CHAPITRE VIÏl
Alors il écrivit , el lâcha dans le monde , en guise de manifeste, Cromwell et la Préface de CromweU,
La préface de Cromwell était tout ensemble un manifeste et une déclaration de guerre. A cette heure enfin, le potfte fiiisait sentir sa domination, à la façon de ces conquérants silencieux qui tout d'un coup se révèlent au monde en menaçant de tout conquérir.
a Je sais maintenant, se disait M. Hugo, quelle place occupe ma poésie, et je prétends l'agrandir. Je sais que mon nomrempHt enfin les livres et les écoles, je veux qu'il remplisse le théâtre, En vain Tobstacle m*apparaît de toutes parts, je brise l'obstacle, et si Ton m'oppose les grands poètes, si Ton invoque, à mon propos, Euripide et Sophocle, Racine et Corneille, à la bonne heure, et me voilà arrivé (débattu par ces grands noms devant lesquels je m'incline), à la gloire même que j'ai rêvée.
(( En effet, je voulais être reconnu un homme de génie, et — tout ambitieux que je suis véritablement, je n'en demande pas
davantage. A coup sûr l'heure est peu favorable, mais on ne choisit pas Tlieure de sa naissance. Dieu m*a fait un grand poëte, il m'a jeté dans le monde à l'heure qu'il a voulu. La critique peut m'atteindrc; l'oubli ne m'atteindra pas, et la preuve vûMS la fournissez vous-môme : c'est qu'à l'heure où nous sommes, il £St impossible de parler de poésie et de littérature sans me nommer! »
Ain^i le revoilà qui se met en route et qui remonte à la source même du poème, à Y Iliade^ à VOdyssée, à la voix qui chante les siècles, les peuples et les empires. Si le poème est l'histoire en action, le drame alors devient le poëme en action, et les tragédies de ces trois maîtres : Eschyle, Euripide et Sophocle, sont réellement les reliefs du festin d'HomèrOr Tragédie ou poëme invoquent également les dieux, les héros, les géants, les oracles, la terre et lo ciel. Le spectacle est le môme, un peu plus grand que la nature, et tout à fait à la taille de ces héros de dix coudées, la taille d*ApbiIle et d'Hector. Prométhée, un géant cloué avec des clous de diamant sur une montagne, grande comme un pic des Alpes^ Antigonoau sommet de sa tour, Avachné sur le bûchr>r de son frèro, et les cinquante princesses suppliantes, autant d'images dignes de VOdyssééi. Ainsi M. Victor Hugo donne au drame une ori- ^ne divine. Il le voit tout de suite grand et terrible, et rien que terrible et rien que grand ! sublime, et voilà tout.
L'autre côté do la question humaine, le côté railleur, disons le mot : le côté laid do l'humanité, pour l'atteindre il faut attendre... le christianisme; voilà un grand mot, pour arriver à un effet de rhétorique. A ce compte, legrotesque, un nouveau type, daterait seulement de dix-huit cents ans tout au plus, comme si Thersythe et Viihain n'étaient pas dans V Iliade l Ainsi, et il se posait à luimême cette objection dans sa préface, M. Victor Hugo proclamait rintroduction du grotesque et du laid comme une dos nouveautés de sa poésie et de sa poétique. — a L'antiquité, dit-il, n'eût pas fait la Belle et la Bête, Dans sa passion pour la beauté universelle^ elle ne savait pas môler dans ses créations l'ombre à la lumière, le grotesque au sublime. (En d'autres termes le corps à l'âme et la bâte à l'esprit. ) Elle n'avait rien à voir aveb ces trois Homères bouffons : Âriosle, Cervantes et Rabelais, — et pourtant do cette combinaison dq grotesque et du sublime, du terrible et du bouf-
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fon, de lu tragédie et de la comédie, est sorti, armé de toutes piècesi Shakspeare : a Le poë'te-roi qui devait tout fixer I »
Ainsi pour nous expliquer sans ambages : « La poésie de notre temps est le drame ; le caractère du drame est le réel ; le réel résulte de la combinaison toute naturelle de deux types, le sublime et le grotesque qui se croisent dans le drame, comme ils se croisent dans la vie et dans la création ! » Puis, comme il a toutes sortes de preuves en réserve, il cite en effet des cas terribles mêlés de grotesque. j4 la mort, et allons dîner! tel est l'arrêt de mort prononcé par un des assesseurs de Fouquier-Tinville. — Sacrifiez un coq à Esculape, dit Socrate en buvant la ciguë. Ainsi il parle avec la ténacité d'un théologien de bonne foi, et comme il parle bien, on Técoute. — Oui, lui dit-on (nous parlons des bonnes gens facilement convaincus , et à qui la chose est assez égale, en fin de compte) , vous avez peut-être raison avec le grotesque et le laid^ et nous comprenons très-bien que le drame ne soit pas une âme sans corps ; mais que faites-vous de Yunité^ maître, et que faites-vous des deux unités?
