‹ Histoire de la littérature dramatiqueChapitre 22 sur 66 · I. Il fallait compléter Ins quarante immortels · texte numérisé non relu

I. Il fallait compléter Ins quarante immortels

Leur président leur dit celte courte harangue : u Prêtres de l'ignorance, appuis de ses autels, « Proclamez Casimir, il ne sait point la langue. >

LITTEKATUHE DRAMATIQUE. '20^

de mon bon bon voisinage... A t)as les y Lèpres Sicilienne** ef vive Cromwell! ♦

j^ « MOLLARD. 4

Jamais personne, quq jjB sache , n'a poussé si loin la haino el Tamour des choses littéraires que le perruquier Mollard. "Je mo trompe, \\ y avait dans les passionnés les plus passionnés, mais cetto fqis çn sens inverse du perruquier Mollard, trois hommes recomipandables à des titres différents : MM. Duval et Jay, membres de l'Académie française, et M. Fulchiron, membre de la Chambre des Réputés. M. Duval avait été longtemps le ti/ran dramatique dû Théâtre-Français; il y régnait par la contrainte et par certaines qualités d*invention que son style était loin de faire valoir. Il était maussade, atrabilaire et mécontent, avec des brusqueries qu'il avait conservées de ses anciennes qualités de mariif; si rétif à la censure qu'un seul mol le mettait en rage, «i jaloux de la publique faveur qu'il pensa mourir de douleur le jour où il découvrit que M. Scribe était un concurrent qui avait ses dangers, et que le seul petit acle de la Demoiselle a marier valait, pour le moins, les cinq actes de la Fille d'honneur ! Vous pensez si cet homme-là fut content quand, au fond du Marais où il avait creusé sa tanière, il entendit parler, pour la première fois, d'un nommé Victor Hugo, qui avait publié certaines poésies, et qui proclamait dans une préface insolente, que lui, Victor Hugo, il avait découvert, tout ensemble, un nouvel art poétique et un drame tout nouveau.

Comment donc, s'écriait le bonhomme Alexandre Duval (il n'y a rien de plus furieux qu'un poëto dramatique lorsqu'il sent que le public échappe à ses lois) , est-ce possible, est-ce vrai, qu'un blanc-bec, un faiseur de vers , un saltimbanque , un fou furieux viendra sur mes grèves , péchera dans mes filets , et, trouvant mes filets étendus à sécher sur le rivage , les couvrira de mépris et de sable? Comment donc! ce morveux aura l'audace, moi vivant, de proclamer la vanité des travaux, de la gloire et des succès de ses anciens; et sans nous avoir jamais lus, il fera fi de nos chefs-d'œuvre, les traitant comme autant de hasards et de radotages. Et je le souffrirais moi-même^ moi, Alexandre Duval ! Non!

2^0 LITTÉUATUHE DU A31 ATIQU Ë.

Qiios ego Bed motos prœstat componere fluclusl

Or, pour que le torrent débordé rentrât dans son lit, M. Alex. Duval écrivit une Catilinaire en forme de roman contre les nouvelles doctrines littéraires. Écoutez le bonhomme. U. parle au nom du goût, de la morale et du roi Louis XIV. Il parle au Qom a des plaisirs délicats de l'imagination et des (loucA Benaations (( d'une illusion dramatique 1 » Il parle au nom de Lemière, de Ducis, de Demoustier, de M. de La Harpe et de Fabre d'Ë^lanlinqi . Il parle au nom des vieux amateurs, dos vieux comédiens, des' vieux critiques; au nom de la littérature de l'Empire, il parle aussi ; et sa préface achevée, il se met à reprocher à Yécole romantique (ça m'a toujours fait peine à écrire, ce mot ctassique^ ce mot romantique^ et je ne l'ai pas écrit dix fois dftfis le cours de ma carrière) , ses crimes, ses viols, ses meurtres et ses bourreaux ; car ils sont morts , ces braves classiques^ \)ersuadé8 que le drame moderne tenait leçon publique d*inceste, d'incendie et de parricide, et quHl était très-facile de se faire un nom dans ce genre de littérature. Il reproche aussi à l'école nouvelle, son luxe de costumes et de décorations: N'a-t-il pas entendu dire, lui, Alexandre Duval, qu'une seule cuirasse avait coûté, des quinze cents francs? Et puis le caprice et l'imitation : « Parce que ces messieurs ont rapetassé toutes les rapsodies allemandes et anglaises, ils se croient de petits Shakspeare ! »

