‹ Histoire de la littérature dramatiqueChapitre 16 sur 66 · III. d · texte numérisé non relu

III. d

et que la brise du soir lui jelail au visage, vagues parfums de la personne aimée, ces cheveux flottants, noués et dénoués d*UDO main distraite et charmante, ces discours, ces silences, ces longs poë'mes de la félicité d'une heure ; quand il avait reconnu à des signes certains cette fête ardente de la vie heureuse : « — Hélas 1 disait-il, c'est pourtant là ma jeunesse! — Elle passe... elle est passée ! Où va-t-elle? 0 ma jeunesse 1 ô la barque chargée de mes belles années, arrêtez-vous ! arrêtez-vous un instant ! le temps de me jeter dans cette onde glacée et de vous rejoindre!

a Attendez-moi! ô mes amis : Louis! Hector! Prosper! Ernest 1 Attendez-moi, ô mes amies ! Louise ! Cécile ! Virginie I Armantine 1 Cruels!... et ingrates! Pourquoi m'avoir déposé sur ce rivage inhospitalier? pourquoi m'abandonner dans ma misère et pourquoi partir sans moi, vous les enfants de ma joie et les hôtes de mon cœur?

Plainte touchante, plainte inutile! La barque était une vision! les amis étaient des fantômes! les amours étaient des rêves! Ami, te voilà seul loin de ces extases matinales. Désormais pour toi, le poème est sans mystère, la fiction n'est plus qu'un mensonge, il te faut renoncer — la barque les emporte — aux folles joies des féeries amoureuses, aux enchantements du livre, à ses grâces, à ses flammes, à ses merveilles. Elle a tout emporté la barque, et plus jamais tu ne feras de découverte dans le domaine des vieux livres ; plus jamais tu ne reverras, de tes yeux éblouis, cette aimable confusion de héros, de chevaliers, d'amoureux, d'amoureuses, de traîtres, d'enchanteurs et de tyrans. Elles s'en vont dans la barque emportée par le temps et le souci de la vie, les Ipbigénies, les Lesbies, les Cynties, les Cymbelines, les Cydalises, les Angéliques et les Mariannes de ton cerveau ; elles s'en vont par les sentiers qui les ont amenées du côté ^e l'Espagne et du côté de ritalie , au nord, au midi, à la suite des poètes Homère, Virgile, Horace et Shakspeare, Racine et Corneille!

Ils sont partis, les doux fantômes, et si tu les revois de temps à autre, eux aussi ils auront perdu la grâce et la vie et le charme ; ils étaient jeunes quand tu avais vingt ans ; plus tard tu auras peine à reconnaître ces enchanteurs dans ces vieillards moroses et remplis de conseils. Adieu donc , adieu jeunesse, et pourtant à qui veut la revoir un rien suffit pour l'évoquer:* un son, un

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bruit, un murmure, un aspect, une odeur, la fumée qui monte, le moulin qui travaille, le coq qui chante, le chien qui aboie, le four du village à l'instant même où s'ei^hale la vapeur de la pâte savoureuse! — Quoi encore? 11 faut compter surtout dans ces évocations magiques, le livre que nous avons lu dans nos belles premières années d'ignorance et de repos! Et parmi ces livres, comptez les premières musiques, comptez le premier roman... le troisième ciel qui s'ouvre à nos esprits délivrés du joug !

Dieux ! quel bonheur et quel chef-d'œuvre, quand soi-même on est le contemporain du livre qui vous charme, le contemporain du musicien qui parle à votre âme ; quand vous entrez pêle-mêle et en même temps, les uns et les autres, le poète qui parle et la foule qui écoute, dans la bataille acharnée de la vie ! Alors rien ne s'est fané dans le livre , rien ne s'est flétri dans les âmes; alors la chanson est nouvelle et nouveaux sont les chan* leurs ! — Elles ont gardé leur suave odeur ces fleurs de la poésie à peine cueillies, fraîches écloses, par des mains innocentes I Eh I les fraîches couronnes qui tombent sur ces tètes bouclées d'hier 1 Alors l'enchantement est complet, la fête est sans égale! — Rossinil — Walter Scott! — Lamartine! — Casimir Delavigne ! — Victor Hugo ! Nos poêles d'hier, ils ont été pour nous ce que fut le poète de Hliade^ il y a trois mille ans, quand le vieil Homère chantait à ces âmes ingénues, les dieux et les déesses de cet Olympe qu'il ayait découvert.

