‹ Histoire de la littérature dramatiqueChapitre 17 sur 66 · I. JuTéoal, Mtire viii, traduit par M. Jules Lacroix · texte numérisé non relu

I. JuTéoal, Mtire viii, traduit par M. Jules Lacroix

sur les grands esprits et sur les grands hommes. C'est parce qu'ils ont été de leur temps, que les beaux esprits de la France nouvelle ont accompli tant de belles choses. Ils obéissaient, les uns et les autres, à l'idée, au mouvement, à l'espérance qui étaient dans l'air, leur révolution a été bientôt faite.

Quelle unité dans cette marche guerrière, et pourtant nul ne semblait donner le mot d'ordre. Le monde obéissait sans le savoir, sans le vouloir, à ces inspirés qui n'avaient pas encore de chef ou de maître. On ne savait pas encore à qui resterait la palme du triomphe; elle devait rester en 6n de compte au plus laborieux, au plus patient génie , au plus amoureux de sa mission et de sa grandeur. Et toute chose allait sans hésitation, sans indifférence et sans violence, uniquement parce qu'on était en bonne voie et parce que la victoire était proche. Il n'y avait, en ce moment suprême, qu'un seul mouvement dans celte société qui sera tantôt si divisée; l'initiative ainsi que l'obéissance étaient partout; enfin, ce fut une joie immense lorsque parmi tant d'étoiles, la véritable étoile fut proclamée (sua sidéra norûnt), et lorsque de tant d'efforts vint è^ surgir le maître absolu de cette république non libre (c'est un mot de Montesquieu), ce même jeune homme de tout à l'heure, qui, après avoir marché d'abord d'insolences en insolences , s'était arrêté tout d'un coup dans une modestie étrange , afin de reprendre haleine, et de ne plus marcher, sans savoir désormsus où il posera son pied tout-puissant.

Telle fut cette sortie hors du cénacle ; M. Victor Hugo en sortit à la façon du législateur qui s'en va, parmi les foudres et les éclairs, chercher les tables d'airain sur lesquelles la loi est gravée; il en sortit, à la façon du conquérant qui vient d'arrêter le plan de la bataille d'Austerlitz. Cette fois, plus d'hésitations, plus d'embages, plus de réserve et plus de doutes; nous voilà le maître ; nous sommes Mahomet lui-même , et tout prêt à brûler ce qui n'est pas de notre Koran. « L'art n'a que faire des lisières, « des menottes, des bâillons. Il nous dit: Va! et nous lâche dans « ce grand jardin de poésie, où il n'y a pas de fruit défendu. » Ainsi nous parlons, à l'heure où il faut déployer la bannière, à l'heure où nous n'avons plus de ménagement pour personne , à l'heure où le mouvement c'est nous-mêmes et nous seuls.

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Valeiii pastores.

Ou comme dit Théocrilo : « Et moi aussi jo suis une bouche brûlante des muses! » — Et plus loin : « C'est bien assez pour tous d'un seul Homère. »

C'est bien assez, pour la gloire et pour la fête d'une grande nation, de posséder un grand poète ; or, nous avions deux grands poètes quand nous avions vingt ans: M. de Lamartine et M. Victor Hugo, s'abreuvant aux trois sources vives de toute poésie, à savoir: la liberté, la foi, la tradition; deux génies, celui-ci qui disait dans son langage inspiré les malaises sublimes do la conscience et de l'imagination, maîtresses d'elles-mêmes ; celuilà qui racontait dans une langue pittoresque et savante dont il était le plus habile ouvrier, les souvenirs de la France d'autrefois, la France des rois, des chevaliers, des grands évoques, des vieux artistes. A vingt ans M. Victor Hugo était vraiment un poèfte lyrique, un poète à l'ancienne marque; il avait l'âme et le cœur d'un poè'te lyrique (la plus excellente et la plus rare des familles poétiques); il avait la volonté, l'inspiration, l'intelligence et le conseil de l'époque où il allait apparaître !

Il savait que sa vocation serait un jour de parler à la foule, et de bonne heure il s'était imprégné des convictions, des regrets, des espérances du peuple auquel il devait parler.

Ainsi dans cette retraite d'un instant sur les hauteurs de notre Vaugirard (Rousseau dans l'Hermitage de Montmorency, BufTon sur les terrasses de Montbar , Voltaire au pied des Alpes!) il fit sur lui-môme une étude profonde, et bientôt, des Odes et Ballades^ il arriva, par des gradations de génie, aux Feuilles d* Antomne ^ aux Foix intérieures^ aux Chants du Crépuscule^ puis tout d'un coup, dans ce progrès de son style et de sa pensée, à travers les cantiques d'actions de grâces, môIés de doutes et d'accusations implacables, le poè'te s'arrête et s'en va, la tôte haute, à la rencontre du moyen âge dont il découvre le mot d'ordre aux sommets fabuleux des tours de Notre-Dame de Paris, entre l'Esmeralda et le Quasimodo, deux problèmes.

Quel zèle alors, quelle attention de la France attentive au poète nouveau! Il était une langue, il était une école, il était toute

une poésie et tout un poè'me, cet homme-là; il était vraiment, avec le prince royal , le prince de la jeunesse française, et nous autres nous partagions glorieusement les batailles et les triomphes de sa jeunesse. Avec quel grand courage , les uns et les autres, nous portions la main sur ce fer chaud qu'on appelle Tavenir! Comme nous étions également disposés à tout renverser , à tout proclamer! Quelle fête immense des arts, de la liberté, de l'amour, de la parole, de tous les enchantements 1

Ces beaux vers de M. Victor Hugo, ces tentatives illustres, ces batailles, ces rêves, cet idéal éblouissant, tel était notre domaine nouvellement conquis à la pointe de nos plumes fraîchement taillées. Nous allions, vainqueurs, Tarme au bras et le chapeau sur Toreille, à ces batailles d'Iéna et d'Austerlitz. — Et qui m'aime me suive ! Et sans nous aimer plus qu'il n'était raisonnable, chacun nous suivait par curiosité, et tout simplement pour savoir où nous irions.

