‹ Histoire de la littérature des HindousChapitre 2 sur 21 · LES VÉDAS · texte numérisé non relu

LES VÉDAS

Les Védas sont le fondement sacré de la civilisation religieuse el morale de l'Inde. C'est le seul témoignage qui nous reste de l'esprit humain à une phase jusqu'ici inconnue de l'histoire, et dans laquelle se retrouve le point de départ des principales idées qui ont dominé l'antiquité. Ce n'est pas seulement le Nil qui cache ses sources. Ouvrons donc avec un pieux respect ces grands livres contemporains des monuments de l'Égypte. Le granit se tait encore : déchiffrons les feuilles de palmier.

Dans les Védas, nous ne retrouverons pas seulement l'origine des antiquités locales de l'Inde; nous y pouvons encore observer la trace, aujourd'hui si curieusement recherchée, du commerce intellectuel des nations aux premiers âges du monde naissant ; nous y pouvons suivre, dans ses développements successifs, la théorie métaphysique sur laquelle les sages ont fondé un culte et une religion : il est curieux de voir comment l'idée incorporelle, essentiellement spiritualiste, reçoit peu à peu, de la main des hommes, le vêtement poétique qui doit permettre aux masses de l'apercevoir et de la saisir.

Ce mot de Védas veut dire le livre : c'est, comme on le voit, la môme signification que nous attachons au mot Bible. L'ouvrage entier se subdivise en quatre recueils : le Rig-Véda, qui est le plus ancien; l'Yadjour-Véda , qui contient un assez grand nombre d'opinions religieuses et politiques répandues parmi les Hindous ; le Sama-Véda, qui renferme un grand nombre d'hymnes, et l'Atharvana-Véda, propagé par Soumantou , qui est regardé comme plus moderne que les trois autres : il contient des formules de consécration, d'expiation et d'imprécation. Compilés et coordonnés au

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quatrième siècle avant notre ère par Véda-Vyasa, les Védas, qui remontent à une époque où il n'y avait encore dans l'Inde aucune trace de la division des castes ni de la toute-puissance des brahmanes, par conséquent fort antérieurs à la conquête d'Alexandre, sont écrits dans un dialecte beaucoup moins formé que le sanscrit classique; il y a entre eux la même différence qu'entre le latin de Salluste ou de Cicéron et celui des Tarquins. Leur poésie n'en est pas moins curieuse à étudier, et, si on peut leur reprocher de se perdre parfois dans des abstractions trop vagues, il faut du moins reconnaître qu'elle a su trouver de nobles termes pour célébrer la religion primitive et le culte élémentaire de la nature. Nous y voyons à chaque instant invoqués, comme des réalités vivantes, le feu, le ciel, l'air, le soleil, l'eau, la terre, l'aurore et les fleuves. Ne fut-ce point là, d'ailleurs, la première religion de tous les peuples? — de ceux du moins que la révélation venue d'en haut n'a pas éclairés d'un jour surnaturel. — L'homme , en prenant possession de ce monde qui allait devenir son domaine et reconnaître son empire , eut à lutter contre les forces vives et encore indomptées de la nature : leurs effets, bienfaisants ou terribles, agirent vivement sur l'imagination de nos premiers pères, et ils se représentèrent ces éléments comme animés des mêmes passions qu'eux et obéissant aux mêmes instincts. Les poésies primitives ne sont d'ordinaire qu'un vague ressouvenir de cette longue lutte des forces de la nature, s'organisant dans le sein du chaos, pour devenir le monde, le cosmos, l'harmonie ; lutte éternisée dans la mémoire des hommes et qui produisit un des plus anciens cultes, et disons-le, pour l'excuse de l'homme déchu , un des plus naturels : « Tout était Dieu, excepté Dieu lui-même, » parce que le vrai Dieu avait voilé sa face.

La philosophie qui se dégage des Védas, car il y a une philosophie dans tout, est essentiellement mystique. Le livre qui la contient s'appelle Viîdànta, ou conclusion des Védas. Avec la Pourva, elle forme les deux Mimansas, ou système orthodoxe de philosophie;

elle proclame le aille d'un seul Dieu adoré rnétaphysiquement et d'une manière abstraite.

On a quelquefois comparé les Védas aux chants des prophètes dans la Bible. La comparaison n'est juste qu'à moitié; car, à côté de la partie poétique, les Védas, pris dans leur ensemble, ont aussi une partie dogmatique.

Voici quelques pensées métaphysiques tirées des Védas dont l'accent est assez profond.

L'auteur parle de ce qui a précédé le commencement, avant que le monde ne fût.

« Alors rion n'existait, ni le néant, ni l'être, ni monde, ni espace, ni éther; il n'y avait point de mort, il n'y avait point d'immortalité, il n'y avait ni lumière ni ténèbres. Mais la création future reposait sur le vide. (Horilier Dieu fut le désir de naître pour le premier germe de la création...