Qui de nous, surtout en ce moment de doute où le souvenir est devenu notre plus cher trésor, oui, plus précieux même que l'espérance; qui de nous, si on lui demandait, là, tout de suite^ quel jour, à quelle heure, en quel lieu il a lu, pour la première fois, Lara oxxDon Juan, ne répondrait tout de suite, et sans hésiter... tenez 1 rien qu'à ces mots : un poème de lord Byron! voilà déjà la barque qui se montre à votre regard enchanté ; voilà le flot qui ramène les heures depuis si longtemps écoulées ! Bien qu'au titre du premier roman que vous avez lu, vous revoyez soudain tout le passé. Heureux livre !

Déjà vous savez comment il était relié ou broché et quel nom portait la première page du livre. — Ce livre est à moi^ comme Paris est au Roi ! Vous l'avez trouvé sur la table de votre mère, dans la poche du tablier de votre sœurl Vous l'^ivez

ouvert par oisiveté d'abord, puis tout d'un coup vous voilà pris! Mais la cloche sonne, on vous appelle pour le déjeuner... Le déjeuner!... Cependant à quinze ans on finit toujours par déjeuner! Qu'avez-vous mangé? — rappelez-vous! ~ Un œuf frais et du fruit, car c'était en pleines vacances, aux vendanges, et le collège vous attendait dans huit jours ! Et le déjeuner fini, vous partez ! vous traversez le jardin , vous allez tout au bout de la pelouse un peu brûlée, derrière la charmille, sur le banc de gazon , entre le petit Auteur, dont la flûte est cassée depuis votre enfance, et la Vénus pudique : la main de la Vénus est partie on ne sait où !

Oui , mais le jardinier passe, votre petit frère pousse un cri

de joie, la fille de basse-cour appelle ses poulets que de

bruit ! C'est impossible , on ne s'entend pas lire ! et vous voilà vous glissant contre la muraille où se cache la porte qui donne sur la petite ferme. — La porte résiste 1 la clef est rouillée , la serrure aussi. — Bien! la voilà ouverte... Fuyons! Vous voilà dans la plaine, et vous pensez déjà que vous n'avez emporté qu'un volume, et un volume c'est si tôt lu ! Que faire ? Revenir sur ses pas, c'est bien long ! On peut être pris par quelque voisin , par quelque visite, par la vieille tante Marie et ses histoires I Votre mère va peut-être se servir de vos deux mains pour dévider son écheveau de fil... — Allons, c'en est fait, et vous voilà dans les champs !

Ainsi vous pourriez dire, à vingt-cinq ans de distance, à quelle place vous étiez assis, sous quel noyer, sous quelle vigne ! Vous entendez encore le gémissement de la charrette qui passe dans le sentier voisin î Vous voyez encore les moutons sur la lisière du champ, la bergère qui vous dit bonjour, et le chien au long museau orné de dents blanches, ses petits yeux gris couverts d'un poil fauve ! Vous avez vu tout cela sans rien voir, tout en dévorant votre livre inconnu. Vous avez écouté tous ces bruits sans rien entendre. Et pourtant aujourd'hui que vous interrogez vos palpitations et vos souvenirs, vous vous rappelez que M. le curé a passé près de vous en haussant l'épaule ! que les deux frères ignorantins vous ont dit : Bonjour, monsieur Paul /

Vous avez vu achevai, au trot, le médecin, bonne et joyeuse figure, qui vous a trouvé bien studieux pour votre âge ; vous avez envoyé au diable l'buissiçr du bourg voisin , venu pçur inslru-

menter, et qui vous a demandé l'adresse du gros GuillauiÂe? Ou hien c*est un chasseur qui a tué à vos côtés une perdrix égarée ; il a pâli en voyant un jeune homme qu'il pouvait tuer, et il s'est enfui, vous laissant son gibier. — « Je remplis à la fois ma tète et mon carnier, » disait Pline le jeune, lorsqu'on pleine campagne romaine il tendait à la fois son âme à la philosophie, et ses filets aux sangliers.

