‹ Histoire de la littérature contemporaine en RussieChapitre 59 sur 90 · THEATRE · texte numérisé non relu

THEATRE

faute Tobsëde et ne lui donne ni trêve ni repos ; elle se jette dans le Volga, avec l'espoir « que ceux qui aiment prieront pour elle. » V Orage marque l'apogée de la gloire littéraire d'Ostrowsky. Après, son talent déclina et baissa sensiblement. Il ne fit plus que se répéter, et ses pièces postérieures sont pâles, ternes et sans vie.

Potiékhine possède moins l'entente de la scène qu'Ostrowsky. Ses pièces sont presque toutes à tiroirs et cousues de fils blancs. Le héros du Clinquant est un fonctionnaire d'un désintéressement idéal. Il méprise et déteste tous ceux qui ne possèdent pas cette vertu, quelles que soient, d'ailleurs, leurs autres qualités. Il est lui-même rempli de vices, et n'inspire que le dégoût. Les diverses scènes de cette pièce, prises séparément, sont menées avec entrain et spirituellement écrites; mais beaucoup d'entre elles sont inutiles*

La comédie du comte SoUohoub, Y Employé^ n'est célèbre que par la remarquable critique qu'en a faite Pavlof.

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DepalM rAbolIt|on dp «^rrafe J|i«%ii'à ^QB Jours.

L'empereur Alexandre II, d'un trait de plume, venait de rendre la liberté à vingt-quatre millions de serfs (4" février 4861). Ce grand et courageux acte d'humanité était suivi d'une foule de mesures libérales, judiciaires et administratives. Ce qu'avaient rêvé les tristes victimes du coup de décembre 1835, ainsi que les libéraux et les socialistes plus ou moins convaincus de 1840, était accompli. La lumière se faisait, soudaine et ardente; elle brillait pour tous. Une révolution sociale aussi grandiose devait exercer une forte commotion sur les esprits. De nouveaux horizons leur étaient ouverts. Toutes les questions qui avaient été débattues dans la période précédente prenaient un corps, une réalité; toutes les réformes que Ton avait tant désirées s'effectuaient l'une après l'autre : l'organisation des communes rurales en se//^ovemment, l'institution des justices de paix et des tribunaux d'arrondissement, la procédure écrite remplacée par la procédure orale, la publicité des débats, Tinstitulion du jury et des assemblées territoriales formées des trois grandes classes de la nation, l'abolition

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de la censure préventive» et Um d'autres mesures arrivant coup sur coup, détruisaient l'ancien ordre de choses. L'air entrait non plus par les fenêtres ni par les portes, mais par une brèche immense faite h la muraille.

On comprend combien toutes ces innovations durent agiter }a i^ation. La fièvre s'empara des esprits* Tous ^e jetèrent dans Tarène et chacun voulut dire son mot. JjCs rétrogrades et les comermtmr^ regrettaient Tancien ordre de choses. L'ébranlement de la vieille société et Tapparition de temps nouveaux leur inspiraient de Feffroi. Ils prédisaient à la Russie le sort de la France, et voyaient déjà leur patrie en proie à la propagande socialiste et prolétaire» D'autres au contraire — c'étaient les $oeiali$tei — trouvaient qu'on n'avait pas assez fait. Le paysan aurait d& recevoir son lot de terre sans rachat pécuniaire. Ils demandaient l'abolition des classes et toutes les libertés politiques que possèdent les États les plus avancés de TEurope. Le parti vraiment libéral était seul à se réjouir. Il pressentait qu'il y avait encore beaucoup à faire, mais il comprenait aussi que le pays n'était pas suQisamment préparé pour recevoir des institutions politiques plus complètes. « A chaque jour suffit sa peine, » disait-il, et il comptait beaucoup sur l'action du temps.

L'abolition du servage fut une aurore nouvelle pour la littérature et pour la presse. Les sujets, Ips questions abondaient; les types se produisaient plus nombreux et plus variés. Le roman commença à s'occuper d'une nouvelle théorie qui venait de faire son apparition — le nihilifme. Que signifiait ce mot étrange? D'où venait cette doctrine? Ëtait-elle le produit de la

situation sociale au moment des réformes, ou les causes qui l'avaient déterminée remontaient-elles à une époque antérieure?

Les nihilistes rejetaient toute autorité en religion, en morale, en politique, dans les lettres et les sciences, comme dans les arts. La poésie, Tamour, le sentiment, la nature elle-même n'étaient, pour eux, que de vains mots. Ils regardaient le mariage comme une institution absurde, et n'admettaient que l'attraction brutale et matérielle entre les deux sexes. Cette étrange doctrine n'est pas née en 1864 : elle couvait déjà depuis longtemps. L'oppression de la pensée qui avait caractérisé le règne de Nicolas, le despotisme de son administration, les écrits des comités secrets de Londres, les révélations étranges qui s'étaient faites après la guerre de Grimée, les rêves brisés des libéraux de 4825 et les théories des socialistes de 4840 : — tout cela avait contribué à l'élaboration du nihilisme.