Alors, le voilà (il ne se gène avec personne!) qui se met à éclater de rire au nom seul de la double unité. Vous nous la donnez belle avec vos petites règles conventionnelles , et vous voilà, certes, bien retranchés dans vos petits labyrinthes scolaS' tiques! Vous êtes à Lilliput, mon cher ami, et le drame a brisé ces petits fils d'araignée à son réveil. Qu'est-ce que l'unité de lieu ? un péristyle, un vestibule, un lieu banal où se rendent les conspirateurs pour déclamer contre le tyran, voilà pot^r l'unité de lieu.
Quant à Vunité de temps , le cadran de l'horloge est aussi dans son genre un péristyle , « et l'action est aussi ridicule encadrée dans les vingt-quatre heures que dans le vestibule. » II ajoute : «c Toute action a sa durée propre comme son lieu particulier. Quoi donc? verser la même dose de temps à tous les* événements? Appliquer la même mesure sur tout! On rirait d'un cordonnier qui voudrait mettre le même soulier à tous les pieds 1 «
Puis il se moque: « Imitez les modèles, » disaient les critiques. — « Les modèles sont inimitables, » ajoutent ces mêmes crice tiques. Cela ne ressemble à rien.» S'en vient tout de suite après : « Cela ressemble à tout. » Quand il a bien ri, il se fâche : « A bas les théories ! Mettons le marteau dans les poétiques et dans les
Bystèmes ! Jetons bas ce vieux plâtrage qui masque- la façade de l'ait! Il n'y a ni règles ni modèles, ou plutôt il n'y a d'autres règles que les lois générales de la nature qui planent sur l'art toat«ntier. Le poè'te ne doit prendre conseil que de la nature, de la térité et de Tinspiration. »
De la colère il revient aiû sourire, et il joue agréablement avec feurabbéDelille, qui se vantait d'avoir décrit, ou comme il le disait lui-même, d'avoir /ai^ douze chameaux, quatre chiens, trois chevaux, six tigres, deux chats, deux cafés, un seul* jeu de trictrac... Il ne savait pas lë nombre de ses aurores ^ de ses printemps, de ses hivers. Enfin l'abbé Delille se moquait du : Tout beau. Monsieur! dans Corneille. — n C'est l'abbé Delille, disait M. Hugo , et non pas Racine qui a enfanté toutes les tragédies qui ont été faites depuis quarante ans. » — Et, vous le voyez, sa malédiction va jusqu'à l'exécration.