Oh ! la barque ! la barque de notre jeunesse ! Hélas! elle a beau être attachée au rivage, il faut qu'elle obéisse à la pleine mer qui l'Qntralne pour l'engloutir? Pas de vague si haite qu'elle ne gravisse, pas de tempête si violente à travers laquelle on ne puisse Tentrevoir battue de tous les flots ! Oh ! la barque I la barque ! et voilà déjà que le flot l'emporte 1 Hélas ! le jeune homme y avait entassé dans un pêle-mêle heureux tous les amis de son esprit, tous les dieux de son cœur : Anacréon , Virgile , Homère, et Voltaire, et Diderot, et M. de Parny! Il y avait mis ses parents, ses amis, ses cousins germains; le Dante, et Shakspeare, et Pindare, et Sophocle, et Calderon ! La barque est chargée et pleine jusqu'aux bords de toutes sortes de génies les plus opposés et les plus divers : Saurin et Bossuet, Goethe et Boileau , Rousseau et Rétif, La Fontaine et Du Bartas.

Il y est aussi, nous l'avons dit, l'enchanteur de ce siècle, avec Lamartine et Byron , Walter Scott, le romancier des amoureux de quinze ans, le premier homme de son art que le jeune Victor Hugo ait célébré dans sa prose ingénieuse , esprit, gaieté, Qpesse, honnêteté que rien ne gêne et ne déconcerte ! 11 était dans la barque avec tous nos héros, ce maître excellent , et il nous consolait de ce grand tapage des batailles gagnées, des batailles perdues, villes brûlées, campagnes dévastées; ignorants que nous étions, en pleine adolescence, de toutes les grandeurs et de toutes les trahisons de la gloire, au milieu des plus lâches parjures et des plus honteuses défections dont se soit jamais souillé ce livre abominable que l'on appelle : le Moniteur Universel.

Une fois que le grand géant fut tombé, a ne laissant après lui , c'est un mot de M. de Salvandy, d'autre héritier que le genre humain, » notre adolescence avait fait place à la jeunesse, et la barque, heureuse et libre en son cours, parcourait paisiblement Tocéan d'il y a vingt ans. — Quand l'Europe était en paix avec

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les dieux avec les hommes; quand la France heureuse et libre représentait une grande nation de magistrats et de poètes , de philosophes et de capitaines, déjeunes gens et de vieillards, l'avenir étant si bien mêlé au passé, le fruit à la fleur, que nul ne savait dire si c'étaient les jeuhes gens qui étaient les sageâ, si c'étaient les sages qui étaient les plus jeunes ! Et tant de trônes qui touchaient aux étoiles les plus hautes du firmarhent, tant de fêtes du mois de mai qui se montraient dans ces champs de bataille où toutes ces armes brisées se recouvraient de bleuets et d'épis !

0 relâche 1 ô bonheur l Après tant de gloire et tant de revers au dedans et au dehors, la France enfin revenait à la gloire innocente des belles-lettres et des beaux-arts. Désormais (nous entrions à pleines voiles dans la jeunesse, et la barque déployait au soleil sa voile d'or), plus de sang, plus de larmes, plus de mères en deuil , plus d'entraves à la libre et honnête parole, sinon les entraves légitimes. Oui, et voilà soudain que d'un bout du monde à l'autre s'élèvent à la fois vingt tribunes éloquentes, et que les lettres longtemps comprimées et soumises au joug du censeur, se pressent autour de ces chartes, pareilles à des boulevards, afin de veiller comme une sainte milice à la défense de ce qu'il y a de plus auguste et de plus grand dans ce bas-monde, les libertés de la patrie et la stabilité de ses lois inviolables 1 Ainsi, du côté de la monarchie et du roi légitime se tenait la liberté. Plus on s'était battu, plus l'empereur avait été grand, obéi et toutpuissant, plus la France éprouvait maintenant le besoin ae parler et d'être libre.

Grâce aux nouvelles libertés , c'était le poème et c'était la tribune, c'était le livre et c'était le journal qui commençaient à vivre; à leur tour le^ libres penseurs respiraient librement, et toute la jeunesse était allégée en ce moment pacifique d'un poids énorme : rhorrible et abominable conscription , qui prenait naguère le jeune homme à peine formé, et le jetait, à demi nu, dans ces champs sans pitié, où le poè'te , le philosophe, l'historien, l'orateur, toute une part du génie et des gloires de la France, était livrée en pâture aux canons ennemis!

