‹ Histoire de la littérature contemporaine en RussieChapitre 60 sur 90 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

l'école naturelle et le nihilisme doctrinaire.

— TOUBGUÉ^IKF : PÈRES ET ENFANTS ; — FU- M^E ; — POUNINE ET BABOURINE.

Nous avons vu avec quel talent et quelle finesse d'analyse le chef de l'école naturelle a su peindre les inutiles de la dernière génération. Quelle fut son attitude en présence des nouvelles forces auxquelles il avait souhaité la bienvenue par la bouche d'un de ses héros, Lavretzky? Comment sut-il rendre dans Pères et Enfants (4861) les mérites et les faiblesses de ces deux générations qui se rencontrèrent sur le seuil d'une époque nouvelle? N'était-ce pas un peu tôt pour apprécier les Enfants^ puisqu'ils commençaient seulement à se mettre à l'œuvre ?

Tourguénief prétend qu'en peignant son Bazarof, il a eu dessein de reproduire le portrait d'un jeune docteur russe qu'il avait rencontré aux bains de l'île de Wight, et qui l'avait frappé par l'originalité de ses idées. Mais Bazaref n'est pas une individualité. C'est un type. Qu'il l'ait voulu ou non (et le titre du roman l'indique lui-même), Tourguénief nous à tracé un parallèle entre les deux générations. Le représentant des

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^w/an^5 est le nihiliste Bazarofqui vient passer ses vacances, avec son ami Arcade Kirsanof , dans la propriété dupèredé ce dernier. Les deuxvieuxKirsanof, Nicolas et Paul, ont été élevés tous deux sous Tinfluence des idées de 4840. Le jeune Arcade, au contraire, a embrassé avec enthousiasme la théorie du nihilisme qui commençait déjà à être en vogue. Mais c'est un adepte peu sérieux et peu convaincu, et ses instincts d'aristocrate reparaissent à chaque instant. Il est évident, en étudiant les relations qui existent entre les Pères et les Enfants^ que l'auteur se sent gôné. Il lui manque la foi. Il a beau Jaire, ses vieilles idées reprennent le dessus, et il ne peut s'en dépouiller. Il peint Bazarof d'une main peu sûre et hésitante. On voit que son héros ne lui est guère sympathique, il ne s'incarne pas en lui comme dans ses romans antérieurs, il le traite objectivement^ comme disent les Allemands. Tantôt il lui met dans la bouche des aphorismes du genre de ceux-ci :

« Il y a des sciences comme il y a des métiers et des professions. Il n'y a pas de science dans l'acception qu'on donne à ce mot. — Quels sont ces rapports mystérieux qui s'établissent entre un homme et une femme? Nous connaissons la véritable nature de ces relations, nous autres physiologistes. Étudie la structure de rœil; je voudrais bien savoir où tu y trouveras l'étoffe de ce regard énigmatique dont tu parlais. Tout cela n'est que romantisme, divagation, langage d'artiste. — Le seul mérite du Russe, c'est qu'il a une chienne d'opinion de lui-môme. -^ La nature ne signifie absolument rien ; elle n'est pas un temple, mais un atelier, et l'homme y est un ouvrier. »

Dans ses discussions avec Paul Kirsanof, Bazarof

répond avec la froide brutalité d'un socialiste et d'iin athée : tL Aristocratie, libéralistnev principes, pro*^ grès, s'écrie-t-il, que de mots étrangers à notre langue et parfaitement inutiles 1 Un vrai Ruâse il'en Tondrait pas pour rien. » Il se moque des lois de l'humanité^ de la logique de l'histoire. « Nous agissons en vtie de ce qui nous paraît utile. Aujourd'hui il nous parait utile de nier, nous nions. »i Basarof se vante d'appartenir à un parti fort nombreux^ et quand on lui objecte l'impuissance des nihilistes à mettre à la raison le peuple entier, il répond par te vieux dicton russe : fe Une chahdelle d'un sou asufft pour brûler tout Moscou.» C'est peu pour BazahJf d'étaler fees principes; Taùteur nous le montre eiiiBore brutal, dur et peu respectueux à l'égard de ses vieux parents. Il est donc visible qbe TnurgUénief a tâché de nous i^ndre aussi antipathique que possible lé représetotattt de là génération des Enfants. Et cependant, il semble attiré vers lui par une forcé iUvblbntaîrej par ttne attftictioii dont il ne peut se défendre. Combien fiâzarof est supérieur A tdus beux qui l'entourent! Comme ils sont petits, eompftréô à fcé pauvre étudiant qui né rôve ^u'uhe modeste j^lAl^é de médecin de district, et qui travaille à soh développement itttellectuel avec tant d'énergie el d'indépêttdànce! On excuse lexagératioti de !séS prihCipeSi piarce qu'on voii eh lui une forcée une vraie force qui s'impose aux autres* Les Pères à côté de ce grand erifaht sont faibles él môhae Hdicules; Nicolas Kirsanof tt'oàe avouer à son fils qu'il a logé dans la maison sa mattresse dont il a ud enfant; et il rougit en la lui préseâtant. Paul, cet angloinanè rasé et habillé dés le matitl^ ^t un avocat

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peu wieuîi et défend mal sa géoépatiûn. Ses argu? ments sont faibles, ils ontTairde liepx communs et np peuvent guère résister aux coups de boutoir que leur porte Barazof. Lorsqu'il parle avec emphase du bien public, rétudiant lui demande avec justesse, quel avantage il procure au bien public, en restant les bras croisés? Paul ne trouvant rien à répondre est obligé de changer la conversation. Madame ûdintsof ellemême, cette femme froide, égoïste, évitant avec soin toiit ce qui peut troubler la tranquillité, de son cœur, ne laisse pas que d'être fortement impressionnée par Bazarof, et ce dernier, malgré son mépris des femmes et de Tamour, sent naître en lui une vraie passion.

