I.a colère! chante, déesse, la colère d'Achille
I.a colère! voilà le premier mot qui s'exhale des lèvres inspirées de celui que l'on appela longtemps le chantre divin. Toutes les liassions, la cruauté, l'amour du meurtre, la cupidité, l'orgueil farouche, l'abandon aux plaisirs sensuels, voilà ce qu'Homère va faire chanter à la blonde muse fille de Jupiter et de Mnémosyne. Voilà, au contraire, ce que Valraikr flétrira dans chaque vers de la grande épopée indienne. Ce qu'il enseigne, ce qu'il recommande et ce qu'il célèbre, c'est cette force intérieure, cette force employée sur soi-même et avec laquelle nous domptons nos sens, nous domptons la haine, nous domptons le désir.
C'est avec un sentiment de bonheur intime et d'admiration délicieuse que le lecteur voit passer sous ses yeux tous ces types de la vraie grandeur et de la pure vertu , en face desquels on se sent meilleur. Dasaràtha , le père de Rama, est tout à la fois le plus juste, le plus clément des princes, et le plus alïectueux des époux et des pères.
Kouçalya est le type vivant de la tendresse maternelle ; takchmana est le modèle des frères ; en un mot , toutes les créations principales du poèïe n'excitent pas seulement l'intérêt le plus vif, elles inspirent la sympathie la plus touchante.
Rama, le héros de l'épopée, domine de toute la tête ce noble entourage. Le caractère de Rama est un assemblage des plus rares perfections, et le poêle ne lui a donné quelques faiblesses que pour ne pas trop s'éloigner de noire misérable humanité. 11 a le courage, et la science, et la bonté; il est juste et continent; innocent, il sait souffrir, et, comme le Christ, souiîrir pour les autres.
Une femme, une femme seule, pouvait égaler, surpasser peutêtre ce type magnifique. Cette femme, c'est Sita, l'épouse de Rama. Personne, parmi les poêles de l'antiquité, n'a su trouver une image plus charmante, plus gracieuse et plus tendre de l'épouse. Nulle part le dévouement n'a su s'incarner sous des formes plus aimables; nulle part une destinée ne s'est plus étroitement liée à une autre; nulle part une âme ne s'est plus donnée à une autre âme. Les épreuves la trouveront inébranlable, le malheur l'attachera, et la grandeur de ses soulîrances ne servira qu'à mieux montrer la grandeur de son amour.
Un caractère frappant d'unité domine la grande composition du Râraâyana. Rama n'est pas seulement le nœud et le centre du poëme, il est le poëme tout entier. Danô l'infortune comme dans le bonheur, dans l'épreuve comme dans le triomphe, sa personnalité magnifique est toujours là devant nos yeux; si divers ou si variés que puissent être les épisodes — et tous, d'ailleurs, concourent au but final — Rama est toujours présent partout. Pareil à ce soleil de l'été boréal qui n'abandonne jamais l'horizon, il remplit le poëme de son éclat et de sa lumière.
Valmiki, l'auteur de cette belle composition, où tout est merveilleux, où tout semble fait pour parler au cœur, vivait au dixième siècle avant notre ère, c'est-à-dire à une époque où le poète , à une certaine connaissance de l'art, à une certaine conscience de son
génie, joignait encore assez d'inexpérience des procédés pour laisser transparaître dans son œuvre cette chose charmante que rien n'imite ou ne remplace, dont rien n'égale la grâce exquise et suave, que les nations, comme les individus, possèdent un jour, perdent bientôt, et ne retrouvent jamais, la naïveté, la naïveté qui est à l'art ce que la jeunesse est à la femme, ce que le duvet est à la pèche. Le Ràraàyana, dans la poésie indienne, occupe à peu près la place de l'école du Pérugin dans la suite de la peinture italienne. 11 est bien entendu que je ne parle ici que de l'élégance et de la délicatesse du trait; car pour la couleur, celte palette qui s'embrase aux feux du soleil oriental a déjà tout le prestige, toute l'ardeur et toute la magnificence qui brilleront plus tard dans les toiles les plus splendides des grands maîtres de Venise.
Comme l'Ody6sée, comme l'Iliade surtout, avec laquelle nous le comparerons plus d'une fois, parce qu'il a plus d'un rapport avec elle , le Ràmàyana présente à l'historien, au philosophe et à l'archéologue ce caractère précieux d'encyclopédie qui permet de retrouver en lui toute une civilisation. Héroïque déjà, parce que déjà l'Inde avait des héros , il est peut-être plu» encore sacerdotal, parce qu'à son époque, et surtout à l'époque qu'il veut représenter, l'Inde appartenait tout entière aux idées religieuses. Tout le développement mythologique exposé dans le murs de l'action n'est que le résumé des croyances de l'Inde : cette théogonie, c'est le symbole admis depuis lTndus jusqu'au Brahraapoutra; ces cérémonies, qui nous semblent étranges, des millions d'hommes les pratiquent encore entre l'Himalaya et les monts Wyndyahs. Ces mœurs et ces coutumes , décrites avec un soin si patient, c'étaient les coutumes et les mœurs des bords du Gange. La poésie, qui est plus amusante, est aussi vraie que l'histoire.
Valmiki a dit lui-môme de son poëme :
m Tant qu'il existera montagnes ou fleuves sur la terre, le Ràmàyana, ce noble récit, circulera dans l'univers. »
Valmiky disait vrai, et son poème eut en Orient une popularité immense. Lire le Ràmàyana, c'était faire œuvre méritoire. «• De tels détails, dit encore le poète, laissent pur le narrateur et l'auditeur pur.» — « L'attrayant, l'utile, le juste, s'y trouvent réunis. » — « Quiconque lira.... trouvera, en quelque lieu que ce soit, asile sûr, et, vienne la mort, se dissoudra en Brahma.» — « Lis, Brahmane, et la prééminence par la parole est à toi! lis, Kshatriya, et l'empire de la terre est à toi! lis, ô trafiquant, et la récompense des labeurs mercantiles est à toi!... écoute, Soudra, et tout Soudra que tu es, la grandeur est à toi ! »
Et ce ne sont pas là les vaines hyperboles d'un lyrisme ambitieux : ce que le poëte a dit, le critique le pense. Après avoir lu le Ràmàyana, on se sent, sinon plus vertueux, du moins plus ami de la vertu , et en refermant son livre, qui nous a pour ainsi dire donné 1 eblouissement du soleil contemplé en face imprudemment, nous nous répétons avec Platon, ce Grec qui, plus d'une fois, parut illumine des lointains rayons de la sagesse orientale : Le beau, c'est la splendeur du bon!
Valmiki (ce nom veut dire la fourmi blanche) passe pour l'auteur du Ràmàyana. Son berceau, comme celui d'Homère, est entouré de fables et de légendes. On assure, parmi les Hindous, qu'il était iils de Pratchitas, incarnation de Varouna, dieu des eaux, et l'on croit qu'il vivait vers l'an 1500 avant Jésus-Christ, en môme temps que Rama, son héros, c'est-à-dire cinq cents ans avant Homère et deux cents ans après Moïse.
Du reste, les traditions poétiques ne manquent point au Ràmàyana. Beaucoup ont pensé que la gloire de l'avoir écrit serait trop grande pour un homme, et ils lui ont donné un dieu pour auteur.
On raconte en effet que le dieu Hanoumun, compagnon de Rama, dans ses courses glorieuses, vint, après la conquête de Singhala, se reposer sur les grands rochers qui bordent l'océan Indien. Il grava sur leurs surfaces les exploits du héros. Plus tard Valmiki, ayant découvert ces inscriptions sublimes, tomba dans une mclan-
LITTÉRATURE HINDOUE. 21 colic profonde et désespéra de jamais pouvoir imiter cette poésie,
œuvre d'un dieu.
Hanoumun, touché de sa douleur, lui permit de copier les vers éclos de son cerveau et gravés de sa main. Valmiki les inséra dans sa grande épopée ou ils brilleront toujours d'un éclat immortel.