Sa préface épuisée, il entre en matière, et tout de suite il se montre à nous dans l'intérieur même de sa maison. Il est vieux, il est oisif, il réfléchit deux jours sur la position d'\in meuble ; ces meubles sont du plus bel acajou (il exècre le moyen âge, le bois de chéno, l'ivoire et l'ébène) , il a des livres, de bons livres, il lit un petit journal, il habite le Marais, il dîne chez le restaura^ teur. Bref, il est tout à fait l'homme opposé au romantique^ marié, amoureux de sa femme, entouré d'enfants, et dtnant bourgeoisement chez lui, assis dans une stalle d'église. Enfin, il est misanthrope^ il a un ami qui s'appelle Dubocage; il a été marié, l'ami Dubocage, il est presque veuf, sa femme ayant oublié tous ses devoirs et non pas ses diamants. Bref, Dubocage habite un grand jardin, où il ne voit personne, excepié son ami DulongboiSj qui est le nom du héros de M. Alexandre Duval.

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Dulongbois, Duval et Dubocage , il y avait de quoi égayer le cénacle. « Dominé par la passion des fleurs, Dubocage avait pfacé là toute son existence. » On vous fait grâce du reste, on ne veut pas réveiller ce brave homme, et cependant comme c'était malhabile, d'opposer à cette jeunesse avide et enchantée do toutes les fêtes de la vie, un vieil atrabilaire, à moitié fou, que sa femme a planté là pour suivre un officier de cavalerie!

Uniquement parce qu'il faisait de sa thèse un roman, M. Alexandre Duval devaii placer son roman en plein bruit, en pleine lumière, et non pas dans cette ombre douteuse, à côté de ce vieillard qui tombe du mal caduc. La belle affaire et le bel avocat, un homme cacochyme et goutteux ; un ennemi syslémaliquo du genre humain, un botaniste, pour en faire le juge cl l'arbitre des Martyrs, des Orientales et du Don Juan ! De sa bibliothèque, M. Dubocage a chassé les poètes modernes, « n'ayant pas ^*ravantage de les connaître. » ^

•*A ces exclamations, les romantiques riaient de plus belle, et comme s'ils eussent voulu exaspérer le bonhomme, ils lui faisaient toutes sortes de niches et de bons vers, ceux-ci, par exemple, où ils racontaient qu'ils avaient vu

L'autre jour, dans un bois, le berger Tircisqui «

Endure de Philis les rigueurs iuliumuineâ, Lui faisant une longue kl Rielle de ses peines !

Bref, il est si fâché contre les romantiques , M, Dubocage , qu*il veut déshériter son neveu , parce que son neveu est romantique. Heureusement que le romantique est blessé dans un duel par un classique, et l'oncle Dubocage, sollicité par l'ami Dulongbois, pardonne à son neveu ; le neveu, de son côté, renonce, et de grand coeur , à fréquenter ces barbus , ces charlatans, ces lions qui appellent leurs maîtresses des lionnes, ces habits étriqués, ces cols rabattus, ces chapeaux pointus. Enfin, pour mettre le comble au pardon de son oncle , ce neveu suspect écrit une belle et bonne tragédie en cinq actes et en vers. Alors pour tout de bon son oncle lui pardonne et l'emmène en Suisse, où ils font un assez loDg voyage, à pied, le bâton blanc à la main.

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Quand il meurt, le classique Dubocage, il laisse entre aulres legs : a Dix mille francs au poëte qui ne se croira pas le premier de sa profession, et qui ne dira pas du mal de ses confrères! — Dix mille francs au vaudevilliste qui fera une pièce à lui tout seul. *- Il veut enfin que Ton écrive cette jolie et classique épitaphe sur le marbre de son tombeau : a II avait une femme et un ami qu'il aimait tendrement ; son ami le trahit et sa femme le fit cocu ! » Telle était cette innocente plaidoirie que piLblialt M. Alexandre Duval : plaidant pour sa maison!

Son ami et camarade, M. Jay, écrivit en même temps et dans le même esprit la Conversion d'un romantique. Dans sa préface, celui-là aussi, il démontrait nettement que les pièces dj la nouvelle école « n'étaient que des mélodrames beaucoup moins intéressants que les mélodrames du boulevard, et qu'ils auraient la mémo destinée! » Il trouvait que le style de Cromwell ét^t un jargon bâtard que Ton ne savait comment qualifier,, t^&RiSr^ Ibin de la mesure du vers que du mouvement naturel d^la prose. » Il ajoute « que 3/. Hugo est tombé dans l'absurde, — et que l'on ne saurait pousser plus loin que M. Sainte-Beuve, l'oubli du respect pour soi-même et pour le public. » Il s'emporte contre le cénacle qu'il appelle une salle à manger.