En. ceci nous avons été les dupes ingénues de M. Victor Hugo ; ce n'était pas nous qui marchions, c'était lui ; nous le suivions dans son chemin brûlant, mais nous le suivions du regard! Il allait, nous allions, puis, arrivés à certains passages difficiles, notre homme nous plantait là, et franchissant l'obstacle d'un pas léger et obstiné tout ensemble, le voilà qui grimpait sur ces hauteurs inaccessibles, emportant l'ardeur, le mot d'ordre et lé drapeau de cette armée de volontaires qui n'étaient plus qu'un embarras pour lui. Cela s'appelle : impedimentum. dans les Commentaires de Jules César.

Ce qui ajoutait à notre enthousiasme, en ce temps-là , c'est que nous regardions la venue et le succès de M. Victor Hugo comme un affranchissement définitif. Romans et drames, nous semblaient autant de conquêtes très-charmantes et très-curieusès, dont nous avions le premier bénéfice et le premier enchantement.

Qui nous les rendra ces fêtes poétiques? qui nous les rendra ces heures fébriles de l'attente au premier rendez-vous que nous donnait le drame nouveau? Nous arrivions au théâtre à quatre heures, pleins d'inquiétude et de passion ! Nous attendions trois heures sous la pluie et sous le froid de décembre que la porte fût ouverte, et quand enfin, sur ces merveilles, longtemps procla-

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niées à l'avance, la toile se levait frémissante, aussitôt commençaient nos angoisses, nos délires. Nous restions à notre place émerveillés, attentifs, bouche béante et tout occupés, pendant cinq heures, à nous rappeler le moindre détail de ces histoires compliquées de toutes les recherches du poëte, de l'antiquaire, du décorateur, du comédien. — Où sommes-nous? — Dans quel lieu? — Dans quel palais? — A quelle époque? — Comment ces bellesdames portent-elles le voile et Téventail? — Quel armurier a damasquiné ces armures, a fourbi ces épées? — Où se tient ce peuple qui hurle là-bas au fond du drame? — Hinfln quelle langue vont parler ces soldats, ces capitaines, ces princesses , ces bourreaux, ces geôliers, ces fous de cour, ces vierges folles, ces bourgeois, ces manants, ces héros?

En ce temps-là, dans les temps de notre première ferveur, quand nous étions des enthousiastes sans nom et des spectateurs perdus dans cette salle ouverte à toutes les admirations, à toutes les résistences, le plus petit comédien, M. Faure ou M. Desmousseaux, devenait un héros à nos yeux ; le moindre accessoire avait son importance : raiguillctte du haut-de-chausses , le bouton do rhabit, le ruban au soulier, la dentelle au chapeau , que disonsnous? le Saint-Esprit, l'ordre de Saint-Michel, la Jarretière, les plaques, Thabit de cour avec toutes ses broderies et toutes ses dmtetleSf les meubles, la façade, les murailles, la porte, la clef, Téchelle, le poignard, la hallebarde, le mousquet, le |)lafon(l du Primatice, le château deChambord, la forloressc de Beaugency; l'échafaud que Ton dresse, le cercueil que Ton cloue, la coupe et le flacon ; la livrée du valet qui porte d'une main élégante, le plateau d*or chargé de cristal, tout, et même le moindre outil du drame, avait une forme arrêtée, une date certaine, un sens.

Si bien que les yeux , l'esprit , les oreilles — et parfois aussi TArae et le cœur étaient également occupés ; mystérieuses et haletantes histoires, toutes remplies des plus étranges événements et d'une histoire que le poc'te arrangeait à Pusage particulier de son drame, sans trop s'inquiéter s'il ne donnait pas un démenti insupportable à nos passions, à nos jugements, à nos souvenirs, en un mot, à la réalité que nous nous étions faite d'a[)rès les récits, d'après les tragédies et dans les livres d'autrefois.

De là un intérêt immense â tous ces livres, à tous ces drames

d*une exactitude si minutieuse dans la forme, et dont lo fond était formé d'une nouveauté si étrange et si hardie. — Un poëte qui se serait fait tuer pour la forme d'un manteau, pour la broderie d'un habit ,jqui faisait de Lucrèce Borgia le modèle des mères, et de Marion Delorme le modèle des femmes amoureuses!

— Un homme hardi qui ne doute de rien et qui n'est arrêté par aucun scrupule, quand il s'agit de représenter des hommes, et qui cependant va passer ses nuits entières à feuilleter de gros livres pour savoir, très-exactement, comment ces hommes.étaient logés, armés, parés, vêtus! Et c'étaient des formes, des couleurs, des étoffes, des écharpes, des modes, des plumets, des pourpoints, des pasquilles d'or, des chapeaux, des mortiers, des musiques , des Cydalises , des comédiens, des folies , des élégances à faire tourner toutes les tètes: les vieilles têtes, par amour pour la vérité, les jeunes par l'instinct même et par cette passion naturelle qui les pousse à aimer les choses parantes, quel que soit l'âge de cette reine des femmes qu'on appelle la mode. — - La forme du drame nouveau était parfois d'une nouveauté contestable, on ne dit pas non ! mais les étoffes, mais les broderies, mais les plumes, mais les armures, mais les velours étaient tout neufs.

Je sais bien ce que répondaient, à ces rares succès, les esprits moroses, quinteux et difficiles. Ils disaient que cette nouveauté du costume, de l'architecture et de l'ajustement est la moindre et la plus fugitive des nouveautés; qu'on s'y fait vite, et qu'à la longue on n'est guère plus curieux de revoir la galerie des Glaces ou rCEil-de-Bœuf, que le palais d'Agamemnon. L'objection serait vraie, s'il n'y avait, dans ces poèmes choisis, que les choses qu'on voit de ses mains , que l'on touche de ses yeux. Si M. Hugo n'eût été qu'un antiquaire , il aurait eu encore celte gloire et cette force d'avoir retrouvé ces mystères, d'avoir réuni ces débris, d'avoir démontré la grâce et la beauté de l'ancienne patrie, et de l'avoir saluée et reconnue, ô France des rois, des dames et des poètes, dans les ruines et dans les débris de ton antique majesté.