Qu'est-ce que Rama? demande peut-être le lecteur.
Je ne puis mieux répondre que par une citation du poème.
Valmiki, l'auteur du poëme, le pénitent voué à la méditation, la fleur des maîtres de la parole, le mouni (nous disons le moine, et c'est le même sens et presque le môme son dans les deux langues) le moine par excellence, Valmiki, posa un jour cette question au dieu Narada.
« Quel est, sur cette terre, l'être célèbre par ses pures vertus, et qui porte ces vertus au plus haut degré? Quel est le mortel qui connaît la justice, apprécie les bienfaits, ne profère que le vrai, et observe toutes les prescriptions?
« Quel est le héros en qui se réunissent toutes les nobles habitudes, la bienveillance pour toutes les créatures, la bravoure, la munificence, la beauté?
« Quel être au monde, ayant la grandeur en partage, a su dompter la colère? quel être au monde possède une âme inébranlable et n'a jamais lancé l'injure et qui, pourtant, s'il entrait en fureur, ferait trembler les dieux?
« Quel est-il ce rejeton d'un haut lignage qui serait capable de défendre les trois mondes? Quel est-il celui qui mit sa joie à combler la nation de faveurs? Quel est-il le prince trésor des vertus les plus rares?
« Et le dieu dont la science embrasse les trois durées, le passé, le présent et l'avenir, Narada répond au moine pieux :
« Elles sont nombreuses et difficiles à rencontrer les qualités que tu viens d'énoncer. Oui, en ce monde, habitation des hommes, elles sont bien difficiles à rencontrer réunies chez un seul.
« Parmi les dieux mûmes, je ne vois personne qui possède toutes ces perfections ensemble... Écoute pourtant, (pie je te nomme un être qui joue, parmi les hommes, le rôle que joue la lune parmi les astres.
« Rama, en qui sont les vertus, rayonne doué de qualités supérieures encore... Et quel vaste rayonnement !
« En lui se trouvent tempérance, magnanimité, cœur inébranlable, éclat, empire sur soi-même, intelligence, succès, élocution, hauteur, fortune, art d'exterminer ses ennemis.
« Il a de larges épaules et sa tète porte les trois lignes heureuses; il a de grands bras, un grand arc; grande est sa vigueur, solides ses jarrets; qui l'attaque, il le subjugue.
« H connaît ses devoirs, il réalise ses engagements, il a dompte la colère, il a dompté les sens.
« L'intelligence et la science, il en est doue. La pureté, la bravoure, il les possède en plein. En lui le monde entier possède un champion, la justice un défenseur.
« Tout l'univers l'idolâtre. Loyauté, imperturbabilité, science des écritures sont aussi son lot. Autour de lui s'agglomèrent tous les hommes de bien, comme dans l'Océan se jettent tous les fleuves.
«11 est vrai, toujours égal, plein de mansuétude; il ressemble à la mer par la profondeur, à l'Himalaya par l'inébranlable fixité, à Wishnou par la vigueur.
a Son courroux est celui d'Ayni, le dieu du feu; sa patience est celle de Frithivi, déesse de la terre; en munificence, il rivalise avec celui qui donne la richesse; en respect de la foi jurée, il est sans rival, sans rival à jamais. »
Tant de nobles qualités exercent un charme sur les populations : de là le nom qui désigne leur noble possesseur, le nom de Rama, qui veut dire : // charme.
Voilà le héros du Ràmàyana. On voit que nous sommes loin du
bouillant Achille, du fougueux Ajax, el de toutes ces violences, dont l'Iliade est remplie. — Nous pouvons déjà prévoir un resplendissement d'ordre moral dont les poules grecs, et en général loute la poésie de l'antiquité païenne, n'eurent pas même le soupçon.
Il nous reste à indiquer par quelle série d'épreuves et d'événements Valmiki développe le caractère de Rama.
Rama, que les éruditset les philologue* ont plus d'une fois comparé à l'Hercule et auBacchus des Ih lkno, < tait un des quatre lils de la belle Kouçalyà et du roi Dasa rallia, descendant de la race solaire, qui régnait jadis à Ayodhya, aujourd'hui le royaume d'Oude, dont nous avons vu la begun plaidant devant les tribunaux de Londres et mourant dans un hôtel de Paris, triste retour des choses, revanche funeste de la fortune !
L'enfance de Rama fut entourée de périls et semée d'embûches. Il évita les uns et triompha des autres. Bientôt, pour donner un aliment à l'ardeur de sa forte jeunesse il parcourut le monde en redresseur de torts et le purgea des mille fléaux qui l'infestaient. Puis il arrive à la cour du roi Djanàka, père de la jeune et belle Si la, un des plus admirables types féminins qui soient jamais sortis du cerveau d'un poète.
Djanàka est un habile archer. Il n'estime guère que ceux qui savent, d'une main sûre, lancer la flèche au but.
A tous ceux qui demandent la main de sa fille il montre son arc immense. Sita n'appartiendra qu'à celui dont le bras robuste saura le tendre. Déjà mille compétiteurs ont échoué; ou commence à croire que Sita restera vierge. Rama se présente. Non-seulement il tend Parc, mais il le tend comme en se jouant, et avec une telle vigueur que l'arc se brise par le milieu avec un bruit épouvantable.
Ce noble exploit gagne le cœur du père, et la beauté du héros le cœur de la tille.
Rama rentre, comme en triomphe, dans la ville d'Ayodhya, avec Sita, qui est sienne.
Le père de Rama, Dasaràtha « à la vaste splendeur», veut associer son fils au trône ; mais Kékcyi, la plus jeune de ses trois femmes, et rivale de la mère de Rama, lui rappelle qu'autrefois il engagea sa parole de roi de lui octroyer deux dons. Elle lui demande d'abord de prononcer l'exil de Rama, et ensuite de faire sacrer à sa place comme successeur son propre fils à elle, Bharala.
Dasarûlha sait le respect dû à la parole donnée : il ne cherche point à s'alïranchir des liens de l'obligation morale, et pour obéir à son serment, il bannit le cher fils qu'il aime plus que la vie.
Rama s'incliue devant l'arrêt d'un père qui est un roi, et prend le chemin de l'exil.
Il ne part point seul. Lakchmana, son frère, prudent, respectueux, héroïque compagnon, marche sur ses traces. La plus parfaite des femmes, l'épouse revêtue d'attraits, parce de grâces, de jeunesse et de vertu, Sita rayonne à la suite de son époux, comme à la suite de lastre des nuits rayonne la plus belle des étoiles.
Ici, le poète a su placer une scène charmante et dont aucune de ces épouses tendres et passionnées racontées par l'histoire ou rêvées par la poésie n'a jamais surpassé l'héroïque dévouement ; analyser ne sullirait plus, il faut traduire, il faut citer.
Écoutez les suaves paroles qu'échangent ces deux époux. Rama va partir pour l'exil ; il ne veut pas condamner cette belle jeunesse à le suivre dans les hasards de la vie aventureuse, et à manger avec lui le sel amer de l'étranger.
« Reste, dit Rama, reste en ces palais, ô toi qui naquis dans les palais, qui n'es habituée qu'aux splendeurs! Tu vivras heureuse, paisible et honorée ici.
— Jamais, jamais! l'époux est plus que le roi et le dieu, il est l'asile et l'autel de la femme.
— Mais mille dangers hérissent la forêt ; les serpents, les vautours, les tigres, mille autres terribles ennemis !
— Protégée par ton bras, Rama, que pourrais-je redouter? pas même les dieux !
