Cette pièce, tpaduite ea aUemand par madame Pavlor, a
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qa*il eut on succès légitime. La donnée, en effet, est très*féconde. Au premier acte, noas voyons Ivan le Terrible, ce tsar qui pour la cruauté et la méfiapce ne le cédait ni à Néron ni à Louis XI — prêt à déposer la couronne. Sous Tempire des remords qpi le torturent, et craignant une mort prochaine, il veut se retirer dans un monastère, et invite le Conseil des boïards à lui donner un successeur. A cette époque, la Russie se trouvait dans une situation très- cri tique. Ravagée par la peste et par la famine» elle avait encore à se défendre contre les Polonais, les Suédots et les Tatars. Ivan, vieux et affaibli par les soucis et la maladie, n'avait pour héritier que son second fiU Fédor, jeune homme faible de corps et d'esprit. 111 voyait en outre dans tous les maux qui le frappaient la main de Dieu le poursuivant pour le meurtre de son fils aine. C'était cette double considération qui l'avait porté à se donner, de son vivant, un successeur, et à aller finir ses jours dans un monastère. Les boïards réunis pour nommer un nouveau tsar ne peuvent s'entendrCf et Tambitieux et intrigant Boris Godounof leur conseille d'aller prier Ivan de reprendre la couronne. Pendant ce temps, ce dernier apprend que les Polonais ont été repoussés de Pskof. Un autre messager lui apporte une lettre dans laquelle le prince Kourbsky* le traite de < commère ivre » et soulîaite que sa missive lui serve « de bonne fustigation. » Cette lettre irrite au plus haut degré le vieux tsar. Lui qui a puni tous ses ennemis, lui de*
été Jouée avec Buceès à V^dmar. Nous donnoui, en ee moment, nos dernieni soins à une traduction qui permette de représenter ce drame sur l'une de nos scènes parisiennes.
1 • Voyes, page 2i, ee que nous avons dit au sujet de cette eeiv respondance.
vant lequel tous ont courbé la tête, 11 se voit impuissant à châtier le seul qui lui ait échappé. Il froisse cette lettre, et tout entier à sa rage, il s'écrie : « « Kourbsky! tu aboies comme un chien derrière une « barrière parce que tu es en sécurité au-delà de la « frontière!... Et dire qu'il n'y a plus ici un seul de ses a complices! ni frère, ni parent, ni serf! J'ai réglé « leurs comptes à tous! Et je dois avaler ses insultes « en silence. »
Aussi, lorsque les boïards viennent lui annoncer le résultat de leur délibération, il oublie toutes ses résolutions ; sa colère éclate en amère ironie sous laquelle gronde sourdement la menace.
« Ah I ah I les voici I Ils viennent me présenter mon successeur I Ils sont en Hesse; à bas le vieux tsar ! Ils se le figurent déjà, marchant la besace ^ur le dos devant le palais. Peut-être, par pitié, me laisseront-ils un vieux caftan !
Voyons^ à qui dois-je céder ma place? En vérité, que
suis'je déjà pour eux ? Me reconnaîtront-ils sous ce froc de moine? Je les ai déshabitués à trembler devant leur souverain couronné. Comment donc m'écrit Kourbsky ? J'ai abandonné mon armée 1 je suis devenu ridicule ! j'écris sans art! Voyons donc ce tzar' illustre qui, de mon vivant, a entrepris de me succéder i »
Les boïards, heureusement pour eux, le supplient de reprendre la couronne. Il se fait un peu prier, mais finit par accepter. « Malheur, dit-il, à celui qui osera désormais juger mes actions! » Il veut alors répudier sa femme et entamer des négociations au sujet de son mariage avec la princesse de Hastings, nièce de la reine d'Angleterre. Sur ces entrefaites, il apprend que les Polonais ont battu ses troupes. Il entre dans une colère épouvantable : «Les messagers «mentent! s'écrie-t-il ? — Qu'on les pende! Mort à
c( qai dira que je suis vaincu ! Mes troupes ne peu- « vent pas être battues ! La nouvelle de ma victoire « doit arriver! En attendant, qu'on aille célébrer des it actions de grâce dans toutes les églises ! »
Tous ces accès avaient affaibli la santé du vieux monarque. L'apparition d'une comète effraye son esprit superstitieux. Il y voit le présage de sa mort prochaine. Il fait alors consulter les devins, et ceux-ci lui prédisent qu'il mourra le dix-huit mars, jour de la Saint-Cyrille.
