‹ Histoire de la littérature des HindousChapitre 9 sur 21 · N A LA ET DAM AYANTI · texte numérisé non relu

N A LA ET DAM AYANTI

Il est beau à une femme de se dévouer à un mari digne d'elle , de lui consacrer, et au besoin de lui sacrifier sa vie. Plusieurs l'ont fait, et, pour l'avoir fait, méritèrent la louange des hommes.

Damayanti nous montre un plus rare et plus noble exemple: le dévouement à un mari indigne; le dévouement quand même, le dévouement au mari par cela seul qu'il est le mari; l'amour conjugal, qui s'est peut-être trompé d'objet, mais qui, pour s'être une fois donné, ne se veut plus reprendre. L'antiquité tout entière n'a rien qui approche d'un tel sentiment, et elle-même la sublimité chrétienne n'aura jamais rien qui le dépasse.

Je n'ai vu, non plus, dans aucun poète ancien ou moderne, une plus suave et plus souriante idylle que le début de ce poème, épisode d'un poème.

Nala est jeune, il est beau, il est, parmi les rois des hommes, semblable au maître des dieux : quand on veut parler de sa splendeur, on nomme le soleil. Nala est le rêve des femmes.

Cependant dans un royaume voisin des Nicuadhas, où régnait le père de Nala, il y avait une jeune fille que l'on nommait la perle de l'Inde : Damayanti, par sa beauté, troublait l'àme des dieux mêmes.

A Nala chacun parlait de Damayanti; à Damayanti tous parlaient de Nala. Sans se voir, ils s'aimèrent ; le désir de l'un croissait sans cesse dans le cœur de l'autre.

Un jour, dans un bosquet, Nala prend un cygne; le bel oiseau lui tient ce discours : a Ne me tue pas, ô roi, je ferai une chose qui te plaira : je te rappellerai au souvenir de Damayanti, de telle sorte qu'elle ne pensera plus h un autre que toi. »

Le prince laisse partir l'oiseau, il vole jusque dans les Vidarbhas, c'est le nom du royaume de la belle Damayanti ; il se laisse prendre

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par la jeune lille, et doucement, d'une voix humaine, il lui dit: « Damayanti, il y a dans le pays des Nichadhas un prince nommé Nala, égal en beauté aux deux lils du soleil; si tu l'épousais, ta grâce et ta beauté porteraient leur fruit : tu es une perle parmi les femmes, il est un diamant parmi les hommes. »

Damayanti, avec une simplicité naïve, répondit à l'oiseau : « Eh bien ! dis à Nala que cela soit ! »

Depuis lors Damayanti n'était plus avec elle-même : elle ne pensait qu'à Nala.

Cependant Bliima, son père, fait annoncer dans l'Inde qu'il veut marier sa fille. Elle épousera le plus digne. Les rois, les héros et les dieux se mettent sur les rangs et disputent cette belle, dont le regard est doux comme la fleur du lotus. Damayanti adore les dieux, mais elle aime Nala; c'est Nala qu'elle épouse.

Nala ramène triomphant dans son palais la chère créature qui pour lui dédaigne les maîtres du ciel. Il semblerait qu'avec un tel amour Nala n'a plus qu'à être heureux. Mais qui pourrait sonder les mystérieux abîmes d'un cœur d'homme? Le démon du jeu s'est emparé de Nala : il joue avec son frère — un frère ennemi — et il perd son royaume, sa fortune, ses chars, ses chevaux, et jusqu'à ses vêtements.

« Jouons ta femme! » dit le vainqueur.

Nala ne répond rien : il a du moins le courage de résister à cette dernière tentation; il se dépouille de tous ses ornements, et ne gardant qu'un seul vêlement , il prend le chemin des forêts profondes.