— Mais les lianes inextricables, les ronces, les ouragans, les glaces, l'ardeurdu soleil, la faim, la soif, déchireront tes pieds, altéreront tes traits, noirciront Ion teint, dessécheront tes formes si belles!... »
— Non! non! partout où sera Rama, Sita reluira de beauté, de bonheur !... Ami, la forêt est pleine d'ombres délicieuses, de senteurs pénétrantes, de gazouillements mélodieux et qui vont au cœur. La forêt! oh! j'éprouve un charme délicieux rien qu'à la pensée de cette sombre solitude. Rama! Rama! et moi aussi, j'étais prédestinée à cette vie bocagère du pénitent! et moi aussi je devais avoir en partage les mérites de l'ascète ! Un brahmane me le prédit un jour, quand je folâtrais encore au palais de mon père, insoucieuse et toute jeune fille. Le brahmane n'a pas menti. L'heure est venue! Laisse, laisse, que j'accomplisse les paroles du mouni! »
Y a-t-il, dans le plus pathétique des tragiques grecs, une scène plus émue que celle-ci ? Andromaque ou Pénélope ont-elles plus de fermeté dans la vertu, ou plus de tendresse dans la passion? On comprend que les sœurs de celles qui parlent ainsi tendent les bras au sacrifice, pour ne pas être séparées de l'époux, et se jettent dans les flammes pour le retrouver par delà le bûcher, de l'autre côté de la mort.
Les rois et tous les habitants d'Ayodhya accompagnent Rama jusqu'au delà des portes de la ville. Les exilés prennent la route de l'Est, arrivent au bord du Gange, le franchissent, et bientôt s'enfoncent dans les forêts inaccessibles ; lacs, torrents, remparts de rochers, rien ne les arrête, jusqu'à ce qu'ils aient atteint la montagne de Tchitrakoùta. Là ils se construisent une demeure, et loin des hommes, dans le sein même de la nature, vêtu de l'écorce des arbres et de la peau des bêtes, consolé par l'amitié de son frère et par l'amour de sa femme, Rama vit heureux.
Cependant Dasaràtha, après avoir prononcé la sentence d'exil, après avoir reçu les adieux suprêmes et les dernières caresses de
son fils, se sent mordu au cœur par un regret que rien ne peut consoler. Père, il se rappelle la douleur qu'il a causée jadis à un autre père, un brahmane dont il a tué le fils par mégarde; les malédictions de cet infortuné retentissent pour la seconde fois à ses oreilles; le mal qu'il endure lui semble le châtiment du mal qu'il a fait, et il meurt en sinclinant sous la main des dieux qui le frappent.
dette mort de Dasaràtha est très-pathétique et l'épisode que le poète y rattache est empreint d'une grandeur, d'une simplicité, d'une émotion vraiment touchantes.
Cependant Bharata, que son père a fait roi pour obéir à la religion du serment, n'est pas un ambitieux vulgaire. Il 'faut que les brahmanes, conseillers toujours écoutés des princes, le forcent pour ainsi dire à prendre les rênes de l'empire, et encore, avant de céder à leurs prières, il va trouver son aîné, son seigneur, Rama, et il le supplie d'être roi.
Rama refuse : il respecte la volonté de son père mort, comme il avait obéi aux ordres de son père vivant, et lui-même passe aux pieds du nouveau monarque les chaussures éclatantes, insignes du pouvoir.
Mais pour éviter de nouvelles sollicitations, Rama s'éloigne de plus en plus de sa patrie et parcourt l'Inde, en marquant chacun de ses pas d'une victoire, combattant les monstres, les géants, et môme les mauvais génies. Comme récompense de ses nobles exploits il reçoit l'arc invincible d'Indra et deux carquois dont les flèches ne s'épuisent jamais. Armé de ces traits qui ne manquent point leur but, l'Hercule indien fait pleuvoir la mort autour de lui.
.C'est alors qu'un puissant enchanteur Ravana, qui régnait sur l'île poétique et charmante de Singiiala (nous disons Ceylan) entreprend de venger tous ceux qu'a vaincus Rama.
Il pénètre dans la demeure du héros pendant son absence, tue le vautour Djatayouch, qui avait la garde de sa demeure, et enlève
celle qui ressemblait aux filles des immortels, Sita, la femme
adorée de Rama. — A la vue du vautour inanimé, Rama entre dans
sa maison vide, et devinant le rapt de celle qui lui est plus chère
que la vie, il se sent tout à coup dévoré par le feu sombre de la
douleur; ses esprits s'égarent et il éclate en lamentations.
D'après les conseils du pieux ermite Çavari, Rama fait alliance
avec le roi des singes Hanoumat, et, pour prouver la force de son
bras, tend l'arc divin et lance une fièche. Sans que le roseau plie, » ■
la tlèche traverse sept palmiers, une montagne tout entière et les enfers mômes. Un pacte se forme entre le premier des hommes et le premier des singes. Rama dépèche dans toutes les parties du monde les sujets malins de son nouvel allié, en les chargeant de découvrir où se trouve sa bien-aimée Sita.
Ces étranges ambassadeurs se mettent en route à l'instant, et arpentent la terre sacrée de l'Inde, avec des bonds qui couvrent dix lieues d'étendue.
Hanoumat arrive bientôt à Lanka, capitale de Singhala et résidence de Ravana le ravisseur.
Sita, triste et languissante, se promenait dans les bosquets de Ceylan, songeant aux joies passées et dévorant son cœur. Le singe l'aborde, et en guise de lettres de créance montre un signe donné par Rama. Mais les gardiens de Sita surviennent, se jettent sur l'audacieux messager, et malgré son héroïque résistance, s'emparent de lui et l'accablent de tourments. II leur échappe cependant et retourne vers celui qui l'envoya. «J'ai vu Sita!» lui dit-il.
— Aussitôt Rama s'élance vers la mer du Sud ; il atteint bientôt le rivage, et s'arrête tout frémissant devant l'obstacle que la vague mouvante roule entre lui et celle qu'il aime plus que la vie. Furieux, il lance contre les tlotsses flèches étincelantes, et tourmente l'Océan comme un ennemi.
Cependant l'antique père des fleuves, qui reconnaît en Rama la race des dieux, lui donne le conseil d'unir par un pont l'Ile à la terre ferme. Rama obéit à sa voix et fait construire le fameux
pont de Nala; puis il arrive «lans Singhala, toujours à la tête de sa singulière armée. Après sept jours de combats — sept jours d'exploits — il détruit toutes les forces de son rival et le lue de sa main.
Tant de courage a ravi les dieux mêmes. Le ciel s'abaisse vers la terre, et dans l'univers entier on n'entend plus retentir que les louanges de Rama.
C'est en ce moment qu'on lui amène Sita.
Mais ici, faut-il le dire? le caractère de Rama semble se démentir un peu — C'est peut-être un artifice du poète qui lient à rehausser encore la vertu, la grâce et la tendresse de l'héroïne. — Quoi qu'il en soit, Rama, au lieu de témoigner sa joie, au lieu de presser dans ses bras ce cœur fidèle qui n'a jamais palpité que pour lui, Rama, en pleine assemblée, laisse éclater une défiance injuste, et se laisse emporter jusqu'aux plus amers, jusqu'aux plus injustes reproches.
La scène est fort belle dans l'original, que je suis cependant forcé d'abréger.
Rama est pensif ; des larmes couvrent son visage, de profonds soupirs soulèvent sa poitrine ; il lient ses yeux baissés.
« Que l'on fasse venir Sita, dit-il enfin, qu'elle lave sa tête avec l'eau sainte, qu'elle se parfume d'essences pures et qu'elle se pare d'ornements sacrés. »
Sila obéit, et revêtue d'habits somptueux, portée dans une litière splendide, elle prend le chemin du palais. Les compagnons de Rama se pressent sur son passage. « Quelle doit être, se demandent* ils les uns aux autres, la beauté de Sita, perle parmi les femmes , Sita, pour laquelle sont morts tant de héros !
— Sila est ici ! dit un des compagnons de Rama. La colère, la tristesse et la joie donnent en même temps l'assaut au cœur du héros.