« Cependant il y avait lu, il y avait Dieu; lui seul existait sans respirer; il existait absorbé eo lui-même dans la solitude, de sa propre pensée, de sa pensée tournée en dedans de lui pour jouir de la contemplation île lui-même. Il n'y avait rien en dehors de lui, rien autour de lui, il n'y avait (pie lui avec lui! »

Je trouve plus loin un essai de cosmogonie qui a bien aussi sa grandeur.

« Dieu pensa; il se dit : Voila les mondes ! je vais créer maintenant les hôtes de ces mondes. Il créa un être revêtu d'un corps ; il le vit, et la bouche de cet être s'ouvrit comme un œuf brisé; de sa bouche sortit la parole, de la parole sortit le feu; les narines s'ouvrirent , et des narines sortit le souffle, et du souffle sortit l'air qui se dilate et se répand partout; les yeux s'ouvrirent, et des yeux jaillit la lumière, et de cette lumière fut produit le soleil ; les oreilles se sculptèrent , et des oreilles naquit le son qui donne le sentiment du loin et du près (des distances) ; la peau s'étendit , et de cet épiderme étendu naquit la chevelure de la terre , les arbres et le* plaides, etc., etc. »

Et ailleurs ces pensées sur Dieu :

« Il naissait à peine du lui-même , et déjà il était le seul maître des mondes créés par lui; il remplit le ciel et la terre. A quel autre Dieu offrirons-nous l'holocauste?

« Le monde ne respire et ne voit qu'en lui. A quel autre Dieu offrironsnous l'holocauste?

« A lui appartiennent ces sommets inaccessibles de montagnes blanchies, ce firmament, cet océan sans limites avec tous ses flots; à lui l'espace où il étend ses deux bras sans toucher les bords. A quel autre Dieu offrirons-nous l'bolocauste?

« C'est lui que le ciel et la terre, soutenus par son esprit, Frémissent du désir de voir, quand le soleil, dans sa splendeur, surgit à l'orient. A quel autre Dieu offrirons-nous l'holocauste?

* C'est lui qui parmi tous les dieux secondaires (incarnations de ses attributs) a toujours été le vrai Dieu , le Dieu suprême. A quel autre Dieu otlrirons-nous l'holocauste?... »

Le Rig-Véda, qui n'est autre chose, nous le disionstout à l'heure, qu'un recueil d'hymnes religieux conservé dans la mémoire des races sacerdotales, porte l'empreinte énergiquement frappée de l'esprit mythologique, mythologie ingénieuse, du reste, qui se joue avec les choses graves et qui philosophe en badinant.

Les auteurs des Védas n'eurent, en écrivant leurs livres, aucun esprit de système. Leur allure est capricieuse et libre; tantôt ils admettent l'allégorie, et tantôt la repoussent.

Enfants de l'imagination des poètes, et sortis du bouillonnement de leurs cerveaux, les dieux du Rig-Véda se divisent en plusieurs catégories, comme les dieux de l'Olympe grec.

Les uns sont anciens et les autres nouveaux. Ils naissent, ils subissent des formes changeantes, ils meurent pour renaître. Un seul être est immuable, c'est l'Être suprême, infini et indéfini. Pour monter jusqu'à lui, l'adoration de la terre passe à travers cette foule d'êtres déifiés qui ne sont point des dieux.

Si nous nous sommes clairement expliqué, on aura déjà compris

que le Rig-Véda n'est autre chose que l'histoire naturelle poétique de l'univers. Il ne s'occupe guère de l'histoire des hommes. Nous savons que ces beaux hymnes furent composés pour une race venue des bords de l'Iudus et habitant les fertiles plaines arrosées par le Gange. Elle appartenait à cette branche de la famille humaine connue sous le nom d'Aryas, dont la civilisation était douce et les mœurs patriarcales. Sa langue polie , aussi belle dans ses mots que savante dans sa syntaxe, est la sœur ai née de la plupart des langues européennes.

L'organisation particulière de ces anciens Hindous les portail à la piété. Les sacrifices étaient fréquents chez eux.

On les célébrait sur les collines, au milieu d'une enceinte formée de rameaux entrelacés, car l'Inde n'avait pas encore de temples. C'était là, au milieu de cette admirable nature, sous la voûte du ciel, arrondie comme une tente d'azur, que l'on chantait les hymnes des Védas, comme aujourd'hui nous chantons, dans nos églises, les psaumes de David. Nous en citerons quelques fragments pour en faire connaître- et le sentiment si religieux et la forme si éclatante.

Voici un premier hymne à Indra. Indra est le dieu par excellence à cette époque de la civilisation hindoue.

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