III. H
490 LITTÉUATURE DRAMATIQUK. *
ment sourds:, à ce miâérabie ; son boyau se tordit dans son vdnlre et il en fut étranglé! Enfin, ce vil cadavesur lequel ramphithéfttre avait fait toutes sortes de bonnes plaisanteries passa, du tomboreau des déjections publiques, dans la voirie indignée, où il fut jeté par deux vidangeurs.
Les Chants du Crépuscule î — Avant M. Victor Hugo, Gœthe, au moment où la patrie allemande touchait au doute, au nuage, à la ruine, à la mort, s'écriait, lui aussi, avec son héros Wilhem Meister : « Le sérieux nous envahit » ( der ernst ûberrascht uns). Il y a un certain héros de Shakspeare qui s'écrie en tombant : « Je sens que je tombe dans le sérieux ! »
Viennent enfin , dans les^œuvres du poêle épique , les f^oix intérieures, les Hayons et les Ombres^ et ce n'est qu'en passant par ces deux recueils que nous entrerons, s'il vous plaît, dans le drame de M, Victor Hugo.
Il y a donc, au dedans do nous-mêmes une voix qui nous parle, qui nous conseille, qui nous inspire et, dont le poëte est l'écho» Cette voix, pour tous les hommes, c'est la conscience; pour les poètes, c'est le souffle inspirateur, le mens divinior.
Ces deux voix de l'âme, la conscience et l'inspiration, M. Hugo les a entendues en même temps l'une et l'autre ; la conscience a porté le poète en présence de tous les événements humains do notre histoire : les trônes qui tombent, les rois qui s*en vont en exil, les rois qui meurent, les mo.iuments qui s'élèvent, les statues renversées qui remontent sur leur piédestal d'airain. Pais, quand la première voix a poussé le poète à travers les ruines d'hier et les ruines de demain, l'autre voix intérieure, Tinspiration, d'un souffle puissant, le reporte doucement aux vives Joies de la jeunesse, aux bonheurs du foyer domestique, à tous les 'enivremonts des bois, des montagnes, de la pleine mer, aux merveilleux hasards de la vie heureuse, jeune, inspirée : l'oiseau qui chante sur la branche, l'enfant qui rit, la fleur entr'ouvrant son calice, le ruisseau chantant son mystère. Ce sont là : les Foix inté" rieures qui murmurent de si beaux vers à Toreilledu poëte; voilà la double muse dont il est le reflet éloquent.
La conscience, c'est-à-dire la mémoire et la prévoyance; l'inspiration, c'estrà-dire l'amour, la joie, le rôve, les belles passions, les émotions naïves, les transports poétiques — » tel est le Dieu
qui esl en lui (est Deus in nohis) , lo Dieu qui l'échauffo et qui Tagite [agitante calescimus Ulo),
Donc, cetle fois encore, comme dans les Odes et dans les Feuilles d\iiUomne^ vous entrevoyez une double histoire : Thistoire de nos travaux et de nos révolutions de chaque jour, et en mémo temps i'hisloire personnelle du poète; l'histoire d'une nation et l'histoire d'un homme, mais tellement confondues et mélées ensemble, qu'en effet, cet homme et cette nation semblent vivre Tun par l'autre, et l'un pour l'autre ; entre elle et lui désormais, tout est commun : les larmes, la joie, la haine, l'amour, l'enthousiasme, la colère, le deuil, le découragement, l'espérance, la douleur.
Telle est en effet la grande puissance poétique do M. Victor Hugo. Il se mêle tellement à la nation dont il est le poolo par droit de conquête, il en partage si complètement les émotions prochaines ou lointaines, il est tour à tour si grave et si irom'quo, si amoureux et si triste, qu'il est impossible à un peuple mobile comme nous sommes, de ne pas s'abandonner corps et âme à ce délire poéliquo qui prend ainsi toutes les formes.
