‹ Histoire de la littérature contemporaine en RussieChapitre 75 sur 90 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

LE DRAME HISTORIQUE. — MKY. — OSTROWSKY : LE FAUX DIMITRI ET VASSILI SCHOUÏSKY. — LE COMTE A. TOLSTOÏ : LA MORT d'iVAN LE TERRIBLE. — AVERKIEF : LE TEMPS D'AUTREFOIS A KASCHIRA.

— VASSÏLI l'aveugle ET SCHÉMIAKA.

L'histoire russe est très-riche en épisodes dramatiques. La période qui commence à la formation du grand-duché de Moscou, et qui comprend les luttes intestines des grands princes contre leurs vassaux, le règne divan le Terrible, les meurtres qui ensanglantèrent le trône de Russie et l'interrègne, pour finir à Télection de la maison des Romanof, offre un vaste champ où les auteurs peuvent donner libre carrière à leur esprit d'invention. Cette époque est d'autant plus riche en éléments dramatiques, qu'elle a été étudiée dans ses moindres détails parles historiens contemporains; Mais les pièces qu'elle a produites sontelles à la hauteur du sujet? A-t-elle inspiré un de ces chefs-d'œuvre qui font époque dans la vie intellectuelle d'une nation, et qui peuventétre classés parmi les productions des grands génies de l'humanité? A notre avis, la Russie n'a pas encore eu son Corneille, son Shakespeare ni son Schiller.

Nous retrouvons dans le drame russe, et d'une façon plus frappante, les particularités que nous avons signalées dans le roman. Les dramaturges, empruntant à Pouchkine ses procédés shakespeariens, s'attachent à faire ressortir sous ses traits les plus lumineux la figure principale. Le caractère du héros est dessiné jusque dans ses moindres détails psychologiques. Il en résulte que les autres personnages sont sacrifiés et doivent rester dans Tombre comme de modestes sa^ tellites autour d'une brillante constellation. La marche de l'action en souffre, Tintrigue est presque nuUe^ les qualités scéniques manquent totalement, le dénouement qui est prévu n'inspire aucun intérêt, Filr lusion n'existe pas, — tout cela est remplacé par des discours, des monologues, des dialogues qui sentent parfois l'emphase et la rhétorique. La femme y joue rarement un rôle saillant. Aussi les écrivains dramatiques russes, par suite de cette reproduction fidèle de la réalité, sont-ils obligés de déplacer à chaque moment le lieu de l'action et de produire un intérêt artificiel en introduisant dans leurs pièces une foule de personnages. Ce n'est plus un drame, une tragédie ; c'est plutôt un ensemble de tableaux historiques.

Nous ne parlerons qu'à titre de mention des pièces de Mey : la Fiancée du Tsar et la Pskovitanienne. La seule scène vraiment théâtrale dans ce dernier drame est celle du Vietchè ou assemblée populaire sur la place publique dePskof. La tragédie de Kozma Minine ainsi que celle du Voïévode (qui est plutôt une comédie de mœurs) d'Ostrowsky, n'offrent que peu d'intérêt. Dans Touschinoy l'auteur fait preuve de plus d'originalité et de fantaisie. Mais le lieu de l'action est sans cesse déplacé. C'est tantôt Moscou, tantôt le

camp du prétendant à TouscbiAo S tuatôt les remparts du monastère de Troïtzky, et enfin la ville de Rostof^ Le drame du Faux Dimitri et de Vassili Schouïsky e$t sans contredit une des meilleures pièces d'Ostrowsky. Ce n*est pas sur Timposteur qu'est concentré tout rintérôt du drame, c'est bien plutôt sur son rival Schouïsky. Le caractère du faux Dimitri est cependant assez finement dessiné. Quoi de plus attrayant» en effet» pour un peintre et un poêle, que cette figure complexe, que ce moine évadé se faisant passer pour le tsarévitch que Ton croyait mort? Où a-t-il puisé cette foi en son étoile et cette audace nécessaire pour former et réaliser un plan si hardi? Qui lui a donné cette largeur de vues, cet esprit profond qui le rendaient supérieur a son siècle?

 côté de belles qualités, le caractère du faux Dimitri offrait des contradictions inexplicables, provenant sans doute de son origine et de son éducation primitive. Sa nature passionnée recherchait des plaisirs qui scandalisaient les austères puritains de Moscou. Ainsi, par le caractère libéral de ses réformes et par son genre de vie , il était en oppo-