Heureusement s'il était un antiquaire qui cherche, il était avant tout un inventeur qui trouve ; il ne se contentait pas d'ôter sa rouille à l'armure de chevalerie et de rendre leurs

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robes à la grand'gore aux reines des vieux siècles , il ne se contentait pas d'entasser dans son musée intérieur les stalles et les vitraux des cathédrales , et le bahut bourgeois à côté de la cassette du prince ; il tenait aussi en réserve dans le trésor de son génie le trésor même de Shakspearo : « De la gaieté qui pleure, « des larmes qui rient, des facéties sérieuses, des moralités dé- « vergondées ; on peut compter toutes les espèces imaginables a de monstres ; la pastorale héroïque et bouffonne ; la tragia comédie-mystère, la comédie-parodie-élégie ; la farce lugubre « et plaisante. »

Ainsi avec toute cette science d'habile antiquaire, il avait Cesprit; Tesprit qui souffle où il veut, et qui suflit à ranimer toutes les poussières. Que m'importe, en fin de compte , Téventail de rhéroïne et Thabit du héros, si je contemple à loisir cette comédie aux cent actes divers? Allons ça» le drame commence, et croyezmoi, soyez attentifs à l'action qui se passe au milieu de l'antique cité; écoutez tout cet esprit qui est indépendant du costume; admirez les belles grâces de ces amoureux, môme quand ils ont négligé rélégance do leur pourpoint, riez aux bouffonneries du Taillebras, aux grimaces du Scaramouche ; souriez à la Chimène, à la Bradamante. Que la décoration soit ou ne soit pas un un chef-d'œuvre, le drame ne s'en inquiète guère ; il a d'autres ressources que la brosse du peintre , il a la jeunesse du poète et la beauté de la comédienne. Admirez donc comme cette belle fille enrubanée est restée jeune dans cette robe de belle soie qui était à peine un déjeuner de soleil ! Prêtez l'oreille aussi à la verve, à la grâce, au charme de cette poésie ! le frais ramage ! les fines railleries 1 les douces chansons 1 le vers souple, amoureux, câlin, tapageur, bou enfant, légèrement aviné, solennel, railleur, bel esprit, bohémien , comédien , faiseur d'élégies, de chansons, de rondos, — la fièro poésie qui prend toutes les formes, qui s'inspire de toutes les passions, qui fait la roue à tout ce bruit, à tout ce peuple, à l'histoire , à l'abime, à l'amour, à la gloire, au soleil 1

Tant il était, M. Victor Hugo ; il était le maître absolu , le dominateur souverain, le créateur de son héros; son héros lui appartenait de l'aigrette à l'éperon, de la pourpre à la besace , du sceptre au bâton. Si bien que toutes les passions et tous les

fragments, lout ce qui était du costume et tout ce qui tenait aux mœurs de son peuple, était également de son domaine; il était le moraliste et le machiniste de son drame ; il aiguisait le glaive, il aiguisait Tamour, il était lui-même, il était seul, il était tout. Le monde au delà du monde, et même au besoin Timpossible lui appartenaient par droit de conquête; il tenait en sa main toutepuissante la baguette même de la fée , et, ses personnages une fois évoqués, il en usait à son caprice, il en abusait à sa volonté. Il était inflexible , il était sans pitié ; quand il avait commandé, homme ou fantôme, il fallait obéir, et que l'on tînt au monde réel , ou que Ton vînt du fond des tombeaux, il fallait rire ou pleurer, vivre ou mourir, au gré de l'enchanteur.

Alors , ma foi , bien hardi eût été celui-là qui lui eût demandé compte de ses personnages et de leurs destinées, et de quel droit il faisait ceci ou cela? Pardieu 1 dans son livre ou sur son théâtre le poète est roi chez lui. Il peut, à son gré, fermer les portes, ouvrir les fenêtres , attacher et détacher les échelles, aiguiser les poignards, dénouer les ceintures, dresser l'échafaud, se cacher dans le prie-Dieu ou sous la portière des boudoirs 1 II sait les paroles mystérieuses, absolues qui fait que toute volonté sMn<cline, et il ne craint pas qu'on vienne lui dire : Mais votre amoureux a déjà porté ce plumet, ou ce manteau ! Mais nous l'avons vu tomber dans tel piège, il a déjà tendu telle embûche! Mais votro amoureuse a déjà versé ces larmes de sang ! mais vousmême, prenez-y garde, vous vous êtes déjà passionné à cette douleur I — Maître absolu de ce drame qu'il savait impossible, notre poète obéissait avec joie à tout ce hasard.

Encore une fois, au courage, à la science, à la volonté, au zèle, à l'esprit, au talent, cet homme unissait la toute-puissance; il avait ce grapd art d'être précisément le bandit ou le héros qu'il voulait être, et même quand il parlait en leur nom, vous sentie} toujours que c'était le poète qui parlait!

Si tu parles d'épée et de valeur, sois brave!

Il avait le don des langues , et après avoir parlé, pour employer les paroles môme de Fontenelle , une certaine langue sacrée entendue des seuls portes et de quelques initiésj il a parlé la

langue la plus vivante, et la plus populaire de ce temps-ci.

U avait le don des larmes et de la persuasion éloquente ; il était aclif, volontaire, amoureux, ambitieux ; il était bien portant, il était jeune, il était fier, il était fantasque, il était orgueilleux, il était insolent ; il heurtait la foule et la charmait.

Sur le passage de son drame il soulevait, tour à tour ou tout à la fois, cent mille clameurs et cent mille louanges : des admirations et des blasphèmes, des sifflets et des tonnerres, des sifflets à tout briser, des adorations à tout écraser. Hicn de médiocre n'a accompagné les diverses tentatives de ce poë'te heureux ; on ne pouvait ni le haïr un peu, ni Taimer un peu; on le haïssait avec rage, on Taimait jusqu'au délire ; il occupait les deux extrémités du blasphème et de Fadoration.

Tibi numine ab omni

Cedetur, jurisque tui iialura relinquet

Quid Deu8 esse veUs, ubi regnuin poiiere mundi.