Que le poolo, capricieux ot volontaire comme un enfant, s'agite dans la rue au milieu des révolutions qui passent, qu'il so promène au hasard parmi les Heurs des champs, se posant sur chaque ileur comme fait l'abeille chargée de butin, qu'il rentre chez lui le soir rassasié d'émotions, de contemplations, d*adorations, d'extases, et qu'il joue avec su jeune famille sous le regard bienveillant et mouillé de leur mère, toujours dans ces circonstances diverses la France heureuse salue et reconnaît son poi'teî Elle le reconnaît à ?a verve, à sa hardiesse, à son enthousiasme, aux tendres palpitations de son cœur. Dans ces vers de son génie et de sa jeunesse M. Victor Hugo est tour î\ tour un tribun sans peur, un ingénieux vagabond à travers les plaines fleuries do l'imagination, un père de famille ébloui de la grAce et do la beauté de ses enfants. L'éloquence de la rue, c'està-dire la ballade, la poésie des ruines et des champs de bataille, le touchant poème du foyer domestitpie , c'est-à-dire l'ode et rélégie, tel est son triple domaine ; la rue, lo champ de bataille, le foyer domestitpie, tel est aussi le triple domaine de lu France*
49^2 LlTtÉHATUHE DRAMATIQUE.
La France agit et se passionne, comme le poète. — Elle s'inquiète à la fois de la liberté , des beaux-arts et des enfants qui jouent, encore abrités par l'ombre maternciïe. EIlç passe facilement de la colère contre les puissants à la pitié pour les vaincus ; elle se plait également dans la paix et dans la guerre; elle aime avec la même passion tous les excès, surtout Texcès de la gloire, et elle s'abandonne d'autant plus volontiers à celui-là, que, même contre la gloire*, elle a un sûr asile, le foyer domestique. C'est là aussi le refuge de M. Victor Hugo; son lieu de repos et de fraîcheur, — Refugium peccatorum.
• Dès les premiers vers des f^oix intérieures^ le poète explique sa mission. Hier encore, dans les Feuilles d'Automne^ il disait que la poésie était bonne au milieu des tempêtes, pour rassurer contre la foudre; et voici qu'en ce moment, où la tempête Iiîî semble apaisée, il nous annonce que la poésie est bonne entore pour nous mieux faire sentir les douceurs de la paix. La rue est calme à cette heure, l'émeute s'endort, les combats de la pa^role ^tit remplacé les combats du glaive ; vienne maintenant la poésie :
Pour reconstruire enfln ces deux colonnes saintes, Le respect des vieillards et l'amour des enfants.
Oui, respect aux vieillards, c'est-à-dire respect aux vaincus, respect aux détrônés, respect aux morts ! Respect à la femme qui tombe! Honte au misérable qui la vend, comme Judas Iscariôte a vendu son maître ! M. Hugo est un brave poè'te de comprendre ainsi les devoirs de la poésie et de baisser sa royale bannière devant toutes les royautés qui passent, comme faisait Napoléon le Grand devant les ennemis vaincus. — Honneur au courage malheureux !
CVst pourquoi le jour où mourut, saintement et incognito, S. M. le roi Charles X (respectable vieillard qui perdit la plus belle couronne du monde avec un sang-froid qui, dans l'antiquité, eût fait honneur à un épicurien ou à un stoïque, et que bien des chrétiens de bonne foi ont eu peine à comprendre), alors que l'Europe occupée ailleurs apprenait avec indifférence cette mort royale, quand tout faisait silence autour de ce cercueil béni par le prêtre, délaissé par les hommes, le poète se promenait devant le dôme des Invalides ; et là, seul, en proie à sa pensée, il se souve-
oaitque celui qui venait de mourir dans Texil avait été un roi, un roi de France, un Bourbon ; qu*il était un vieillard , un vaincu?
Bientôt le poëte, obéissant à ses souvenirs, remplissait envers cette royauté tombée, le ministère de l'orateur chrétien, le seul juge compétent de ces sortes de misères une fois qu'elles sont accomplies. Il remplaçait Bossuet,du haut de cette chaire à jamais détruite, où Bossuet déplorait, en termes magnifiques, les malheurs d'Henriette d'Angleterre et de Charles Stuart. L'ode de M. Hugo sur la mort de Charles X est en effet une admirable oraison funèbre; elle était la seule orai&on funèbre qui se pût pro^ncer, en France, sur cette tombe, deux fois consacrée par la royauté et le malheur. — // est mort, rien de plus ! C'est ainsi que Massillon s'écriait, en présence du cercueil de Louis XIV : Dieu seul est grand ! Puis tout d'un coup, se tournant vers les canonB muets des Invalides, le poë'te les apostrophe avec toutes sortes d'ironies. — Pourquoi muets? Parce qu'il était vieux, parce qu'il était pauvre, parc« qu'il était vaincu? — Soyez flétris ! vous ne savez hurler que pour le victorieux et pour le puissant; vous oubliez, le lendemain, votre enthousiasme de la veille :
Lâches, vous préférez ceux que le sort prérère!
