L'ÉPOPÉE INDIENNE
Quand on a longtemps contemplé ces augustes monuments de l'Inde primitive, dans lesquels l'éclat de la forme ne parvient pas toujours à consoler de l'obscurité de la pensée, avec quel sentiment de joie profonde, et, si j'ose ainsi parler, de délivrance, on s'en détourne pour étudier le poème de l'action, de la vie, de la jeunesse, le poème humain par excellence : l'épopée !
L'épopée joue un grand rôle dans l'histoire de toutes les littératures primitives. Soit qu'elle arrive, presque à ses débuts, à un état de perfection que l'avenir ne surpassera jamais, comme chez les Grecs, dont l'art fut beau, même en naissant, ou, pour parler plus justement, dont l'instinct devint l'art des autres; soit qu'elle hésite encore et cherche sa forme, alors qu'elle a .déjà trouvé sa matière sublime, l'épopée est toujours la poésie par excellence; et il manque quelque chose aux nations mêmes qui semblent tout avoir, tant qu'elles n'ont point enfanté ce chef-d'œuvre du génie humain.
Placée aux époques de naïve croyance, oii tout prend aux yeux de l'homme un aspect merveilleux, à cet âge poétique où s'éveillent les instincts généreux des nations jeunes, où le cœur bat dans la poitrine ardente, où l'imagination se colore des teintes les plus éclatantes, où la raison n'a pas encore revendiqué ce qu'elle appelle orgueilleusement ses droits, où les peuples sentent la plénitude de la vie, où l'âme a un son éloquent, où la parole est animée, et où chaque mot est une peinture , où le ciel descend sur la terre et respire dans un peuple de dieux mêlés aux hommes, où la terre reporte jusqu'au ciel les hommes nés de son sein et qu'elle divinise, l'épopée est la poésie encore vague et errante sur les lèvres de tout un peuple. Quand les premiers essais des langues
balbutiantes ont essayé , dans un cri d'enthousiasme lyrique, les premiers hymnes de la crainte ou de l'amour, quand les premières cosmogonies ont tenté d'expliquer la créature et le créateur, l'homme reporte sa pensée sur lui-même , il s'inspire des sentiments patriotiques, des actes d'héroïsme, des grands caractères, de tout ce qui élève l'âme, de tout ce qui échaulîe le cœur. Parfois, ces grandes idées restent flottantes dans la nation : elle est son propre poète; elle se chante elle-même. L'épopée n'est pas l'œuvre d'un homme; c'est l'œuvre d'un cycle. Le poêle en titre n'est que le compilateur des rhapsodes. Mais qu'importe l'ouvrier, pourvu que le monument s'élève? J'admire l'Iliade, mais j'admire aussi les Niebelungen.
De tous les cycles poétiques, le cycle indien est peut-être celui de tous que la faveur des dieux et le génie de l'homme ont doue d'une vie plus resplendissante.
Les épopées hindoues sont nombreuses ; elles semblent participer aux proportions de cette nature géante de leur patrie. Nées aux pieds de l'Hymalaya, qui est la plus haute des montagnes, sur les bords du Gange, le plus vaste des fleuves, elles empruntent à ce qui les entoure un peu de cette grandeur qui nous étonue, nous frappe et nous subjugue.