‹ Histoire de la littérature contemporaine en RussieChapitre 63 sur 90 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

l'école naturelle* et le nihilisme SOCLA.L. — LE BOMAN PSYCHOLOGIQUE. — DOSTOÏEVSKY : CRIME ET CHATIMENT ; — LES MAUVAIS ESPRITS.

Figurez-vous que sous l'empire d'une hallucination mentale, le monde extérieur vous apparaisse sous des formes contrefaites, hideuses, sinistres. Au fond de ce tableau fantasmagorique que vous considérez comme à travers une lanterne magique, se détachent des mes étroites, sales, tortueuses, des maisons pauvres, vieilles et suintant Thumidité. Il s'exhale de tout cela un air malsain, lourd; des odeurs fétides qui ne sortent que des lieux hantés par la pauvreté, la débauche et le crime. De tous les coins, de tous les angles obscurs, vous ne voyez que des figures étiolées, maladives, ou sombres et sinistres. Bientôt une d'entre elles attire plus particulièrement votre attention. Par une force d'intuition toute merveilleuse, il vous est donné de voir ce qui se passe dans la chambre noire de ce cerveau, dans cette tête au regard fixe et fatiguée par la pensée. Vous suivez minute par minute le travail de tous ces éléments hybrides, la danse bizarre de toutes ces fantasmagories. Puis,

VOUS reculez épouvanté. Vous vous trouvez en présence d'un thiéraki halluciné, d'un monstre moral dont toute l'organisation, bien que complète, est faussée dans ses principaux ressorts. Vous assistez à des enfantements de la^'pensée qui ne vous inspirent que de llhocreur. Vous vous demandez si tout cela est possible ! Et, lorsque rhallueination cesse, lorsque la réalité reparait, vous ressentez encore l'énervément et un vague effroi produits par ce rêve.

Telle est l'impression qui tous saisit, lorsque vous lisez pour la première fois le renaan de Dostoïevsky : Crime et Châtiment. Dès la première page» vous vous sentez emporté par une force invisible dans un monde étrange, fantastique. Toutes vos idées sont bouleversées. C'est à peine si vous avez le temps de vous demander où vous allez. Plus vous avancez, et plus ce cauchemar vous oppresse. Vous lisez, lisez, haletant, éperdu, sans pouvoir analyser ni réfléchir, tellement ce monde monstrueux, extravagant, vous saisi! et vous empoigne. Ce n'est qu'à la troisième ou quatrième lecture que vous parvenez à dominer le^ sensations étrange» qui vous faisaient frissonner^ à faire la part de la réalité et de la fantaisie, h analyser et à décomposer les faits psychologiques qui sont sous vos yeux.

Cette analyse ^ la voici dans son résumé le plus simple. Un étudiant, Raskolnikof, par suite de la triste situation où il se trouve, en arrive à conclure qu'en tuant une vieille prêteuse sur gagesi il ne commet pas là un acte criminel. Tel est le sujet de la première partie du roman : Le Crime.

La pauvreté force ftaskolnikof à. quitter l'université. Sa fierté, la ba^ute ôpiqion qu'il a de lui-même