Lui, aussi Corneille, un révolutionnaire, il a fait sa préface de Comwell dans ses trois discours du poé^me dramatique^ et naturellement il commence par invoquer le maître Arislote : « II ne faut pas prétendre , dit-il, et Corneille, en ceci plus modeste que M. Hugo, copie Aristote, que l'art dramatique nous donne toute sorte de plaisir, il ne donne que le plaisir qui lui est propre. » Or, pour trouver ce plaisir propre à l'art dramatique, il faut suivre , dit Corneille , les préceptes de l'art. Il ajoute : « Il est constant, puisque c'est un art, qu'il y a des préceptes.» Seulement il reconnaît volontiers que les divers artistes, c'est-à-dire les divers poètes, ne sont pas d'accord sur ces règles et sur ces préceptes. « Il faut observer l'unité d'action , du lieu , du jour {trois unités, monsieur Hugo!), personne n'en doute. Oui, mais ce n'est pas une petite difficulté de savoir ce que c'est que cett3 unité d'action. Alors, voilà M. Victor Hugo et le grand Corneille, h tant de distance et séparés par des œuvres si diverses, qui disent à peu près la même chose. « 11 faut que le poè'te trace son sujet selon la vraisemblance et le nécessaire ! » Corneille l'avoue, et M. Hugo ne dit pas davantage. Il dit aussi, avec Aristote (il a de bons moments, Aristote) , que ce n'est pas l'art qui donne les bons sujets de tragédies, mais bien la fortune.'
Ils disent aussi , Aristote et Corneille : a Que le poëte n'est pas obligé de traiter les choses comme elles se sont passées, mais III. 42
comme elles ont pu ou dû se passer selon la vraisemblance ou le nécessaire. » Bt Corneille ajoute : a C'est un privilège quMl noa9 donne, et non pas une servitude qu'il nous impose. »
Corneille, malgré son dévouement à r unité, en fait bon marché dans son discours. « Douze heures , ce n'est pas assez, » dit Corneille; il se contente, à peine, de vingt-quatre heures. « Tl y a des sujets malaisés à renfermer en aussi peu de temps , et j'irais volontiers ^m-ççw a trente heures. » II va plus loin, il appelle à son aide un axiome du droit romain, que Ton ne s'attendait guère à rencontrer en cette affaire : « Odia restrif^ genda, dit le droit romain, favores ampliandi! ^ C'est-à-dire qu'il faut élargir ce qui est favorable, et restreindre an moins ce qui est rigoureux. Dans les Suppliantes, Ruripide (Targument a échappé à M. Hugo) nous montre Thésée au moment où il part d'Athènes avec son armée; d'Athènes il s'en va sous les murs de Thèbes , à quinze lieues de son point de départ; il se bat, il remporte la victoire, et il revient victorieux.
Eschyle amène , en moins de temps encore , Agamemnon sous les murs de Troie, et le chemin se faisait si vite au retour, que le roi des rois arrive avant même que la flamme, allumée de distance en distance,- ait annoncé le retour de son époux, à Clytemnestre. « Il est facile aux spéculatifs d'exiger sévèrement « que l'on obéisse à la loi de l'unité, mais s'ils voulaient donner « dix ou douze pièces au public, ils élargiraient peut-être les a règles plus que je ne fais, sitôt qu'ils auraient reconnu par «l'expérience, quelle contrainte apporte leur exactitude, et « combien de belles choses elle bannit de notre théâtre. »
A entendre Corneille, ne dirait-on pas, je vous prie , entendre M. Victor Hugo? L'un et l'autre ne parlent-ils pas le môme langage, et n'est-il pas fâcheux que M. Victor Hugo n'ait pas lu, avant d'écrire sa préface, la préface du grand Corneille? Il y eût trouvé là pour sa poétique, des arguments excellents, et comme dit la Médée, il eût dit au grand Corneille :
Marcliez, je vous Buivrai par des sentiers nouveaux!
Aujourd'hui que Vécole a produit ses chefs-d'ôeuvre, que des succès incontestables et des chutes cruelles ont signalé les gloires
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et les dangers du nouveau drame annoncé par la Préface de Cromwell j^ceiie préface de Cromwell a perdu beaucoup do la curiosité et de Fintérêt qui raccuoillirent tout d'abord.