Il s'indigne ainsi, pendant tout un poème, qu'un si bon roi, tombé de si haut, puisse disparaître dans ce profond silence ! — Il a des larmes pour cette noble tête chargée d'une si lourde couronne; il a des respects pour ce faible et courageux successeur de Napoléon! Princes infortunés, ils croyaient régner sur la France et ils ne voyaient pas que l'ombre impériale couvrait encore le monde entier !
Repose, fila de France, en ta tombe exilée ; Dormez, Sire! — Il convient que celte ombre voilée, Que ce vieux pasteur mort, sans peuple et sans troupeaux, Roi presque séculaire, ait au moins le repos :
Belle et touchante élégie que nul en France n'osa démentir.
L'instant d'après cette muse, agenouillée au tombeau du roi mort, se relève enthousiaste et prophétique. Tout à l'heure elle s'attaquait aux canons des Invalides , maintenant elle mesure d'un œil brûlant, l'arc de triomphe de l'Etoile :
492 LlTtÉHATUHE DRAMATIQUE.
La France agit et se passionne, comme le poëte.— Elle s'inquiète à la fois de la liberté , des beaux -arts et des enfants qui jouent, encore abrités par Tombre maternelfe. Ellç passe facilement de la colère contre les puissants à la pitié pour les vaincus ; elle se plaît également dans la paix et dans la guerre; elle aime avec la même passion tous les excès, surtout Texcès de la gloire, et elle s'abandonne d'autant plus volontiers à celui-là, que, même contre la gloire* elle a un sûr asile, le foyer domestique. C'est là aussi le refuge de M. Victor Hugo; son lieu de repos et de fraîcheur, — Refugium peccatorum.
• Dès les premiers vers des f^oîx intérieures^ le poète explique sa mission. Hier encore, dans les Feuilles d'Automne^ il disait que la poésie était bonne au milieu des tempêtes, pour rassurer contre la foudre; et voici qu'en ce moment, où la tempè(0 Iifi semble apaisée, il nous annonce que la poésie est bonne enfore pour nous mieux faire sentir les douceurs de la paix. La rue est calme à cette heure, l'émeute s'endort, les combats de la parole ^fit remplacé les combats du glaive ; vienne maintenant la poésie :
Pour reconstruire enfln ces deux colonnes saintes, Le respect des vieillards et l'amour des enfants.
Oui, respect aux vieillards, c'est-à-dire respect aux vaincus, respect aux détrônés, respect aux morts ! Respect à la femme qui tombe! Honte au misérable qui la vend, comme Judas Iscariôte a vendu son maître ! M. Hugo est un brave poë'te de comprendre ainsi les devoirs de la poésie et de baisser sa royale bannière devant toutes les royautés qui passent, comme faisait Napoléon le Grand devant les ennemis vaincus. — Honneur au courage malheureux !
C'est pourquoi le jour où mourut, saintement et incognito, S. M. le roi Charles X (respectable vieillard qui perdit la plus belle couronne du monde avec un sang-froid qui, dans l'antiquité, eût fait honneur à un épicurien ou à un stoïque, et que bien des chrétiens de bonne foi ont eu peine à comprendre), alors que l'Europe occupée ailleurs apprenait avec indifférence cette mort royale, quand tout faisait silence autour de ce cercueil boni par le prêtre, délaissé par les hommes, le poète se promenait devant le dôme des Invalides ; et là, seul, en proie à sa pensée, il se souve-
naitque celui qui venait de mourir dans l'exil avait été un roi, un roi de France, un Bourbon; qu'il était un vieillard , un vaincu?