Il se moque de M. Alfred de Vigny, il se moque de M. de LamartiiTe, enfin il introduit le jeune romantique chez un vieux maître de rhétorique appelé : M. Dumont, « qui partage son temps entre la culture des lettres et celle d'un petit jardin à Heurs dont il fait ses délices. » Cependant M. Dumont porte des ailes de pi" geon , en se moquant de la chevelure épaisse de messieurs les romantiques. Les ailes do pigeon, ils l'avouent I II lit VÉpître aux Pisons et l'Art poétique de Boileau, M. Dumont. Il se moque des lutins, des gnomes, et des ruines gothiques; il préfère Saint- Amant à M. Emile Deschamps, ce qui prouve qu'il n'est pas si maladroit, M. Dumont. — « M. Hugo, dit-il, a fait une belle ode, Chapelain aussi, » et le voilà qui proclame Chapelain.

(( Le drame de Cromwell, dit M. Dumont, n'a excité en moi « d'autre sentiment que celui de la commiséï'ation pour un Jeune a homme né avec d'heureuses dispositions (M. Victor Hugo ! ], d'an « caractère estimable, et qui,dansquelques productions lyriques, « a montré un vrai talent. » En ses moments de gaieté, M. Du-

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mont ae moquo de la chansoMu page dans Cromweii, on l'entend qui fredonne en cultivant son petit jardin :

Un noldat au dur visago, Une nuit arrête un page, Un page à l'œii lutin

Il aime mieux la chanson classique de Malbroucfc s*en va-t'en Sf u^rre, M. Dumonl!

Arrive enfin l'heure où M. Dumont doit prouver au jeune ro* maïUique l'excellence de rancienne poétique, et les funestes conséquences de la préface de Cromwell, « où l'esprit se perd, où le talent se dégrade. » Pour commencer la conversion du jeune homme, M. Lefranc,.rami de M. Dumont, conduit le romantique chez te classique. Ils sont reçus dans un petit salon meublé d'acu' jou et, chose plus horrible, envelqurs cTUtrecht. Rien ne manque 90 ce salon classique; il a. son guéridon, sa cheminée en marbre de bleu turquiu, ses vases d^albatre et deux gravures « se détachant sur un papier de coi^lêur (Vocre. » — Ogre? criait le Cénacle, et c'étaient des rires! Car je ne^sais personne ici-bas qui ait jamais ri du rire de M. Victor Hugo en belle humeur, surtout dans ces heureuses années de la Conversion dun romantique.

Outre le docteur Lefrauc, a que tout Paris connaît, » il y avait à ce dîner (car c'était bel et bien une jnvilation à dîner !) madame Lefranc, agréable et bien faîte à quarante ans, et mademoiselle Berthe Lefranc. a II serait difficile de se faire Vidée d'une plus jolie personne. » Après quelques citations des vieux classiques, on se met à table, et le dîner est cuit à point, surtout le poisson était superbe et le café était excellent. Après le café, mademoiselle Berthe exécuta une sonate, et le romantique, hors de lui-même, allait demander là, sur-le-champ, la main de mademoiselle Berthe, mais rimprudento! elle a parlé du Parnasse^ elle a dit: les m uses f au lieu de : la Muse^ elle a mémo cité un vers de Despréaux, et le romantique a fait un soubresaut. « Ce soubresaut fut remarqué avec surprise, » ajo^^te M. Jay; ce soubresaut a retardé de six mois la conversion du romantique et le mariage de mademoiselle Berthe.

Le lendemain, le romantique pou corrigé, va passer sa soirée * chez madame la comtesse de Colombelle (la porto est en forme

d'ogive, la pendule représente une cathédrale gothique, les fauteuils sont garnis de velours noir, les tableaux représentent une Expédition de Vampires^ V Apparition d'un revenant, une P^olée de chauves- souris y et pas un bout de velours d'Ulrecht), — enfin après avoir comparé les cinquante ans deColombelle aux seize ans de mademoiselle Berthe, le mauvais thé de Colombelle au café excellent de M. Dumont, notre romantique abjure toutes ses erreurs; il épouse mademoiselle Berthe, et il jette au feu sa fameuse ballade intitulée : Le Spectre monté sur un fantôme de cheval, qui va chercher sa fiancée et la ramène au grand galop à son cerceuiL

Donc voilà un homme converti^ et ça n'est pas plus difficile que cela.