Le caractère le plus saillant et le mieux rendu, après Ivan, est celui de Boris Godounof. Ce dernier ne vise à rien moins qu'à monter sur le trône des tsars. « Que le tsar me permette seulement de gouverner pendant un mois , s'écrie-t-il dans son ambition , — je lui montrerai quelles forces la terre russe recèle dans son sein ! Je lui prouverai ce que peut faire la puissance quand elle s'appuie sur des bienfaits et non pas sur la cruauté ! Ah ! qu'il est dur de voir tout cela et d'être réduit à un silence impuissant ! » C'est pour arriver plus facilement à son but qu'il a persuada aux boïards de réélire le tsar vieux et malade. Plus tard, lorsque ce dernier veut contracter un huitième mariage, Boris le supplie de renoncer à ce projet ; mais toute son éloquence vient se briser contre la volonté inflexible d'Ivan. Enfin une occasion se présente. Le jour fatal de la Saint-Cyrille arrive, et Godounof, qui a consulté les médecins de la cour, sait que le moindre accès d'irritation peut tuer le tsar. Celui-ci, sous les dehors d'une gaieté contrainte, redoute cependant que la prédiction des devins ne se réalise. Il voudrait ne pas y croire ; et il s'indigne à la pensée que ses boïards spéculent déjà sur sa mort.
.„.. Les devins (dit-il) ont voulu m'effrayer. Mais personne ne peut connaître d'avance le jour de sa mort ! personne ! Entendez-vous ?
Les boiards. Nous entendons, prince.
Ivan. Pourquoi étes-vous muets? Est-ce que quelqu'un peut dire: je vivrai tant et tant, et je mourrai à telle époque?
Les boiards. Non, seigneur.
Ivan. Eh bien ! pourquoi gardez-vous le silence, eh ?
Schouisky. Prince,, nous prions Dieu nuit et jour, qu'il te donne la santé.
Mstislawsky. Et qu'il le guérisse au plus vite.
Ivan. Est-ce que je ne suis pas déjà guéri? Que voulezvous dire par là? suis-je malade? Le soleil va se coucher et Je suis mieux que ce matin. Je vivrai assez longtemps pour
réorganiser mes États J'ai condamné les devins à mort
parce qu'ils ont menti. A votre avis, mon arrêt est-il juste ?
Les boiards. Très-juste, seigneur.
Ivan. Eh bien ! s'il est juste, pourquoi vos langues sontelles liées ?
Les boiards. Prince, nous ne savons que dire !
Ivan. Vous ne savez que dire? Alors j'ai condamné des innocents ? Les devins n'ont pas menti?
Les boiards. Ils ont menti, seigneur! et cette punition est bien faible en comparaison de leur faute.
Ivan, Enfin 1 voyez-vous comme ils ont peur d'ouvrir la bouche 1 II faut leur arracher les mots avec des tenailles ! {silence) Que chuchotez-vous entre vous ? %
Les boiards. Prince, nous ne disons rien.
Ivan. On dirait que vous vous attendez à quelque chose aujourd'hui! eh! qu'attendez-vous?....