Bientôt le poè'le, obéissant à ses souvenirs, remplissait envers cette royauté tombée, le ministère de l'orateur chrétien, le seul juge compétent de ces sortes de misères une fois qu'elles sont accomplies. Il remplaçait Bo8Suet,du haut de cette chaire à jamais détruite, où Bossuet déplorait , en termes magniûques, les malheurs d'Henriette d'Angleterre et de Charles Stuart. L'ode de M. Hugo sur la mort de Charles X est en effet une admirable oraison funèbre; elle était la seule orailon funèbre qui se pût pro^oncer, en France, sur cette tombe, deux fois consacrée par la royauté et le malheur. — // est mort, rien de plus ! C'est ainsi que Massillon s'écriait, en présence du cercueil de Louis XIV : Dieu Mêul est grand ! Puis tout d'un coup, se tournant vers les canons muets des Invalides, le poète les apostrophe avec tontes sortes d'ironies. — Pourquoi muets? Parce qu'il était vieux, parce qu'il était pauvre, parce qu'il était vaincu? — Soyez flétris! vous ne savez hurler que pour le victorieux et pour le puissant; vous oubliez, le lendemain, votre enthousiasme de la veille :
Lâches, vous préférez ceux que le sort prérëre!
II s'indigne ainsi, pendant tout un poème, qu'un si bon roi, tombé de si haut, puisse disparaître dans ce profond silence! — Il a des larmes pour cette noble tête chargée d'une si lourde couronne ; il a des respects pour ce faible et courageux successeur de Napoléon! Princes infortunés, ils croyaient régner sur la France et ils ne voyaient pas que l'ombre impériale couvrait encore le monde entier !
Repose, flis de France, en ta tombe exilée ; Dormez, Sire ! — Il convient que celte ombre voilée, Que ce vieux pasteur mort, sans peuple et sans troupeaux, Roi presque séculaire, ait au moins le repos :
Belle et touchante élégie que nul en France n'osa démentir.
L'instant d'après cette muse, agenouillée au tombeau du roi mort, se relève enthousiaste et prophétique. Tout à l'heure elle s^attaquait aux canons des Invalides , maintenant elle mesure d'un œil brûlant, l'arc de triomphe de l'Étoile :
194 LITTEHATUHË DHAMATIQUE.
Toi dont la courbe au loin par le couchanl dorée S'emplit d'azur céleste, arche démesurée !
Et cependant, s'il faut en croire M. Hugo , savez-vous ce qui manque à cette arche toute neuve, pour qu'elle soit tout à fait grande et belle? Moins que rien , un peu de mousse à son sommet, des ruines à sa base , le silence éternel dans Paris.
Attendez, dit le poëte, attendez trois mille ans encore que l'Arc de triomphe ait l'âge des Pyramides, quand les visita Bonaparte, alors en eflPet ce sera une œuvre grande et belle. Toute cette gloire amoncelée sur toute cette pierre ne paraîtra, dans son plein jour, que quand les générations auront passé une à une sous cette arche immense, en disant comme les gladiateurs du Cirque : ceux qui vont mourir te saluent!
Quoi donc , poète , l'arc de triomphe est à peine achevé, et déjà votre voix intérieure nous raconte à nous, si fiers de notre œuvre, à nous, si heureux d'avoir entassé à cette place tant de pierres et tant de gloire, qu'un jour tout cela sera ruine, désolation, oubli peut-être? Ceg^tes, c'est là une prédiction triste à entendre au pied d'un monument bâti d'hier; c'est prévoir de bien loin les ruines et les ravages, et il faut en vérité que M. Victor Hugo soit terriblement convaincu du néant de la gloire, ou qu'il soit bien assuré de sa toute-puissance sur l'esprit de ses contemporains, pour venir ainsi, comme à plaisir, troubler leur joie et dégrader leur triomphe.
Pourtant, qui de nous l'eût jamais pensé, qu'un jour le poëte remplacerait à ce point les prophètes, et que la hardisse chrétienne serait à peine égale à la hardiesse lyrique? M. Hugo s'écrie — vanité à propos de l'arc de triomphe! 11 a jeté sur Notre-Dame de Paris cet autre cri de guerre — fatalité! Vanité^ voilà pour la gloire ; fatalité^ voilà pour la croyance. — Entre ces deux abîmes, que nous reste-t-il donc pour nous sauver?
Voulez -vous qu'une tour, voulei-vous qu'une église, Soient de ces monuments donti'dme idéalise
La forme et la hauteur?
Attendez que de mousse elles soient revêtues, El laissez travailler à toutes les statues.
Lu temps, ce grand suulpluur.
LITTKRATURE DRAMATIQUE. 195
Je ne sais plus quel poète, un poète allemand, je crois , avait imaginé qu'un jour l'univers rentrerait dans le néant, et que sur cet immense débris des mondes détruits, il ne resterait plus que la Colonne, et au sommet de la Colonne, l'Empereur ! M. Victor Hugo n'est guère moins impitoyable que le poëtc allemand ; il no sauve de tout ce néant, que la Colonne et Notre-Dame de Paris :
Il ne restera plus dans l'immense campagne, Pour toute pyramide et pour tout Panlbéon, Que deiUL tours de granit faites par Charlemagnc, Et qu'un pilier d'airain fait par Napoléon.