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Tempêchent de chercher du travail» D'un autre côté, il a l'esprit très-développé par les nombreux ouvrages socialistes qu'il a lus avec avidité. Impressionnable, nerveux, il vit replié sur lui-même dans sa pauvre petite mansarde, sans sortir, sans bouger de place. Une haine craintive et maladive pour tout ce qui est humain s'empare de lui. La vue de la servante môme le fait tomber en convulsions. C'est un monomane, un Hamlet qui n'a plus qu'une idée fixe. Sa pensée s*y arrête nuit et jour comme sur un poitll brillant qui l'obsède et l'attire. « Comment sortir de sa triste position^ autrement qti'un homme ordinaire et sans froisser son amour-propre?» Il retourne ce problème sous tentes ses fâces^ car il n'a que cela à faire, il n'a plus ou aller. Et comprenez-vous ce que cela veut dire : îf avoir plus où aller? Il ne reste plus qu'à se tourner du côté de la muraille et à attendre la inoM, ou â sauter par-dessus la barrière que la loi a tt^acée pour les gens ordinaires. Ce terrible dilemme n'arrête pas longtemps notre héros. — « Les lois de la nature — dit-il — partagent les hommes en deux catégories : la catégorie inférieure ou ordinaire ne reaferme que des êtres servait de matériaux pro* prés à engendrer des individus semblables à eux; dans la seconde, ce sont les hommes proprement dits, c'est-à-dire ceux qui ont le talent de jeter dans leur milieu un mot m^uveau. Les subdivisions sont naturellement infinies, mais les traits saillants qui caractérisent ces deux catégories sont assez vigoureusement tracés. Dans la première catégorie, celle des matériaux, sont compris les conservateurs, les partisans de Tordre, qui vivent dans l'obéissance. A mon avis, ils sont obligés d'obéir, car c'est là leur

vocation, et cela n'a rien d'humiliant pour eux. Tous ceux delà seconde catégorie violent la loi, ce sont des destructeurs' ou des gens qui sont enclins à détruire, selon leurs capacités. Les crimes qu'ils commettent ne sont naturellement que relatifs et, généralement, d'une gravité qui varie, car ils veulent détruire ce

qui existe, au nom de ce qui est plus parfait Le

présent appartient à la première catégorie, l'avenir à la seconde. Les premiers conservent le monde et en multiplient les habitants; les seconds dirigent le monde vers le but. Les uns et les autres ont un droit égal à l'existence. En un mot, il ont tous, à mon avis, le même droit, et vive la guerre eVeme/fe/ jusqu'à l'avènement d'une Jérusalem nouvelle, cela va sans dire »

Ce but, cette Jérusalem nouvelle — c'est le bonheur universel que révent tous les socialistes. Mais avant que ce bonheur ne soit, réalisé, Raskolnikof veut vivre, « autrement mieux vaudrait ne pas vivre.»

Voilà le point de départ. Il ne s'agit plus que de tirer la conclusion. Et cette conclusion là voici :

« L'homme extraordinaire a le droit, non pas officiellement^ mais par lui-môme, d'autoriser sa conscience à franchir certains obstacles, quand l'application de son idée l'exige. Ainsi, si les inventions de Kepler et de Newton, par suite de certaines combinaisons, n'avaient pu se faire connaître que moyennant le sacrifice d'une, de dix, de cent et d'un nombre plus grand de vies qui eussent été des obstacles à ces découvertes, Newton aurait eu le droit et aurait même été obligé de supprimer ces dix, ces cent hommes afin que ces découvertes fussent connues du monde entier.... Tous les législateurs et les guides de l'humanité, en commençant par les plus anciens, pour continuer par Lycurgue, îfahomet, Napoléon, etc.^ tous, sans exception, ont été des criminels, car en publiant de nouvelles lois, ils ont par là

viole les anciennes observées ûdèlement par la société, et transmises par les ancêtres ; ils ne se seraient certainenaent pas arrêtés devant le sang, si le sang avait pu leur être utile. Il est même à remarquer que presque tous ces législateurs et ces génies ont particulièrement aimé à répandre le sang.... En conséquence, tous, non-seulement les grands hommes, mais encore ceux qui sortent de l'ornière, qui sont capables de dire quelque chose de nouveau, doivent par leur nature être nécessairement des criminels à un degré plus ou moins élevé. Autrement, il leur serait difficile de sortir de l'ornière ; quant à y rester, ils ne peuvent certainement pas y consentir ; et à mon avis, leur devoir est de ne pas y consentir.,.. »

