‹ Histoire de la littérature contemporaine en RussieChapitre 61 sur 90 · Voir noire article sur les Slavopbiles^ page · texte numérisé non relu

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nous représente les amoars d'uae femma mwée, Irène, avec le jeune Litvinof. Celui-oi, tout entier à sa passion, abandonne sa eoasine Taliana» avec laquelle il était fiancé, Tourguénief dessine ces deux portraits de femme avec le talent que nous lui connaissons. Irène comprend et méprise le milieu qui l'entoure, mais n-a pas eu le courage de quitter une position qui lui a tant coûté à acquérir, pour s'enfuir avec Litvinof. Q-est une femm.e faite pour la passion et rintrigue. £lle est à la fois ambitieuse et dangereuse coquette. Tatiana est un des plus beau portraits qu'ait produits le pinceau du célèbre romancier. Son instinct de femme lui fait découvrir qu'elle a une dangereuse rivale, et que le cœur de son fiancé ne lui appartient plus. Mais, avec un tact'et une di^gnité qu'on ne saurait trop admirer, elle dédaigne la lutte, et repart en Russie. Litvinof ne tarde pas à la suivre; il n'avait pu décider Irène à s'enfuir avec lui. Nous arrivons à l'apothéose finale, qui est un trop beau morceau pour ne pas le traduire :

« Anéanti, désespéré, malheureux, Litvinof respirait cependant ; il respirait après les souffrances et les déchirements intérieurs de la semaine passée, après tous les coups qui ravaient frappé successivement. Toute cette lutte Pavait d'autant plus secoué qu'il n'était pas fait pour de pareils orages. Il n'espérait plus, et tâchait de ne se rappeler de rien. Il retournait en Russie^ car il fallait bien aller quelque part, mais il n'avait pas de plan. Il ne se reconnaissait plus ; il ne comprenait pas sa conduite; il lui semblait avoir perdu son moi, et du reste, il s'intéressait peu à ce moi. Quelquefois, il lui semblait qu'il conduisait son propre cadavre ; seuls, les frissons de cette maladie morale incurable, qui le secouaient de temps en temps, lui rappelaient qu'il était encore en vie. Parfois, il lui paraissait incompréhensible qu'un homoie^ — un homme ! ait pu se laisser dominer

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à ce point par une femme! par l'amour! •— « Faiblesse honteuse !» — se disait^il, et alors il secouait son manteau et s'enfonçait dans un coin ; — « lapasse est fini^ commençons une nouvelle vie. ^ Une minute après, et il souriait amèrement, s'étonnant de soi-même. 11 se mit alors à regarder par la portière. Le jour était gris et humide ; il ne pleuvait pasy mais il y avait encore du brouillard, et les nuages flottant très-baa cachaient le pjel, I^e vent; soufflait dans une direction opposée à celle du train ; /le^ tourbillons d'une fua)ée blanchâtre, isolés, ou mêlés avec d'autres plus sombres^ couraient en s*étendant à l'infini, le long de la portière près de laquelle était assis Litvinof. II se mit à suivre des yeux cette vapeur, cette fumée qt|i s'enroulait sans cesse, s'élevait et retombait, tourbillonnait et glissait sur l'herbe et sur les buissons, se tordait, se déroulait et se fondait dans l'air ; les tourbillons succédaient aux tourbillons^ ils se suivaient sans cesse et étaient toujours sembla* blés. — Jeu uniforme, rapide et ennuyeux I Quelquefois le vent changeait, la route faisait une courbe.. •• Cette mass§ disparaissait subitement pour reparaître de l'autre côté, et ramenait avec elle cette longue traînée de fumée qui cachait de nouveau à Litvinof la vue de la large vallée du Rhin. Il regardait, et d'étranges pensées envahissaient son cerveau... Il était seul dans le vsragon, et personne ne pouvait le distraire. — « Fumée ! fumée I » répéta-t-il à plusieurs reprir ses, et tout lui parut être subitement de la fpmée, tout, sa promre vie, la vie russe, tout ce qui était humain, et tout ce qui était russe. — « Tout est fumée et vapeur, pensait-il-^ tout semble charger perpétuellement, partout de nouvelles images, les apparitioqs succèdent aux apparitions, et ep réalité, c*est toujours la même chose. Tout se précipite, et se hâte quelque part, et tout disparaît sans laisser de traces, sans avoir rien atteint. Un autre vent souffle, tout se jette du côté opposé, et là, se répète le même jeu éternel, agité et inutile... • » U se rappela alors beaucoup de choses qu'il avait vu accomplir s^vec bruit et fracas, ces dernières années Fumée! — murmurait- il. — Fumée! — Il se rappela les discussions échauffées et bruyantes qu'il avait entendues chez Goubaref, dans de grands et de petits salons, che^ les libéraux et les rétrogrades, chez lés jeunes et les

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vieux.... Fumée! répéta -t-il, — fumée et vapeur l — Et ses aspirations à lui, ses sentiments, ses efforts, ses rêves?..... Il se contenta de secouer la main... »

Ainsi donc tout est fumée 1 Les réformes accomplies, les discussions,' les théories, les opinions, le progrès et les aspirations du peuple russe, la vie russe elle-même, tout cela n'est que «fumée! Vanitas vanitatum l

Il est inutile de dire quelle tempête d'indignation ce roman souleva au sein du public et de la critique. L'auteur fut accusé d'avoir écrit un pamphlet contre son pays. Il vit lui-même qu'il avait été trop loin; il comprit quel désaccord profond régnait entre la société nouvelle et ses vieilles opinions; et dans une petite pièce de vers : Assezl il exprima le dessein de quitter l'arène littéraire.