Telle fut l'étude et telle fut la contemplation de notre jeunesse ; en ces temps d'une humble et innocente vie, il n'y avait pas pour nous d'autre intérêt et d'autre curiosité : prêter l'oreille aux bruits de la nouvelle poésie et saluer les poètes nouveaux! C'est pourquoi les autres passions ont eu une prise assez médiocre sur nos esprits et sur nos âmes, tant notre passion littéraire était poussée à l'extrême. £t quand , par hasard , par malheur , nous rencontrions ce monstre en nature {monstrum in naturà), le jeune homme occupé de politique , et perdant les belles heures de la jeunesse en quelque obscure occupation de conspirateur, parmi des niais et des agents provocateurs , nous nous sentions pris d'une pitié profonde.

Ils disaient, ces enfants: Où en est l'Europe à cette heure? Nous disions, nous autres; que fait à celte heure M. de Lamartine? où en est M.' Victor Hugo? quand paraîtra le nouveau drame de M. Cusimir Dclavigne? avez>vous vu la pièce nouvelle de M. Scribe? on dit que M. Alfred de Vigny écrit un drame; on dit que Béranger prépare une nouvelle chanson 1 J'en ai connu plusieurs de ces Calilinas en herbe, de ces Babcufs en retard, de ces innocents bien élevés, et tout remplis du souffle antique ; ta mépris des lois de leur pays, au mépris de tout ce qu'il y a

de bon dans la liberté et de charmant dans la vie, ils connaissaient, dans les endroits les plus fangeux de la Ci lé, certaines cavernes où ils s'assemblaient, à certains jours de chaque mois, uniquement pour conspirer contre les tyrans.

En vain eussiez -vous dit à ces braves gens : « Mais vous êtes jeunes, le soleil est beau , l'air est pur , la campagne est fraîchement parée, les chemins sont remplis d'oiseaux chanteurs ; l'eau éclate là-bas en mille complaintes joyeuses ; allez vous promener dans les bois, allez en paix aujourd'hui , vous conspirerez demain. » Ils vous auraient regardé d'un air sombre en vous toisant des pieds à la tête. En vain vous ajoutez : « Mais les tyrans, où sont-ils? où les avez- vous rencontrés? où se cache le monstre? Appelez-vous un tyran, ce vieux roi qui balbutie d'une lèvre encore amoureuse les vers d'Horace, ou M. le dauphin son frère , ce gentilhomme qui prie Dieu les mains jointes, au seul souvenir de sa profane jeunesse? Il n'y a pas de tyrans dans notre monde ; il y a des lois qui vivent, il y a des progrès qui marchent; il y a des colères qui éclateront quand il en sera •temps, sans avoir conspiré ; il y a les vieux débris de l'Empire qui s'agitent au seul nom de l'Empereur ; il y a le drapeau tricolore qui reparaîtra, tôt ou tard, dans la France nouvelle et pour n'en plus sortir : donc ne conspirez pas, c'est inutile.

Donc soyez jeunes et soyez heureux, jeunes gens, c'est le plus pressé ; emparez- vous de l'avenir par le travail , par l'espérance , par la bonne humeur , et ne perdez pas votre bonheur présent en vaines menaces ; fi ! de ces sombres colères , fi ! de ces formidables serments! Allons, allons, pensez donc enfin à l'amour, à la jeunesse, aux travaux utiles ; à votre âge, il n'est permis de rêver que pour écrire de molles élégies , ou pour improviser les adorables romans qui se font à vingt ans. Mais rêver creux comme vous faites, vous perdre ainsi dans les utopies lamentables, commencer à Platon, pour arriver, juste ciel! à Saint-Just! C'est abuser étrangement de tous les biens que le bon Dieu a faits aux hommes 1 C'est être injuste envers le ciel ! »

Certes, qui eût parlé ainsi à ces jeunes et honnêtes esprits, eût été traité de mouchard.

Donc ils conspiraient, ils écrivaient, ils dissertaient, ils s'annonçaient à eux-mêmes, une fois tous les mois, les nouvelles des-'

tinëes du monde ;'. ils s'appelaient entre eux des proscrits et des martyrs. Forts qu'ils étaient de leur probité et de leur bonne conscience, ils ne voyaient pas que leur conspiration était puérile; que, grâce à Dieu, il n'est plus besoin de conspirer aujourd'hui pour renverser ce qui est injuste , car, c'est la loi commune en temps de liberté, toute injustice tombe d'elle-même ; la calomnie se tue de son propre venin, la vengeance se perce le cœur de son propre poignard, l'émeute expire sous les pavés qu'elle a soulevés ; les causes justes se passent de conspirations et de conspirateurs. Où étafent-ils, je vous prie, les conspirateurs en 4830? C'était tout le monde qui conspirait.

On dit que la chose arrive ainsi dans les universités allemandes. L'étudiant vient à l'université, le bonnet sur l'oreille et la révolte dans le cœur. Il s'occupe uniquement à fumer sa pipe et [à brouiller les cartes politiques; il jure haine et mort au): tyrans; il voue aux dieux infernaux M. de Mettemich; il est féroce; il est furieux ; il se bat en duel tous les huit jours. Après trois ou quatre ans de cet aimable exercice, notre homme devient conseiller aulique ou quelque chose d'approchant ; il se marie ; il devient père de famille; il se met à défendre, tout bonnement, cette même société qu'il a si cruellement battue en brèche. Il n'a rapporté d'iéna que sa pipe , dans laquelle il fume toujours, et son grand sabre d'étudiant, sur lequel ses jeunes enfants vont à cheval.

Pareille chose est arrivée chez nous à plusieurs conspirateurs illustres. Après avoir été les plus terribles orateurs dans les clubs où s'agitaient les destinées de l'Europe entière, nos gens se sont trouvés tout d'un coup dépassés par une révolution de trois jours. — Ce que tu cis dit, je le ferai, disait un Spartiate à un Athénien ; la révolution de Juillet a traité les susdits conspirateurs comme .e Spartiate a traité l'Athénien ; elle a fait plus que ces messieurs n'^avaient osé prédire, et elle l'a fait en trois jours, tout d'un coup, sans hésitation, d'une façon nette et ferme, si bien que pour conspirer de nouveau, après un pareil exemple de l'inutilité des conspirations, il fallait y mettre bien de la bonne volonté. Que pouvaient faire alors les conspirateurs de bonne foi, sinon s'avouer vaincus, eux et leur prudence? Et puisqu'ils ne pouvaient pas rester éternellement à conspirer, que pouvaient-ils faire de lif. 40

mieux, je vous prie, que de prendre place dans une révolution qui les avait chassés de leurs clubs d'une façon si polie et si péremptoire, en leur prouvant combien, sacreblcu! morbleu I ils étaient timides, arriérés et niais de conspirer ainsi?