Mais ce n'est pas le tout de s'élever à Taide de paradoxes au-dessus de la loi, et d'en arriver à se prouver à soi-même, par une suite de raisonnements fallacieux, la légalité du crime ! Entre la perception et le fait, il y a encore une dislance immense. Pour la franchir, il faut que le choc vienne du dehors. C'est ce qui arrive à Raskolnikbf. Un jour qu'il était enlré dans un café, il entendit un étudiant parler d'Aléna avec un officier. Le premier prouvait mathématiquement au second que la vie de cette vieille, riche mais inutile, ne pouvait entrer en ligne de compte avec la vie de cent jeunes gens pleins de force, mais s'éliolant dans la pauvreté. Il y avait quelque chose de fatal dans la coïncidence de cette conversation avec les idées qui obsédaient Raskolnikof depuis quelque temps. Il y vit une indication, un avertissement mystérieux.

Désormais la question sortait du domaine de la théorie, de la fantaisie ; elle prenait un corps, une réalité; il n'y avait plus qu'à chercher les moyens de la résoudre. Certes, ce n'était encore qu'un projet, une

supposition, mais Raskolnil^of ne voyait pas qu'en retournait cette pensée de tous les côtés, il finissait par s'I^abituer çi\ se familiariser avec Tidée du crime. La persistance aypc laquelle cette icjée torturait son . cerveau prouvait que ce projet exerçait sur lui une attraction fatale, irrésistible. Sous l'empire de ce cauchemar qui l'obsédait, il finit (toujours mentalement) par détailler tous les préparatifs du crime, par choisir la hache comme étant l'instrument le plus convenable, et par décider l'endroit où il prendrait cette hache. La force de cette maudite hallucination alla plus loin; dans cet état qui ressemblait au somnambulisme, il se munit de fil, d'aiguilles, et de la toile nécessaire pour faire le petit sac qui devait contenir la hache. Tous ces détails s'accomplirent comme à son insu, mais quand tout fut prêt, il finit par reconnaître qu'il était arrivé, sans s'en apercevoir, au moment critique où la pensée fait immédiatement place à Faction. Acculé au pied du mur et n'ayant plus qu'à agir, il hésite, il recule.

En proie à la fièvre, au délire, il va errer aux environs de Pétersbourg. Fatigué, il s'endort à l'ombre d'un buisson et, là, il voit dans un rêve affreux tout ce qui l'attend. Il se secoue à son réveil, s'encourage, se bat les flancs et fait tout son possible pour se débarrasser de ce cauchemar qui ne lui laissait ni trêve ni rppos. Il jure de ne plus y penser, et rentre en ville l'esprit plus calme et la tête moins fatiguée. Tout à coup, il s'aperçoit qu'il traverse la place de la Siennaïa, près de laquelle demeurait l'usurière. Comment y est-il arrivé? Il n'en sait rien. Son effroi redouble quand il entend quelqu'un dire, dans la foule, que la sœur de la vieille Aléna ne sera pas chez elle

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le letidetiialtt et que cette dernière restetalduie seule. (( Il rentra bhes: lui^ eoitinle s'il avait été bondamné à mdrt. Il ne {jensa à rien; et ne poutalt ^as du reste periser; il sentit stibiteinent dans tout son être (Ju'il n'avait plus ni esprit, iii volonté; et que tout éldit déflriitivement décidé. »

Le criitie s'accomplit: aussitôt après, arrive le châtiment. El, à vt*ai dire, le châtiment avait précédé le crime ; il avait commencé le jour où Raskolnikof, par son orgueil et ses sophismes, s'était inis au-dessus des lois de la èdfciété. Cet affreux projet qui Tobsédait, celte espèce d'ehchantement qui ne lui laissait pas une nilhiite de repos, ce cauchemar qui nuit et jout torturait son cerveau, affaiblissait ou irritait seS nerfs, n'était-ce pas déjà le châtiment? Mais ce fut bien pis après. La pensée du criilie accompli le poursiiivit encore plus-implacablement que ne l'avait fait le crime médité, 11 fut obsédé par des hallucinations incessantes comme le Jonas Ghuzzlewit de Dickens. Il se regarda comme Inoralement exclu de la sociélé. Bourrelé de remords, et ne pouvant plus vivre, il alla vingt fois pouf se livrer entre les mains de la police. Le hasard seul l'en empêcha. Quelquefois, cependant, ses anciennes théories lui reviennent à Test)rit, il relève la télé et se secoue^ afin de se persuader qu'il n'est pas plus criminel que Mahomet ou^ Napoléon. Enfin, le repentir entre dans son àme. Une jeune prostituée, Sonia, est l'instrument choisi par l'auteur pour briser l'orgueil fantastique de Raskolnikof.

