec le gouverneur, vieux routinier et vénal comme tous les fonctionnaires de l'ancienne école. Il parvient même à le faire destituer et à être nommé à sa place. Dès lors il déclare une guerre impitoyable à la vénalité, à la concussion, à l'arbitraire. Il punit les maires qui se font donner des cadeaux par les marchands; force un riche fermier des eaux-de-vie, qui s'est enrichi aux dépens du peuple, à léguer à la ville une somme considérable; il menace le directeur des prisons, parce qu'il spéculait sur le travail et la nourriture des détenus. C'était plus que de la sévérité, c'était une haine implacable dans laquelle il cherchait

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l'oubli de ses souffrances morales. On commença par le traiter de fou, puis diverses dénonciations furent envoyées contre lui. Une dernière mesure mit le comble à Tindignation générale : le prince Ivan, qui spéculait sur les fournitures, avait présenté un faux cautionnement. Kalinovitch le fit arrêter et garder comme un criminel ordinaire. On vit dans cette sévérité un acte de vengeance personnelle. Le gouvernement ordonna une enquête. Quand les chagrins arrivent, a dit Shakespeare quelque part, ils ne viennent pas un à un comme des tirailleurs, mais par bataillons. Kalinovitch, qui ne trouvait nulle part ni bonheur ni repos, vit aussi sa femme se tourner contre lui. Pauline, ne pouvant supporter davantage le mépris et les reproches de son mari, s'était enfuie à Pétersbourg pour prendre fait et cause pour le prince Ivan et demander le divorce.

C'est dans cette triste situation que Kalinovitch, abandonné de tous, n'ayant que des ennemis et luttant seul, rencontre Nastasia qui s'est faite actrice et vient jouer dans la ville où Kalinovitch est gouverneur. En revoyant celle qu'il a aimée, celle qui lui rappelle sa jeunesse, ses nobles aspirations, tout ce que le passé a de beau et d.e frais, Kalinovitch sent son cœur s'attendrir. Il lui dévoile ses souffrances, lui raconte ses rêves et ses luttes. Nastasia qui l'aime, encore le console de son mieux et consent à ne plus le quitter. Bientôt l'orage éclate sur la tête de Kalinovitch. Il est destitué et exclu du service. Le prince Ivan est remis en liberté et s'attache à Pauline qu'il dépouille de tout ce qu'elle possède. La pauvre femme, trompée par tous, se donne la mort. Kalinovitch se retire à Moscou, après avoir épousé Nastasia. « Il se

maria parce qu'il n'avait plus d'espérance et qu'il n'attendait plus rien de la vie. Nastasia, artiste dans Tâme, quitta la scène et devint sa femme' parce qu'il n'avait plus qu'elle au monde, et qu'il était de son devoir de soutenir et de consoler la vie de cette grande intelligence brisée, mais encore bien chère. »

Le roman de Pisemsky n'est pas seulement un tableau, une satire sociale. Kalinovitch a les vices de la vieille société qui s'en va : une ambition insatiable, la soif de l'argent, des honneurs et des richesses et une conscience élastique. Il est, en outre, le représentant de cette nouvelle génération d'employés qui commençaient à apparaître à l'époque des réformes, et qui sont aussi honnêtes, consciencieux et travailleurs, que les anciens fonctionnaires étaient routiniers, paresseux et concussionnaires. Kalinovitch n'est donc pas un type idéal. Pisemsky est trop réaliste pour cela. C'est le portrait fidèle d'une société qui se trouve entre deux époques ; et ce contraste de vices et de qualités dans une même nature est trèsbien rendu par l'auteur.

Stchédrine (Saltykof) est exclusivement satirique. Dans ses Esquisses de prbvince^ il flagelle la société de son temps avec une verve impitoyable. Écrivain humoristique avant tout, il abuse un peu trop de son esprit, au détriment du dessin qui est souvent incomplet et inachevé. Il nous transporte dans un des coins les plus reculés de la Russie, dans une ville « qui ne se distingue ni par de magnifiques édifices, ni par des jardins de Sémiramis, qui n'a pas môme de ma,isons à trois étages ni de pavés; mais il y a quelque chose de patriarcal dans toute sa physionomie, quel-

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que chose de calme dans le silence qui plane sur les toits. En arrivant dans cette ville, vous sentei, pour ainsi dire, que votrexarrière se termine ici, que vous ne pouvez plus déjà rien demander à la vie, qu'il ne vous reste plus qu'à vivre du passé et à digérer vos souvenirs. En effet, cette ville n'a pas de route qui conduise plus loin, on dirait qu'on est à l'extrémité de la terre. Partout où vous regardez, ce sont les forêts , les prairies et les steppes ; les steppes, les prairies et les forêts. » C'est dans cette ville que l'auteur va nous montrer une série de types qui ont un air de famille avec ceux de Gogol.