— Qu'elle approche! »
Aux yeux de tous, Sita s'avance, pareille à une divinité : la splen-
deur de son visage éblouit tous ceux qui la contemplent. Parvenue à quelque distance, elle s'arrête devant son époux; lui, la voyant si belle, garde le silence. La mort est peinte sur son visage, et comme au sein d'une mer agitée, il flotte entre le dédain et l'amour. Troublée de son silence, Sita ne prononce que cette seule parole : « 0 mon époux! » Mais il y a tant de douleur dans l'accent de sa voix que tous les guerriers sentent leur , cœur se fendre ; seul, Rama demeure toujours insensible. Enfin, retrouvant la parole : « 0 femme illustre , dit-il , je t'ai reconquise dans la bataille et arrachée à mes ennemis : c'était le devoir, je l'ai accompli. Pour te retrouver, j'ai fait des prodiges, j'ai jeté un pont sur la mer, j'ai sacrifié des vies précieuses.. . >» Il s'arrête encore.
Sita se taisait toujours... Ses beaux yeux ouverts, pleins de lueurs humides, ressemblaient à ceux de l'antilope.. .
Mais la colère allait grandissant dans le cœur de Rama ; enfin cette colère éclate. « Ce que j'ai fait, dit-il, ce n'est pas pour toi que je l'ai fait.,, c'est pour moi ! c'est pour la satisfaction de ma conscience et de mon honneur... Mais toi, toi dont maintenant je doute ! — tu m'es odieuse comme la lampe ardente à l'œil malade. Va-t'en, je te renvoie; va-t'en, toi qui restas dans la demeure d'un autre, tu n'as plus rien de commun avec moi. Le lien est brisé, va-t'en! Ce que je dis là, je te le dis après mûre réflexion... Aime qui tu voudras... d'autres t'aimeront! Je ne t'aimerai plus... Ah! te voyant belle et jeune, doux visage, àme
joyeuse et dans sa maison comment Ravana n'aurait-il
pas... »
A ces odieuses paroles prononcées devant la foule, le cœur de Sita est percé de mille flèches ; elle essuie lentement son visage, et d'une voix que les sanglots entrecoupent : « 0 roi, dit-elle, lu veux me donner aux autres, après toi, — comme on fait d'une bav,adère, — moi, sortie d une race illustre, et, par le mariage, entrée dans une famille non moins illustre., et lu me parles»
comme à la plus vile... Ah! je ne suis pas celle que tu penses... Aie donc confiance en moi... Souviens-toi de toute ma vie pieuse. Je sais qu'il faut douter des femmes, et tu aurais raison de douter, ôRama, si tu ne m'avais connue à l'épreuve. Oui, mon seigneur, j'ai touché le corps de ton ennemi, mais ce fut la faute du destin, ce ne fut pas la mienne. Je ne suis mai tresse que de mon camr, mon cœur fut toujours à toi ; vrai comme mon aine ne t'a jamais offensé, que les dieux tout-puissants me soient en aide. 0 toi qui donnes l'honneur, si tu ne connais pas mon âme, si tu ne connais pas mes intimes affections, je suis perdue à jamais...»
Et se retournant vers Lackmana, le frère de son mari : « Puisque Rama se tait, toi, apprête le bûcher... Le bûcher seul peut maintenant me sauver. Atteinte par la calomnie, je ne puis plus vivre ; abandonnée, livrée au mépris de tous par celui que j'ai tant aimé, il n'y a plus qu'un chemin d'ouvert devant moi, c'est le chemin du feu ! »
Lackmana hésite, il regarde le visage de son frère, et voyant que rien ne peut toucher i'àme inflexible du héros, il prépare le bûcher. Sita s'en approche, et, les deux mains jointes sur le front, en présence du feu sacré, elle s'écrie : « S'il est vrai que ni en paroles, ni en actions, ni avec mon cœur, ni avec mon âme, je n'ai ; amais offensé Rama , .mon seigneur , que ce feu dévorant m'épargne! » Et s'élançant vers la flamme : « 0 feu, s'écrie-t-elle encore, toi, le premier des dieux, toi qui pénètres tous les corps, sois mon témoin, sois mon sauveur. » Tous les héros sentent leurs membres trembler ; un immense sanglot soulève leurs poitrines. La reine aux grands yeux salue avec respect son époux ; et, devant le peuple entier, elle entre dans le feu dévorant.
Rama demeure toujours immobile; mais quelles pensées se pressent en ce moment dans son àme !
Au même instant, Yama, le dieu des morts, Indra, le roi des Dévis, et Varuna, le maître des eaux, et Siva, aux yeux terribles, et Brahma, créateur du monde, apparaissent dans le ciel, portés
sur un char élincelant. -Ils ont quitté le séjour des félicités pour venir rendre témoignage à la pureté , à la sainteté de l'épouse. Le feu respecte la belle Sila : les flammes s'écartent d'elle, et elle apparaît aux yeux du peuple, vêtue de pourpre, le front ceint d'une guirlande de fleure et belle comme aux premiers jours de son éclatante jeunesse. Le feu prend une voix, et cet incorruptible témoin du monde parle ainsi à Rama : « Voici ton épouse, ô roi ; elle est sans tache. Douée de vertus elle ne t'offensa jamais ni en parole, ni en pensée, pas même par un regard. Reçois-la immaculée et sainte ; c'est moi qui l'atteste : le feu voit tout, même ce qu'on veut lui cacher. »
Le cœur de Rama déborde de joie : « 0 dieu, dit-il, Sita était demeurée bien longtemps chez mon ennemi ; il était nécessaire qu'elle fût purifiée* devant les yeux du monde ; mais je ne doute pas de son cœur : sa pensée est à moi. Je sais que Ravana ne pouvait pas plus dompter cette femme, protégée par sa vertu et son amour, que l'Océan ne pourrait engloutir ses rivages. Mais, je le sais aussi, Sita devait monter sur le bûcher pour quê sa vertu apparût aux yeux des trois mondes ; mais, je le déclare, dans le palais de Ravana, Sita, cœur à moi, fut aussi pure que Prabbà, la lumière, divine épouse du soleil, est pure dans lescieux. »
Et convaincu par ces témoignages suprêmes, Rama ne se contente pas de reconnaître la vertu de son épouse, il lui rend l'amour dont elle fut toujours digne. A la place de Sita, beaucoup de femmes, irritées du soupçon, n'accepteraient pas ce trop tardif hommage ; — mais Sita, l'épouse sans tache, ne voit partout que le bonheur de son époux : elle prend place à ses cotés sur le char paré de guirlandes de fleurs qui le ramène dans sa patrie, et tous deux, la main dans la main, montent sur le trône étincelant d'Ayodhya.
Que roanque-t-il maintenant à Rama? Il a l'amour, — le plus grand des bonheurs humains ; il a la gloire* qui vient après; il a la puissance, et la richesse, — la richesse de l'Orient !
Mais laissons parler le poète lui-même. .
« Que de sacrifices de tous genres offerts maintenant par l'exterminateur du fléau de l'univers! Uni à Sita, que d'ivresse, que de délices enchantent la vie de ce héros aux brillantes el prospères destinées !
« Comme elle charme ses heureux sujets, l'administration protectrice et paternelle de ce noble souverain d'Ayodhya, de ce fils de Dasaràtha !
« Que de gaieté — de délirante gaieté — parmi ces populations radieuses d'allégresse et d'abondance, fidèles à l'équité, franches de maladies et de soucis, inaccessibles à. l'indigence et aux pénibles labeurs!
« Nul, en quelque endroit que ce soit, ue voit mourir ses enfants; et les femmes, dont aucune n'est veuve, font incessamment leurs délices de l'obéissance à l'époux.
« Nulle alarme, pas un ouragan dévastateur, nulle submersion d'être humain au sein de l'onde, nul incendie engendrant la terreur.
« Pas de veuves dans les domaines de Rama, pas d'abandonnés, pas d'infirmes, pas de souffreteux, pas d'infortunés, pas d'affligés!