Ils ont donc usé de leur droit en prenant place dans la victoire. Us ne l'avaient pas faite, au moins ils l'avaient rêvée et des premiers. Ils n'avaient pas bâti le palais, ils en avaient deviné le modèle dans les nuages que chasse le vent du Nord. En ceci, il me semble que ces conspirateurs adroits ont été conséquents avec eux-mêmes. En leur donnant un peu plus de liberté qu'il ne leur en fallait pour leur usage, on renversait de fond en comble, un peu plus qu'ils ne voulaient renverser; ce qu'ils poussaient, dans le fossé, d'un timide coup d'épaule, on le jetait dans l'abîme à coups de hache; ce qu'ils voulaient briser, on l'écrasait; qu'avaient-ils de plus à désirer et qu'avaient-ils de mieux à faire, qu'à remercier le nouveau roi qui leur faisait ces loisirs? Vouliezvous donc que les cheveux blancs leur vinssent dans les clubs ? Hélas ! ils ne sont que trop à plaindre d'y avoir perdu leurs belles années. Un club ! comme s'ils n'avaient pas la forêt de Meudon, les bords de la Seine ou du Rhin ; comme s'ils n'avaient pas Rome, Naples et Florence, et le monde entier?

Des années recueillies de notre poète, et de sa solitude inspirée, un livre est resté ; ce livre est écrit par un poète, M. Sainte- Beuve, un peu avant que son ami se lançât pour la première foU dam le bruit et les orages du drame, et il est impossible de lire ces doux poèmes sans une profonde sympathie.

Us étaient deux amis du même âge, deux frères en poésie; ils croissaient ensemble , et tous les deux ils rêvaient la gloire. Ils vivaient heureux de peu , contents de rien ; celui-ci s'effaçant pour laisser passer celui-là, et, d'une main dévouée, arrachant les ronces du sentier où son ami va marcher le premier. De celte communauté de travaux, de craintes et d'espérances, est résulté ce livre des Consolations, à l'heure où dans le petit jardin doucement éclairé on entend venir

La gloire aux mille voix, comme une mer mon taule.

Elle approche, et déjà elle envahit la maison, et le poète qu'elle

appelfe hésite encore à la suivre; il n'a pas, dil-il, assez fait pcHir elle, et il s'en va eu quôte des chefs-d'œuvre :

Ami, d'où nous vieiii-tu, irèmbliint, pftie, effaré, Ta» blonds oheyeun épara et d'un blond plus doré, Comme ctux que Rubena et Rembrandt h leurs ang«« Donnent en leurs tableaux par des teintes étranges ? Ami, d'où nous vIens-tu? D'où la froide sueur De ta main qui me pressp, et la blanche lueur De ton front grand et haut comme s'il était chauve? Ta prunelle est sanglante et ta paupière est fauve; Ta voix tremble et frémit comme après un forfait ; Ton accent étincelle. — Ami. qu'as-tu donc fait?

Jacob et l'étranger ont mêlé leurs haleines. Mazeppa, le coursierTa traîné par les plaines, Honneur à toi, poêle, honneur à toi, vainqueur !

Ne dirait-on pas ce passage de Virgile où la pylhonissê inspirée ▼a succomber sous l'inspiration qui l'obsède. « Le dieu , voici le dieu 1 » Il y a encore un passage où il est parlé de Pathmos, Dans les poésies de Joseph Delorme, une belle pièce a pour titre le Cénacle; on voit poindre et naître le culte :

Oui, le siècle est h nous !

Il esta VOUS; chantez, ô voix harmonieuses, Et des humains bientôt les foutes envieuses

Tomberont ù genoux.

Parmi vous un génie a grandi sous l'orage,

Jeune et fort; sur son front s'est imprimé Toutrage

En éclairs radieux ; Mais il dépose ici son sceptre et le repousse; Sa gloire sans rayons se fait aimable et douce,

Et rit à tous les yeux.

Oh ! qu'il chante longtemps, car son luth nous entraine, Nous relève et nous guide, et nous tiendrons l'arène,

Tant qu'il retentira; Deux ou trois tours encore aux sdns de la trompette, Aux éclats de sa voix que tout un chœur répète,

Jéricho tombera.

Jéricho c'était le vieux monde poétique! Et toujours, ot toujours, à propos du nouveau monde qui allait surgir vous retrouvez dans les poëmes de M. Sainte-Beuve, la paraphrase éloquente de

cette parole auguste. « Ces chantres sont de race divine, ils possèdent le seul talent incontestable dont le ciel ait fait présent à la terre î » C*est ainsi qu'en dépit des beaux esprits de Tempire et des grands critiques de la restauration, eu dépit de l'opposition unanime, ironique et violente de tout ce qui faisait loi à l'académie et dans les salons — dans l'entourage armé de la république des lettres, l'œuvre du maître perçait le nuage, et que peu à peu, au plus fort de cette opposition inintelligente et brutale, s'établissait dans les esprits jeunes, dans les âmes candides, la croyance et l'instinct que le nouveau venu était un grand poëte, destiné à tous les honneurs poétiques. Certes, les trompettes ne manquaient pas autour de Jéricho chancelante, et les hommes du cénacle, ardents à cette brèche entr'ouverte, s'amusaient à montrer du doigt les défenseurs de l'ancien bon goût, de l'ancien art poétique, et des vieux privilèges : M. Etienne, M. Jay, M. Jouy, M. Colnet, M. Hoffmann.

Pauvre Hoffmann! Il avait l'esprit d'un Parisien, il écrivait comme un Allemand. Si l'on savait comme c'est amusant de relire les petits vers de ce grand pourfendeur des Odes et Ballades^ et comme on trouve que Geoffroy avait raison; un jour on demandait à Geoffroy, pourquoi il ne faisait pas de comédies, lui qui les jugeait si bien ? — « Quand on donne le fouet aux autres, disait-il, il ne faut pas montrer son derrière...» Et de rire. Eh bien, M. Hoffmann qui donnait des férules à M. Victor Hugo jeune homme, était plus hardi que Geoffroy. Voici comme échantillon de sa poésie, et pour marquer rigoureusement le droit qu'il avait de corriger M. Hugo, quelques vers du bonhomme Hoffmann :

Du nectar et de Vamhro'me J'ignore le charme enchanteur; Mais j'ai ce qu'il faut pour la vie.