Ge dernier s'était rapproché de Sonia parce qu'il la Regardait coihme sbfa égale en déshonneur, comme étant aussi Un |)ëtH£l dé la société; U h'avait ps bom-

pris qu'elle lui était de beaucoup supérieure, car si elle vendait json corps, c'était pour donner du pain à sa famille. L'influence de cette nature douce et sympathique finit par ramener Raskolnikof à des idées plus saines, plus morales. Il alla se livrer lui-même entre les mains de la police, et fut exilé en Sibérie où il put recommencer une vie nouvelle avec Sonia.

Tel est, dans ses traits généraux, le célèbre roman de Dostoïevsky. Raskolnikof, si l'on veut, n'est pas un type social; c'est bien plutôt Tincarnation de la lutte entre les théories nihilistes et la réalité. Ce qui fait le mérite du roman, c'est surtout la perfection à laquelle est poussée l'analyse psychologique des sentiments et des souffrances morales de Raskolnikof. Il est vrai que cela fatigue, énerve, et qu'il est difficile de se défaire bien vile de ces étranges impressions. Tous les héros du romancier sont fous, malades ou épileptiques. C'est par cette puissante force d'imagination que Dostoïevsky occupe une place importante, mais indépendante et isolée, dans la littérature russe d'aujourd'hui.

Nous venons de voir ce que produit l'intelligence quand elle est faussée par la théorie du nihilisme. Cette fois, Dostoïevsky généralise cette maladie. Ce n'est plus dans un individu, mais dans un groupe ^d'individus que nous trouvons les mômes monstruosi- • tés, les mômes aberrations. L'auteur, avec le talent que nous lui connaissons, nous trai^sporte dans « le second dessous » de la société. Sur ce terrain, Dostoïevsky se rencontre avec Pisemsky. Mais là où ce dernier, par suite de ses tendances réalistes, nous montre le nihilisme dans ses effets pratiques, dans sa lutte avec les principes de la morale et de la famille,

Dostoïevsky analyse ses effets psychologiques et sa portée sociale sur les esprits faibles, gâtés ou à demi développés. On prétend que l'auteur, en écrivant ses Mauvais esprits^ s'était inspiré du célèbre procès de Niélchaïef. Cette hypothèse a quelque chose de trèsvraisemblable. Il y a un certain rapprochement entre l'assassinat de l'étudiant moscovite et celui de Schatof. En outre, les jeunes gens du cercle de Niétchaïef appartenaient, comme les Mauvais esprits de Dostoïevsky, au prolétariat de Tintelligence.

La bohème .sociale dont nous allons étudier les types se composait d'individus d'origine et de caractères divers, mais reliés entre eux par les mêmes difformités morales. Tous, par leurs opinions, leurs tendances, appartiennent à un monde à part, renfermé, où grouillent toutes sortes d'idées malsaines. La société n'apprend leur existence que quand ce « second dessous », trop plein, éclate comme un volcan. On se demande alors d'où sortent tous ces gens-là, dans quelle atmosphère fausse et immorale ils ont été élevés. C'est à cette ébullition sociale que nous allons assister. Tous les types qui vont passer sous nos yeux ont chacun leur maladie, quelque chose dans le cerveau de brisé ou de détraqué. Tous sont gâtés par cett^ gangrène dont nous avons vu se produire les effets chez Raskolnïkof.