Cependant laissez-le quitter la ville, donnez-lui l'air, l'ospaco, la liberté, l'enthousiasme des champs ; plus de gloire et plus du ruines, plus de misères, plus de néant, plus d'élégie, et plus do doute 1 Une fois lâché dans les campagnes, ce n'est plus le môme homme; il croit, il espère, il aime, il s'abandonne en paix à tous les heureux instincts de son cœur ; il est comme cette bonne Tieille femme dont parle Jean-Jacques Rousseau, et qui n'avait pas d'autre prière que cette exclamation partie de Tâmo : O mon Dieu!
— Dieu est toujours là! C'est l'hymne des hymnes. Dieu est la fleur du printemps, il est l'épi de Télé, il est lo fou de l'hiver ; Dieu est le père de lorphelin, il est l'époux de la veuve; il est le bruit, il est la clarté, il est lombro, il est la charité, il est l'amour :
Car sur les familles soufTranles,
L'hiver, l'été, la nuit, le jour,
Avec des urnes dilTérentes,
Dieu verse à grands flots son amour.
Et dans ses bontés éternelles
Il penche sur l'humanité
Ces mères aux triplée inamellci«,
La nature et la charité.
A propos du pauvre qui soufifre et qui espère, le poëte se souvient du riche qui s'abandonne à la joie , et qui no pense ni à rendre grâces à Dieu, ni à secourir ses frères. C'est tout à fait une chanson comme on en trouve dans les banquets d'Horace: •^ f^ivamm dum Iket ease 6e»^/ A quoi bon la science?
194 LITTÉHATUKE DHAMATIUUK.
Toi dont la courbe au loin par le couclianl dorée S'emplit d'azur céleste, arche démesurée !
Et cependant, s'il faut en croire M. Hugo , savez- vous ce qui manque à cette arche toute neuve, pour qu'elle soit tout à fait grande et belle? Moins que rien , un peu de mousse à son sommet, des ruines à sa base , le silence éternel dans Paris.
Attendez, dit le poè'te, attendez trois mille ans encore que l'Arc de triomphe ait l'âge des Pyramides, quand les visita Bonaparte, alors en eflPet ce sera une œuvre grande et belle. Toute cette gloire amoncelée sur toute cette pierre ne paraîtra, dans son plein jour, que quand les générations auront passé une à une sous cette arche immense, en disant comme les gladiateurs du Cirque : ceux qui vont mourir te saluent!
Quoi donc , poète , Tare de triomphe est à peine achevé, et déjà votre voix intérieure nous raconte à nous, si fiers de notre œuvre, à nous, si heureux d'avoir entassé à cette place tant de pierres et tant de gloire, qu'un jour tout cela sera ruine, désolation, oubli peut-être? Ceg^tes, c'est là une prédiction triste à entendre au pied d'un monument bûti d'hier; c'est prévoir de bien loin les ruines et les ravages, et il faut en vérité que M. Victor Hugo soit terriblement convaincu du néant de la gloire, ou qu'il soit bien assuré de sa toute-puissance sur l'esprit de ses contemporains, pour venir ainsi, comme à plaisir, troubler leur joie et dégrader leur triomphe.
Pourtant, qui de nous l'eût jamais pensé, qu'un jour le poëte remplacerait à ce point les prophètes, et que la hardisse chrétienne serait à peine égale à la hardiesse lyrique? M. Hugo s'écrie — ranité à propos de l'arc de triomphe ! Il a jeté sur Notre-Dame de Paris cet autre cri de guerre —fatalité ! Vanité^ voilà pour la gloire ; fatalité^ voilà pour la croyance. — Entre ces deux abîmes, que nous reste-t-il donc pour nous sauver ?
Voulez -vous qu'une tour, voulez-vous qu'une église, Soient de ces monuments dontl'&me idéalise
La forme et la hauteur?
Attendez que de mousse elles soient revêtues^ El laissez travailler à toutes les statues,
Lu temps» ce grand isculpteur.