C'est dans cetfe disposition d'esprit que le trouve Godounof, lorsqu'il vîent lui communiquer la nouvelle réponse des devins. Il juge que le moment est venu de lui porter le coup de grâce. Et lorsqu'Ivan, effrayé de la fixité de son regard, lui demande ce que signifie son silence, Boris, d'un ton très-solennel, lui répond lentement :
374 LITTÉRATURB OONTÎMPORAINB EN RUSSIE^
Prince, les devins m*ont chargé de te dire queleurscience est infaillible, et que le jour de la Saint-Cyrille a n'est pas encore passé I »
Ivan {ne lève et chancelle). N*est pas encore passé? la Saint-Cyrille? — Tu oses... tu oses me regarder, scélérat!... Toi.... toi.... j'ai compris ton regard!... Tu es venu nae tuer... me tuçr... Traître!... les bourreaux!... Fédor.... mon ûls... Ne le crois pas... c*est un voleur... Ne le crois pas... Ah !.... (// tombe à la renverse).
Tel est, en résumé, le drame du comte A. Tolstoï. Il fut applaudi avec enthousiasme. Les critiques, séduits par les beautés dramatiques qu'il renferme, allèrent jusqu'à comparer Fauteur à Shakespeare. L'amoor*propre national justifie cette partialité. Pour nous, nous retrouvons dans la tragédie du comte Tolstoï les défauts qui caractérisent le drame russe en général. L'importance donnée à Tétude des caractères, et surtout le soin avec lequel Tauteur s'est ef^ forcé de mettre en pleine lumière la grandiose figure d'Ivan, lui ont fait négliger tout ce qui pouvait contribuer à rintérét scënique. Aussi, est-ce bien plutôt un tableau historique qu'un vrai drame. Il y a des longueurs, des incidents tout à fait accessoires un peu trop développés; l'action manque de vivacité et d'animation.
Ces réserves faites, la pièce renferme dea scènes dont la grandeur ne le cède en rien àce quenosauteurs dramatiques ont écrit de plus beau, et qui rendent cette tragédie bien supérieure au Louis XI de C. Delavigne. Et, à vrai dire, le tsar russe n'est-il pas plus grand, plus intéressant que le monarque français ?
La scène qui nous représente les boïards rassemblés chez Schouïsky et cherchant les moyens de renverser le favori Godounof, ainsi que celle où nous voyons les
LE DRAMli HISTORIQUE. 375
émissaires des boïards et de Godounof essayer de soulever le peuple, dénotent une véritable puissance dramatique.
Un épisode des plus poignants est celui où l'auteur met en présence le tsar Ivan et un vieux moine, sorti pour la première fois de sa retraite depuis trente ans. Le solitaire ne sait rien de ce qui s'est passé pendant ce long espace de temps. Aussi, chacun de ses conseils, chacune de ses questions obligent le tsar à une confession douloureuse, et lui arrachent des aveux terribles :
Ivan. Indique<moi les moyens que 'je dois prendre pour détourner les malheurs qui menacent mes États et mon trône.
Le moine. Les malheurs? Quels malheurs ?
Ivan, Comment ? Est-ce que tu ne les connais pas ?
Le moine. Non, mon fils ; les nouvelles de ce monde ne parviennent pas jusqu'à moi.
Ivan. Dieu me punit de mes péchés. Il a donné la victoire au roi de Pologne. Les Suédois envahiisent la Livonie. Le Khan avec ses hordes marche sur Moscou. Les Nogaî et les Tchérémisses se soulèvent. Que dois-je faire ?
Le moine. Les temps sont bien changés. Autrefois tu étais redoutable à tes ennemis ; tu étais au faite de la puissance et personne n'osait se soulever contre toi. Je me suis rappelé plus d'une fois le prodige dont nous avons été témoins lors de ta naissance. A l'heure môme où tu naquis, le tonnerre se fit entendre malgré le brillant éclat du soleil. De nombreux ermites vinrent de tous les pays, prédire ta, future grandeur et bénir ton berceau.
Ivan, Oui, mon père. Le Seigneur m'a longtemps été favorable, mais maintenant il a retiré sa main de moi. Mon trône est ébranlé et mes ennemis . me pressent de tous côtés.
Le moine. Envoie contre eux tes généraux. Ils sont nom* breux et habitués à vaincre les païens.
Ivan. Saint père, il n'en existe plus un seul de ceux que tu as connus.