« Nombreuses aussi seront les années pendant lesquelles le descendant de Raghoii exercera la royauté et maintiendra les quatre castes chacune dans son rôle et à son rang.
« Dix mille années, plus dix centaines d'années, voilà l'espace durant lequel Rama occupera le trône, et au bout duquel il se rendra au Brahmaloka! — c'est-à-dire dans le dernier, dans le plus haut, dans le plus pur et le plus éclatant des cieux, aperçu et révélé par la cosmogonie hindoue.
Nous ue nous flattons point d'avoir, par cette trop rapide analyse, donné une idée complète du Ramayana; peut-être aurons-nous
du moins inspiré la pensée de le lire; peut-être le désir viendrat-il à quelques-uns de puiser à cette source profonde et sacrée de la poésie indienne. Ceux-là, s'il faut en croire le poète lui-même, auront fait un utile emploi de leurs loisirs , car « cette histoire divine, émanée de Wishnou, élaborée par Valmiki en personne, et qui donne richesse, gloire, longue vie, postérité mâle et augmentation de bonheur, qu'un homme la lise par une journée sainte, l'âme recueillie, le cœur pur, cette histoire du magnanime fils de Dasarâtha, cet homme sera quitte de tout péché, et, vienne la mort une heureuse transmigration lui vaudra le sort du juste.» Toutes les promesses de l'avant-propos , toutes les flatteries à Paint lecteur des préfaces modernes, sont assez dépassées par ce petit prospectus oriental. Disons pourtant que le poète ne fut guère que l'écho de son pays, et que tous pensaient de son œuvre ce qu'il avait la naïveté d'en dire lui-même. Le Uamayana a joui dans toute l'Asie d'une popularité immense.
Le vieil Eschyle, un des plus grands génies dont la Grèce s'honore, disait parfois: Je compose mes festins des reliefs d'Homère. Les dramaturges indiens pourraient en dire autant de Valmiki. Ils ont en effet puisé largement dans son œuvre. Nulle part, ils n'eussent trouvé un esprit national plus fortement empreint que dans ces innombrables légendes si habilement mêlées au récit; nulle part des comparaisons plus abondantes, des images plus riches, des descriptions plus variées; et quels inépuisables trésors dans ce panthéisme symbolique où se personnifient , en des allégories sans fin, toutes les forces de la nature ; où l'animal , doué de sensibilité et de raison , se rapproche de l'homme ; où le singe et le vautour, animés de cette sympathie universelle qui semble circuler dans le poème tout entier — comme son aine — s'entretiennent familièrement avec le monarque ou le pontife. Mais, à côté de ce naturalisme puissant, qui nous montre les diverses phases de la création, se renouvelant sans cesse au moyen de métamorphoses
partielles, quelle joie de rencontrer parfois des passions purement humaines, telles que sont, par exemple, les amours de Rama et de Si la, chaste épanchement de la tendresse permise, bénie de Dieu, enviée des hommes, et que nous rappellent Adam et Eve — avant le serpent — sous les ombrages innocents du paradis, et les couples, remplis de tendresse chaste et mystique, qui passent en s'aimant, la main dans la main, à travers les supplices du martyrologe chrétien. Et quel sentiment intime et profond de la nature, et quelle impression vive et fraîche de ses beautés! — - C'est là le danger peut-être, car à chaque instant on éprouve le désir et l'on sent le besoin de s'abîmer dans son sein tout rempli d'enivrantes délices.
Nous avons déjà parlé du caractère religieux de la poésie indienne. Nulle part il n éclate en traits plus brillants que dans le Ramayana. Ouvrez au hasard l'épopée de Valmiki ; à chaque page vous trouverez la divinité présente, non pas la divinité brillante de l'anthropomorphisme hellénique, passionnée comme nous, mais ayant de plus que nous d'inépuisables moyens de satisfaire ses passions. — Ici, nous voyons, au contraire, une divinité tendre, clémente et douce — chrétienne, moins toutefois les vengeances éternelles — comme le lils de Marie , toujours prête à s'incarner sous une forme mortelle, roi, héros, mendiant, et — pour elîaccr nos fautes, souffrant volontairement l'humilité de la naissance, les tourments de la vie, et les angoisses de la mort. Parcourons donc avec une émotion pieuse cette admirable succession de tableaux grandioses, qui vont se déroulant des bords de l'Inclus aux rives du Gange, et des pagodes de Bombay aux sommets neigeux de l'Himalaya. Nous pourrons trouver ailleurs des modèles d'un art plus achevé , plus de proportion dans l'ensemble , plus de correction dans les détails. Nulle part nous ne trouverons un respect plus profond de la femme, un amour conjugal plus pur et plus ardent, une affection filiale ou fraternelle plus profonde, des sentiments plus nobles et plus généreux, et, pour tout
dire en un mot, et en prenant ce mot dans son acception la plus belle : une àme plus humaine !
LE MAHABHARATTA.
L'autre grand poème épique de l'Inde s'appelle Mauabuaratta. Le Mahàbhàralla est une œuvre immense : il ne comprend pas moins de deux cent mille vers. C'est le plus long des poèmes connus, car personne n'a encore sérieusement étudié la grande épopée kalmouke, la Dscuangamaue, divisée en trois cent soixante chants, dont chacun est trois ou quatre fois plus long que ceux d'Homère. Compare aux plus \astes compositions classiques, à l'Iliade qui n'a pas seize mille vers, à l'Odyssée qui n'en contient guère que douze mille, à l'Enéide qui ne dépasse pas dix mille, le Mahàbhàratta est colossal.
Cependant il n'était pas pour les Indiens beaucoup plus que n'est pour nous un sonnet ou un rondeau, car ils ne voyaient en lui qu'un abrégé du Mahàbhàratta des dieux, dont le céleste auteur ne s'était pas arrêté avant d'avoir atteint le chiffre effrayant de douze millions de vers. Heureusement que les élus n'étaient pas obligés de tout lire. Le ciel d'Indra n'eût été qu'un purgatoire.
Le Mahàbhàratta a pour auteur, ou plutôt pour metteur en œuvre, pour coordonnateur suprême, un certain Vyàsa, dont le nom , sans doute symbolique , veut dire compilateur, comme celui d'Homère veut dire chanteur ou poète, et qui était fils d'un homme renommé pour sa science, Paràsara, et d'une femme célèbre pour sa beauté, Satyavati. Son œuvre, que l'on a eu raison d'appeler le poème de l'Anthropomorphisme, nous révèle une religion à la fois plus compliquée et plus attrayante que celle des Védas, et ses types divins sont animés, comme les dieux de la Grèce, de passions humaines; c'est par là surtout qu'ils nous intéressent, nous émeuvent et nous captivent.
3<i LITTÉRATURE HINDOUE.
11 nous serait difficile d'analyser, sans dépasser les bornes prescrites, ce travail de plusieurs générations — peut-être de plusieurs siècles — sur lequel la science moderne n'a pas encore dit son dernier mot — mais où elle a déjà retrouvé le commentaire éloquent des traditions sacrées et des légendes héroïques que le Brahmapoutre, le Gange et l'Indus semblent rouler avec leurs flots. Sous .une forme exubérante, et qui parfois aveugle à force d'éclat, la vieille civilisation des Hindous nous propose l'énigme encore irrésolue de son passé, et au milieu de ses dogmes/mélangés de fatalisme et de philosophie, nous développe sa mythologie panthéiste , où sont confondus dans le même respect et le même amour les Dieux, les Hommes, les Animaux, et les forces de la Nature, tout ce qui vit, ou, pour parler plus juste, tout ce qui est. Quand on ferme ce livre étrange , il semble que l'on garde toujours un éblouissement dans l'àme et dans les yeux. Devant soi , mais dans un ordre confus, on voit passer et repasser toutes ces castes ennemies, ces prêtres élevant et renversant des trônes, ces rois courbés devant les autels, et ces divinités de tout rang et de toute espèce qui parcourent la série de leurs métamorphoses et que la prière d'un homme pieux fait descendre du ciel, comme la voix de nos prêtres appelle et incarne le corps, le sang, l'àme et la divinité du Christ sous les espèces mystiques de l'Eucharistie.