LlTTÉRATtllE DR ASIATIQUE. 195
Je ne sais plus quel poè'te, un poëte allemand, je crois , avait imaginé qu'un jour l'univers rentrerait dans le néant, et que sur cet immense débris des mondes détruits, il ne resterait plus que la Colonne, et au sommet de la Colonne, l'Empereur ! M. Victor Hugo n'est guère moins impitoyable que le poëtc allemand ; il no sauve de tout ce néant, que la Colonne et Notre-Dame de Paris :
Il ne restera plus dans Timmense campagne, Pour toute pyramide et pour tout Panlhéon, Que deux tours de granit faites par Charlemagne, Et qu'un pUicr d'airain fait par Napoléon.
Cependant laissez-le quitter la ville, donnez-lui l'air, l'rspace, la liberté, l'enlhousiasme des champs; plus de gloire et plus de ruines, plus de misères, plus de néant, plus d'élégie, cl plus de doute ! Une fois lâché dans les campagnes, ce n'est plus le même homme; il croit, il espère, il aime, il s'abandonne en paix ù tous iea heureux instincts de son cœur : il est comme cette bonne Tieille femme dont parle Jean-Jacques Rousseau, ot qui n'avait pas d'autre prière que celte exclamation partie de Tâmo: O mon Dieu!
— Dieu est toujours là! C'est l'hymne des hymnes. Dieu est la fleur du printemps, il est l'épi de rélé, il est lo fou de l'hiver ; Diou est le père de lorphelin, il est l'époux de la veuve; il est le bruit, il est la clarté, il est ronibre, il est la charité, il est l'amour :
Car sur lc3 familles soufTranles,
L'hiver, Vdiô, la nuit, le jour,
Avec des urnes dilTércntezi,
Dieu verse à grands ilôts son amour,
Et dans ses bontés étcrn cites
Il penche sur i'humauitâ
Ces mères aux triples maniel les,
La nature et la charité.
A propos du pauvre qui souiTre et qui espère, le petite se souvient du riche qui s*abaudonne à la joie , et qui no pense ni à rendre grâces ù Dieu, ni à secourir ses frères. C'est tout à fait une chanson comme on en trouve dans les banquets d'Horace : — f^ioamue dum iicet esse bene! A quoi bon la science ?
4% LITTÉAATURE DUA5IATIUUE.
A quoi bon le travail? Vive l'amour ! Allons, jeune homme, laisse là ton livre :
De quoi te servira ton labeur ennuyeux ? Sais-tu ce que diront les belles aux doux yeux,
Dont le sourire vaut un trône?
— O jeune homme inutile ! — Et puis elles riront.
Toute cette description est charmante. M. Victor Hugo, comme c'est son droit de poète , est amoureux des beiles et jeunes femmes. Les joune& têtes brunes ou blondes, les yeux bleus ou noirs, les blanches épaules, les petites mains, les jolis pieds qui glissent sur les fleurs, il les chante, il les porte au ciel, il en pare ses vers. Quand il s*agit de ces belles et jeunes créatures, Tamour do la jeunesse, Porgueil de la terre, M. Victor Hugo est régal de Properce, d'Ovide, do Tibulle, de tous les grands maîtres de la poésie erotique ; pourtant ne craignez pas que le poëte oublie, un seul instant, de donner à la poésie une sage consécration. Non, jamais la leçon ne manque d'arriver après les descriptions les plus brûlantes :
Le sage cependant, qui songe à leur desUn, Ramasse tristement les miettes du festin,
Tandis que l'un l'autre ils s'enebantent; Puis il donne ce pain aux pauvres oubliés, Aux mendiants rêveurs, en leur disant : — Priez !
Priez pour ces hommes qui chantent!
Dans une touchante élégie adressée à un riche, M. Hugo porte la vue encore plus loin sur les misères du riche.
Le poète se promène dans ce beau parc, comme se promènent les poètes, en admirant toutes choses, du cèdre à Thysope; il admire les vieux chônes, les fleurs fraîches écloses, les eaux bondissantes;
L'étang, lame d'argent que le couchant fait d'or. L'allée entrant au bois comme un noir corridor, j
Et quand il a tout admiré, il se retourne vers l'heureux propriétaire de ces beaux lieux, et lui dit : --Jeté plairn!