Le moine. Plus un seul? Et où est le prince Grorbaty- Schouïsky, celui-là qui défit le prince Yapantcha sur le Volga*
Juan. Il m'a trahi, et je l'ai fait mourir.
Le moine. Gorbaty était un fidèle serviteur. Où est le prince Rapolowsky, si célèbre par ses nombreuses victoires sur le Khan?
Ivan. Je l'ai fait mourir.
Le moine. Et Théodore, ton grand écuyer qui, à Kazan, a battu les hordes tatares et fait prisonnier le fils du Khan?
Ivan, Je l'ai fait mourir parce qu'il voulait m'enlever ma couronne.
Le moine. Tsar, la vérité n'est pas dans tes paroles. Ces chefs t'ont servi fidèlement. Je les connaissais tous. Mais il te restait le prince Michel Vorontisky qui, à la prise de Kazan, planta le premier la croix sur les remparts. Tes ennemis le connaissent bien.
Ivan. Il est mort à la torture.
Le moine. Le prince Vorontisky? Où est Pronsky qui, dans la célèbre bataille de Polotzk, battit les Lithuaniens?
Ivan. Noyé.
Le moine. Que Dieu te pardonne ! Mais le prince Kourbsky, ton illustre compagnoa à la journée de Kazan?
Ivan. Ne me parle pas de lui ! Il m'a abandonné, il m'a trahi, et est allé en Lithuanie rejoindre mes ennemis.
Le moine. Autrefois, il m'en souvient, tous t'aimaient, personne ne te quittait ; on venait en foule des pays lointains pour te servir. Mais où sont les princes Stcherbaty, Stchéniatef, Obolensky ?
Ivan. Ne les nomme pas, mon père. Ils ne sont plus.
Le moine. Et Kaschine ? Boutourline ? Sérébranny? Morozof ?
Ivan. Tous ont été mis à mort.
Le moine. Gomment ? tous sans exception ?
Ivan. Tous, mon père, tous.
Le moine. Tu les as tous fait périr?
Ivan* tous, {silence) Je m'en suis repenti, mon père, je n'ai plus longtemps à vivre, je dois mourir, le terme est fixé.
Le moine. Qui t'a ^xé ce terme ?
Le moine. Ne me le demande pas, mon père; mais dismoi comment sauver mon empire ?
Le moine. Si tu n'étais faible et malade, je te dirais : Lève- toi, prince I et conduis toi-même tes troupes au combat pour la sainte cause. Mais tu es brisé ; je no reconnais plus en toi le vainqueur de Kazan. Tu dois confier le commandement de tes armées à quelqu'un dont le nom réveille la Russie. Ton fils Ivan doit être maintenant un vaillant guerrier. Envoie-le.
Ivian (se levant brusquement). Moine, l'as-tu nommé pour m'insuUer? Tu as osé nommer Ivan ? Je te ferai arracher la langue.
Le moine. Tsar, ta colère ne m'épouvante' pas, bien que je n'en comprenne pas le motif. 11 y a déjà longtemps que j'attends la mort, mon fils.
Ivan {se rasseyant). Pardonne-moi, saint père! Mais n'astu rien entendu ? Aucune nouvelle n'a-t-elle pénétré dans la retraite ?
I^e moine. La porte de ma cellule a été fermée jusqu'à ce jour ; dans ma grotte obscure ne pénétraient que le bruit lointain des orages et l'écho affaibli de la cloche sainte.
Ivan. Mon père, je ne puis suivre ton conseil. Mon fils Ivan.... n'est plus.
Le moine. Qui donc est ton héritier maintenant ?
Ivan. Mon second fils Fédor. Mais il est faible de corps el d'esprit. Il n'y a rien à attendre de lui.
Le moine. Dans ce cas, demande à Dieu son secours.
Ivan. C'est la seule instruction que tu me donnes ?
Le moine. Tsar, ordonne qu'on me ramène à ma cellule.,.
Enfin, une dernière scène où le caractère si complexe d'Ivan — tyran, dévot et superstitieux à la fois, — se montre bien supérieur à celui de Louis XI, est celle où, en proie à ses remords et s' attendant à une mort prochaine, il demande pardon à ses courtisans.