Latent et plus ou moins abstrait jusqu'en 4861, il prit un corps à partir de cette époque. A l'influence des socialistes français vint s'ajouter celle des systèmes philosophiques de Moleschott, de Buchner^ et surtout de Schopenhauer. Aux nihilistes s'adjoignirent les socialistes mécontents des réformes incomplètes d'Alexandre II. Le nihilisme trouva surtout de nombreux adeptes parmi la jeunesse des universités, que séduisaient de préférence les tendances négatives de la littérature russe.

Il ne faut pas cependant s'exagérer outre mesure l'importance de cette propagande. On vit bon nombre d'étudiants, épris de l'idée de ne reconnaître aucune autorité, travailler d'eux-mêmes à leur développe-

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ment, et transformer le nihilisme en une sorte de théorie du help-self; d'autres l'adoptèrent par mode. Chez les uns comme chez les autres, ce ne fut qu'un défaut de jeunesse, que la vie et l'expérience devaient corriger. Il y a cependant des nihilistes sincères. Ceux-là prêchent l'action et s'appellent : les hommes de V avenir. Conséquents et convaincus, ils appliquent leurs théories, organisent des phalanstères, des sociétés secrètes, font de la propagande révolutionnaire. Us donnèrent la main aux insurgés polonais et fomentèrent les troubles qui éclatèrent à l'université de Pétersbourg en 1863.- Sur ce terrain, ils se rencontrent avec les socialistes. Ils furent renforcés de quelques femmes et de quelques jeunes filles qui abandonnèrent leurs familles pour vivre dans les phalanstères, et avoir le plaisir de se couper les cheveux, de porter des lunettes, de fumer dans les rues, de fréquenter les cours d'anatomie, et de proclamer l'indépendance de la femme. Faut-il en conclure que ces soi-disant hommes d'action ne doivent pas être pris au sérieux, comme le prétend un critique français ^? Non, le procès de Nietchaief et celui de Dolgouschine ' prouvent qu'ils travaillent dans Tombre et cherchent à s'attirer le peuple. Il serait plus juste de dire que, jusqu'à présent, ils ont été impuissants. Le peuple et les ouvriers peu nombreux des usines

1 . Voir la préface de Prosper Mérimée dans la traduction de Fére$ et Enfants de Toarguénief, publiés par la librairie Charpentier. Paris, 1863.

2. Au moment où j'écris ces lignes, le sénat de Pétersbourg yient de juger un procès politique où étaient impliqués des jeunes gens et des femmes. Le chef de cette société, Dolgouschine, âgé de vingt-cinq ans, était accusé d'avoir rédigé et répandu une proclamation adressée Au peuple russe., et une autre : Aux hommes intelligents»

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ne sont encore ni assez déyeloppés pi assez pvoiék^ir^ pour comprendre ces nouves^u^ apôtres*

Les côtés monstrueux du nihilisme attirèrent Tattention de l'école naturelle^ qui avait toujours ^ sa tête Tourguénief» Gontcharof, Pisemsky et Dos-toïevsky. Cette école, dans les deuii: périodes précédentes, avait étudié la société au point de vue né* gatîf. «

En 1840, elle avait i^ttaqué le serrage; après la guerre de Crimée, elle s'était attachée à montrer Timpuissance de la vieille génération en présence d*un nouvel ordre de choses. Elle ne vit dans la société actuelle que des nihilistes ; ce fut là sa faute. Fourvoyée au milieu d^un monde inquiet, agité, ^mh tendances réalistes et qui ne ressemblait en rien à la société précédente, l-école naturelle se montra hisi'r tante, parfois même hostile, en ne prenant dans les nouvelles tendances que leur côté exagéré. Négli-r géant tout le reste, elle s'attaqua seulement à ce qui répugnait le plus à ses vieilles opinions. Au lieu de peindre, avec le talent qui lui est propre, les luttes, les aspirations de la génération contemporaine, d^ nous montrer ses qualités et ses défauts^ elle ne Ten^ visage que sous un point de vue pessimiste qui res* semble à une sorte de parti-pris ; elle finit par se dé* tacher de plus en plus de la vie nouvelle.

A côté de cette école, il s'en est form^ unp £^utre, la nouvelle école qui commence ^ faire parler d'elle depuis plusieurs années. Cette école, très-réaliste dans ses tendances, s'attache surtout aui^ couches in? férieures de la société. Voulant remplir le vide laissé par l'école naturelle, elle s'est jetée \ une extrémité tout à fait opposée, et s'est lancée parfois dans des

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exagérations très - regrettables. Malheureusement pour elle, ses principes ne sont pas encore nettement définis, et jusqu'à présent elle n'a pas produit beaucoup. Entre ces deux écoles, il reste encore un grand vide qui n'a pas été comblé. La littérature russe, comme on le voit, bien que jeune encore, est arrivée ausitôt que ses sœurs aînées au réalisme. Elle doit ses progrès rapides à la fidélité avec laquelle elle a toujours su reproduire le dévelopement des idées modernes dans la société.

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