En un mot, et malgré les efforts visibles de Fauteur, la figure de Bazarof ressort d'une façon trèslumineuse, et laisse toutes les autres dans Tombre. En voulant faire un parallèle impartial des Pèrei et des Enfants, l'auteur ne sut satisfaire ni les uns ni les autres. Les premiers s'y voyant ridiculisés protestèrent, les autres poussèrent de hî^uts cris d'indignation.

Les Apparitimi sont un de ces petits bijoux de fan? taisie, écrits dans un moment de délassement. L^auteur nous y apparaît comme un des grands maîtres du style ; nous le voyons s'élever à la poésie descriptive sans avoir l'air de la chercher^. Nous en dirons autant de ses Étranges histoires. Ces dernières se^isr tinguent surtout par l'étrangeté des caractères qui y sont remis en relief. La fantaisie, la bizarrerie y dominent : bizï^rrerie des personnages, bizarrerie des aven-

1 . Nous recommandons à nos lecteurs l'exceUente traduclion qu'en a faite Prosper Mévimée pour la Revut d^ Deux'Monde^^

tures. Dans 17nnocenr, une jeune fille de bonne maison quitte sa famille pour s'attacher à un vieux mendiant moitié fou et moitié innocent. Le Roi Lear de la steppe nous représente un propriétaire noble, géant par le corps, peu doué sous le rapport de Tesprit, mais cachant sous son épaisse enveloppe un cœur bon et généreux. Ces deux premiers récits se distinguent par la vigueur avec laquelle les caractères sont dessinés. Les autres : Y Abandonnée^ V Aventure du lieu-' tenant Yergounof, sont peut-être plus faibles, bien que la fantaisie y domine à dose égale. Du reste, comme les lecteurs français ont pu prendre connaissance de ces récits dans la Revue des Deux-Mondes^ nous ne nous y arrêterons pas davantage.

Nous arrivons à son dernier roman : Fumée (1 867). Lorsque Tourguénief récrivit, il avait eu le temps de voir à l'œuvre la nouvelle génération. Aussi se montre-t-il moins hésitant que dans Pères et Enfants; sa main est plus sûre, et son pinceau court hardiment sur la toile. Malheureusement, Fauteur, négligeant les avis que lui avait donnés la critique à Toccasion de son dernier roman, s'obstina et alla encore plus avant dans cette voie pessimiste. Son portrait de Bazarof pouvait prétendre à une certaine vérité, à une certaine impartialité. Mais dans le groupe des jeunes progressistes que Fauteur nous montre réunis à Baden-Baden, nous ne voyons plus que des caricattres. Nous immolons volontiers à ses traits satiriques le groupe des jeunes généraux rétrogrades, qui passent leur temps à parler, dans le français habituel aux salons de Pétersbourg, contre l'abolition du servage et Taudace des folliculaires. Mais pourquoi traiter avec dédain et raillerie la jeunesse du

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jour?Tourguénief ne nous apparaît plus ici que comme un esprit désenchanté, sceptique. Son roman est une satire méchante et remplie de fiel. Il nous peint les jeunes progressistes, leurs idées enthousiastes, leurs exagérations, sous des traits qui font peine à voir. Nous ne rencontrons que des fous, des sots ou des dons Quichottes. Goubaref, le chef de la bande, cache sa nullité sous un silence qui impose. Bambaïef, toujours sans le sou, est sans cesse enthousiasmé de quelque chose. Comme rOsrick de Bamlet, il a dû complimenter le sein de sa nourrice avant de le téter. Une vieille veuve bavarde et. cancanière nourrit le projet d'émanciper les femmes au moyen des machines à coudre. Us ne font que parler « du rôle et de l'avenir de la Russie, mais en termes généraux, en commençant par les œufs de Léda, sans rien approfondir, sans rien conclure. Ils pressurent cette malheureuse question, comme des enfants mâchent du caoutchouc. Naturellement, l'Occident pourri^ » a aussi son compte. « Quelle scie! pensez-vous. Cet Occident qui est pourri nous bat cependant à plate couture : et si seulement ils le méprisaient réellement. Mais tout cela n'est que verbiage et mensonge ! Nous l'insultons, et cependant nous faisons cas de son opinion, c'est-à-dire de l'opinion des braillards de Paris. »

L'auteur, pour flageller ces têtes folles, se sert de Potouguine, par la bouche duquel il fait l'apologie de l'Occident — apologie qui n'est qu'une | variation exécutée sur un thème de Biélinsky.

En dehors de ces tendances regrettables, l'auteur

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