‹ Histoire de la littérature contemporaine en RussieChapitre 64 sur 90 · LE PRÉCIPICE · texte numérisé non relu

LE PRÉCIPICE

L'auteur d'Oblomof a voulu dire aussi son mot sur la nouvelle génération , et faire un second parallèle entre les Pères et les Enfants. Mais, peintre avant tout, il s'est acquitté de cette tâche avec moins de bonheur que Tourguënief. Le but de son roman est de nous montrer le contraste qui existe entre les inutiles de la vieille génération, et les prétendus progressistes de la nouvelle époque.

Le représentant des inutiles^ Raïevsky, bien que d'un âge mûr, a une nature impressionnable, nerveuse et exaltée. Artiste par excellence, il envisage à ce point de vue tout ce qui se passe autour de lui. Le travail l'attire, mais ne le captive pas. Supérieur à Oblomof, il veut faire quelque chose, et rien ne lui réussit, car il est incapable d'effort suivi et ne vit que d'illusions. Son imagination impatiente ne peut supporter ni règles, ni méthode. A trente ans il n'avait encore rien semé, ni rien moissonné. Dans ses tableaux, il saisissait l'ombre, l'apparence de la réalité, dessinait le reste à la hâte et déjà fatigué, n'allait pas plus loin.

GONTCHAROF. 337

Ses yeux et son imagination cherchaient autre chose, et il volait sur les ailes de la fantaisie. Il ne savait rien, et semblait tout voir en lui comme dans un miroir; il se contentait de sentir. Il ne rencontra personne qui sût diriger ces élans impétueux, cette curiosité avide. 11 aimait les femmes plutôt en artiste qu'en' homme, avec l'imagination bien plus que par le cœur. Il s'était engoué tour à tour de sa cousine Sophie , de ses jeunes parentes Marthe et Viéra ; il avait voulu les développer à sa façon, les convertir à ses théories. Mais la première, froide et grande dame, avait eu peur de Técouter et s'était repliée sur ellemême; Marthe, encore trop enfant, ne l'avait pas compris; et Viéra, au grand étonnement de Tarliste, était déjà formée et finit par dompter jcet apôtre idéaliste et peu sérieux.

Sous quels traits Gontcharof nous dépeindra't-il la jeune génération? Va-t-il, comme Tourguénief, tâcher d'être aussi impartial que possible? Hélas ! le portrait de Marc Volokhof est beaucoup plus chargé que celui deBazarof, et que les dons Quichottes du. roman : Fumée. Celui que Gontcharof nous donne comme étant le type de la jeune génération est sale , pauvrement habillé, mal peigné, brutal et cynique, il affecte de fouler aux pieds toutes les convenances. C'est un Diogène , fier de la crainte qu'il a su inspirer dans la ville qu'il habite sous la surveillance de la police. Il emprunte de l'argent en prévenant qu'il ne le rendra pas; il exploite sans honte la bonne foi et la générosité de Raïevsky, et le crible en retour de mille ironies brutales. En un mot, Gontcharof, comme tous les écrivains de l'école naturelle, a fait une caricature,

une charge. N'est-il pas regrettable que Tourguénief,

338 LITTt5RATURE CONTEMPORAINE EN RUSSIE.

Gonteharof, Pisemsky, Dostoïevsky, avec lenr imBiense talent, n'aient vu dans la société d-aujourd'hui que des sols, des fous, des gens méprisables, dangereux ou cyniques? L'école naturelle ^\\ est vrai, dans ses créations, a toujours envisagé le monde qu'elle étudiait à un point de vue négatif. Mais après avoir été si impartiale et même si indulgente pour les inutiles de J840, ne pouvait-elle pas traiter avec moins de dédain et de mépris Tépoque nouvelle, et faire de ^es héros autre chose que des épouvantails ?