« L'âge heureux et le beau moment pour en jouir! L'Europe « entière était en paix, la France essayait déjà ses libertés nais-

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« sautes; j'avais seize îins; je n'avais plus à redouter les vio- « lences qui faisaient tant de peur à ma mère, et j'essayais de toute « chose, en homme qui aura le temps de tout approfondir. J'ai- « mais tout ensemble l'argumentation, la poésie, la philosophie « el.les livres d'agrément, tant la lecture était, pour mon jeune « esprit une cause de volupté et une source de consolation 1

« Je lisais, je rêvais tour à tour; je passais, avec une variété « qui n'est pas sans charme, du philosophe au poë'te , du poëte « à rhistorien. Un chant des Géorgiques me servait de com- « mentaire excellent et d'appendice à une Tusculane de Cicéron, « de xgritudine lenienda. C'est qu'en effet, le sage du philo- « sophe et l'agriculteur du poè'te s'entendent et s'arrangent bien t ensemble. L*un et l'autre aiment le repos de l'âme, le calme, a l'indépendance; tous deux méprisent les richesses, le pouvoir t et la gloire; ils sont égalemeut calmes et paisibles; rien de « tumultueux ni d'orageux dans leur vie... Pour moi, je vivais « comme un roi, presque toujoiirs avec moi-même, sans beaucoup t d'action ni -de trouble... molles somnos. »

M. Victor Hugo lorsqu'il s'abandonnait à ce grand charme, avait seize ans à peine , il était le fils d un républicain que les déceptions de tout genre avaient fait royaliste; il était lui-même un royaliste, ce jeune homme; il l'était par instinct, par reconnaissance, et par cette ambition généreuse d'un grand artiste qui a besoin de silence et d'attention pour son œuvre à venir.

Or, ce fut sans doute ce besoin de silence pour lui-même, et d'attentioft au dehors, qui fit de M. Victor Hugo un royaliste. A seize ans, il avait perdu sa mère , à seize aus il était libre et pauvre et le mattre de ses destinées. Il avait le génie et naturellement il avait l'ambition ; il rêvait la gloire, et il n'en savait pas de plus souveraine et do plus haute que la gloire des lettres.

Jeunesse éclatante et pétulante, active et féconde ! On dirait , à la voir en son éclat, ces rayons tordus avec lesquels le dieu-forgeron forge les foudres de Jupiter. L'inspiration chez ce jeune homme était devenue une fièvre, ses passions étaient un volcan. C'était un entassement, sans forme et sans fin, d'extases , d'ambitions, de délires, de misères, d'espérances, de désespoirs! H allait, il venait poussé par l'émeute intérieure , et s'abandonnant sans retenue et sans frein à ces joies, à ces tumultes, à ces délires,

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à cette abondance, à ces fièvres. C'était, dans le plus étrange et le plus merveilleux pêle-mêle, des odes sans nom, des drames sans fin, des antiennes, des fanfares, des fantaisies, des ivresses !

Il s*enivrait du sacré et du profane; il passait volontiers du poème épique à l'épigramme, de l'élégie au bout rimé, de la tragédie au feuilleton, car il a fait de tout, même un feuilleton. Figurez vous une de ces grandes machines obéissantes à la vapeur, qui leur fait accomplir à tout instant un miracle, seulement il faut supposer que la machine a perdu le sens commun, qu'elle est folle et qu'elle va toujours fabricant à la fois le ruban de soie et le sabre d'acier, la gaze et la tôle; elle serait tout ensemble une forge , un orgne , un métier, cette machine.

Cette tête épique était une ardente fournaise où tous les éléments conjurés, l'un par l'autre se contrariaient, se heurtaient, se brisaient, se confondaient dans cette écume, si bien qu'à la fin de chaque jour, apparaissaient toutes sortes de produits inattendus : pamphlets, comédies, chansons, romans, gouvernements; et dans cetohu-bohu de tentatives, d'essais, de préfaces, de théories, de rhétoriques; dans ce pandemonium d'un inspiré, tout ça allait, venait, hurlait, doutait, croyait , criait , affirmait avec une bonne foi, une raillerie, une autorité, une omnipotence incroyable; et ni frein, ni règle, ni commencement, ni milieu, ni rien qui fût semblable à quoi que ce soit, dans les choses connues, réglées, acceptées, divinisées. Tout ça bouillait et bouillonnait au grand feu de cet écolier émancipé. Quelle bête féroce à dompter, et comme il fallut que cet homme eût en luimême une force incroyable, pour régler et gouverner, en fin de compte, les forces, les puissances, les inspirations, les révoltes et les révolutions qui étaient en lui.