Que de louanges en ce lemps-ià et que de huées! Des admirations et des blâmes sans fin. Ceux-ci disaient qu*un nouveau monde allait surgir de la préface de Cromwell. — Elle nous mène à Tabimo , disaient les autres. De part et d'autre on se battait jusqu'aux morsures. Jamais, depuis la grande bataille des anciens et des modernes, où tant de haines et tant d'éloquence furent inutilement dépensées, on n'avait vu, dans une question littéraire, plus de violence des deuï paris. C'étaient des haines de fomille à famille; ici les Capulets, plus loin les Montaigus! Madame Dacier et Lamothe-Houdard ! Corneille, avant cette rencontre des anciens et des modernes, avait pourtant cité heureu sèment une phrase admirable de Tacite, où Tacite reconnaît que les anciens n'ont pas été seulsi à produire de belles choses, et que les modernes ont aussi leur part dans l'admiration et dans réludo des poêles à venir. « Non omma apud priores mellora, sed noxtra quoque œtas multa laudis et ariium imitanda pasferis iulit, »
De cette rage et de ces colères d'école à école, on pourrait raconter des énormités. Le mot : Enfoncé^ MacTne! a été bel et bien prononcé dans une farandole échcvelée , au milieu du foyer du Théâtre-Français. L'autre parole , à propos de Corneille : « Eh! de son temps ^ nous n'aurions pas mieux fait que luit t> a été dite en toute naïveté. Les curieux ont conservé, dans leur cabinet, telle médaille en plomb qui avait clé frappée à l'avance en Thonneur d'un drame intitulé Caligula^ et qui tombait le soir même du jour où la médaille fut frappée. Hélas! c'est le penchant de l'esprit humain i\<i s'admirer soi-même, et de s'exalter indignement à la fumée enivrante de son amour-propre.
On raconte que le poêle adopte pariJ'empereur Napoléon , et traduit par M. Baour-Lormian, Ossian (l'empereur Napoléon, qui n'était pas un très-habile connaisseur, eût donné pour son poète favori, Racine, Voltaire et Shakspeare), un jour qu'il se disputait avec saint Patrice, le patron de l'Irlande, comme saint Patrice, qui s'y connaît, reprochait au vieux barde la crudité de ses poë'ines et la rusticité de son style, au lieu de courber la tète et do convenir
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que saint IV . raison, Ossian (il se doutait sans doute
du protecte- étendait au xix« siècle) : « GraifU saint, dit-
il . saint 1 , j'en suis très-fâcbé, mais vous n*êtes qu'un
V le, et vou ^ connaissez rien en poésie. » En ce temps-là, Ossian n'avail Ri> ^'^ arrangé par Macpherson en anglais, et traduit en français jrneur.
Même de nos , on vit, en fait de passion littéraire, une chose assez étr et qui n'étonna personne en ce temps-là.
Non loin de \ à Courbevoie (dans la rue de Besons) , il y avait un perruque ommé MoUard, à qui la préface de Cromwell avait L^ontô la tète < e point qu'il avait pris en haine l'Académie et tout ce qui tenait a l'Académie. 11 haïssait également Despréaux et M.Casimir Delavigne; on lui nommait Voltaire, il écumait; M. Andrieux, il se trouvait mal. Il allait partout disant que la langue française était perdue et qu'elle ne pouvait se régénérer que par les romantiques^ De ce brave homme on a conservé quelques épigrammes qui attestent de sa colère et de sa bonne volonté*.
Et comme il vit que l'Académie, en dépit de ses épigrammes, se portait encore assez bien, et que son ennemi personnel, M. Casimir Delavigne, était applaudi chaque soir malgré le perruquier Moilard, le brav9 homme résolut de mourir en vouant FAcadénde et M. Casimir Delavigne aux dieux infernaux. Ainsi mourut la reine de Carthage, insultant du haut de son bûcher l'ingrat qui l'abandonnait :
Exoriare aliquis nostris ex ossibus ultor i
Toujours est-il que ce pauvre Moilard alluma non pas un bûcher, mais un réchaud, et qu'il expira en proclamant la préface de Cromwell. Il avait écrit ces deuv 'ignés en guise de testament:
« Adieu, père UeninrAdieu, monsieur et madame D... Adieu « mes amis en politique et en littérature..- Adieu tout le monde