Ce qui augmente l'aversion que nous éprouvons pour Marc Volokhof , c'est sa conduite à l'égard de Viéra. Cette jeune'fille a quelque ressemblance avec Nathalie dans Roudine. D'un caractère concentré > Viéra recherche une vie isolée, indépendante, et n'aime pas à rendre compte de ses actions. « En regardant autour d'elle, elle ne voyait pas ce qui existait, mais ce qui devait être, ce qu'elle aurait voulu qui fût, et comme cela n'était pas, elle prit dans la vie ce qu'elle avait de vivant, de vrai, et s'en forma une image opposée , à peu d'exceptions près, à ce qui régnait autour d'elle... Dans les régions de la pensée, de la science, elle marchait d'un ps^s assez méfiant, aussi prudente qu^elle était avare et discrète dans ses sympathies. » Sa rencontre avec Marc fut d'un grand poids dans sa vie. Elle comprit, dès le premier jour, ce que ses théories avaient de ridicule et de monstrueux. Leur côté négatif, qui sapait par la base le passé et les vieilles autorités, lui plut davantage, car cela s'accordait aussi avec l'indépendance de ses opinions. Elle s'attendait à ce que, à la place de ces ruines, ce jeune et hardi missionnaire allait lui montrer un nouvel idéal, et

GOf<TCUAKOF. 389

faire luire à ses yeux lès rérités qu'elle avait tant cherchées; « Malheureusement^ ce nouvel enseignement ne Ui donnait que ce qui existait déjà; c'était la même tie, mais rapetissée, sans idéal et pleiiie de désillusions, puis au-delà, la mort et la pourriture. t> Cette vie purement animale détruisait, mais ne créait pasi Viéra, un moment ébranlée, ne larda pas à redevenir maitreése d'elle-lnôme. Là où elle ne voyait que meilsongfes et sophismes, elle réfutait victorieusement-, à l'aide de ses observations personnelles et de sa logique. Là où elle ne pouvait répondre 4 elle se contentait de regarder dans les yeux de son âme , in thé minïts êpe, si Tapôlre croyait lui-même à sa doctHne, ôU s'il se laissait seulement entraîner par de spirituelles et brillantes hypothèses. De là à vouloir jouer un rôle actifs à quitter la défensive pour prendre l'offensive , il n'y avait qu'un pas. Son rêve fut de ramener Marc au bien et à la vérité. A ses théories sdr Tamour libre^ matériel et attractif, qui cesse avec le caprice, elle oppdsa celle de l'amour vrai, vivifiant et humaiil. Entraînée par son zèle, elle lie s'aperçut pas que si son esprit restait libre, son cœur était épris: Mais la question de l'avenir les sèpardit. Marc, matérialiste et positif, voulait de la réalité; L'aihour, pour luij était l'attraction purement sensuelle et capricieuse de deux êtres qui se plaisent, et qui se séparent quand vient la satiété. Cette théorie bestiale répugnait profondément à Viéra, et Marc, se croyant vaincu, lui annonça son départ. C'est alors que Viéra, voyant avec désespoir tout se briser autour d'elle, céda. Mais sa faute ne larda pas à lui apparaître dans toute son énormité, et elle ne voulut plus revoir Marc.

SiO LITTERATURB CONTEMPORAINS EN RUSSIE.

Combien le peintre est plus heureax, lorsque ses portraits sont simplement le produit de son pinceau et de ses observations artistiques ? Gontcharof, quand il sait se dégager de tout parti pris, reparait dans tout réclat de son talent. Quel fini, et quelle perfection dans le portrait de cette grand'tante qui, bien que vieille fille, a tant d'esprit pratique et de logique naturelle, — de Marthe et du jeune Vikentief, ces deux enfants amoureux, gais, insouciants, et ne soupçonnant rien du drame qui se passe à quelques pas d'eux, — de ce Kozlof,ceprofesseur grand enfant, qui vit enfoui dans ses classiques, qui ne veut rien connaître deia vie et de la réalité, et qui ne s'aperçoit pas que sa femme le trompe ; — enfin de Touschine, ce type de la force physique et de la force morale, caractère franc, simple et ouvert, cet homme qui aime respectueusement Yiéra quand même/

C'est au milieu de tous ces personnages, si franchement dessinés et tout d'une pièce , que s'agite et se démène Raïévsky, allumant à chaque type nouveau sa lanterne de Diogène , vivant en observateur tnwtile^ et finissant par aller étudier la peinture à Rome.

On raconte que Gontcharof met des années entières à faire un roman. Cela explique peut-être le fini de ses portraits. Mais le développement qu'il donne à la peinture est peu proportionné à la simplicité de ses sujets.

Page 1