En ces temps de nuages mêlés d'éclairs, l'antithèse était sa reine et le paradoxe était son roi. Il avait des curiosités étranges, celle par exemple : « Voltaire jugeant Marat, » c'est-à-dire la cause jugeant l'effet. Il avait des haines très-vivaces et très-inattendues ; il s'attaquait à Mézeray ; il était furieux contre le père Daniel ; il appelait (ça lui allait bien) les historiens: des faiseurs cTepiphases. — Quant à l'histoire moderne, il n'en voulait pas entendre parler. Il disait que nos grands généraux , avec un peu plus de chances, auraient été de grands poëtes*« ils se basaient

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comme on voudrait écrire. » Enfin, ça l'amusait beaucoup, ce jeune homme, de voir se battre, à armes peu courtoises, M. Donnadieu contre M. Decazes, M. Clausel de Coussergues contre M. d'Argout. Il y avait de quoi rire, en effet, et il riait de bon cœur, car il est très-gai, même dans ses colères ; il a la gaieté des fortes tètes et des fortes poitrines ; il rit volontiers, du rire même de Rabelais; il riait, si jeune encore, de Brutus devenu sénateur :

Brutus te souvient-il, dis-moi, Du temps où las de ta livrée.

Tu vins en vestc^ déchirée Te joindre à ce bon peuple-roi , Fier de la majesté sacrée Et formé de gueux comme toi?...

Las! Tautre jour, monsieur le prince.

Pour vous parler des intérêts D'un vieil ami de ma province, J'entrai dans votre beau palais.....

Lorsqu'entrant d'un air de noblesse Un des amis de votre altesse Dans vos salons éblouissants, Vint fouler les parquets glissants Que tu cirais dans ta jeunesse.

Bientôt après les vers et la prose en ronflantes périodes, arrivaient les pensées à la façon de Yauvenargues ou de La Rochefoucauld :

« Les rois ont le jour, les peuples ont le lendemain. »

« La dernière raison des rois : le boulet ! la dernière raison des « peuples : le pavé ! »

« Alfieri Ta dit : L'ordre sous la tyrannie est une vie sans c âme. »

a n faut quelquefois violer les chartes pour leur faire des en- « fonts. »

t M. de Talleyrand a dit à Louis-Philippe : <r Eh 1 eh ! sire, c'est « mon treizième serment. »

Et ceci qui explique, à merveille, comment un galant homme peut changer d'opinion sans se déshonorer :

c Ce qui est honteux, c'est de changer d'opinion pour son inté- « rét, que ce soit un écu ou un galon qui vous fasse passer du « blanc au tricolore, ou du tricolore au blanc. »

Et cette loi qu'il a faite en 4820 :

ni. 9.

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« Article premier. Tout Français est électeur.

« Art. 2. Tout Français est éligibie. »

Il disait aussi, à vingt ans, qu*il pouvait avoir :

t La licence se crève les yeux avec ses cent bras. »

« Ne demandez pas de droits politiques pour les peuples, tant

« que le peuple demandera des têtes. »

• Fut-il gai et content le jour où il entendit à la tribune cette

belle parole :

0 C'est proscrire les véritables ba^es du lien social. »

Et le jour oii M. O'Connell, le grand agitateur, appela les

whigs, des tories sans places.

Après le politique imberbe arrivait le littérateur enfant. Il comparait un jacobin classique à un bonnet rouge sur une

perruque.

A la mort de lord Byron, il emprunta ce vers d'André Ché-

nier :

Adieu donc, jeune ami, que je n'ai pas eônnu!

Telles sont les prémisses; peii à peu l'idée arrivée la fois plus nette et plus claire ; on voit que le jeune homme, à force de chercher sa voie, est en train de la trouver. A peine a-t-il crevé l'outre d'Éoie, ou pour mieux dire à peine a-t-il soulevé* la grande querelle des classiques et des romantiques^ que déjà il la déclare épuisée , tant il est sûr qu£ la victoire appartient aux générations nouvelles! a Justement, nous dit-il, parce que la politique est en révolution, la littérature, à son tour^ doit opérer sa révolution. L'esprit humain ne marcha pas d'un seul pied, les mœurs et les lois s'ébranlent d'abord , l'art ensuite, il faut laisser les obstinés se cramponner au vieil art poétique qui fait eau de toutes parts, la jeunesse a d'autres inspirations, elle a créé une langue nouvelle, elle doit arriver à quelque poésie inconnue. » Et plus loin : « Réformons, dit-il, ne déformons pas! »