De fait, il garda le silence pendant plusieurs années. Depuis quelque temps cependant, il a fait paraître deux ou trois récits qui sont lus avec avidité — preuve que le public, tout en ne partageant pas toutes les opinions du célèbre écrivain, rend justice à son talent. Dans le dernier de ces récits qui a pour titre : Pounine et Babourine^ l'auteur emprunte son sujet au passé. A-t-il renoncé à Tétude de la société contemporaine? C'est ce que nous ignorons. Quoi qu'il en soit, Tourguénief nous présente ici un type nouveau, qu'il dessine avec son talent ordinaire. Le héros est pris dans la classe prolétaire : c'est un miestchanine vivant sous l'ancien régime. Babourine, malgré l'obscurité de son origine, a des idées trèsavancées pour l'époque. Il est républicain et philanthrope. Il désapprouve l'application des châtiments corporels aux paysans; il entretient à ses frais un de

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ses compagnons, — être faible et innocent s'il en fut, « parce que c'est le devoir du pauvre d'aider son « pauvre prochain, » dit-il. Ce compagnon, Pounine, est un des types les plus originaux que Tourguénief ait jamais imaginés; il le dessine d'une main magistrale en quelques coups de pinceau. Figurez-vous « un long, long corps dans une souquenille jaune, « surmonté d'une haute casquette ; le visage allongé, « tendre, sans barbe, avec de petits yeux rouges, et « un drôle de nez semblable à une gousse, ayant « l'air d'être suspendu au-dessus de petites lèvres « gonflées; ces dernières, tremblotant et s'arron- « dissant quelquefois, faisaient entendre un sifiQe- « ment aigu, et les longs doigts de ses mains os- « seuses, allongées Tune sur l'autre sur sa poitrine, « accomplissaient un mouvement de rotation. De « temps en temps, elles restaient immobiles, les « lèvres cessaient de siffler et de frissonner, et sa <K tête se penchait en avant, comme s'il écoutait ce quelque chose. » Babourine, par suite de son libéralisme philanthropique, se fait chasser de chez la noble dame où il servait, et après avoir erré un peu partout, se fixe avec son inséparable Pounine à Pétersbourg. Leur société s'augmente d'une jeune fille pauvre, sans famille, et dont le caractère est aussi original que le nom (elle s'appelait Muse). Babourine l'avait recueillie, et se proposait de l'épouser. Mais cette petite sauvage préféra s'enfuir avec un jeune homme. Abandonnée bientôt par son amant, elle fut de nouveau reprise par son pauvre protecteur, qui, conséquent avec ses principes, l'épousa. Bientôt Pounine mourut, et Babourine fut arrêté pour avoir fait partie d'une de ces sociétés secrètes •

aïO LITTÉRATURE pO|fTH]d?Qa4IKB HN RUSSIE.

qui protestaient contre }e despotisme 4'Alûr^, e^ vQiir laient opérer une révolution au proQt des p^ys^os. Babourine (ut envoyé en Sibérie o^ s^ femme 1^ suivit. C'est là qu'il apprit 1^ nouvelle de Tabolition du servage, « Vous connaisses mon mari — écrivait à « ce sujet s^ femme à un de leurs amis : — r le malheur <( ne Ta pas changé; ^u contraire il est devenu plus (« fort, plus énergique. Il a une volonté de fer, mais « il ne put se contenir! Ses mains tremblaient en li- (( sant le manifeste, puis il m'embrassa trois fois. Il a voulait dire quelque chose, m^is cela lui fut imppsr tt sible. Il finit par pleurer, ce qui m'étonna beau- « coup, et s'écria tout à coup : Hourrahl hourrahl « Dieu protège le Tsar! — Puis il but avec ses ^mis a à la santé du T^^r, dQ la Russie et de tous les « Russes libres. — Entendez-vous? -^ leur dit-il — a II n'y a plus maintenant d'esclaves en Russie I in ^- N'est-il pas touchant de voir ce vieux républicain oublier ses souffrances, eit prier pour ce gouverne-» ment qui l'avait persécuté, mais qui avait réalisé ce que lui, pauvre inconnu, révMt depuis des années |

Nous désirons pour U gloire de la littérature russQ que Tourguénief continue h exploiter le nouveau filon qu'il vient de découvrir). Son talent n'a^ paa faibli ; sa puissance d'observation est toujours auss| forte. Espérons qu'il a abandonné les tendances regrettables que nous avons signalées dans ses depr niers romans, et le public russe dont il a été long«temps, et à juste titre, le favori, reviendra à lui.

t . M • Tourga<nî9f 2^ bi^n voulu noua confier quMl truvaillo eu pe moqieut à un upqve»u roman. Nou« railpqdon^ avep imp4* tience, car la pénurie d'œuvrea littéraires se fait vivement sentir en Russie.

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