Triste, après avoir renvoyé ses deux beaux enfants chez son père, Damayanti suit son époux. Un jour, après de longues courses errantes, quand déjà le vertige de l'orgueil empêche Nala de suivre les sages conseils de sa femme, ils entrent dans une cabane déserte, au milieu d'une immense forêt. Accablés de lassitude, de fatigue et de faim, ils se couchent et s'endorment. Nala se réveille avant Damayanti , et sous ce prétexte peu justifié que seule il lui

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sera possible de rentrer un jour chez son père, landis qu'avec lui, elle serait vouée au malheur, il se résout à l'abandonner. Seulement, comme il avait perdu sa tunique en route, il juge à propos de couper en deux le vêlement de Damayanti, et il s'enfuit. Bientôt il revient sur ses pas, et regardant la pauvre abandonnée il verse quelques larmes. « Celle que ni le vent ni le soleil ne voyaient, ma bien-aimée, la voilà maintenant qui dort à terre dans cette cabane , abandonnée de son protecteur. Avec son vêtement déchiré, la belle Damayanti au doux sourire, comment se réveillera-t-elle, semblable à une insensée? Comment l'heureuse fille de Bhima, que j'aurai délaissée, ira-t-elle seule dans cette forêt terrible habitée par les bêles sauvages et les serpents? Que les Adityas, les Rudras, les deux Aswins et la troupe des Maruts' te gardent, ô bienheureuse! tu es protégée par ta vertu.»

Après avoir ainsi parlé à son épouse bien-aimée, incomparable pour la beauté sur la terre, l'esprit égaré par Kali, le mauvais génie, Nala s'éloigne à la hâte. Il part,.... et il revient toujours à la cabane; entraîné par Kali, ramené par son amour, son cœur est déchiré. Enfin, il s'enfuit, hors de lui-même, laissant sa femme à la merci de la destinée.

Tant que les époux errèrent ensemble à travers forêts et montagnes, la tendre Damayanti n'avait eu qu'une pensée : soulager la fatigue , la faim , la soif de sou mari, veiller sur lui comme une mère sur son enfant. Maintenant que le malheureux a mis le comble à ses folies et à ses crimes en l'abandonnant, c'est encore à lui qu'elle pense, à lui toujours. D'abord elle ne peut pas croire à cet abandon ; elle appelle l'ingrat des noms les plus tendres; elle croit qu'il s'est caché dans les buissons; bientôt elle s'inquiète ; elle court ça et là en pleurant ; tantôt elle s'élance, et tantôt elle retombe; sa douleur l'oppresse; de longs sanglots soulèvent sa poitrine ; mais elle n'accuse pas son époux; elle le plaint,

' Divinités do l'Olympe indien.

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et sans doute pour mieux se persuader— elle se chante à elle-même ses louanges. —Pâle, amaigrie, misérable, souillée de fange, à demi nue, seule et gémissante , et, comme elle le dit elle-même, pareille à la biche aux grands yeux séparée du troupeau, elle l'appelle toujours son noble maître, et lui répète qu'il est beau et vertueux.

Pendant trois longues années , Damayanti , remplissant les bois de ses roucoulements de colombe amoureuse et délaissée, passant à travers toutes les alternatives de l'espoir et de la désespérance, cherche l'infidèle Nala. Elle peut bien se plaindre de l'injuste destinée, mais pas un reproche amer, pas une accusation, si méritée qu'elle puisse être, contre celui qui l'abandonna.

Nous ne suivrons pas le poète au milieu des merveilleux tableaux qu'il déroule devant nos yeux. Ni pour la pureté de la ligne, ni pour la splendeur du ton , rien ne surpasse ce que nous voyons ici. Comment choisir entre ces mille beautés du monde naissant, des forêts vierges et de la nature primitive? Comme l a dit la voix la plus sympathique et la plus aimée de ce siècle, la beauté pudique de l'amante abandonnée resplendit au-dessus du soleil luimême, Damayanti est l'Eve d'un autre jardin, mais une Eve sans péché. Elle rencontre le roi joyeux des jungles, le tigre aux quatre dents et à la grande mâchoire — elle marche à lui sans peur ; elle lui dit : « Tu es le seigneur et le maître des animaux. Moi, accablée de douleur, seule, je suis Damayanti, la femme de Nala;» — et vaincu par la beauté et la sainteté de l'épouse, le tigre s'en va vers le fleuve qui descend à la mer.

Enfin les dieux , touchés de tant d'amour, veulent mettre un terme à ces rudes épreuves. Déjà le moment approche où les époux vont être réunis. Nala s'est repenti , il a souffert : la souffrance est le sceau du pardon; il est presque digne de retrouver Damayanti. H arrive dans la ville qu'elle habite comme conducteur du char d'un roi voisin qui vient demander la main delà princesse. On la croit veuve. — La péripétie, comme on en peut juger, est éminemment dramatique.