Tant il est habile à se concilier les uns et les autres, à ne décourager personne, à se pousser dans la bonne opinion des retardataires. Pour apaiser toutes les résistances, il a trouvé un mot : le style; il ne jure que par le style, comme autrefois les dieux juraient par le Styx. — « Le style est la clef de l'avenir. — San» le « style et sans le dessin, vous pouvez avoir le mérite du moment^

a rapplaudissement, le bruit, la fanfare, les couronnes, l'acclac mation enivrée des multitudes, vous n'avez pas le vrai triomphe, « la vraie conquête, le vrai laurier, comme dit Cicéron : Insignia a victortx, non vidoriam. »

Ah ! Tadmirable hypocrite et Fingénieux charlatan ! Voilà pourtant avec quelles belles phrases et quelles doctes citations il enjôlait les vieux critiques, le bonhomme Duvicquet, par exemple, lorsqu'il se mettait à l'ensorceler et à l'enguirlander avec ces paroles de l'autre monde. H célébrait le style on riait, et l'on se moquait du barbare:., en ce temps-là, c'était lui qui était le barbare ^-^i pourtant on a compris plus tard qu'il avait raison, lorsque, faute de stylo, on a vu tant de fameux romantiques^ tant de bruyants phénomènes, tant de parleurs, essoufïlés et boursouflés, qui restaient anéantis et impuissants au milieu de leurs œuvres vives, objets de pitié pour ceux qui savent écrire, objets d'ennui pour ceux qui savent lire à peine; ils n'avaient, ces infortunés, que les apparences du style ; ils n'ont eu que les apparences do la renommée et le reflet de la gloire, pendant que M. Hugo, leur maître, un peu dédaigneux, marchait d'un pas sûr à son but, et s'avançait, de la renommée à la gloire, uniquement et justement parce qu'il était un écrivain, un grand écrivain en prose, un grand écrivain en vers, un homme qui avait fait une étude savante de la langue qu'il allait écrire et parler. — Mémento quia pulvis es ! a Poussière, souviens-toi que tu es la poussière, écrivain de pacotille et de hasard, souviens-toi quo tu mourras comme tu as vécu : par hasard 1 »

Ceci dit, il reconnaît que la littérature d'hier est morte pour faire place à la liltéi^ture d'aujourd'hui. Les vieillards sont partis, bonsoir la compagnie! Il ne faut pas pleurer des gens semblables à ce fou de l'Arioste qui vantait sa jument, et qui ne lui reconnaissait qu'un seul défaut, c'était d'être morte, a Oui! et a reconnaissons qu'il n'existe aujourd'hui qu'une seule liltéra- « ture, comme il n'existe qu'une société; que les littératures an- « térieures ont dû disparaître et ont disparu avec les générations « dont elles ont exprimé les habitudes sociales et les émotions € politiques. » Et plus loin : a Le génie de notre époque peut être a aussi beau que celui des époques les plus illustres, il ne peut « être le môme, et il ne dépend pas plus des écrivains contempo«>

156 LITTÉHATUBE DllAMATlUlJK.

« rains de ressusciter une littérature passée, qu'il ne dépend du « jardinier de faire reverdir les feuilles de l'automne sur les ra- « meaux du printemps. »

C'était plaider, convenez-en, de bonne heure: pro domo suâ; car plaidant ainsi pour sa maison y il n'avait pas encore une maison. Ainsi Dorât (pardon !) a composé une Épître à la maîtresse que f aurai... Dorât finit par avoir la petite Fanier pour toute maîtresse, et ce n'était vraiment pas la peine de tant chanter. — Lui cependant avait bien raison d'écrire ces belles invocations à la gloire à venir, notre poète sans abri, car il a fini par se bâtir un Louvre dont il est à la fois l'architecte, le maçon, le peintre et le sculpteur :

De tous les arts je fais le tour, J'ai leurs secrets, et pour mes stances Je prends au peintre les nuances, Au statuaire le contour.