Et peut-être pour le bonheur.

De mon lit j'aperçois Taurore S'éveiller et sourire aux deux.

Mes rideaux blancs qu'elle colore Se teignent de pourpre à mes yeux.

Bientôt je savoure le lait Qu'une ;e«nc lo me procure; Simple et fragile nourriture, Mais c'est Claudine qui le trait.

LITTÉRATUne UUAMAJIQUE. 173

Or, on lisait charitablement trait pour trait ces jolis vers dafB le cénacle, et Ton riait du 6onHoiïmann, comme autrefois Molîère de Gathos et de Madelon , et puis pour répondre au corps bteUy dont Hoffmann s'était moqué avec tant de bonne grâce, ils citaient ( un pédant en us n'eût pas mieux fait) le caerulea glacîes^ le mare purpureum, la neige d'or et le sommeil fatigant d'Horace et le sommeil' laborieux de TibuUe ; « À pédant, pédant et demi ! » disaient-ils. — De temps à autre, avec une bonne grâce accomplie, ils reconnaissaient qu'ils n'étaient pas tout à fait sans reproche, et d'un certain côté vulnérable, du côté de la rime, par exemple, ou de la langue, qui représentaient toutes leurs obéissances et tous leurs respects, ils promettaient formellement de se corriger :

O rime, qui que tu sois,

Je reçois Ton joug, et longtemps rebelle.

Corrigé, je te promets

Désormais, Une oreille plus fidèle!

Toujours est-il que par ces obstacles, par ces résistances, le chemin s'était fait ainsi ; le poêle était reconnu, le maître était trouvé (l'autorité en littérature c'est le goût, il l'a dit lui-même), il ne s'agissait plus que d'aller en avant, à cette heure, et d'achever les conquêtes commencées par les Odes et Ballades, qui étaient désormais le cortège ingénieux et tout-puissant des premiers triomphes de ce jeune homme. Ah! quelle fête (il vous en souvient) pour notre jeunesse, ces odes éclatantes d'inspiration et de génie, enfants illustres de Clément Marot, de Pindare et du grand poète Ronsard ! *

Quelle joie à nos esprits impatients, cette révélation d'une poésie inconnue! On aime tant les beaux vers et les jeunes poètes du mois de mai, quand soi-même on appartient au frais pf ftllemps de l'année; on se sent vivre à ces ombres sacrées, et l'âme a tant de force à ces heures choisies. Oh ! les belles passions au commencement de ce long voyage de la vie 1 oh ! l'heureux, l'heureux moment exempt de tout labeur utile, en pleine rêverie, en pleine espérance, quand le pain de chaque jour est gagné par votre père, quand vous êtes vous-même, à vous-même, un prince, un roi, un héros, justement m. 10.

474 LITTÉRATURE bRAMATIQUE.

parce que vous n'avez pas rencontré d'obstacle! — Espérance! orgueil ! courage enfin ! On a tout quand on est jeune ; on a tdui, on est tout : on est Corneille, on est Là Fontaine oa M. de Làùzun tour à tour ou tout ensemble; et que de choses inconnues, que d'étranges idées, quel monde infini, quelle heureuse et suprême ignorance! Elle a même des formules arrêtées depuis longtemps, cette aimable ignorance de la jeunesse qui ne doute de rien, a Une idée me frappe en commençant ce long travail Je vais jeter un jour tout nouveau sur ce point dé

Vhistoire du monde, — On ne sait pas généralement — nous sommes à l'affût d'une découverte imposante et solennelle*.. » Enfants-prophètes! chefs des nations, voilà comme on marche, et malheur à qui aura dit ce que vous vouliez dire les premiers :

Pereant, qui, antè nos, nostra diieruntl

Oui, nous aussi nous voulions les dire, et les raconter à qui de droit, ces choses nouvelles! M. Victor Hugo (que nous bénissons) les a dites, le premier, ces Odes et Ballades; au génie, aux batailles, aux libertés d'autrefois ; le premier dans ce siècle épuisé de gloire, de révoltes, de massacres et de servitudes^ il a marché dans les sentiers nouveaux, parlant d'ordre et de liberté| de religion et de patrie aux jeunes esprits attentifs et charmés de ces nouveautés que leur avaient révélées les premiers vers de M. de Lamartine.

— Â qui donc obéissez-vous, jeune homme? *^ A la vérité! — Et quel est votre modèle? •— La nature seule est mon modèle^ et je ne jure par aucun maître. Ainsi il allait et le monde l'écou* tait : racontant le destin des poètes dans les révolutions. Car ce fut là son premier cri de détresse et de sympathie :

Les hommes vont au précipice, les chants ne les sauveront pas.

Arec eux, loin des lieux propices Pourquoi donc égarer tes pas ^ Peux-tu, dès tes jeunes années, Sans briser d'autres destinées, Bompre la chaîne de tes jours?

Épargne ta vie éphémère.

Jeune homme, n'as-tu pas de mère ; Poëte, n'as-tu pas d'amour ?

LITTÉRATUtlB DHAMATIQUE. 475

k ces cris de Tégoïsme et de la peur, la réponse ne se fait pas attendre ; le poè'te a vu les misères de son temps et il a compris qu'il devait des consolations à son peuple. Il a éprouvé, lui aussi, ce rapide épuisement des âmes au milieu du monde ancien qui s^écroule, et il s'est dit, Torgueilleux et le superbe, qu'il serait peutêtre un consolateur à tant de misères. Dans cette littérature avide d'émotions, de nouveautés et d'espérances, il s'est dit qu'il serait un eiemple, un encouragement, une force. — Il a trouvé, lui aussi, que le monde était possédé du malin esprit, et il a voulu prononcer les paroles de Texorcisme.