Nala, sous la grossière apparence qu'il a revêtue, est méconnaissable à tous les yeux. Son àme seule est restée belle, mais les yeux des hommes ne voient pas son ûme.

C'est le soir qu'il arrive.

« Le char qu'il conduit fait retentir tous les lieux d'alentour. Ce bruit, les chevaux de Nala l'enlendirent et en furent rejouis, comme ils l'étaient autrefois de la présence de leur maître. Damayanti aussi entendit ce bruit qui retentissait profondément, comme le ciel à l'arrivée des nuages; et elle fut tout étonnée, car il lui rappelait le char de Nala, quand Nala le conduisait luimême autrefois. Elle crut le reconnaître. Les paons dans les cours du palais, les éléphants dans leurs élables, entendirent le char bruyant du roi ; et aussitôt les paons et les éléphants crièrent en levant la tête, joyeux comme si c'eût été le bruit de la nue.

« Aujourd'hui, dit-elle, si je ne vois pas ce Nala dont le visage est brillant comme la lune, ce héros aux qualités sans nombre, je mourrai sans aucun doute ; si aujourd'hui je ne goûte pas la douceur de me sentir entre les bras de ce héros, je cesserai de vivre -, si le roi des Nichadhas, au char retentissant comme un nuage, ne m'aborde pas, aujourd'hui j'entrerai dans le feu semblable à l'or. »»

On le voit, ce noble amour ne connaît pas de défaillance, et il est aussi ardent qu'il est pur.

Simple comme la colombe et rusée comme le serpent, Damayanti tente sur le cœur de son époux une série d'épreuves ingénieuses |K)ur l'amener à confesser son nom. Par une de ses esclaves elle lui envoie ses deux petits enfants. Le cœur de Nala se brise et les larmes jaillissent de ses yeux.

I>es deux époux sont maintenant en présence. Entre eux commence un dialogue sublime.

Damayanti feint toujours de ne pas reconnaître son iuari.

« N'as-tu pas vu, lui dit-elle, un homme connaissant le devoir (remarquez la persistance de cette idée de devoir, toujours présente dans la littérature comme dans l'àme des Hindous), qui est parti,

laissant dans une forêt une femme endormie? cette femme innocente, Sii bien-aimée , son épouse, accablée de fatigue, qui pouvait la laisser dans ce bois, si ce n'est Nala? quelle offense pourtant lui avais-je faite, pour qu'il me laissât dormant dans cette forêt? celui que j'avais publiquement choisi, de préférence aux dieux, à qui j'étais dévouée, que j'aimais, de qui j'avais des enfants, comment a-t-il pu me quitter? sur les feux sacrés il m'avait pris la main, et en présence des dieux il m'avait dit : Je le serai fidèle! Celait la vérilé qu'il me jurait ; qu'esl-elle devenue? »

Pendant qu'elle parlait ainsi , un ruisseau de larmes nées de la douleur coulait de ses yeux. Quand Nala les vit tomber de ses beaux yeux noirs, il dit ces mots • « Si j'ai perdu mon royaume, ce n'est pas ma faule; c'est celle de Kali, c'est lui aussi qui m'a entraîné loin de toi , et pour cela , quand il t'était difficile de faire ton devoir, aflligée et me pleurant jour et nuit dans ce bois, tu l'as frappé de la malédiction ; Kali — le mauvais génie — consumé par elle, a séjourné dans mon corps; c'était comme un feu ajouté à un autre feu. Par mes efforts et par ma piété je l'ai vaincu. Cessons donc de souffrir, belle Damayanti : le coupable m'a quitté, il est parti, et moi je suis venu ici pour toi seule, femme au beau corps; toi seule m'amènes. Mais comment une femme peut-elle , comme toi, laisser un époux aimant et dévoué, pour eu choisir un autre? Des messagers parcourent le pays et publient par ordre du roi, ton père : « La fille de Bhima va choisir un second mari, librement , à son gré et comme il lui conviendra. » C'est cette nouvelle qui a fait accourir ici le roi Bituparna, — aujourd'hui mon maître.»

