CHAPITRÉ II
l'^colîs naturelle et le nihilisme pratique. — pisehsky. — ses romans t la mer agitee ; — les hommes de i84i ; — dans le tourbillon^
SES OOXâDIBS t LES MINES; -^ BAAL*
Si Tourguénief est supérieui^ à Pisemsky an point de tue de IR yariété et de la finesse des tjpes^ de l'analyse du cœur humain^ et de la beauté dû dessin^ Piselnsky, en retanche, excelle de son côté à saisir au vif la nature et la vie; ce qui fait que ses créations sont quelquefois aussi laides que la réalité elle-même'. Dans sa Mer agitée (1863) il s'attache, comme Tourguénief, à étudier les nihilistes^ mais il nous les dépeint tels qu'ils sOnt, c'est-à-dire sous des AehoH peu intéressants. Il jette son pinceau et donne libre carrière à ^s goûts satiriques. G'est par ce côté qu'il sé rapproche plus de Gogol que Tourguénief. Le tableau qu'il nous fait de la situation des esprits à'tette époque n'a rien d'attrayant; il Tenrisage sous ce point de Yue exclusivement pessimiste qui caractérise l'école naturelle d'aujourd'hui. Il nous représente la société russe comme une mer agitée et remuée Jusque dans sesptDfondeufs; tes bouleversements ont fait remonter à la surface tout ce qub son sein recelait
d'impur, d'abject et de repoussant. Nous assistons à la confusion des idées, à rabaissement du niveau moral, à la domination du mensonge et de la phrase. Chacun ne pense qu'à jouir; et pour y arriver, tous les moyens sont bons. C'est le commencement de cette nouvelle période où le nihilisme quitte les régions de la théorie, pour descendre dans le domaine de la vie pratique. Le héros du roman, Baklanof, est beaucoup plus matérialiste et plus pratique que le Bazarof de Tourguénief. Esprit peu sérieux, incapable de travailler, manquant de caractère, il aime à avoir la vie belle et large, sans se préoccuper des questions matérielles; il est poseur et menteur par-dessus le marché. Lénéva e^t sa digne compagne; elle aussi est peu souciejise du choix des moyens. S'enrichir à tout prix, voilà s^n but. Les autres types sont à peu près de la môme moralité. Pisemsky semble avoir compris le peu d'attrait et de sympathie qu'offraient ses divers personnages. « Ce n'est pas notre faute, — dit-il, — « si la vie actuelle renferme tant de grossièreté et de « sensualité, si la foule qui se donne le nom a d'éclairée est habituée aux phrases, à ne rien a faire ou à faire des bêtises; si, mettant de côté sa « grande force, le bon sens, elle se jette sur la pre- « mière lumière phosphorique venue , peu importe <i où elle brille, et croit naïvement que c'est là la « seule force et l'unique salut. » Et comme épilogue, il ajoute : « Que l'historien futur lise notre récit avec a attention et confiance ; nous avons mis sous ses « yeux le tableau fidèle, bien qu'incomplet, des « mœurs de notre temps; si la Russie ne s'y reflète « pas tout entière, toute sa fausseté y est du moins « peinte avec soin. »
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Il faut croire que ce « tableau de mœurs » découragea complètement Fauteur , car dans son roman suivant : Les hommes de 1840, il laisse de côté Taclualité pour se rejeter dans le passé. Mais cette œuvre , malgré ses qualités réelles, n'impressionna pas le public, comme l'auteur aurait pu s'y attendre. La critique accusa le romancier de négliger les nombreuses questions qui se pressaient de tous côtés , et demandaient une solution, pour appliquer son puissant talent d'observatiop à une époque qui semblait déjà éloignée. Pisemsky comprit lui-môme qu'il avait fait fausse route, et écrivit un roman d'actualité : Dans le tourbillon (1872), puis, l'année d'après, il fit paraître coup sur coup, deux comédies. Ces nouvelles productions nous font entrer en plein dans la seconde phase du nihilisme, qui, à notre époque, apgrdu son caractère primitif de doctrine et de système de philosophie et dont le cercle d'action s'est considérablement élargi. Il n'est pas rare de rencontrer dans le monde des hommes qui, par leur éducation , leur position sociale, peuvent prétendre à être utiles à la société , et qui, cependant dans leur manière de voir , dans leur vie pratique, se sont appropriés inconsciemment certains côtés du nihilisme. Je dis inconsciemment^ car ils protesteraient énergiquement si on les traitait de nihilistes. Naturellement, cette dualité d'opinions et de principes ne peut se rencontrer que chez des hommes doués d*une grande faiblesse de caractère. Naturellement aussi , ils sont exposés à se trouver dans des situations , où la fausseté et l'équivoque de leurs opinions apparaissent dans toute leur Réalité, et alors il y a lutte, et parfois ils cèdent par crainte d'être traités d'hommes à préjugés, de rétrogrades,
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mais lorsqu'ils sont acculés au pied du mur, ils n'hésitent pas, la nature et le sens moral reprennent le dessus , et ils j-ejettent loin d'eux tette enveloppe nihiliste dont ils ne s'étaient couverts que par goût ou par faiblesse.