Le début du livre nous conduit dans un monastère consacré à Brahma. Les moines conversent entre eux. Invité par ses compagnons à leur faire entendre des chants , un de ces moines commence la lutte des Comas et des Pandavas, ou des fils de Courou et de Pandou, descendants du roi Bharata. On sait que les Pandavas, protégés par Krishna, enlevèrent aux Coravas la possession de l'Inde. Nous ne suivrons pas le (il de ce trop long récit, souvent interrompu par des actions de grâces, des cérémonies religieuses et des chants sacrés; nous indiquerons seulement les épisodes les plus saillants, ceux qui. par la beauté de la forme ou la uoblcsse
de la pensée, mérilenl de devenir classiques, de faire partie de nos souvenirs et d'ajouter aux trésors de notre àme. Tels sont , jwr exemple, le rapt de Drôpadi, cette Hélène du monde indien, la confection de I'Ambita, qui est pour les dieux du ciel d'Indra ce que l'ambroisie (voyez le rapport des mots) était pour les dieux de l'Olympe; le Déluge; le Bhagavad-Gita, ou voyage d'Àrdschuna dans le ciel d'Indra , et sou dialogue avec Wishnou, qui contient . tout un traité de métaphysique et proclame en termes magnifiques le dogme de l'immortalité de l'àme et le mépris suprême du corps, de la vie, de la matière.
Le dialogue de ces Platons du Gange , émouvant comme un drame, a pour scène un champ de bataille. Arjoun, un des héros de l'épopée indienne, sent défaillir son cœur et sa main à l'aspect des parents et des amis qu'il faut frapper au milieu des horreurs de la guerre civile. Krishna, qui combat à ses côtés avec une impassibilité que n'ont pas les dieux violents d'Homère, gourmande ses vaines terreurs et raffermit son courage.
« Que crains-tu? dit Krishna à sou élève Arjoun ; le sage ne s'afllige jamais ni pour les morts ni pour les vivants. J'ai existé de toute éternité, toi aussi, et nous ne pouvons jamais cesser d'exister. Nous nous transformons, mais ce n'est pas mourir; l'àme, dans ces transformations successives, éprouve l'enfance, la jeunesse, la vieillesse, comme nous les éprouvons ici-bas. Celui qui est ferme dans celte foi ne se trouble plus en rien. Ce sont nos organes matériels et passagers qui nous donnent ici ces sensations du chaud et du froid, du plaisir ou de la douleur; mais ces choses n'existent pas en elles-mêmes.
« Apprends que celui par qui toutes choses ont été créées est incorruptible, immuable, inaltérable, et que rien ne peut détruire ou modifier ce qui n'est pas susceptible de destruction. L'àme ne peut ni tuer ni être tuée : de même que l'homme rejette ses vieux vêtements pour en revêtir de neufs, de même l'àme, ayant dépouillé sa vieille forme, en prend une nouvelle. Le fer ne peut la
diviser, ni le feu la brûler, ni l'eau la corrompre, ni l'air l'altérer.... Mais, soit que tu penses qu'elle meurt avec le corps, soit que tu la croies, comme moi, éternelle, ne t'afflige pas : toutes les choses qui ont eu un commencement ont une fin, et les choses
sujettes à la mort doivent avoir un régénérateur. L'état précédent des êtres est inconnu, leur état actuel est visible, et leur état futur est un mystère. Ne consulte pas tes vaines opinions ou tes vaines terreurs; ne consulte que ta conscience et ton devoir, qui te com- • mandent de mourir pour tes frères et pour la cause de ton peuple. Peu importe l'événement, que tu sois vaincu ou vainqueur : la vertu est dans l'acte, et non dans ce qui résulte de l'acte. Celui-là seul est véritablement sage et sanctifié qui a renoncé à tout fruit temporel de ses actes; il est délivré des liens de la matière ; il vit déjà dans les régions de l'immuable félicité! »
Et comme l'élève demande où il trouvera cet homme sage, presque divinisé :
« Écoute, répond Krishna, celui-là est affermi dans la sainteté et dans la lumière qui balaye son cœur de tout autre désir que la contemplation de Dieu et de soi-même, qui ne se réjouit et ne s'attriste ni de ce qu'on appelle bien ni de ce que l'on appelle mai terrestre ; celui-là est affermi dans la sainteté et dans la vérité qui peut replier en Dieu tousses désirs, comme la tortue replie à volonté tous ses membres sous son écaille. L'homme affamé ne pense qu'aux aliments qui peuvent rassasier sa faim , mais l'homme sage oublie la faim elle-même, pour se nourrir seulement de son Dieu.
«L'insensé, dominé par ses passions, ne rêve que dans la nuit des temps, où toutes les choses dorment dans les songes; le sage ou saint ne veille que dans le jour de l'éternité, où toutes les choses veillent, et, quand il meurt au monde, il est absorbé dans la nature incorporelle de Dieu! »
Àrjoun interroge encore. Il veut savoir par qui les hommes sont poussés à commettre le mal.
« Apprends,, répond Krishna, qu'il y a une concupiscence, fille
du principe charnel, pleine de péchés, et sans cesse agissant en nous, dont le monde est enveloppé, comme la flamme est enveloppée par la fumée, le fer par la rouille ; c'est dans les sens, dans le cœur, da'ns l'intelligence pervertie, qu'il se plaît à travailler l'homme et à engourdir son âme. Applique-toi à le vaincre dans tes passions domptées.
« On admire vos orgnnes matériels, mais l'àme est bien plus admirable : l'àme est au-dessus de l'intelligence; mais qui est audessus de l'àme? Combats ton ennemi, qui prend en toi la forme du désir! »
Le dialogue s'élève à mesure qu'il se poursuit.
Arjoun demande où va l'homme après sa mort.
« Le bien va au bien, répond Krishna, et le mal va au mal ; mais l'homme ne cesse paa d'exister sous d'autres formes, jusqu'à ce qu'il soit régénéré tout entier dans le bien. Des hommes d'une vie rigide et laborieuse, continue-t-il, viennent devant moi humblement prosternés, sans cesse glorifiant mon nom, et constamment occupés à mon service. D'autres me servent en m'adorant , moi dont la face est tournée de tous côtés : ils m'adorent en cultivant la sagesse, uniquement, distinctement, sous diverses formes. Je suis le sacrifice; je suis le culle; je suis l'encens; je suis l'invocation; je suis les cérémonies qu'on fait aux mânes des ancêtres; je suis les offrandes ; je suis le père et la mère de ce monde, l'aïeul et le conservateur. Je suis le seul saint digne d'être connu. Je suis le consolateur, le créateur, le témoin, l'immuable, l'asile et l'ami. Je suis la génération et la dissolution, le lieu où résident toutes choses, et l'inépuisable semence de toute la nature. Je suis la clarté du soleil, et je suis la pluie. Je suis Celui qui tire les êtres du néant et qui les y fait rentrer. Je suis la mort et l'immortalité. Je suis l'Être! » — Tout ce passage ne seuible-t-il point la paraphrase du mot de la Genèse : Eyo sum qui sum, Je suis Celui qui suis?
« Regarde, continue le dieu, regarde ce monde comme un lieu de passage triste et court , et sers-moi uniquement ; le reste est
M) LITTÉHATl RK IIINDOVE.
néant! Je pardonne au pécheur quand il revient à moi, et je purifie le souillé! Je suis en ceux qui nie servent et m'adorent eu vérité, et ils sont en moi!... Si celui qui a mal agi revient à moi et me sert, il est aussi justifié que le juste ! . . . Unis ton àme à moi, et regarde-moi comme ton asile , et tu entreras en moi ! . •. . »
Nous ne suivrons point Krishna dans la brillante énumération qu'il nous fait des diverses formes sous lesquelles il se manifeste à la nature, dans ses créations et dans sa providence. Nous aimons mieux montrer l'idéal de l'homme pieux et sage, tel que le poète le comprend.