Quand Damayanti eut entendu ces plaintes de Nala, les mains jointes, tremblante et craintive, elle lui dit : «Ne me soupçonne pas d'une faute, bon Nala ; j'ai renoncé aux dieux pour te choisir. C'est pour te faire venir que des brahmanes sont allés par toute la terre, chantant mes vers dans les dix régions. Le sage Parnàda t'a trouvé dans le Kôsala , au palais de Bhàngasuri : il t'a parlé, il a reçu de toi une réponse, et j'ai imaginé cette ruse pour l'amener

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ici. Maintenant, je toucherai tes pieds, ô mon maître, pour témoigner que môme en pensée je n'ai commis aucun mal. Le vent va sans cesse par le monde : il voit tous les êtres ; qu'il m'otc la vie, si j'ai pensé au mal ! Le soleil aussi va sans fin au-dessus de la terre : qu'il m'ote la vie, si j'ai pensé au mal! La lune va à travers toutes les créatures comme un témoin : qu'elle m'ôte la vie, si j'ai pensé au mal! Certainement ces trois divinités connaissent le monde : qu'elles disent donc la vérité ou qu'elles m'abandonnent aujourd'hui!»

Interpellé de la sorte, le veut dit du milieu des airs : « Non, elle n'a point fait de mal, ô Nala ; c'est la vérité que je te dis ; Damayaiiti a bien conservé le riche trésor de sa vertu , nous avons été ses témoins et ses gardiens pendant Irois ans; c'est pour toi qu'elle a employé cette ruse sans pareille. Ainsi tu l'as retrouvée, et elle t'a retrouvé ; n'en fais aucun doute et retourne avec ton épouse ! »

Tandis que le vent parlait ainsi, une pluie de tleurs tombait d'en haut, les cymbales des dieux du ciel retentissaient ; il soufflait une brise heureuse !

Quand le roi Nala vit ce prodige, il écarta tous les soupçons. Puis, il revêtit la robe sans poussière, et dès lors il reprit sa première forme.

Voyant son époux redevenu tel qu'il avait été , la fille de Bhima poussa un cri, et cette noble femme l'embrassa. Le roi Nala, brillant comme autrefois, pressa aussi dans 6es bras Damayanti et caressa ses deux enfants. Puis reposant sur son sein la tête de son époux, la belle Damayanti aux longs yeux, encore oppressée par la douleur, soupira. Le roi aussi, encore affligé, tint longtemps embrassée Damayanti au pur sourire.

Protégé désormais par Cama., le dieu des amours fidèles, Nala rentre avec Damayanti dans ses États , qu'il a reconquis sur son frère ; mais, au lieu de se venger de lui, il l'associe à son bonheur en lui cédant la moitié du royaume paternel.

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Le poëme se termine donc par un pardon universel, el, pour ainsi parler, par une explosion d'amour. A une sublime poésie s'unit une morale presque divine.

Dans aucune littérature nous ne connaissons un plus beau, un plus noble caractère que celui de Darnayanti. Se dévouer, être sublime est chez elle un acte aussi naturel que de marcher ou de respirer. Cet acte est spontané, instinctif; il s'exécute de lui-môme, et sans qu'elle s'en aperçoive. Les malheurs dans lesquels elle a été si soudainement jetée par la folie de Nala l'ont trouvée prête à tous les sacrifices. Elle avait fait l'apprentissage du renoncement chez son père Bhima ; elle avait continué à la cour de Nala, pendant les douze ans qu'elle y avait passés au sein du bonheur. S'immoler à Nala malheureux ne iui coûte pas plus que s'immoler à Nala heureux. Tombée tout à coup du rang suprême au dernier rang, et de la splendeur dans la misère, elle ne reçoit pas le moindre ébranlement de ce désastre inouï, et les habitudes de son cœur et de son esprit ne changent pas, quand sa position est entièrement changée. Dès lors, comment songerait-elle à évaluer, au point de vue du monde, un dévouement pour lequel elle ne dépense aucun effort? Coin nient savourerait-elle, à titre d'encouragement, l'admiration certaine des contemporains et les hommages probables de la postérité?

Agir sans crainte du châtiment, sans espoir de la récompense, en un mot faire le bien pour le bien, n'est-ce point le dernier terme de la perfection chrétienne, et ne trouvera-t-on point au moins singulier de le voir indiquer aux hommes quinze ou vingt siècles avant le Christ?

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