Hélas! nous les avions déjà entrevues, ces misères de l'abandon, du doute et du désespoir au quatrième siècle de l'ère chrétienne, et le consolateur suprême, en ce temps-là, était un poëte aussi, il s'appelait la Bouche d'or. Lui aussi, Jean Chrysostôme, i^ft'attaquait à la tristesse maladive de ces époques mauvaises, irqfhumia.,.y un mot qu'il avait composé pour exprimer qu'il coin|H«nait ce désordre et cet abattement de l'âme qui affaissent on homme, et le ravalent au niveau de la brute inerte, inoffensive, incapable do bien, incapable de mail Voyez donc ce vampire, et voyez cette confusion. Regardez-moi ces jeunes gens qui passent, semblables au fantôme errant sur la plage, au premier acte de Lucrèce Borgia ! aQu'est-ce à dire?» ajoute la Bouche d'or. Voilà des jeunes gens fagotés comme des vieillards, sans crainte et sans espoir, sans présent et sans avenir, âmes inertes, esprits malades, jeunesse abrutie, ils ont fait de l'univers créé une infirmerie, et de la vie un suicide. Insensés ! ils se repaissent de leur propre faiblesse, ils aiment leur propre tristesse, ils réchauffent leur découragement dans leur sein, u Adieu, César 1 ceux qui vont mourir te saluent 1 »

Or voilà ce qui offense également le saint évéque et le poète ; ils ont charge d'âmes l'un et l'autre ! Ils ne veulent pas que leurs ouailles s'abandonnent à ces découragements sans motifs, et ils combattent, de toutes leurs forces, cette torpeur insensée 1 — Ils appellent à leur aide le passé, le présent, l'avenir ; ce qui me charme, en fm de compte, dans les premiers poë'mes de cette muse naissante, ce sont justement ces cris généreux de pitié, de courage et de sympathie. 0 Vendée I ù courage 1 II raconte le supplice impie des jeunes filles de Verdun, le massacre de Quiberon et là mort

176 LITTÉRATIIBE DUAMATIQUE.

abominable de cet enfant des rois, plus touchant et plus malheureux qu'Âslyanax, la mort du jeune roi Louis XVII, tué à coups de pied par le savetier Simon ! — Il chantait aussi le roi Henri IV, le duc de Bordeaux — et Bonaparte ! Il célébrait ses odes ellesmêmes :

Mes odes, c'est Tinstant de déployer vos ailes !

En môme temps (courbe la tète fier Sîcambre!) il s'inclinait devant l'histoire avec ce pressentiment que l'histoire était la mère elle-même de la tragédie et du drame! Il y avait vraiment un vif et profond sentiment de tendresse et de piét^ dans le fils de la Fendéenne. Il chantait la liberté, il chantait mademoiselle de Sombreuil, il chantait M. de Chateaubriand ; ij^se passionnait pour les ruines ; il eût voulu relever tous les débris ; il eût voulu ranimer toutes les poussières; dans ses imprécatiq^ contre la bande noire y on voit naître à l'avance le poë'm|Uiiititulé x-Notre-Dame de Paris ! — Il eut des louanges et des l&œes pour le roi qui nous donna la charte, et de toutes les pompes des funérailles de Louis XVIII, de ces discours, de ces oraisons funèbres, de ces grandeurs, cette ode seule est restée :

Oh ! qu'il s'endorme en paix dans la nuit funéraire, N'a-l-il pas oublié ses maux pour nos mallieurs?

Le roi Louis XVIII aimait les poè'les, il était lui-môme, un lettré. Ce roi bel-esprit savait rendre aux bons sentiments toute justice, et voici comment il s'était attaché à M. Victor Hugo, qui, pour ce roi de France, était un enfant.

Un de ses amis d'enfance le jeune Delon avait été condamné à mort comme complice de la conspiration de Saumur. M. Victor Hugo écrivit à la mère de cet infortuné, pour lui offrir de recueillir et de cacher son fils : a Madame, lui disait-il, que Delon vienne « ici, je suis trop royaliste pour que la police s'avise de le venir (( chercher dans ma chambre. » La lettre interceptée à la poste,

fut portée au roi Il faut espérer pour l'honneur même de la

couronne de France que M. Delon fut sauvé.

Quand sur le trône de son frère monta le roi Charles X, les deux poètes français, M. de Lamartine et M. Victor Hugo, rare et

excellenl honneur qui durera plus longtemps que le sacre même, célébrèrent le sacre du roi Charles X :

Le roi dit ; « Nous jurons, comme ont juré nos pères. De rendre à nos sujets, paix, amour, équité; D'aimer, aux mauvais jours, comme en des temps prospères, La cliarte de leur liberté

Cest ainsi que les premiers chants de sa Muse furent consacrés à célébrer les grandes choses que le poète avait sous les yeux, à invoquer les grands exemples, et — déjà — à murmurer d'utiles conseils :

Ars monet et magna testatnr voce per umbras !

Bientôt, lui-même, il a son tour ; après l'ode arrive la ballade, et le voilà qui chante aux fleurs, aux ruisseaux, aux étoiles, à l'ombre errante du printemps, les passions charmantes do la vie et de la jeunesse :

Sois heureuse, ô ma douce amie.

Salue eu paix la vie et jouis des beaux jours ; Sur le fleuve du temps, mollement endormie.

Laisse les Ilots suivre leur cours.

Ainsi tout se montre, on ces chers poë'mos, de ce qui tient aux transports de la jeunesse; on y entend, à chaque vers, le doux murmure emprunté au psalmiste : « Permets à mes pieds de « suivre ta trace! Couvre-moi do l'ombre de tes ailes. » — Ou comme disait Shakspeare : « J'ai fait un songe, il est au-dessus c des facultés de l'homme do dire ce qu'il était, ce beau songe ! » Ua songe d'été, une invocation aux bonheurs présents, passés, et à venir, toutes les gloires réunies dans une seule gloire; et le poëte inassouvi, rêvant les gloires qu'il n'a pas :

J'aurais été soldat si je n'étais poiîle ! •

Arrive enfm dans ces élégies printanières, quelque chose qui vaut mieux que la gloire, et ce quelque chose de divin c'est l'amour. En ce moment aussi le poète fait sur lui-môme un grand travail de style ; il veut wifin savoir les derniers secrets de la langue empruntée à Ronsard, empruntée à Voltaire, en passant par Clé-

178 LITTÉBATURE DRAMATIQUE.

ment Marot et Jean do La Fontaine, et de ce travail excellent résultaient des chefs-d'œuvre de grâce, de recherche et d'un chttrué accompli.

