LA POÉSIE EN RUSSIE DEPUIS
comparaison. Ses forces intellectuelles, peu usées par le classicisme, se sont montrées dans toute leur vitalité à l'époque du romantisme. Aujourd'hui, la littérature russe est arrivée au réalisme aussi vite que ses sœurs aînées. Depuis les grandes réformes de 1861, elle est en proie, comme la société russe elle-même, à une crise dont il est facile de définir les symptômes, mais dont il est presque impossible de prévoir Tissue. La littérature de 1840, avec ses principaux chefs ; Tourgûénief, Pisemsky, Dostoïevsky et Gonlcharof, a fait preuve, lorsqu'il s'est agi d'étudier le nouvel ordre de choses, de tendances regrettables. Le talent de ces grands écrivains n'a pas faibli, mais ils ont l'air d'être fourvoyés au milieu d'une société avec laquelle ils sont complètement en désaccord. La nouvelle école critique et littéraire n'a pas été plus sage. Le premier reproche qu'on pourrait lui faire, c'est de mépriser et de dédaigner les grands talents que la Russie a déjà produits. Elle les traite du haut de sa grandeur, comme les jeunes romantiques de 1830 traitaient les Philistins. Ne voulant dater que d'elle-même, elle ne se contente pas seulement de dire : Multum egerunt qui ante nos fuerunt^ sed non peregerunt; elle va plus loin, et ne veut pas les reconnaître pour ses ancêtres. Il n'y a pas seulement là une exagération de jeunesse, ni « l'orgueil de la vie ; » c'est une révolte ouverte contre un passé glorieux dont les représentants ne sont, aux yeux de la nouvelle école, que de purs aristocrates. Dans cette guerre à coups de plume et d'encre, il y a une confusion de mots et d'idées qu'on ne trouve nulle part. Reprochant aux grands romanciers de 1840-1860, de se tenir exclusivement dans les couches supérieures du monde
russe, les écrivains de la jeune école onl fait du réalisme, non pas seulement une théorie littéraire, mais encore et surtout une théorie sociale. Ils so vantent d'avoir créé une littérature de moujiks, et oublient que le réalisme, ainsi entendu, n'est pas toujours vrai. N'est-ce pas Joubert qui a dit que là où il n'y a point de délicatesse, il n'y a pas non plus de littérature ?
La littérature russe est donc pour le moment divisée en deux partis, (Jont les tendances extrêmes sont tout à fait impossibles. La fusion des deux écoles s'opérera-t-elle? Reviendront-elles sur leurs pas? C'est ce que l'avenir nous dira ; en tout cas, pour le présent, il y a disette absolue, et nous conseillerons fort à M. Tourguénief de continuer à suivre la veine qu'il a si habilejnent exploitée dans Pounine et Babourine.
La nouvelle école critique est, de plus, extrême dans ses jugements et ses exigences. Elle a tué la poésie, et n'admet que la satire. Elle a en oulre banni l'illusion du théâtre. La scène ne doit plus être qu'un coin de la vie réelle ; la comédie, qu'un portrait daguerréotype. En général, du reste, ce genre a été cultivé avec très-peu de succès dans ce pays. Nous avons déjà parlé de la pauvreté d'invention qui caractérise les pièces d'Ostrovsky. La comédie d'intrigue n'a guère de chance de s'acclimater en Russie, et les quelques essais que j'ai vus se produire n'ont pas pu réussir. La comédie de mœurs a aussi un cadre fort restreint. Elle emprunte toujours ses sujets à la classe des marchands ou à celle des employés, — monde étroit, peu varié et surtout peu fécond. Disons cependant à la décharge des auteurs russes, que les
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conditions dans lesquelles ils se trouvent sont peu favorables» Le gouvernement, qui fait des frais énormes pour attirer des artistes étrangers, ne donne que des honoraires fort médiocres aux auteurs et aux acteurs russes. En outre, la censure, qui permet de jouer au théâtre Berg et aux Bouffes les opérettes françaises les plus décolletées, meurtrit sans pitié les pièces russes. Enfin, la composition du public du théâtre Alexandre est loin d'être encourageante. La société aristocratique fréquente assidûment l'Opéra italien, le théâtre Marie, où l'on joue des opéras en russe, le théâtre Michel, où l'on donne des pièces françaises; elle va — discrètement, il est vrai — aux Bouffes et au théâtre Berg ; mais elle dédaigne complètement le théâtre Alexandre. Et, du reste, qui pourrait l'y attirer ? Le répertoire en est si pauvre ! On n'y donne que des comédies russes défraîchies ou peu intéressantes, ainsi que des traductions de pièces françaises si mal adaptées, et tellement défigurées, que ceux qui savent le français préfèrent, on le conçoit aisément, les voir jouer au théâtre Michel par des artistes tels que Dupuis, Worms, Lagrange, mesdames Pasca, Delaporte et Lagrange-Bellecour. L'auteur russe n'a qu'un parterre de pauvres et modestes employés, et des loges remplies de marchands en casquette et en caftan. Un public ainsi composé est fort mauvais juge, et n'est guère capable d'apprécier une œuvre de mérite.
L'esprit russe est principalement positif, pratique et raisonneur. C'est ce qui explique la prédominance actuelle de la critique et ses tendances réalistes. On a dit et répété que l'esprit russe est, avant tout, d'imitation et d'assimilation, et qu'il est complètement
dépourvu d'invention. Cela provient sans doute de ce que la nation a été initiée à une époque si tardive à la civilisation. Mais cette opinion est loin de caractériser pleinement le génie du peuple russe. Nous avons vu qu'à Fépoque du romantisme, et plus tard dans le roman, les œuvres des écrivains russes n'étaient pas dépourvues d'originalité. On serait plutôt dans le vrai en disant que l'esprit russe possède le don de l'invention, mais qu'il est dépourvu d'une certaine hauteur dans les idées et les conceptions. Grâce à son positivisme, à sa ténacité, il produit des chercheurs, des travailleurs patients. Dans la critique^ il s'attache plutôt aux détails qu'aux vues d'ensemble. Dans l'histoire, il étudie, il est compilateur, il passe tout au crible; mais il n'aime pas généraliser ; il n'a pas la largeur d'exposition qu'on trouve dans les œuvres de Michelet, de Guizot et de Thiers. En philosophie, il n'a encore rien produit. Il en est de môme pour les sciences morales, politiques et sociales; ûiais on ne saurait lui en faire un reproche, car il y a trop peu de temps qu'il jouit d'une liberté relative.