Ivan. Approchez... ici... l'un près de l'autre. Et vous aussi, boïards. Mettez-vous devant moi.lQue craignez-vous ?
Plus près... je vous..,. {Il se met à genoux),,*. Je vous demande pardoaà tous..*..
BieUky {tout bas à Sohouîsky). Que Dieu ait pitié de nouai
Sokouisiy (tout bas à BieUky). Attention ( il veut peut-être nous mettre à Tëpreuve I
Ivan {à genouœ). Mes fidèles esclaves et serviteurs ! Il n'en est aucun de vous que je n*aie offensé en paroles ou en actions. Pardonnez-moi. ...
Schouîsky. Seigneur, est-ce à toi à nous depaander pardon?
Ivan, Tais-toi, drôle ! Je suis maître de me repentir et de m'humilier devant qui je veux. Tais-toi et écoute : je me repens; mes péchés sont sans nombre et sans mesure 1 j'avais Tâme corrompue et l'esprit gâté. Je me suis laissé aveugler par l'éclat de la pourpre ; j'ai souillé mon cœur par l'orgueil, mes lèvres par le blasphème, ma langue par des propos impurs, mes mains par le meurtre et le vol, mes entrailles par les excès, et mes flancs par la débauche. Borards ! je vous en prie, pardonnez à vptre tsar !
Le comte Tolstoï, à la fin de son drame, nous fait entrevoir les tristes événements qui vont se dérouler après la mort d'Ivan. Ces événements lui ont inspiré deux nouvelles tragédies : le Tsar Fédor (1868) et le Tsar Bom (1869), qui forment une trilogie dont le premier terme est la Mort (T Ivan le Terrible. Ces deux dernières pièces sont inférieures à la première. C'est la continuation d'un tableau historique où le portrait du souverain occupe la première place. La dernière, le Tsar Borisy offre quelques beautés dramatiques qui découlent du sujet lui-même. L'ancien favori d'Ivan le Terrible est enfin parvenu au comble'de ses vœux. Mais, pour arriver au trône, il lui a fallu assassiner le jeune tsarévitch Dimitri. Maître du pouvoir, il a pu réaliser tous les projets et toutes les réformes qu'il nourrissait depuis longtemps dans son esprit. Ce ta-
bleau finit bientôt par s'assombrir. Ce sont les trahi«* sons et les révoltes desboïards; c'est Tapparition de celui qu'il a tué, sous les traits d'un moine évadé» d'un imposteur, protégé par les Polonais; c'est la guerre civile avec toutes ses calamités. En un mot, c'est le châtiment, c'est la vengeance divine qui se lève sûr l'assassin jouissant en paix du fruit de^ son crime. Pouchkine, dans son drame de J?om(jO(founo/*, a traité ce sujet d'une façon plus magistrale. L'intérêt de la pièce est disséminé sur plusieurs personnages, au lieu de se concentrer sur un seul, et les caractères sont dessinés 4vec une plus grande vigueur de touche.
Ostrowsky et Tolstoï avaient montré quelle mine féconde et inépuisable l'histoire de Russie offrait aux écrivains dramaturges. Ils trouvèrent un imitateur en Averkief, jeune auteur qui débuta par : Le temps d'autrefois à Kaschira (1872). La scène se passe vers la seconde moitié du dix-septième siècle. Le jeune Vassili, fils du riche boïard Korkine, aime Maritza, fille d'un pauvre gentilhomme du voisinage. Ce dernier, Ivan Silitch, va demander pour sa fille la main de Vassili. Le boïard, prévenu contre lui par de fausses calomnies, le reçoit avec orgueil et dédain, et le chasse honteusement de chez lui. Le vieil Ivan retrouve toute son énergie et sa fierté de vieux soldat. Outragé dans son honneur, il redresse sa taille courbée, et d'un ton digne et ferme à la fois, il oppose sa glorieuse pauvreté aux richesses bassement acquises du courtisan. Je me rappelle que lorsque le célèbre Samoïlof débita ce passage, sa voix fut couverte d'applaudissements prolongés. Korkine, pour mettre fin à cet amour qu'il regarde comme indigne du rang
de son fils, renvoie Vassili à Moscou. La scène des adieux entre Maritzael Vassili est très-attendrissante. Six mois se passent, et Maritza apprend que son amant a épousé une autre femme. La jeune fille, après une courte maladie, est complètement changée. Mortellement blessée au cœur, et tâchant de triompher d'un souvenir indigne, elle se décide à épouser son cousin, un ancien amoureux évincé.