tel était le caractère du prince Grigorof , le principal personnage du roman de Pisemsky. Supérieur au milieu social qui l'entourait, il étouffait dans* cette atmosphère qui ne présentait aucun aliment à ses aspirations. <( Impressionnable par nature, et ayant une bonne mémoire , il s'appropriait facilement tout ce qu'il trouvait dans la vie ou dans les livres , et ne pouvait jamais l'oublier complètement. De sorte qu'avec le temps , il avait entassé dans son âme une masse d'idées et de sehsatibfts, et il cherchait avidement un fil indicateur qui lui ext)liqtlât toutes ces nouvelles idées. » Il crut trouver ce « fil indicateur » dans ie nihilislne. Cette doctrine le séduisit par la nouveauté dt 'ses àperçiis, et par rindépehdance de ses jprocêdés. Il l'embrassa aVec ardeut, mais tout en rappliquant à sa manière de voir, il se sentait embarrassé et novice chaque fois qu'il lui fallait prendre une résolution pratique. C'était un habit qui le gênait par Tàmpleur extraordinaire de ses formes ; châcjue pas lui coûtait un effort immense. « Cela provient, disait-il — de ce que nous sommes un être double. Nous regrettons l'ancienne route et en même temps nous avons une forte envie de suivre la nouvelle; cette dualité est le pur produit de notre temps et de notre éducation. » Sous cette impression, il se met àétudier'le milieu qui l'entoure, son passé, et les ressources morales et intellectuelles dont il dispose pour vivre « honnêtement et logiquement dans cette
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époque de tramition; « mm qu'a-rl-i) ap][lri&? de quoi se compose son bagage scientifique? « Les manièi'es du monde, un peu de musique^ un peu de corruption pétersbourgeoiae , et un libéralisme faux et bâtard. » C'est bien maigre et léger! et par quoi le remplacer? Il demande alors au nit^ilisme ca que son Qiilieu i>'a pu lui offrir, et il conclut a que les sciences naturelles peuvent nous donner la meilleure réponse dans ce cas, car par elles seules Thomme apprend à se connaître, et quoi que nous disions, il est avant tout un animal. Ses besoins supérieurs sont^ à mon avis^ un luxe dont il peut se passer. »
On voit par cet aveu que le prince Grigorof est un mélange de deux époques. Il veut répudier ses an-r ciennes opinions, se dépouiller de ce que l'éducation et soA milieu social lui ont donné, et prouver qu'il n'a pas de préjugés, qu'il est dans le mouvement, f/est un grand seigneur qui essaye de jouer au démocrate, inais sous les habits grossiers qu'il a revêtus, il ne peut réussir à cacher son linge fin, ses mains blanches et délicates. Il parle d'un ton tranchant et résolu ; mais dans la vie pratique il est plus hésitant ; le vieil homme se révolte en lui. Dans sa jeunesse il ^'était laissé séduire par les yeux bleus et le talent musical delà fille d'un ingénieur allemand, et l'avait épousée. Cette femme, d'un caractère apathique et d un esprit peu développé , n'était guère apte à comprendre le travail intérieur qui s'opérait en son mari. Celui-ci essaye de l'initier à ses propres pensées, puis voyant que la princesse ne le comprend pas, il est bien vite désillusionné sur son compte. Oé là à aimer une autre femme, il n'y avait qu'un pas.