Les personnages les plus saillants de cette bohème sont : Stavroguine et Verkhovensky. Chez le premier, c'est le sang qui est malade. Il est prêt à faire les plus grandes folies, à se livrer aux actions les plus basses et les plus ignobles, afin d'y trouver des jouissances bestiales. « Est-il vrai, lui demandait un jour Schatof, — qu'à Pétersbourg vous apparteniez à

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fane société secrète, bestiale et sensuelle? Est-il vrai qiie lé marquis de Sade aurait pu être votre écolier? Est-il yrai que vous séduisiez et dêtmuchiez des eJifants?..; Est-ii vrai qu'une farce ignoble et sensuelle vous parût aussi belle qu'une action héroîîiiie? Est-il vrai que Vous trouviez, dans les deiiî exlréitiitês, une beauté et line jouissance égales?..;;. Savèzvous pourquoi vous Vous êtes marié si hôliteuseilient et si lâchement? Parce que la honte et la stupidité de cet acte vous pàhaissàiehi être du génie? Vous ii'erre^ pas sur le bord, Vous vbus jetez hârdimerit la tété la

première » C'est parla sensualité, la débauche

qu'il appartient à la triste bohème que nous éttidiofas. Quant à la politique, elle le laisse complètement indifférent a hiâlgré son appétit de loup. »

* Verkhovensky est le prototype de l'agitateur et dti conspirateur. Intriguer — voilà son métier. Loin dé fuir la société, comme le font ses dignes comt)agnotis, il la fréquente avec ardeur et trouve moyen de la remuer et de la bouleverser sans cesse. Les bruits, leÉ scandales, les cancâhs, le désordre — il dirige tout cela d'une main invisible; Il est même pat'venu â exercer une certaine influence sur la fbmnie du goti- ^erneur de la province, madame von Lembke. Grâce à son talent d'homme remuant et intrigant, il pèche en eau trouble. L'état de la société d'alors favorisait on ne peut mieux ses desseins. A cette époque, les esprits sérieux se trouvèrent tout à coup débordés par un ramassis d'aventuriers et de coquins venus on iie sait d'où et que Falstàff aurait recrutés avec enthousiasme. Volontairement ou non, ils servent toujours d'Instruments dociles et responsables aux agitateurs* Leurs rangs sont parfois grdssis par les

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braillards^ les badauds, les faibles et lel» timides; et cette fohlej si bizarrement mëlân^ée^ finit, grâce k sa hardiesse et son audàcé^ par|)rendre le haut du pavé: G*ëst ce que Tôh constate âatis toutes les révolu^ tions.

Atttdur de VebkhDvensky tiennent se grouper des prolétaires entraînés volontairement ou non dans cette M'ef* fagitée. Schalof avait épousé une gouvernante russe 4di lie tardd pas à lé quitter pour stiivre Stavroguitie. Caractète faible^ volonté Impuissante^ il comprenait clairement toUte là fausseté d'opinions et rinlttidralité du parti avec lequel il avait de certaines accointances. « J'ai entendu diré^ — disait-il à sa femine, — que tu me méprisais pour avoir chatigé d'opinions. Qu'ai-jë quitté? des ennemis de la vraie vie, de petits libéraux passés de mode^ craignant leur propre indépendance; des laquais de la pensée, des ennemis de la personne et de la liberté, des prédicateurs décrépits, de^la charogne et de la pourriture! Qu'ont-ils pour eux? la vieillesse, la classe prolétaire, une basse incapacité, une égalité envieuse, tine égalité sans mérite personnel, une égalité comme la comprennent uii laquais ou un Français de 93!.... Mais le principal, c'est qu'ils sont tous des misérables I » Quoi qu'il en soit, Schatof n'avait pas le courage de briser entièrement avec ces « charognes ! » C'est dans cette situation d'esprit que le trouva sa femme. Cette dernière, abandonnée par Stavroguine, était revenue pour accoucher, sous le toit conjugal, d'un enfant qui n'était pas de son mari. Cet incident, tout étrange qu'ait été sa nature, fut la planche de salut à laquelle Schatof s'attacha dans son désespoir. 11 sentait qu'il s'embourbait, il lui fal-

