LE RAMAYANA
De tous ces poèmes, le plus célèbre en Orient, et en même temps le plus capable d'exciter l'intérêt d'hommes appartenant à une autre civilisation, c'est le Ramayana. — Le Ràmàyana est le récit des exploits, ou plutôt c'est le récit de toute la vie d'un héros, Rama, (ils du prince Dasaràt ha, roi d'Ayodhya.
Rama n'est pas seulement un héros comme Ulysse, un demi-dieu comme Achille. C'est un dieu, et le plus grand dieu de l'Inde, sous une forme humaine ; c'est une incarnation de Wishnou. Mais si le
poète chaule un dieu, il a su du moins trouver des accents dignes d'un dieu. Un grand souffle passe dans l'œuvre tout entière, et la soulève jusqu'aux dernières cimes de la sublimité morale. On l'a dit avec raison : du récit même , aussi bien que des paroles que prononcent les personnages, il s'échappe comme des effluves invisibles de vertu : de même que l'arbre s'épanouit en tendres pousses, en feuillages, en bourgeons et en fleurs, dont aucune n'est sans arôme et sans parfum, de même l'action s'épanouit en incidents, en péripéties, en situations, en scènes diverses, qui toutes épurent, calment, disciplinent, ennoblissent et fortifient l'âme et la transportent dans ces régions supérieures où l'amour du bien devient extase, où l'accomplissement du devoir est la source la plus féconde de l'enthousiasme.
A mesure que nous avançons dans le poëme, nous apercevons de plus en plus clairement qu'il n'est de gloire pure et de grandeur vraie qu'après l'épreuve et grâce à l'épreuve, et que c'est par l'adversité noblement supportée que l'homme fait violence au ciel et remonte au sein de Dieu, dernier terme de ses désirs, suprême asile de sa félicité. Vivre d'abord d'une vie pénitente, pour obtenir plus tard une vie de délices, passer à travers l'humiliation volontaire pour arriver à la gloire durable, telle est la fin de l'homme, tel est le but que le poëte se propose, telle est la théorie qu'il développe dans une admirable poésie. Bientôt le devoir ne lui suffit plus : il va au delà, et arrive jusqu'à l'héroïsme. Les austérités au désert, les pérégrinations lointaines, les combats meurtriers, l'absence de celle qu'il aime, voilà la rude discipline à laquelle Rama se soumet; le renoncement à tous les biens que les hommes envient, le dévouement aux autres, l'immolation de soi-même, voilà l'idée, — chrétienne avant le Christ, — que célèbre le Iiàmàyana.
Même chez les Grecs, qui resteront, je le veux, bien, et je le reconnaissais tout à l'heure, les éternels maîtres et les souverains modèles de la forme artistique et littéraire, nous ne trouverons jamais de pareilles leçons.
La grande et noblé idée du devoir dans toutes les conditions de la vie sociale ou cénobitique, devoir des princes et devoir des sujets, devoir des brahmanes et devoir des soldats, devoir des maîtres et devoir des esclaves, devoir de lepoux et devoir de la femme, le devoir partout, le devoir toujours, voilà l'idée fondamentale du Ràmàyana , voilà la source intarissable et sacrée où le poète , à chaque instant, puise l'inspiration. Ajoutez à cela les peintures idéales, et admirablement mariées au sujet, des empires heureux, des cités florissantes par la sagesse des grands rois, et des cycles d'or donnés de temps en temps aux hommes comme récompense terrestre de leur vertu.
Homère a trouvé pour l'Iliade un début terrible et qui fait bien pressentir les violences, les haines et toutes les formes de la mort que nous retrouverons dans son poème .
M$va «utft, Gide.