Il avait (ait la conaai^anoâ de la flllQ d'un Polo-
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nais, dont la mère était une aventurière. Le type d'Hélène, après celui du prince Grigorof, est un des plus saillants du roman. A. Topposé du prince, Hélène a un caractère complètement formé , des opinions bien définies, bien arrêtées, et une nature exaltée. L'ancien ordre de choses ne lui inspirait que de la répugnance ; elle était arrivée d'elle-même et par la réflexion a vers l'idéal auquel elle devait aspirer, » c'est-à-dire aux théories socialistes appliquées à la délivrance de la Pologne.
Cette jeune femme, si hardie, si résolue, et en même temps si extrême dans sa manière de voir, devait vivement intéresser et séduire le prince. Cependant, son amour ne se produisit que lentement. Malgré toute son affectation à se dir« matérialiste, « il était plutôt idéaliste , et bien qu'il ait été fortement convaincu qu'entre un homme et une femme qui s'aimaient , il ' pouvait et devait y avoir autre chose que des relations morales, bien qu'il sût qu'Hélène partageait son avis sur ce sujet, il n'avait pas cependant le courage de le lui dire, il lui semblait qu'il l'offenserait et l'humilierait en le faisant. »
Quoi qu'il en soit, le loup finit par jeter ses attributs de berger; Hélène devint la maîtresse du prince. Désormais, commence pour ce dernier une lutte morale résultant de la situation équivoque et anormale dans laquelle il sei trouve placé. Le tourbillon des événements l'entraîne contre son gré , il perd pied à chaque instant, et chaque fois qu'il veut se raccrocher à une branche, survient un nouveau courant plus fort qui le rejette dans la mer ; privé de tout point d'appui, il est bien prêt à perdre tout sens moral; il en vient même à désirer platoniquement que
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sa femme (en vertu des principes du nihilisme) prenne un amant. Cette atmosphère de fausseté, de mensonge et de dépravation systématique finit aussi par altérer la notion de l'honnêteté chez la princesse. Il se produit alors en elle un fait psychologique monstrueux , qui n'est cependant que la conséquence logique de tout ce qui précède. Affolée par les intrigues qui l'entourent, repoussée par son mari, et perdant pied à son tour, elle consent à partir pour l'étranger avec un des amis du prince qui lui faisait la cour depuis longtemps. ' •
Hélène seule reste debout au milieu de ce tourbillon, car, seule, elle sait ce qu'elle veut, et elle est toujours conséquente avec ses principes. « Les lois sont des traités, dit-elle, — et si je suis née après que ces traités ont été signés et sanctionnés, dois-je les observer, moi qui ne les ai pas signés ? Les traités ne sont obligatoires que pour ceux qui personnellement les reconnaissent. » Et quand on lui objecte que le vol, le meurtre, sont des crimes qu'il faut punir, elle répond: «Enréalité, il n'y a pas de criminels! Ils ne sont que la \ manifestation visible d'un ordre social mal organisé! '
Changez cet ordre, et il n'y aura plus de criminels !
Mais supposons même que cet ordre social soit excellent, et qu'il y ait cependant des gens qui, ne voulant pas s'y conformer, s'efforcent de s'y soustraire, ils ne sont pas coupables, car on voit qu'ils n'ont pas trouvé dans leur esprit des arguments assez forts pour les arrêter. » Est-il étonnant, après cette profession de/ foi, qu'Hélène puisse vivre dans une situation ausSi fausse et aussi équivoque, calme et tranquille, comme si elle était dans son élément? Il n'en est pas de même du prince. Cette vie lui pèse de plus en plus ;
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mais, entraîné par le eoarant, il ne peut revenir sur 868 pas. Ce qui le tourmente surtout , c'est la pensée que sa femme voyage à l'étranger avee un de ses amis. Â quoi Hélène lui répond ! — « Tu as une femme et une maîtresse, tu les aimes un peu toutes les deux, maiâ tu ne tiens pas à ce que l'une d'elles te trahisse I.... En un mot, tu t'es donné le droit de faire tout ce qu'il te plaît, et tu es très-mécontent quand les autres veulent agir aussi d'après leur volonté. -^ Je ne m'attendais guère à ce que des hommes empêtrés dans les senttaients et les préjugés les plus futiles osent
afBimer qu'ils sont libres de tout celai Des
hommes libres! c'est facile à dire! Mais y en a-t-il
beaucoup ? Ce sont des unités parmi des centaines de mille , ce sont des héros. Non-seulement la trahi* son de leurs femmes, mais même les galères et la guillotine ne les effrayent pas. »
On voit par là que les deux amants ne s'entendent plus guère. Le nihilisme platonique du prince n'était pas à la hauteur du nihilisme doctrinaire d'Hélène. Les scènes et les explications devinrent de plus en plus fréquentes. Bientôt, Hélène se convainquit qu'elle n'était pas faite pour Vamour^ mais pour la politique. Elle se mit en relations avec des agents envoyés par rémigration polonaise en Russie. C'était de là qu'allait venir la rupture. Ce que la voix de Thonneur, de la conscience, ce que le sens pratique n'a-< valent pu faire, la politique l'opéra. Le prince, en contact avec les émigrés polonais, vit sa patrie me-* nacée et insultée par eux; son orgueil national se révolta; cette corde vibrait encore en lui, et le nihilisme n'avait pas réussi à en faire un cosmopolite, un philanthrope humanitaire.