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lait» s'il voulait vivre, se raccrocher à quelque chose. Son ami Ririlof était le plus excentrique de tous. Philosophe maniaque et sceptique^ il souffrait à peu près de la même maladie [que Raskolnikof. A force de fatiguer son cerveau par une foule de syllogismes, et d'appliquer son système de la négation à tout ce qu'il sentait, il en arriva à regarder le suicide comme une conclusion logique de son incrédulité raisonnée : Cl S'il y a un Dieu, disait-il, tout dépend de lui, et je ne puis rien faire contre lui. Si Dieu n'existe pas, tout dépend de ma volonté, et je dois le prouver. Je dois me tuer, car le point culminant de mon libre arbitre, c'est le suicide. » Ririlof n'était ni un socialiste ni un révolutionnaire. Il vivait trop dans les nuages pour s'occuper d'intrigues politiques. Il lui arrivait trèssouvent de tomber dans des hallucinations qui finis- , saient par des attaques d'épilepsie.

a II y a des moments (disait-il à Schatof), — et cela ne fit dure que cinq ou six secondes de suite, où vous sentez « tout à coup la présence de Tharmonie éternelle. Ce n'est « pas quelque chose de terrestre, ce n'est pas non plus c quelque chose de céleste, mais l'homme, sous son enve- « loppe terrestre, ne peut pas éprouver de pareilles sensa- « tions. Il faut se transformer physiquement ou mourir. « C'est un sentiment clair et indiscutable. Il vous semble « être en contact avec toute la nature, et vous dites : Oui, « cela est vrai ; quand Dieu créa le inonde, il a dit à la fin « de chaque jour de la création : oui, cela est vrai, c'est « bien.... Si cet état dure plus de cinq secondes, l'âme ne « peut le supporter et doit disparaître. Dans ces cinq se- « condes, je vis toute une existence humaine, et je vendrais (( ma vie pour ces moments si courts, car ils en valent la a peine....»

Kirilof fut conséquent avec ses principes ; ne pou-

vant supporter davantage le poids de son enveloppe terrestre , il s'en débarrassa par le suicide. Schatof et Kirilof n'appartiennent qu'indirectement au groupe de Verkhovensky. Chacun d'eux a l'esprit malade, quelque chose d'anormal dans les idées, mais ce sont des empiriques qui ne font de tort à personne. Il n'en est pas de môme de Tolkatchenko, d'Erkel et de Schigalef. Ces derniers sont les vrais satellites, les agents dévoués de Verkhovensky. Le premier, nouveau Falstaff, est une personnalité étrange; il a près de quarante ans, et « passe pour connaître très-bien le peuple, surtout les filous et les coquins; c'est dans ce but qu'il fréquente les cabarets; il se recommande par ses vieux habits, ses bottes graissées, ses yeux rusés et sans cesse clignotants, et son argot. » Ërkel est un de ces fanatiques qui jouent un rôle important dans les révolutions, car ils sont prêts à exécuter, sans s'ém.ouvoir, les ordres les plus barbares. Schigalef est la tête du parti. Il a la réputation d'être plus fort et plus audacieux que Fourier. En effet, il n'est jamais à court de sophismes et de paradoxes pour légitimer les actes les plus violents.

Mais quel est le but de tous ces agitateurs? Veulent-ils, comme nos socialistes de l'Occident, déclarer la guerre au capital, à la richesse, à la propriété, aux classes élevées? Non; le sol russe n'a pas encore produit une classe de prolétaires assez nombreuse ni assez développée pour oser soulever ces problèmes. Ce qu'ils veulent, c'est anéantir les capacités, l'instruction. S'ils avaient pu, ils auraient coupé la langue à Cicéron, crevé les yeux à Copernic et lapidé Shakespeare.