« Celui-là est chéri de moi, dit-il, dont le cœur, libre de toute haine, répand sa charité sur toute la nature animée ou inanimée; qui ne craint point les hommes , et que les hommes ne craignent point; qui ne désire rien pour lui, tout pour ses frères; qui est le même dans la gloire ou dans l'humiliation, dans la peine et dans le plaisir; qui s'élève par le détachement au-dessus des vicissitudes de la courte vie d'ici-bas, pour chercher le seul Brahma (Dieu), le souverain principe de toutes choses. »
C'est en vainque nous demanderions une pareille hauteur d'idées au vieil Homère. Platon lui-même s'y élève à peine, et seulement par accès. Le sublime, au contraire, semble être l'élément naturel du 'poète indien.
Mais les épisodes de Savilri et de Nala, où Jes femmes jouent un si noble rôle, sont d'un intérêt bien plus vif encore.
SAVITRI.
La Savitri est un chef-d'œuvre dont la beauté morale n'a été surpassée dans aucune littérature.
Comme Abraham, dont il a la richesse, la sagesse et la piété, Asvapati, roi de Madras, est parvenu, sans avoir d'enfants, à un
âge avancé. Enfin, au bout de dix-huit aimées de pénitence et de ferventes prières, l'épouse de Si va, la déesse Savitri, lui accorde une fille. Asvapati reconnaissant donne à l'enfant le nom de sa divine protectrice : on l'appellera Savitri. La jeune fille croissait près de ses parents en âge, en vertu, en beauté. Et cependant personne ne songeait à la prendre pour femme. Un jour, elle était allée faire ses offrandes aux dieux : en revenant près de son père, elle lui présenta ce qui restait dans sa corbeille de fleurs consacrées. « Ma fille, lui dit le vieux roi en la voyant si charmante et si pure, il faut aller te choisir un mari. » Il paraît qu'à cette époque de civilisation primitive les femmes pouvaient demander la main des hommes.
Savitri part aussitôt, accompagnée des vieux conseillers de son père. Au lieu d'aller visiter les cours et les palais des rois ses égaux, elle va trouver les sages, les ascètes, les solitaires, et les comble de présents.
De retour à Madra, elle apprend à son père qu'elle a rencontré dans une forêt le roi, maintenant détrôné, des Çâlieus, Dyoumatséna, chassé de ses Etats par un voisin usurpateur. 11 vit maintenant dans la pénitence, entre sa femme et son fils Satyavan. «Ce Satyavan, c'est l'homme le plus digne et le meilleur que j'aie rencontré , dit Savitri , je l'ai choisi dans mon cœur et je désire l'épouser. »
Un sage, nn devin, un messager des dieux, un poète aussi, Narada, celui qui inventa la lyre indienne, nommée Vinà, était présent à l'entretien.
a Je regrette, dit-il , que Savitri ait fait un tel choix. Satyavan est doué des qualités les plus exquises... mais, dans un an, à partir de ce jour, sa femme sera veuve : il doit mourir; son heure est fixée. » Là-dessus, grands efforts du père pour changer la détermination de sa fille : Savitri est inébranlable. Satyavan est le meilleur, le plus vertueux, le plus digne, — c'est lui qu'elle épousera. Le père doit céder : il va lui-même conduire sa fille près du vieux roi Dyoumatséna, et le mariage s'accomplit.
Pendant toute une année, Savitri donne le bonheur sans être heureuse. La mort prochaine du bien-aimé jette une ombre sur sa vie. Elle était venue avec une robe de fête : son premier acte est de l'ôter, de se dépouiller de ses ornements et de prendre un vêtement d ecorce d'arbre, plus conforme à sa nouvelle fortune. Une pensée de jour en jour plus amère corrompt pour elle toutes les joies de l'amour : bientôt celui qu'elle aime va mourir! Elle mesure le temps : le terme approche; elle y touche. La parole de Narada est toujours iù dans son âme :
« Dans quatre jours il faut qu'il meure!»
— Réfléchissant ainsi, l'excellente épouse fit un vœu de trois nuits : nuit et jour elle se tiendra debout, priant. Informé de cette pénitence, le roi en fut très-aflligé. 11 se leva et dit à Savitri d'une voix caressante : « Trop pénible est l'œuvre que tu entreprends, ô fille de roi ! Rester debout trois nuits, c'est chose trèsdifficile.
— U ne faut pas vous faire de chagrin, mon père ; j'irai au bout de mon vœu ; car j'agis avec un but, et ce but que je poursuis est ce qui fait ma force. »
La veille du jour fatal, elle passa encore la nuit tout entière debout et dans l'affliction. La pénitence qu'elle s'est imposée, elle l'accomplit tout entière, sans regret et sans vanité, modestement, sans vouloir inquiéter celui pour qui elle souffre, puisant son courage en elle-même et dans ce sentiment du devoir conjugal qui n'est autre chose chez la femme indienne que l'immolation volontaire et continuelle de l'épouse à son époux.
Enfin l'aube fatale se lève.
« C'est aujourd'hui le jour, » dit-elle ; et bien vite elle fit des ofîrandes au feu, après avoir rempli , dès que le soleil se fut levé d'un youga (quatre coudées), ses devoirs religieux du matin. Puis, devant tous les vieux brahmanes, devant sa belle-mère et son beau-père, s'étant inclinée tour à tour, par ordre de dignité, les mains jointes , recueillie, elle se tint immobile. Alors des
prières destinées à écarter le veuvage, salutaires et pures, furent prononcées en faveur de Savitri par tous les ascètes habitant la forêt. — De cette façon, Savitri, plongée dans l'extase de la méditation, accueillit en pensée toutes les paroles des ascètes !
Mais elle continua à se tenir debout dans le jeune et dans les larmes.
Cependant Satyavan, la cognée sur l'épaule, se mettait en route pour la forêt. Savitri lui dit : « Ne va pas seul, j'irai avec toi ; je ne puis t'abandonner. » Satyavan veut la contraindre à rester ; mais elle persiste à vouloir l'accompagner, et, pour le mieux tromper, elle feint un désir maintenant bien loin de son cœur.
« 11 y a presque un an , dit-elle, que je ne suis sortie de l'ermitage ; voir la forêt en fleur, ce serait une grande fête pour moi. »
Le mari cède, et tous deux s'en vont ; le père, sur le seuil, leur recommande de ne point s'égarer en chemin. Ici , je laisse encore parler le poète.
« Elle partit, la glorieuse jeune femme, faisant semblant de rire avec son époux, quoique son cœur palpitât bien fort. Elle vit de ses grands yeux des forêts profondes, pleines d'agrément et de variété ; des troupes de paons les faisaient retentir de leurs cris aigus ; des rivières y roulaient leurs ondes pures ; de beaux arbres y étaient chargés de fleurs.
« Regarde ! » — dit Satyavan à Savitri d'une voix affectueuse. Mais, tout en voyant son mari, encore en pleine santé, l'irréprochable épouse le considérait déjà comme mort, se rappelant la parole du devin. Marchant derrière lui, elle s'avançait d'un pas léger, le cœur partagé en deux, et songeant au terme fatal.
Satyavan a rempli sa corbeille de fleurs et de fruits, et comme le patriarche juif sur le mont Moriah , il coupe le bois pour le sacrifice.