1. Afin de rendre accessibles aux lecteurs français les sujets des divers drames compris dans ce chapitre, nous allons leur mettre sous les yeux un résumé succinct des grands événements de cette époque. Ivan le Terrible, le fondateur de l'unité de la puissance russe, laissa le trône à son fils Fédor. Son second iUs, le jeune Dimitri, eut en partage la ville d^Ouglitch. Le favori des deux tsars, Boris Godounof, rêvant la couronne de Russie, fit assassiner Dimitri et succéda à Fédor. Mais à peine eut-il recueilli le fruit de son crime, qu'un jeune moine qui s'était enfui de son couvent en Pologne se fit passer pour le jeune Dimitri que l'on croyait mort. 11 rassembla une armée de Polonais et de Cosaques, et marcha sur Moscou. Boris Godounof mourut sur ces entrefaites^ et le faux Dimitri lui succéda. Mais il fut tué dans une émeute populaire, et remplacé par le boïard Schcuïsky.

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sition avec les usages et les mœurs qui existaient depuis des siècles. L'attitude de sa femme, Maryna Mniszek, et des nombreux Polonais qui l'avaient suivie à Moscou, irritait encore davantage le peuple. «Le tsar a des appartements nouveaux; sa garde « allemande porte des caftans nouveaux en velours « violet; les JRusses ont une religion nouvelle. Les oc Latins ont une église au Kremlin où ils disent des « messes toute la journée au grand scandale du peuple « baptisé et perdant ainsi leurs âmes. Ils mangent au <( son de la musique, ne prient pas et ne lavent pas « leurs mains. Les Polonais maltraitent le peuple, « frappent et tuent ceux qu'ils rencontrent. Ils errent (( dans les rues, dans les boutiques, dans les bazars, « et prennent tout sans payer. » Telles étaient les plaintes que proférait alors le peuple de Moscou.

Le rusé et ambitieux Schouisky se met à la tête du mouvement. C'est lui qui est le nœud du drame. Ayant présidé à l'assassinat du jeune Dimitri, il savait à quoi s'en tenir sur l'authenticité des prétentions de l'imposteur. Accusé et convaincu d'avoir voulu sou* lever le peuple, il fut épargné par la générosité ou la faiblesse de caractère du faux Dimitri. Mais ayant été gracié sur l'échafaud même, il ne pardonna jamais à son ennemi celte humiliation publique. L'ambition, l'exemple et le succès de Boris Godounof, ainsi que la grandeur du but qu'il se proposait, le stimulaient encore davantage. En supprimant Dimitri, ne délivrait-il pas sa patrie dé Tinfluence polonaise, et de l'ingérence du catholicisme? «La Russie, dit-il, ne « supportera pas un danseur sur le trône des tsars. « Tôt ou tard, cet aventurier, ce faux tsar payera son « audace de sa tête. Après... après... à moi la cou-

« ronne ! » Au dernier acte, nous assistons à la révolte du peuple, à l'attaque du Kremlin sous la direction de Schouïsky, et àlamortdu faux Dimitri. Le sujet de la pièce est plein de grandeur. Les scènes en sont vraiment dramatiques. Les caractères du faux Dimitri et de Schouïsky sont bien saisis. Mais Çstrowsky n'a pas su s'élever assez haut au-dessus du domaine des faits. Fidèle à la réalité, il n'a pas voulu s'écarter des données historiques. Ses portraits pourtant offrent quelques taches. Le faux Dimitri, fiancé de Maryna Mniszek, devient, on ne sait trop pourquoi, amoureux de la fille de Boris, Xénie. Était-ce pour poétiser son sujet qu'il y a intercalé cette intrigue? En outre, Schouïsky, malgré toute l'importance historique de son rôle, ne nous apparaît que comme un vulgaire ambitieux prêt à saisir la couronne « à Taide de l'esprit, de la ruse et môme du crime. »

La Mort d'Ivan le Terrible du comte A. Tolstoï, l'auteur dn prince Sérébranny, est, sans contredit, un des plus beaux drames qui aient été écrits pour la scène russe. On n'y trouve pas, il est vrai, cette variété d'action, cette multiplicité des événements qui distinguent les pièces d'Ostrowsky. Les caractères, en revanche, y sont plus approfondis, et le portrait du tsar Ivan — cette figure si complexe au point de vue psychologique — est dessiné avec une perfection de détails qui n'a pas encore été égalée.

Ce drame fut représenté pour la première fois le 12 janvier 4866, au théâtre Marie, au bénéfice de l'acteur Nilsky. La direction le monta avec un soin tout spécial, et la mise en scène ne coûta pas moins de cent cinquante mille francs^ Il n'est pas besoin de dire

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