Un beau soir, Vassili reparait tout à coup. Reçu avec mépris, il cherche à se justifler. Que pouvait-il faire ? Devait-il désobéir au tsar? La jeune fille répond avec dédain ; elle le fouette à plaisir de ses ironies blessantes. Vassili, après avoir essayé tour à tour ce qu'une passion indomptable-peut suggérer, se retire, la menace à la bouche. Bientôt arrive la soirée des fiançailles. Celle cérémonie nous est représentée dans tous ses détails touchants et poétiques. Au milieu de la joie générale, apparaît Vassili suivi d'une troupe d'hommes armés. Egaré et poussé à bout par la résistance de celle à laquelle il a sacrifié son avenir et sa femme, il l'accuse publiquement d'avoir été sa maîlresse, il.cile de faux témoins et montre la bague qu'il a reçue d'elle le jour de leurs adieux.
Maritza se voit abandonnée et méprisée par son fiancé et tous les assistants ; mais ne voulant à aucun prix devenir la maîlresse de celui dont elle avait espéré être la femme, elle s'écrie : « Tu ne me prendras pas de vive force ; c'est comme cela que je te suivrai... je t'aime, je t'aime {Elle se donne un coup de couteau). Maintenant prends-moi, je suis à toi. »
Dans la pièce d'Averkief, l'action ne languit pas ;
il y a di^s scènes tracées de main de maître. Selon nous, Tauteur a deux avantages sur ses modèles. Il ne s'attache pas exclusivement à son héros principal ; les autres personnages, au lieu de lui être sacrifiés et d'être laissés complètement dans l'ombre, sont rendus presque avec le même soin. En outre, l'élément féminin, Tamour, occupent une plus grande place, et n'apparaissent pas comme un accessoire inutile. Quoi de plus touchant, de plus gracieux par exemple, que le portrait de Maritza — cette jeune fille à la fois tendre, simple, poétique et passionnée ? — Quel parfum d'amour ne s'exhale-t-il pas de ses paroles d'adieu à Vassili :
« Ne me parle pas ainsi, ne te torture pas^ ni moi non plus 1 Ce sont de fausses illusions, un rêve trompeur 1 Je n'attends rien ! oh non ! rien ! et c'est beaucoup mieux. Et puis, à quoi bon le bonheur I N'ai-je pas été heureuse ? C'est assez pour moi que tu m'aies aimé pendant quelque temps. Je songerai au passé.», lorsque nous nous rencontrions au petit bois, ce que nous disions alors... comme j'avais froid la Quit^ comme la rosée me faisait frissonner lorsque je pensais: Viendra-t-il ou non?... lorsque j'appliquais mon oreille à la terre pour entendre les pas de mon bien-aimé, et comme mon cœur semblait mourir lorsqu'il arrivait. Mes adieux, notre séparation^ les larmes que je verse.... tout cela, c'est du bonheur, Vassili ! Ce n'est pas encore là de la tristesse. Non ! car lorsque la tristesse viendra, il n'y aura plus rien de pareil. Tu ne seras plus ici, et je ne pourrai plus t*attendre^ ni trembler de froid, ni prendre ta main, ni pleurer. »
La figure de Vassili, dans les premiers actes, est un peu pâle et terne en face de la gracieuse image de Maritza. Mais, au cinquième acte, le jeune homme reparaît ardent et impétueux. Rien ne l'arrête plus !