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« Quel homme çs^tu donc ? lui demanda Hélène qui ne pouvait comprendre sa conduite,
« — Oh ! ce n*est pas à toi à pae juger 1 — répond le prince non moins irrité : — et bien que tu dises que je ne suis qu'un prétendu socialiste et démocrate, j'ai la conscience pure, et j'ai fait plus que tous tes novateurs sans* culottes. » -- Ëh bien I qu'asrtu fait? disrle ?.«• riposta Hélène, — Ce que j'ai fait I reprend le prince d'ufi ton sévère : « — 11 y a des offenses et des humiliations qui forcent l'homme à s'oublier... Je suis né dans un pays favorisé par l'ordre de choses actuel, mais je n*ai retiré de cet ordre aucun avantage personnel, Je n'ai pas sei'vi, je n*ai reçu du gouvernement, ni rangs, ni décorations, je n'ai rien amassé, j'ai partagé et je partagerai encore ma fortune avec mon prochain ; j'ai détruit mon intérieur, et quelque pénible que cela m'ait étét j'ai perdu, brisé le sort d'une femme excellente qui m'était dévouée... • Mais quant à devenir complètement cosmopolite, quant à m'enthousiasmer parce que ces messieurs de rOccident veulent écraser et ruiner ma patrie, excusez !.... Je peux dire hautement et sans honte que je suis Russe des pieds à la tôte, et je ne permettrai à personne de toucher à ce sentiment; je ne le sacrifierai à aucun bonheur humain (Jtelque grand qu'il soit, »
Mais au-dessous des idéologues, qui luttent encore comme le prince Grigorof, existe une couche de nihilistes qui appliquent les idées de leurs coryphées. Chez eux, il n'y a ni lutte, ni hésitation ; dès les premiers pas qu'ils font, ils rompent avec la morale, et quelquefois avec la loi. C'est ce type peu attrayant que Pisemsky nous représente dans ses deux comédies : Les Mines et BaaL
La main puissante de Fauteur nous fait entrer ou plutôt nous pousse dans un monde à part qui nous donne la clef de toutes les intrigues immorales , de toutes les vilenies qui se produisent autour de nous. Nous sommes dans les coulisses de ce demi-monde,
et les différents personnages qui paraissent sur la scène sont peints avec une vérité, un réalisme qui ne les rendent guère attrayants. Les Mines nous montrent un journaliste mettant sa plume au service d'une intrigue administrative. L'autre pièce nous donne Tidée de ce que sont les hommes d'affaires aujourd'hui. Nous y voyons un avocat faire inconsciemment, je dirais presque naïvement les bassesses les plus honteuses. A toutes les remontrances qu'on lui adresse, il répond par son axiome favori : «Vivant au milieu des roses , on est involontairement imprégné de leur parfum. »
 la fin le dégoût vous saisit; on se demande s'il est possible que tout cela existe réellement, et lorsque la voix impitoyable de Tauteur s'écrie à la fin : « Reçois, Baal,ces deux nouvelles victimes, tourmente et déchire leur cœur et leur âme , dieu sanguinaire aux ongles de feu ! Bientôt tous t'adoreront dans ce siècle sans idéal et sans espérances, — dans ce siècle des roubles de cuivre et dala fausse monnaie! » — on ne peut s'empôcher d'avouer que l'auteur a un peu trop abusé de cet épouvantail. Les idées de doute, de découragement et de désespoir qu'il fait naître en vous; ces portraits forcés, grimaçants, — tout cela est d'un réalisme qui fait mal.