Ainsi il était en lutte avec lui-même, en combat avec les autres ; ainsi il représentait, mieux que personne, ce jeune homme, les deux grandes qualités du xix® siècle, la pensée et l'action. Agir et penser sont véritablement les deux conditions essentielles de toute initiative et de toute nouveauté.

Seulement il faut prendre garde à ne pas pousser trop loin la pensée et l'action. Modération, c'est le mot d'ordre à qui veut durer longtemps. De cette sagesse et de cette prudence, nous avons eu de grands exemples dans notre siècle : Casimir Delavigne et Béranger, Goethe et Walter Scott. « Comment faut-il s'y 0 prendre, disait Goethe, pour se connaître soi-même? — H faut « bien agir se répondait-il à lui-même. Fais ton devoir, tu sau- « ras ce que tu vaux et ce que tu renfermes. » Il disait aussi : « Gardez-vous d'exagérer votre activité; toute activité sans re- « lâche se dénoue par la banqueroute; tout ce qui affranchit, « l'esprit sans nous rendre maîtres de nous-mêmes, est perni- « cieux. — Il faut que l'art soit la règle de l'imagination, pour a qu'elle se transforme en poésie. Rien de plus terrible que l'i- « magination privée de goût. » Il disait encore, écoutez! c'est le secret d'un maître : — « Ne nous fions pas trop à la littérature « et aux œuvres écrites; la littérature n'est qu'un mince et mi-

LITTÉBATURE DRAMATIQUE. 157

« «érable débris de ce qui a été fait et pensé; cVst le fragment c des fhigments. »

Il disait aussi qu'il fallait prendre son art au sérieux, se méfier de l'inspiration , mépriser l'a peit près , et qu'un homme de lettres était perdu , qui avait moins de respect pour ses œuvres, qu'un forgeron ou un tailleur. — Tu as la flûte, il te faut encore le souffle, la méthode et le doigté. Et comme il eût pris en pitié, l'auteur de Faust ^ nos improvisateurs à la tâche, nos machines à vaMur littéraire, nos fabricants de poésie à la ligne et à la toise, noirniéprisables inspirations de chaque jour.

f Notre temps dit Goethe, ne permet à rien de mûrir, et c'est a un de ses grands malheurs. Chacun mange^son blé en herbe, « dissipe sa Journée et vit de l'heure présente, sans songer que ce « jour aura peut-être un lendemain. C'en est fait, et je m'en af- « flige , le monde moral marche à la vcipeur. Le jeune homme « apprend, pour premiers principes sociaux, que l'activité des a échanges est tout, que le papier peut remplacer les écus, et que « la grande base du système Gnancier, c'est de créer des dettes t pour payer des dettes. Éléments monstres. »

On dirait à le voir agir, dès le principe, avec cette prudence et cette habileté, que tout d'un coup, M. Victor Hugo, jeune homme, avait entendu ces nobles paroles, et que replié sur lui-même , il se mit à obéir à des conseils partis de si haut. A peine, en eff'et, eut-il mené pendant trois ou quatre ans cette existence d'enfant prodigue, et sitôt qu'il eut la pleine et entière conscience de ses forces, il renonça à l'improvisation , au hasard , au peut-être^ et tout de suite il devint un écrivain sérieux. Or, nous appelons : un écrivain sérieux, l'artiste amoureux de son œuvre, inquiet et patient, qui pour rien au monde ne consent à se séparer de ses chères créations tant qu'il ne les sent pas arrivées à la perfection qu'il a rêvée*. Un pareil homme est, de nos jours, un oiseau rare; pendant que ses confrères s'abandonnent au bruit et au tapage, il cherche le silence et la solitude; en vain, autour de lui les impatients se produisent, se fatiguent, soulevant autour d'eux la poussière, l'écume et la fumée, il se cache, il se fait humble et petit, il rêve, il médite, il songe, il n'est jamais content de ce qu'il a tenté.

— Passez, Messieurs, hâtez-vous, dit-il, aux plus pressés que

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lui, ot mettez-vous, tant qu'il vous plaira, au devant de mon soleil ; hâtez-vous, j'ai le temps; parlez, je me tais; avancez, j'hésite, et prenez à votre belle aise , le chemin que je veux suivre. Il n'y a d'obstacles que pour moi seul, dans nos sentiers. Vous partirez de bonne heure, par la fraîcheur matinale, moi je veux partir à midi par le brûlant soleil. Vous avez, pour vous porter un char de triomphe, et moi j'irai à pied, un bâton à la main, le sac sur le dos. Le peuple vous voyant passer, va vous accueillir d'un : Hosannah in excelsisl moi je serai trop heureux si jane suis pas accueilli par les huées.