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— <i A bas Tinstruction et la science (s'écrie Yérkho- « vensky). — Il y eo a assez comme cela pour un millier a d'années. La soif de l'étude est une soif aristocratique. « Avec la fajhille ou l'amour, cela engendre le désir de là a propriété. Èxlihpons ce désir ; développons rivrbgnerie, « les cancans^ les dénonciations, tlhe dëbauchë incobnue a jusqu'alors ; étouffons les génies dans leur berceau; Et tout cela pour arriver à une égalité complète. H faut « encore des convulsions, mais cela nous regarde, nous Il autres chefs du mouvement. Nous exigeons une bbéisd sance, ube im personnalité complète. Et lorsque» chaque « trente ans, Schigalef donnera le signal des convulsions, « tous se mettront subitement à se manger les uns les « autres, jusqu'à un certain point cependant, a&n qu'on ne « s'ennuie pas. L'ennui est une sensation aristocratique. »

Yerkhovensky, comme Bazarof> croit son parti trèsr fort et très-nombreux :

« Savez-vous que nous sommes déjà maintenant terribleinent forts? Les nôtres ne sont pas seulement ceux qui iùent, ^ni ihcehdient, iqui font dés coulis classiques du qui mordent. Ceux-là tle sont que des obstacles, ié ne cDtiiprends rien sans discipline. PoUr moi, je suis un coquin, et non pas un socialiste. Ah ! ah I Je les ai tous comptés. Lé précepteur qui se tnoque avec les enfants de leur Dieu et de leiir berceau, est des nôtres. L'avocat qui défend un assassin bien élevé en prouvant qu'il était plus instruit que ses victimes, et que pour avoir de l'argent il ne pouvait pas ne pas tuer^ est dos nôtres. Les écoliers qui tuent un paysan afin d'éprouver une émotion, sont à nous. Le procureur, tremblant en plein tribunal parce (}u'il n'est pas assez libéral, est des nôtres. Les jurés qui acquittent des criminels sont tous à nous. Les administrateurs, les littérateurs, tout cela est à nous ; ils sont nombreux, les nôtres, et ils ne le savent pas eux-mêmes. D'un autre côté, l'obéissance des écoliers et des imbéciles à atteint son apogée; la bile a fait crever la vessie des professeurs : partout, une vanité sans limites, un ajppétit bestial, inouï..,. Le peuple est lyte^ les mères sont ivres, les enfants sont ivres, les églises sent Tides,

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et dans les tribunaux on n'entend que ces rtiots : condamné à deux cents verges ! Laissez croître cette génération! Il est fâcheux que nous ne puissions pas attendre, ils seraient encore plus ivres I »

Voilà le nihilisme dans ses effets les plus redoutables. Cette gangrène sociale est un mal qui ronge le monde moderne. La Russie n'en est pas plus exempte que les autres pays. Seulement, là, la lutte a un autre caractère. Le nihilisme, en rejetant toute autorité morale et intellectuelle, ne fait la guerre qu'à l'instruction, à Tintelligence. Les nihilistes russes visent, comme les socialistes de TOccidenJ,, à Tégalitè la plus complète; mais ce mot a une tout autre signification que chez nous. Ils ne veulent pas Fégalité de la richesse, du capital, mais bien Tégalité morale, celle que produisent Tignor^nce et le vice. Lorsque la société entière sera également idiote et débauchée, alors « vive la guerre éternelle, jusqu'à Tavénement d'une Jérusalem nouvelle ! » comme dit Raskolnikof .

Les romans sociaux de Pisfemsky et de Dostoïevsky nous donnent la clef de ces explosions soudaines provenant « du second dessous » de l'intelligence; et lorsqu'on a lu la Mer ogitécy le Crime et châtiment et les Mauvais esprits, la nouveauté des théories de Niétchaïef, de Dolgouschine et tufti quanti n'a plus rien d'étonnant.

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