LA PEINTURE DANS LE ROMAN. — GONTCHAROF
OBLOMOF.
L'école naturelle, dans sa galerie de physionomies morales, ne nous a pas seulement offert des inutiles^ comme Roudine. A côté des théoriciens et des phraseurs qui se contentent de prêcher l'action, nous voyons Oblomof — autre produit du temps, éviter la société et s'isolant du monde, vivre dans une paresse dont rien ne pouvait le faire sortir. Par suite de l'éducation qu'il avait reçue et de son caractère timide et apathique, il était fatigué et désenchanté avant d'avoir vécu. Il ne sortait pas de chez lui et ne quittait jamais sa robe de chambre qui « avait à ses yeux beaucoup de mérites; elle était tendre, s'assouplissant facilement, on ne la sentait pas sur soi ; comme un esclave docile, elle obéissait aux moindres mouvements du corps. » Oblomof restait couché, non pas comme un malade ni comme un homme fatigué, ni même comme un paresseux, mais parce que a c'était son état normal. » En vain ses amis l'appelaient, en vain la vie frappait à sa porte, en vain les ques-
lions matérielles de rexistence venaient troubler son repos. Il se plaignait, geignait, essayait de se lever, puis retombait dolent et encore plus fatigué. Oblomof était-il un paresseux ordinaire? non, car sa tête et son imagination travaillaient; il se plaisait à faire des plans, des projets, et leur réalisation platonique le rendait aussi heureux que si c'eût été de la réalité.
Quelquefois, cependant, son apathie dont il avait • conscience le plongeait dans la tristesse; l'envie le rongeait en voyant l^s autres vivre complètement et largement. Il souffrait par moments de ce que son esprit et sa volonté semblaient paralysés peut-être pour toujours. Alors son énergie presque éteinte se réveillait, la vie l'attirail; mais son corp? ét^it de pierre et n'obéissait plus à son âme. Et puis le travail n'étail-il pas pour lui synonyme de l'ennui?
Stoltz, son ami intime, était tout Topposé. Formé d'os, de muscles et de nerfs comme un cheval anglais pur sang, 11 était toute vie, tout mouvement. Élevé rudement par son père et appelé de bonne heure à faire usage de ses forces, il s'était habitué à regarder le travail comme étai^t le but de l'existence. Toujours en garde contre son cœur et son imagination, il envisageait la vie franchement et sous son aspect réel. « Même dans ses entrainements, il sentait la terre sous ses pieds et assez de forces pour redevenir libre eu cas d'exagération. »
Ce que les conseils pressants n'avajent pu faire pour sauver Oblomof, une jeune fille l'opéra. Olga est un des plus beaux types féminins qui soient jamais sortis de l'imagination d'un écrivain russe. Il est même si parfait, si idéal, qu'on se demande si jamais
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pareille femme a existé. Olga, privée de bonne heure de sa mère, n'était surveillée que par une tante fort insouciante. Grâce à la liberté dont elle jouissait et à l'influence de Stoltz, elle avait déjà des opinions très-arrètées sur la vie. En elle, tout était simple et naturel : son regard, ses paroles, son attitude. Il n'y avait rien de faux ni de calculé. Elle savait se posséder, «tenir en équilibre la pensée avec la volonté, la volonté avec l'exécution. » Ne découvrant à personne 3on cœur, elle étudiait attentivement la vie au fur et à mesure qu'elle se déroulait devant elle, écoutait la voix de son instinct, et contrôlait ce qu'elle voyait ou entendait, à l'aide des observations qu'elle avait déjà amassées,
Stoltz lui apprit à connaître Oblomof, et elle résolut de'le sauver. Elle réussit à le tirer momentanément de sa paresse, et, fière de l'influence qu'elle exerçait sur lui, elle se prit à l'aimer ou du moins crut l'aimer. Oblomof se laissa dominer. Tout alla bien pendant que leur amour se borna à des rendez-vous, à des promenades, à des discussions et à des lectures à deux. Mais une fois qu'il fut question de mariage, utie fois que l'amour sortit du domaine du rêve et de la poésie pour entrer dans la vie pratique^ accompagné d*unè foule d'exigences, de tracas et de soucis, Oblomof, effrayé, recula. Il eut conscience de son impuissance, il vit que c'était trop demander à ses forces, et qu'il était incapable défaire le bonheur d'Olga. Dans sa loyauté, il avoua ses hésitations et ses craintes à cette dernière. Celle-ci le comprit, elle sentit que ce qu'elle avait aimé en lui c'était son œuvre, (( le futur Oblomof. » Ils se séparèrent. Olga épousa Stoltz, sur le bras duquel elle pouvait s'appuyer en
toute assurance, et envisager l'avenir sans crainte. Oblomof retomba dans son ancienne apathie et s'y enfonça de plus en plus. Stoltz essaya plusieurs fois encore de le sauver, mais ce fut en vain; il était mort moralement. Sa chute lente et irrévocable a quelque chose de tragique.
Doit-on le ranger dans la catégorie des inutiles^ comme Ta fait Dobrolioubof ? non. Le roudinisme et Yoblomovisme sont deux maladies bien différentes. Roudine était un phraseur, vivant plus par la tête que par le cœur. Oblomof avait un cœur noble et honnête, un coeur d'or, où aucune fausse note ne résonnait; son âme était «transparente comme le cristal. » Roudine n'avait pas conscience de son impuissance; il croyait que pérorer et agir est tout un. Oblomof, au contraire, comprenait la tristesse de sa situation. — «Mon avenir me tourmente, disait-il dans un de ses moments d'ép'anchement à Stoltz — je creuse moi-môme mon tombeau et je pleure sur moi. Je vois tout, je comprends tout, mais je n'ai ni force ni volonté. » Roudine se faisait illusion sur la vie et sur le milieu qui Tentourait. Oblomof envisageait sainement les choses, et savait caractériser finement les hommes. Malheureusement pour lui, son « petit individu était las de ce grand monde, » comme dit Portia dans le Marchand de Venise \
La différence de ces deux types nous explique aussi la différence qui existe entre le talent de Tourguénief et celui de Gontcharof. Tourguénief est surtout le peintre de Tesprit, Gontcharof celui du cœur. Les types de Tourguénief sont animés, ils se développent