38ft LITTERATURE CONTEMPORAINE EN RUSSIE.
£t lorsqu'il veut enlever sa maîtresse de vive force, il s'écrie :
« Insulte-moi, dëchire^moi, mais rappelle-toi une chose i c*e8t que j*ai voulu non pas le perdre en te caiomnianti maiê te montrer combien je t'aime* Je ne veux plus de la vie, si tu cesses de m'aimer, et personne ne pourra t'aimer autant que moi. Pardonne*moi, bien que je sois indigne de ton pardon ! Je t*aime et j'ai quitté ma femme ! je t*aime et je t'ai calomniée ; car je ne veux pas, Maritza, que tu appar* tiennes à quelqu'un d'autre. J*ai tout bravé : mon tsar, mon père et mon Dieu ! Je ne pensais qu'à une chose, c'était aux moyens de te posséder. Me voici maintenant, seul devant toi; je les ai tous écartés. Maintenant tu es à moi, et personne ne pourra plus t'arracber de mes bras. »
Cette pièce fut jouée pour la première fois à Moscou en 4 873. Elle eut un immense succès. A Pétersbourg, elle n'obtint qu'un succès d'estime. Mais Tau-* teur a dû en prendre facilement son parti. Le théâtre Alexandre, soit au point de vue du talent des acteurs, soit au point de vue de la composition du public, est bien inférieur au théâtre de Moscou. A part Samoïlof, toujours fidèle à sa réputation, tous les acteurs furent au-dessous de leurs rôles. Le personnage de Maritza surtout ^ ce type qui jette des reflets si poétiques sur toute la pièce, fut très-faiblement rendu, ce qui refroidit sensiblement les spectateurs. Les dispositions delà critique pétersbourgeoise furent àpeu près les mêmes que celles du public. En général, tout ce qui vient de Moscou et^ à plus forte raison, tout ce qui a une certaine accointance avec la gazette de Katkof, n'est guère en odeur de sainteté à Pétersbourg.
Quoi qu'il en soit, ce drame était un beau et heu« reiix début. Malheureusement, lors de la seconde pièce : Vaisili Vaveugk et le prince Schimiahê^ toutes
les belles espérances qu'on avait pu fonder sur le talent de l'auteur s'évanouirent.
Le sujet de ce drame offre quelques analogies avec certaines époques dé l'histoire de France. C'est Louis le Débonnaire en lutte avec ses grands vassaux; et la haine des princesses russes nous rappelle la rivalité de Brunehaut et de Frédégonde. Le grand-prince de Moscou, Vassili, a fait prisonnier Vassili le Louche qui s'était révolté contre lui. Lorsqu'il reproche au prince apanage d'avoir voulu attenter aux jours de son souverain, le vassal répond avec toute la fierté d'un comte de Périgordl: « Et toi, qui donc t'a fait mon juge? Je ne suis pas ton esclave, je ne suis pas ton vassal. Dans mes domaines, je suis prince souverain, aussi bien que toi dans les tiens.... » Ets'adressant aux autres princes qui assistent à cette scène ; « Vous n'êtes pas des princes, vous n'êtes pas du sang de Rurîk ! Vous êtes sûrement des enfants trouvés. Quoiî l'injure qui m'atteint ne vous touche pas? Quoi ! le droit antique pour vous n'est plus le droit?... d Le grand-prince de Moscou, irrité de ses discours violents, ordonne qu'on lui crève les yeux. Le frère de la victime, le prince Schémiaka, apprenant le sort de Vassili, jure de le venger. Maïs les années passent et il semble avoir oublié son serment. Heureusement que sa femme, hardie et ambitieuse comme lady Macbeth, ne l'oublie pas. A la fin, Schémiaka, blessé au vif par les sarcasmes de son épouse, profite du moment où le grand-prince est au monastère de Troïtzky avec une faible escorte, pour le faire arrêter et charger de chaînes. Puis il arrive à Moscou, pour prendre possession du trône* Il se trouve en face de Marie, femme du grand-prince, et