A vous la gloire , à vous l'argent ; moi je ne fais qu'un rêve, c'est de gagner, rton pain de chaque jour, et d'élever mes jeunes enfants pendant que vous sèmerez l'or d'une main prodigue, à tous les enchantements de la vie! Allez donc, mes maîtres, allez par les chemins faciles, par les sentiers pleins d'ombre , par les vices élégants , par les passions permises et défendues, par le luxe, par la vanité et par la dépense ; allez où vous mène la fantaisie , où vous pousse le talent. Vous serez rois, Macbeth du livre imprimé et du théâtre imprévu, quand c'est à peine si l'on saura mon nom parmi les lettrés. Mes amis, mes émules, mes rivaux, soyez heureux et que je ne vous gène en rien 1 Vivez et régnez tout à votre aise , et lorsque enfin mon heure sera venue, eh bien , puissé-je vivre à votre ombre illustre un instant.

Telle est, au premier abord , la modestie, et telle est la résignation de l'écrivain sérieux qui ne veut pas que son esprit soit purement la parade et l'amusement d'un jour. Il méprise, autant qu'il la hait, la popularité à bon marché, la gloire au rabais, la renommée enfantine ; tout cet enthousiasme de la foule abonnée aux cabinets de lecture, il le troque , et volontiers , contre la bonne opinion d'un galant homme bien élevé, qui se rencontre, par hasard, dans la foule des lecteurs gloutons, à qui tout est bon, le bon, le médiocre, et le pire! Ce rare lecteur, ce lecteur choisi, qui n'aime et ne reconnaît que V excellent^ il est l'arbitre suprême de l'écrivain sérieux. Celui-là seul qui est sérieusement un écrivain ne compte pas les suffrages, il les pèse ; avant de publier un livre, il ne cherche pas à savoir l'argent qu'il va gagner, maià l'estime. Il veut, avant tout, que son livre ait la durée, et qu'il

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soit compté parmi les livres que Ton gurde et dont on conserve le souvenir.

tJn pareil homme, à quelque opinion qu'il appartienne, est un aristocrate ; il sait que la gloire vient d'en haut et qu'il faut plaire avant tout aux consuls, c'est-à-dire aux beaux esprits qui servent de rôgic, d'exemple et de frein à tous les autres. Quoi de plus juste? Est-ce que les enchantements de l'esprit, les fêtes de l'imagination, ces heures divines que donnent, à ceux qui les aiment, la poésie elles beaux-arts, n'appartiennent pas, de préférence, aux honnêtes gens bien élevés, instruits de bonne heure aux miracles de l'imagination, aux chefs-d'œuvre de la parole? Est-ce que l'idée et le goût de la perfection ne sont pas le domaine exclusif des studieux ?

En un mot, et pour tout dire, à quelle époque de l'histoire littéraire a-t-on vu les lettres se passer du suffrage et de l'approbation des hommes choisis qui en sont les juges et les arbitres naturels? C'est donc l'élite qui choisit à son tour, et quand elle a fait son choix, elle indique à la foule ce que la foule doit choisir. Des choses de l'esprit, l'esprit seul en est juge ; il est maître, il est roi ; salut à l'esprit !

Salve, Getulice, 8eu tu

Silanus, quocumque alio de sanguine, rarus • Civfs et cgrcglUB pairioc contingis ovanti.

As-tu par tes discours et les faits mérité Le titre d'honnCte homme ami de l'équité, Je te déclare grand. Salut, race cliérlc, Salut, Getulicus, Silanus, la patrie Te nomme avec orgueil, 0 rare citoyen ! ■

Salât à l'esprit, à l'esprit moderne , à la vie, à l'espérance, à la force. « Cette vieille Europe m'ennuie, » disait Napoléon lorsqu'il voulait porter en Orient le poème de ses batailles; il était de son temps, comme tous les grands portes sont de leur temps. Le passé l'ennuyait, il n'avait rien à y voir. Jean-Paul Richter dit quelque part que le passé et l'avenir se voilent à nos regards ; € mais l'un porte le voile des veuves, l'autre celui des vierges. » C'est pourquoi, sans doute, l'avenir a tant de charme et d'autorité

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