LITTÉUATL'RE DRAMATlUt'E. 4 97
Que fais4u donc ici ? Jamais on ne te voit Quand le matin blan<;hit l'angle ardoisé du toit,
Sortir, sonij^er, cueillir les fleurs
Et parfois t'arrêter, laissant pendre à ta main
(Jn livre interrompu, debout vers le chemin.
Tu n'es pas de ces Tous qui vont, et qui s'en vantent.
Tendant partout l'oreille aux voix qui partout chantent ;
Rendant grâce au Seigneur d'avoir fait le printemps :
Que te fait tout cela '
Et plus loin, quelle charmante description des honnêtes femmes !
Les tièdes nuits d'automne
Versent leur chaste haleine aux coteaux veloutés. Tu n'en sais rien. D'ailleurs qu'importe? A tes côtés, Belles, leurs bruns cheveux appliqués sur leurs tempes, Fronts roses empourprés par le reflet des lampes, Des femmes aux yeux purs, sont assises formant Ud cercle frais qui brode et cause doucement. Tu n'en sais rien. Tu fais, parmi ces élégies, Tomber ton froid sourire, où, sous quatre bougies, D'autres hommes et toi, dans un coin attablés Autour d'un tapis vert, bruyants, vous querellez Les caprices du whist , du brelan ou de l'hombre. La fenêtre est pourtant pleine de lune et d'ombre.
Il y a bien des larmes, et des plus douces, dans ce dernier vers.
Quelle tendre amitié pour ce pauvre riche ! £t comme cette pitié se change en quelque chose qui ressemble au mépris, quand le poëte se rappelle que ce riche daigne s'occuper quelquefois de poésie et de beaux-arts!
Tu dors, et quand parfois la mode, en souriant,
Te dit : Admire, riche! Alors, joyeux, criant
Tu surgis, demandant comment l'auteur se nomme ?
Pourvu que toutefois la muse soit un homme;
Car tu te raidirais, dans ton étrange orgueil,
SI l'on t'apporte un soir quehiue musique en deuil.
Urne que la pensée a chauffée à sa flamme,
Beau vase où s'est versé tout le cœur d'une femme ^
Durant les longues promenades que fait le poëte dans les bois, prêtant roreille à ces roix intérieures qui lui parlent sans (in et
I. Ceci était adressé à mademoiselle Louise Bcrtin, l'auteur de la belle partition intitulée : Ennéralda,
sans cesse, et dont le gracieux murmure l'accompagne comme ferait une musique invisible, il se rappelle tour à tour ses amis, ses poètes, ses amours :
Tantôt Virgile, et il raconte à Virgile :
J'ai trouvé, mon poCte, une chaste valléo,
A des coteaux charmants nonchalamment mêlée,
Retraite favorable à des amours cachés,
Faite de flots dormants et de rameaux penchés ,
Où midi baigne en vain, de ses rayons sans nombre,
La grotte et la forêt, frais asiles de l'ombre.
Tantôt Dante ; il a relu la divine Comédie à Tombre des bois {Prxneste relegl), et ce souvenir n*est pas sans amertume :
Quand le poëte peint l'enfer il peint sa vie.
Plus loin, c'est Albert Durer, le grand artiste allemand, triste, plein de caprices et d'adorables fantaisies, sévère, diffus, hardi, chrétien, amoureux de la forme, un des maîtres de M. Hugo :
Aux bois, ainsi que toi, je n'ai jamais erré, Maître, sans qu'à mon cœur l'horreur ait pénétré. Sans voir tressaillir l'herbe, et par le vent bercées, Pendre à tous les rameaux de confuses pensées.
Par une belle soirée de printemps, calme et sereine, il prend son ami sous le bras, le plus jeune et le plus cher de ses amis, et il lui murmure, tout bas, toutes les beautés d'une femme qu'ils ont admirée dans un bal :
Qu'elle apparut soudain à tes yeux fraîche et belle, Dans un lieu radieux qui rayonnait moins qu'elle. Ses cheveux pétillaient de mille diamants. Un orchestre tremblait à tous ses mouvements. Tandis qu'elle enivrait la foule haletante; Blanche avec les yeux noirs, jeune, grande, éclatante, Tout en elle était feu qui briUe, ardeur qui rit.
Voilà comme il parle à Tamant, de sa maîtresse, et c'est à peine si dans cette description, faite tout entière dansTinlérét de Tamitié, il s'arrête à cette ardente épaule^ tant la beauté est puissante sur ce noble esprit !