de Sophie, mère de ce dernier, d'un caractère décidé et digne rivale de la princesse Schémiaka. La scène où les deux époux triomphants sont en présence de leurs victimes est bien menée et rappelle certains dialogues de Shakespeare. Shémiaka est grossier et familier. Sa femme cherche à accabler ses parentes de ses ironies. A l'une d'elles, la princesse Sophie, ne pouvant plus se contenir, s'écrie : « Tu ferais mieux, prince, d'imposer silence à ta femme que de faire son éloge.... Es-tu donc ivre? » — A quoi le prince répond: « Tu dis vrai, ma tante. Ivre... je suis ivre, tu as raison. Ivre non de vin, non d'hydromel, mais du succès de la victoire... Femme, puisque nos hôtes ne nous offrent pas de sièges, asseyons-nous. Ne te laisse pas intimider, assieds-toi. Si cela ne plaît pas à nos hôtes, tant pisl » Schémiaka, pour venger son frère, plonge Vassili dans un cachot et lui fait crever les yeux. Il voudrait aussi s'emparer de ses deux fils, mais cette fois il est arrêté par sa femme. Son unique enfant est malade, et l'ambition fait place à la douleur de la mère. Bientôt la situation de Tusurpateur devient critique. Les boïards se révoltent ; un concile d'évéques exige la mise en liberté de Vassili l'Aveugle. Schémiaka essaye de l'enchaîner par un serment de fidélité. Au moment où l'infortuné prince, brisé par le malheur, va le prêter, survient l'implacable princesse Sophie, qui leur jette cette sinistre prophétie :
(( Non, non, mes amis, restez I Croyez-vous que je vais vous laisser aller sans vous avoir maudits ? Combien je vous maudis — la parole me manque pour vous le dire. La langue n'a pas de termes assez forts. Je ne vous dirai qu'un mot : dans tous vos malheurs, dans les angoisses de votre
âme, dans les souffrances de votre corps, n'oubliez pas la princesse Sophie ! Souvenez-vous qu'elle a appelé le malheur sur vos têtes ! Quant à toi, princesse. Dieu voudra que nous nous revoyions, au jour de l'infortune suprême, quand tu fondras en larmes, et que tu battras de ton front la terre humide, à bout de forces et abandonnée de tous... »
La vieille Sophie, n'écoutant que sa haine, se charge elle-même de réaliser cette prédiction. Elle fait empoisonner le prince Schémiaka, et répond fièrement à Vassili qui lui demande si son parent est mort de mort naturelle : « Que t'importe ? Ne songe qu'à une chose. La Russie est saine et sauve*.*»
Il y a dans cette tragédie des scènes très- vigoureusement menées, et qui dénotent une vraie entente du théâtre. Mais l'auteur est tombé dans le môme défaut que ses prédécesseurs ; il l'a même accentué davantage. C'est une longue chronique historique, où l'unité de lieu et d'action n'est rien moins qu'observée. Les scènes dramatiques dispersées par-ci par-là ne rachètent pas le manque d'intérêt. La femme y joue, comme dans la pièce précédente, un rôle prépondérant. Elle y tient même trop de place; car le drame pivote pour ainsi dire autour de la rivalité des deux princesses. Que M. Averkief revienne à ses premiers procédés. Il avait fort bien débuté, pourquoi cet écart si malheureux? C'est en vain qu'on prétend que la femme russe, par suite de son
1. Revue politique et littéraire (3 janvier 1874). M. A. Rambaud, auquel nous avons emprunté cette traduction, oubUe, dans son étude sur ce drame d' Averkief, de faire mention de l'œuvre principale de cet auteur*
386 LITTÉRATtTRB COKTSMPOttAINE BN RUSSIE.
isolement dans le gynécée, dans rantiqaè terem^ ne peut jouer qu'un rôle secondaire dans le drame bistorique. L'histoire de Russie est là pour nous prouver que certaines femmes ont su s'éleyer an-dessus des règles étroites tracées dans le Domostroî.