C'est d'abord le maire Jelvakof qui emploie les chevaux des pompes à promener sa nombreuse famille, et qui, effrayé par le r é viseur , défend de les atteler môme en cas d'incendie. C'est ensuite le chef de police Marémiankine, qui, voulant montrer à ce même réviseur qu'il sait tout, lui annonce qu'on a découvert un cadavre sans tête; mais il lui est impossible de retrouver la tête de ce cadavre imaginaire. Le souslieutenant en retraite Jivnovsky a bu tout ce qu'il possédait ; il va à Pétersbourg, parce qu'un farceur lui a dit qu'on offrait un million à celui qui se nourrirait de sucre pendant un an. Le gouverneur de la province est un vieillard tombé en enfance que son secrétaire mène par le bout du nez. Sa fille, la princesse Anna, ne sachant que faire de ses trente ans bien sonnés, s'amourache d'un jeune employé de son père. Au premier rendez-vous qu'elle lui accorde, ce lovelace imbécile profile de son émotion pour lui demander une place vacante de commissaire de police.

Un type bien défini est celui de l'employé de la

nouvelle école. Voici comment il se dépeint luimême :

« Vous vous trompez, si vous croyez que je vais appeler « un paysan, et le déplumer de mes propres mains I Fi l « vous ne savez donc pas quelle odeur il exhale 1 et pui9 « je ne veux pas me donner cette peine. J'appelle tout sima plement quelqu'un des scribes^ et je lui dis : Mon cher^ tt tu me dois tant et tant*, et voilà! Quant à ce qu'il fait, c cela m'est bien égal.». Chez nous, ce n'est pas de la a vénalité , c'est dQ l'administration bien entendue. Je « n'exige que ce qui me revient. ••» Je suis un homme comme (1 il faut. Je suis un enfant du siècle. Je veux avoir un bon « cigare et un verre de bon Château d'Yquem. Je dois (en- <K tendez- vous?) je dois être bien habillé; il est nécessaire « que tout dans ma maison soit confortable ; le gouver^ « nement me doit tout cela. Je suis garçon^ j'ai besoin d'une a belle; je suis un homme avec des opinions très-éclairées, « il faut donc que mon esprit soit tranquille, et ne sgitgôaé a ni par la pauvreté, ni par l'absence de comfort. »

Nous arrivons maintenant aux typas de propriétaires. Louzguine est un sybarite. Il n'aime pas la ville à cause de ses intrigues et de ses cancans. Pétersbourg lui plaît encore moins. Là il n'y a pas d'êtres humains, mais quelque chose de fro^d, de vis-queux. Il faui passer son temps à faire antichambre, à quémander le sourire d'un personpage important. Il préfère vivre dans ses terres d'une façon indépendante et à son aise. Il comprend lui-môme son impuissance. Mais il est tellement habitué à câtte vie indolente que penser est un fardeau pour lui. Bouérakine a un caractère tout à fait opposé. 11 passe ses journées à se promener dans sa cliambre, la tête

1. Les phrases imprimées en italiques sont eu français dans l'original.

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occupée d'une idée fixe ; par exemple : le dégel, ses causes, sa signification, ses divers sens réels et allégoriques; — ou Çien : qu'arriverait-il si, au lieu de la boue qui couvre le terrain derrière ma maison, il y avait une verte prairie couverte de fleurs? — Semblable aux Lamas du Thibet, il trouve dans cette concentration de l'esprit une force attrayante qui Tabôtit comme de l'opium. Il se vante, en outre, d'être le bienfaiteur de ses serfs, mais il n'est philanthrope qu'en paroles, et laisse son intendant allemand battre ses paysans. Gorékhvastof est un de ces risque-tout, qui passe son temps à duper au jeu et à, exploiter l'amour des femmes pour leur prendre de l'argent. Dans ses moments d'épanchement et d'ivresse, il ne peut s'empêcher d'avouer hautement qu'il est un coquin et un misérable. Dans une sorte d'apothéose finale, l'acteur nous montre un convoi funèbre composé de tous les types qu'il a fait passer sous nos yeux ; c'est la vieille société qui s'en va!

Dostoïevsky, dans son roman, les Humiliés et les Outragés^ ne fait que répéter le thème qu'il a déjà développé dans ses Pauvres gens. Le prince Valkovsky, homme cynique, avide d'honneurs et surtout d'argent, mais adroit, habile, sachant feindre et dissimuler, dépouille complètement son ancien homme d'affaires. Son fils Alexis, bon cœur, sincère, naïf, mais faible et léger, enlève la fille de cet intendant, Natascha, et vit quelque temps avec elle, pour l'abandonner plus tard. L*un des types les mieux rendus est celui de Nelly, fille naturelle du prince. Cette enfant a un caractère sauvage , violent ; elle qui n'a jamais reçu que de mauvais traitements, elle se méfie des bontés dont on l'entoure, irrite les

gens à dessein, afin d'avoir le plaisir de leur tenir tête, ou de montrer son sloïcisme quand on Taccable de coups. Mais ce roman est bien inférieur au premier du môme auteur ; ses rares qualités sont noyées dans des longueurs et une diffusion qui engendrent l'ennui.

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