LITTÉRATURE ORAMATlQUfi. 199
D'autres fois il se parle à lui-même, et il se raconte tout ce que lui chantent sa tète ou son cœur. Par exemple, il se rappelle que Tan passé il a été toute une nuil sur la mer, et il raconte ce qu*il a vu sur la mer. Un autre soir U a entendu la mer sans la voiry et il se rappelle très-bien ce que murmurait l'Océan. Un autre jour il se met à décrire un vieux château du temps de Louis XIII, dans lequel il s'est promené longtemps :
Dans cet antre où la mousse a couronné la dalle,
Venait, les yeux baissés elle sein palpitant,
Où la belle Gaussadc, ofila jeune Gandalc,
Qui d'un royal amant contiufite féodale,
En entrant disait : — Sire ! — et Louis! en sortant.
Un soir que le ciel était beau et sans nuage, il se rappelle, qu'un soir aussi, pendant gîte lafenHre était ouverte^ il lisiiit les vers d'Homère et il vit entrer chez lui une femme :
Elle parlait charmanfe et Hère, et tendre rneor, Laissant sur le dossier de velours à clous d'or, Déborder sa mante traiuanle.
Puis c'est le mois d'avril qui frappe i\ sa fenêtre d'une main joyeuse, et il salue le printemps comme autrefois, dans ses plus ardents enivrements, le saluait le poète Théophile :
Voici le temps de respirer les roses.
Et d'ouvrir bruyamment les vitres longtemps closes.
Ainsi commence une ode d'Horace : Nunc est bibendum.
Quelques mois plus tard , il s'arrête tout pensif devant une ferme, et quel tableau plus naïf, et quel paysage plus flamand que celui-là !
Une vache était là tout à Theurc arrêtée, Superbe, énorme, rousse et de blanc tacbetée. Douce comme un biche avec ses jeunes faons, Elle avait sous le ventre un beau groupe d'enfanls. D'enfants aux dents de marbre, nux cheveux en broussailles. Frais et plus charbonnt^ que de vieilles murailles, Qui, bruyants, tous ensemble à grands cris appelant D'autres qui, tout petits, se balaient un tremblant, Dérobaient sans pitié «luchiuc laitière absente.
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Juste cieif quelle chose plus poétique et plus charmante, et dans tous ces poèmes, quel que soit le titre qu'il leur donne, on retrouve avec le même génie et la même abondance le môme poète vagabond dans toutes sortes de peines, de travaux, de passions, de paysages, de misères, d'espérances, d'ambitions et do désespoirs, qui revient chaque soir se reposer avec un bonheur tout nouveau, sous son toit domestique, au milieu de cette nombreuse famille dont il se pare avec autant d'orgueil gœ ftJsait Cornélie, la mère des Gracques. — Dans l'action et dan&fe repos, dans la ville et dans les bois, au dedans et au dehors de sa maison, c'est toujours le même poète, exigeant, passionné, énergique et croyant ; il obéit à l'idée, à l'inspiration, à la voix intérieure^ à Vomhre^ au rayon, et lorsque enfin vous croyez sa verve épuisée, ô ma muse, dit-il, sois prudente,
O muse, coDtiens-toi
Attends que l'heure vienne où tu puisses parler!
Comment donc? tant de poèmes, tant de beaux vers, tant de ravissements, et tant d'extases, en pleine liberté de tout penser et de tout dire, et le poète, à son compte, n'avait pas encor parlé ! Comment donc, après ces grands recueils qui avaient fondé sa renommée, il en était encore aux préludes! Il était semblable à ce héros dont il est parlé dans les poèmes, qui croyait n'avoir rien fait tant qu'il lui restait quelque chose à faire. *
Ami, cache ta vie, et répands ton esprit !
Sois petit comme source et sois grand comme fleuve !
Deux beaux vers qu'il pouvait écrire à la porte de sa maison. C'était l'heure féconde et calme entre toutes. Chaque printemps donnait sa fleur, chaque automne donnait son fruit. L'espérance éclatait sur tous ces fronts couverts de l'auréole, et le courage était dans tous ces cœurs. Toute chose, en ce temps-là, se montrait dans une éblouissante confusion, en plein lyrisme, et de toutes parts, les héroïnes, les drames, les romans, les rêves, les visions : Ethel, Ordener *, Claude FroUo, Esmeralda 1 11 vivait, en ce temps-là, dans le pays des enchantements et des féeries ; il