C'est loi, lutin. — Qui t'amène?

Sur ce rayon du couchant Es-tu venu ? Ton haleine Me caresse en me touchant.

Et comme nous chantions ces choses- là, quand nous étions jeunes et superbes ; ces choses-là mêlées à des fragments de Pindare ou d'Horace à ce point que dans ce vertige de nouveauté et d'antiquité, nous ne savions pas dire à qui appartenait ce fragment : à M. Hugo ou à Pindare. Discrimen ohscurum. Avonsnous chanté (elle-même, la fille de Charles Nodier, elle avait quinze ans, et elle mettait ces beaux vers en musique } : Écoute^moi^ Madeleine l Avons -nous chanté la Chasse du Burgrave» ^ Taïaut les chiens! taïaut les hommes! et le Pas d^armeê du roi Jeariy et la Légende de la Nonne ! Nous aimions ces beaux vers comme on aime, à dix-huit ans, l'amour et la révolte ; ils étaient une protestation vivante de toutes les études que nous avions faites, et quand ces livres nouveaux voyaient le jour dans quelque galerie écartée du Palais-Royal, nous les lisions debout, devant la boutique du libraire Ladvocat, à la senteur de Fambre, au craquement des souliers neufô, au frôlement des courtitônes éhontées, au bruit de toutes les licences errantes de de pandémonium voisin de l'enfer.

Quelle joie et quel triomphe en ces fièvres, de rencontrer, tout brillants de leur fortune naissante, les trois grands poëtes de cet âge de fer : lord Byron, M. de Lamartine et M. Victor HugOl Luimême, M. Victor Hugo, il a pris pour épigraphe d'une de Betf chansons :

Hic chorus ingens * colitorgia

Et ne dirait-on pas à lire cette ballade, une ballade improvisée au milieu du Palais-Royal de 4828, ddus les fameuses galeries de bois :

Mêlons-nous sans choix !

Tandis que la foule

LiTTBRATURE DRAMATIQUE. 479

Autour de lui roule, Satan joyeux fouie L'aulel et la croix.

L'heure est solennelle La flamme éternelle Semble, sur son aile, La pourpre des rois;

Ainsi nous fûmes portés des Odes et Ballades aux Orientales, Cette fois dans les Orientales on voit un liomme qui a conquis la toute-puissance en persévérant [perseverando c'est la devise des Ducie) et qui déjà n'a plus de couipte à rendre à la critique.

a Et Tauteur, dit-il, ne reconnaît pas à la critique, le droit del9 questionner sur sa fantaisie. » Il n'a que faire des lisières, deik menottes, des bâillons, il n'en veut plus supporter ; il en a souffert trop longtemps ; il est libre après tout; il est son maître; il peut aller où le pousse sa fantaisie, à Pluton, à Satan, à Morgane, à Caoidie, et vous avez beau faire, jamais vous ne lui ferez admirer le palais de Versailles, la place Louis XV et la rue de Rivoli.

a Que s'il appelle Orientales son nouveau recueil, c'est que « rOrient est appelé à jouer un rôle dans l'Occident. » — Il ajoute, et il semble en ce moment (4 853) que sa prédiction se confirme : a tout le continent penche à l'Orient. » Eu même temps il prédit : « que la vieille barbarie asiatique est peut-être dans l'enfantement de quelques hommes qui seront de grands hommes, s Au moment où il écrivait ces choses, en 4819, le réformateur de Tantique nation de Mahomet, Reschid-Pacha avait vingt ans !

Les Orientales vous représentent, en effet, une suite de poèmes tout pleins de vie et de soleil. La Grèce y brille en traits d'une vive flamme; elle est l'apothéose, elle est lo phénix, elle est le but, elle est le point de départ.

En Grèce I en Grèce! Adieu, vous tous! il faut partir i

Mlssolonghij Navarin^ la chanson des Pirates^ la Captive, le Derviclie, la Marche turque^ la Ville prise ^ la Bataille perdue^ il n'y a pas un de ces poë'mes de l'Orient, où la Grèce ne soit invoquée; elle éclate à la fois dans son triomphe et dans sa défaite, dans ea joie et dans ses douleurs :

180 LITTÉRATURE DRAMATIO^E.

Lc3 Turcs onl passé là, tout est ruine et deuil, Cliio, rîle des vins, n'est plus qu'un sombre écueil... Ab ! pauvre enfant, pieds nus, sur les rocs anguleux,

Hélas! pour ef^suyer les pleurs de les beaux yeux

Que veux-tu? fleur, beaux fruits, ou l'oiseau merveilleux? — Ami, dit l'enfant grec, dit l'enfant aux yeux bleus, Je veux de la poudre et des balles !

En ce temps-là, il n'y avait pas une fille de seize ans qui ne chantât d'une voix attendrie et d'un accent pénétré, les Bleuets^ les Fantômes :

Hélas ! que j'en ai vu mourir déjeunes filles:

Il n'y avait pas, à l'exposition du Louvre, un peintre amoureux de l'idéal, qui ne représentât, d'un pinceau clair et charmant, Sarah la Baigneuse :

Sarab, belle d'indolence,

Se balance Dans un bamac au-dessus Du bassin d'une fontaine

Toute pleine D'eau puisée i l'ilyssus !

A l'instant même où paraissaient les Orientales pour la quatorzième fois (tant le succès est grand d'un livre de poésies qui réussit chez nous), la France allait chercher en Orient l'obélisque de Luxor, et, plus tard (en octobre 1836), sur celte place fatale de la Concorde qui avait été la place de la Révolution y juste à l'endroit où s'élevait l'échafaud du roi Louis XVI, de la reine, de madame Elisabeth et d'André Chénier, quatre cent quatre-vingts artilleurs placés trois par trois à des cabestans, au bruit des clairons et des trompettes, posaient sur sa base éternelle, l'obélisque de Luxor.

— 11 fallait absolument qu'il y eût quelque chose /à, disait le roi Louis-Philippe au retour de cette opération accomplie par M. Lebas.

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