Tout à coup une sueur froide l'inonde, ses bras retombent inertes et sans force, sa tête se trouble, et son cœur défaille. « 11 me semble, Savitri, dit-il a sa femme, que mes membres
U LITTÉRATURE HlNDOlK.
et mon cœur brûlent; je souffre, ô toi dont lu parole-est douce; (•'est pourquoi je voudrais dormir, ù belle ; je ne puis plus me tenir debout. »
Savilri s'approche, elle le soutient dans ses bras, puis elle s'assied par terre, et pose doucement la léle du jeune homme sur sa poitrine, tout en songeant aux paroles du messager des dieux. Au même moment elle aperçoit un homme vêtu de rouge, les cheveux nattés, au teint jaune, resplendissant comme l'or, terrible d'aspect, et tenant une corde à la main. U était debout aux cotés de Satvavan et le regardait.
C'était Yama, le dieu de la mort.
A la vue de cet homme, elle se leva soudain et, avec précaution, déposa sur le sol la tète de son mari. Puis, les mains jointes, le cœur séné et toute palpitante, elle dit : « Tu es une divinité; je le reconnais, car cette forme n'est point celle d'un mortel : daigne me dire, ô dieu, qui tu es et ce que tu désires faire. »
Yama déclare qu'il est le dieu de la mort, et qu'il est venu pour emmener Satyav an. H sépare l'aine du corps ; le principe vital est arraché ; le souffle s'exhale, l'éclat s'efface, le corps retombe sans mouvement, et le dieu emporte l'âme.
Alors commence une course éperdue. Savitri se précipite sur les traces du génie fatal : elle s'attache à ses pas ; en vain Yama lui dit : « Tu as payé ta dette à ton époux ; jusqu'où l'on doit aller, tu es allée, toi !
— Partout où mon époux est emmené , partout où il va luimême , je suis obligée d'y aller : C'est là le devoir éternel! et les bons nomment le devoir la première des choses! »
L'àme d'Yama se sent peu à peu lléchir ; sans vouloir encore reudre la vie à l'époux tant aimé, il accorde du moins une première grâce à Savitri; mais il reprend sa course , plus rapide, plus effrénée que jamais. Les genoux de la jeune femme se déchirent aux ronces de la forêt ; ses pieds se meurtrissent aux cailloux du chemin, et, la poitrine palpitante, elle s'attache au ravisseur.
LITTÉRATURE H I NDOI'E. 4o
le poursuivant de ses larmes, l'accablant rie ses prières jusqu'à ce qu'enfin vaincu par cetle piété touchante et cette tendresse sans bornes, il lui rend l'aine de son époux. Savitri la reçoit, l'emporte, comme un avare ferait de son trésor, et retournant sur ses pas, va retrouver le corps inanimé de Salyavan , elle se penche vers lui, le soulève, s'assied sur le sol à ses cAtés et attend que cette pauvre àme, un moment absente, rentre pour de longues années encore dans sa chère prison.
Peu à peu Salyavan reprend ses sens et rouvre les yeux.
« Tu n'es plus fatigué, dit-elle, évitant de lui parler de mort, et tu n'as plus sommeil, ô fils de roi! Si tu le peux, lève-toi, vois comme la nuit est noire ! »
Salyavan se demande comment il a dormi si longtemps, pourquoi on ne l'a point réveillé. A-t-il fait |in rêve, ou bien quelque effrayante réalité s'est-elle appesantie sur lui ?
« Tu sauras tout demain , répond la jeune femme. La nuit devient de plus en plus noire. Debout, debout! Bonheur à toi (elle est sur le point de se trahir) ! Pense à ton père et à ta mère, 6 lils pieux! La nuit est profonde et l'astre du jour nous a quittés. Les êtres qui rôdent la nuit rôdent pleins de joie en poussant des cris sinistres; on entend le bruit des feuilles sous les pas des bêtes fauves dans la forèl. Ces chacals, courant vers les régions du sud et de l'ouest, poussent d'affreux hurlements; leur férocité porte le trouble dans mon cœur. »
Li forêt, en effet, est toute pleine d'épouvante : les deux époux, enveloppés de ténèbres, et pressés l'un contre l'autre, essayent quelques pas. Savitri dirige la marche incertaine de son mari ; elle appuie la main tremblante encore à son épaule, et s'avance en portant la cognée.
Arrivée à l'ermitage des grands parents, elle ne se hâte point de raconter ses exploits; mais calme, silencieuse, toujours modeste, elle attend qu'on l'interroge, et alors, avec une simplicité rare :
« La mort de mon mari, dit-elle, m'avait été annoncée par
Narada. C'était aujourd'hui le jour fatal ; voilà pourquoi je ne l'ai point quitté. Pendant qu'il dormait, Yama s'approcha de lui, et l'ayant lié, le conduisait dans la région habitée par les Pitris. Alors moi, je célébrai les louanges de cet excellent dieu par une parole véridique, et cinq grâces m'ont été accordées par lui ; apprenezles de ma bouche : la restitution à mon beau-père de la vue et de son royaume, deux dons ; cent enfants pour mon père ; cent enfants pour moi-même, plus quatre cents ans de vie pour moi et mon mari. C'était pour sauver la vie de mon mari que j'ai accompli ce pénible vœu. La cause véritable de notre absence prolongée, je vous l'ai exposée en détail et telle qu'elle est. Le grand chagrin que j'éprouvais de sa mort a été pour moi la source d'un heureux avenir. »
Les sages devant qui elle a parlé trouvent sa conduite naturelle : elle a fait ce qu'une femme de son rang devait faire; on n'attendait pas moins d'une tille élevée dans les préceptes de la sagesse. Si l éloge qu'on lui adresse est bien senti, il n'en est pas moin» d'un laconisme qui peut sembler étrange.
« La famille du roi des hommes était plongée dans les calamités, perdue dans un abîme ténébreux. Par toi, qui es vertueuse, pénitente, mortifiée, et d'illustre race, n femme parfaite, elle en a été retirée. »
La simplicité même de ces paroles, en face d'un dévouement si généreux, d'une si longue et si patiente immolation de soi-même, prouve combien était absolu, tyrannique, si j'ose ainsi parler, dans l'ancienne civilisation hindoue l'empire sacré du devoir. L'Alceste d'Euripide tiendra de plus longs discours quand elle se dévouera pourAdmète.
Du reste, si le sentiment conjugal trouve une expression si élevée dans Savitri, la piété filiale et l'amour paternel n'y trouvent point des inspirations d'un ordre moins élevé.
Une fois revenu à lui Satyavan s'écrie :
« Je désire ardemment voir mon père. Viens, Savitri, viens
sans tarder. Si j'aperçois du mécontentement chez mon père ou ma mère, j'en mourrai ; en vérité, je me tue moi-même en restant ici. Si ton esprit est attache au devoir, si tu désires me voir vivre, s'il t'appartient de chercher à me plaire, allons à notre excellent ermitage ! »
Quant au père et à la mère, ils ont aussi pour leurs enfants une tendresse passionnée dont l'accent vous remue. La cause la plus légère suffit pour faire palpiter de crainte ou d'espoir ces cœurs bien aimants; la profondeur de leur affection n'est égalée que par sa vivacité. Nulle part, ce lien de la parenté, formé par la nature et resserré par la religion, n'unit plus étroitement, dans un même sentiment d'amour et d'absolu dévouement, tous les membres de la famille. « Sans mon époux, dit quelque part Savitri, je suis comme morte; privée de mon époux je ne désire pas le bonheur; privée de mon époux, je ne désire pas le ciel; privée de mon époux, je ne désire rien d'agréable ; privée de mon époux, je ne désire pas de vivre ! »
Et le père n'aime pas moins son fils, et le fils n'aime pas moins sa mère, que l'époux n'aime son épouse. La communauté est rigoureuse et l'unité parfaite. Les parents, le fils et l'épouse se portent entre eux comme le tronc porte la branche et la branche le rameau. « C'est la même personne, sous trois formes diverses; c'est, pour ainsi dire, une trinité humaine, où la vie de trois êtres se mêle jusqu'à se confondre; modèle idéal de la famille, si la grandeur du père et de l'époux ne s'y achetait aux dépens de la liberté morale de l'épouse et du fils. »