‹ Histoire de la littérature contemporaine en RussieChapitre 58 sur 90 · CHAPITRE n · texte numérisé non relu

CHAPITRE n

THiSaTRB. — OSTROWSKY : l'eMPLOI LUCRATIF ; — l'orage. — POTI^KHINE : LE CLINQUANT. — SOLLOHOUB : l'employé.

Oslrowsky, dans sa comédie F Emploi Ivcratif^ traite à peu près le même sujet que Pisemsky dans ses Mille âmes, et avec un talent égal. Il nous représente deux générations d'employés tout à fait opposées. Vyschnewsky est un yieillard, mari d'une jeune et charmante femme. Persuadé que l'argent est le but de la vie, il croit qu'il peut acheter l'amour de sa femme en la couvrant de bijoux et de toilettes. Il profite de son haut emploi pour remplir sa cassette per fas et nefas. Biélogoubof, son subordonné, homme sans éducation, mais pratique, partage les mêmes idées que son chef : c'est un second Moltchaline. « Quel profit la science donne-t-elle, s'écrie-t-il, quand on n'est ni craintif ni tremblant devant ses chefs? »

Jadof, le neveu de Vyschnewsky, se révolte contre la vénalité. Pauvre, il ne veut vivre gue du produit de son travail, et espère être encouragé par l'opinion publique. Son oncle essaye de lui prouver la moralité de la concussion, il lui objecte que l'opinion publique

est dégarmée devant le succès et la richesse ; mais il ne parvient pas à convaincre son neveu, et le chasse de sa maison. Biëlogoubof et Jadof épousent deux jeunes filles, deu\ sœurs. Élevées stupidement par leur mère, elles sont persuadées que le devoir de la femme est de ne rien faire, et celui du mari de ira* vailler pour l'habiller et lui donner tout le luxe désirable. Pendant que Biélogoubof met en pratique le mieux qu'il peut les théories de son chef, Jadof demande à un travail honnête les ressources nécessaires pour fair^ vivra son ménage. Malheureusement Pauline, sa famine, gui ^ le cœur bon, mais Tesprit peu développé, ne Tentend pas ainsi. Elle est jalouse des brillantes toilettes que pf^rtent sa sœur et les autres femmes; elle veut quitter son mari et retourner chez sa mère. Jadof, qui Taime beaucoup, lutte longtemps, partagé qu'il est entre son amour et le sentiment de . Thonnéteté. Il succombe, par crainte de perdre sa femme. « Adieu! — s-écrie-t-il avec désespoir, — beaux rêves de jeunesse I Adieu, grandes leçons I Adieu* lûon avenir honnête I Je vieillirai un jour, j'aurai des cheveux gris, j'aurai des enfants! Laissemoi pleurer j^our la dernière fois ! » Il va avec sa femme demander à son oncle un emploi lucratif. Ce dernier reçoit Jadof avec ironie, et d'un air triomphant il se moque de ses anciens rêves. Jadof, fouetté par ces sarcasmes, relève la tête : il désavoue la démarche qu'il a faite. — c Je ne sais pas où cacher ma honte, dit-il. Oui, j'ai honte d'être ici. $ Et, chassé de nouveau par son oncle, il ajoute :

« Je m'en vais, Pauline, tu peux aller chez ta mère, je ne le retiens pas davantage. Maintenant je ne faiblirai plus. Si le sort ma condamne à manger du pain noir, j'en mange-

rai. Rien ne me séduira, non. Je veux toujours avoir le droit de regarder chacun en face, franchement et sans honte ; je veux pouvoir lire et entendre les satires et les comédies qui attaquent la vénalité, et en rire de tout mon cœur. Si ma vie ne se compose que de travail et de privations, je ne murmurerai pas. Je ne demande qu'une chose à Dieu. Quoi? me direz-vous I C'est de voir arriver le temps où remployé vénal redoutera le tribunal de l'opinion publique beaucoup plus que la justice elle-même I »

Pauline ouvre enfin les yeux et comprend les sentiments honnêtes de son mari. La lutte de ces deux morales si opposées est retracée avec beaucoup de finesse d'analyse. Le côté psychologique est vivement dessiné, et la pièce ne manque pas d'un certain coloris dramatique. Seulement, Jadof aime un peu trop à poser et à étaler son honnêteté ; il devrait être moins déclamateur et plus retenu.

Dans YOrage^ comme dans les pièces précédentes, l'auteur nous trace un tableau du despotisme de famille dans la classe marchande. Mais ici les couleurs sont beaucoup plus poétiques, et le sujet s'élève jusqn'au drame. Catherine a pour belle-mère une femme qui, toute remplie des traditions du passé, veut régner sur son fils et sa brii, ne leur permet pas de faire un mouvement sans sa permission, et leur rend la vie impossible. Elle aime un jeune marchand, Boris, et pendant l'absence de son mari, elle se donne entièrement à cet amour. Mais quand son mari revient, elle n'éprouve plus que de l'aversion pour ce dernier ; ses caresses lui sont insupportables ; le repentir et le dégoût de la vie entrent dans son âme. Le type de Catherine est au plus haut degré poétique; elle est femme dans toute l'acception du mot. Elle ne peut se partager entre son mari et son amant. Sa

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