De cette colère on sourit aujourd'hui, et môme on la pardonne a ces bonnes gens en faveur de leur désastre ; ils n'étaient pourtant pas de si bonnes gens que leurs petits livres semblaient le promettre. 11 y a telle note anodine du Romantique converti dans laquelle on indique en passant : « que la haine pour les conquêtes de l'empereur a soulevé les premières attaques contre la littérature classique. » Le factum de M. Alexandre Duval est adressé tout bellement «c à M. le ministre de l'intérieur. » Quoi donc? Ce gentilhomme inintelligent de toute chose, M. de Polignac, et lui-même, un bienveillant et généreux esprit, M. de Martignac, ont défondu Marion Delormel Et quand après Jfarion Delorme il fut question ù^Hernanif il y eut alors, parmi messieurs les classiques, une pétition collective adressée à Sa Majesté le roi Charles X, au nom du goût, de la littérature et de l'art français que représentaient, en ce temps-là, M. Alexandre Duval, M. Chénier, M. Etienne, M. Raynouard et M. Andrleux !

A les entendre, ces fanatiques des Templiers, de Tibère, des Héritiers et des Deux Gendres, c'en était fait du Théâtre-Français et des poètes selon l'esprit et le cœur du roi Louis XIV, si Sa Majesté le roi Charles X permettait, aux nouveaux venus, de s'emparer du théâtre , et si désormais les jeunes gens pouvaient alterner avec les vieillards. — L'églogue a dit cependant : Amant alterna Camœnas.

Cette façon d'invoquer la puissance royale à propos do la vieille tragédie, et d'appeler la force en aide à des poètes qui avaient

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fait leur temps, n*6tail pas tout à fait du goût de notre génération, et à ces pétitions étranges nous répondions bel et bien par des ironies qui valaient, pour le moins, le Misanthrope du Marais et la Conversion cTvn romantique.

n faut dire à la losange dn roi Charles X que Sa Majesté fut assez peu sensible à la pétition des vieux poètes réclamant leur droit de tragédie et de comédie ; il répondit, le bon roi, qu'il y avait dans ce monde une républiquQ où il n'avait que sa voix tout au plus, la république des leltres, et que le parterre était le souverain juge en toutes ces difficulté^. M. Victor Hugo a raconté lui-même, à propos do CCS singuliers obstacles, son entrevue avec le vieux roi :

SaintrRcmy nous reçut dans son mur triomphant, Toui deux le m6me jour, lui vieux, moi presqu'enfant.

Donc il raconte à la façon d'un poète honnête homme et reconnaissant sa rencontre avec ce bon roi :

C'était le sept août. O sombre d(!8tinée < C'était le premier jour de leur dernière année.

Seuls dans un lieu royal, côte à côte marchant, Deux hommes, pur endroits du coude se touchant. Causaient. Grand souvenir qui dans mon cœur se grave I Le premier avait Tair fatigué, triste et grave,

C'était un roi

L'autre était un jeune homme étranger chez les rois, Un poêle, un pas&ant, une inutile voix.

Ils se parlaient tous deux, sans témoins, sans mystère, Dans un grand cabinet, simple, nu, solitaire, Majestueux pourtant. Ce que les hommes font Laisse une empreinte au mur. Sous ce même plafond Avaient passé jadis, ô splendeurs elTacées! De {grands événements et de grandes pensées. th, derrière son dos croisant ses fortes mains. Ébranlant le plancher sous ses pas surhumains. Bien souvent l'empereur, quand il était le maître, De la porte en rôvant allait à la fenêtre.

Or entre le polite et le vieux roi courba», De quoi l'aKlsMit-il ?

D'un pauvre ange tombé Dont l'amour rcraisait l'Âme avec son haleine; De Marion, lavée ainsi que Madeleine, Qui boitait el traînait son pas estropié, La censure, serpent, l'ayant mordue au pied.

Le poCle voulait faire un soir apparaître

Louis treize, ce roi sur qui ré^niiit un prêtre; p

— Tout un siècle, marquis, bourreaux, fous, bateleurs; — Et que la foule vînt, et qu'à travers des pleurs.

Par moments, dans un drame étincelant et sombre. Du pâle cardinal on crût voir passer i'ombrc.4^

Le vieillard hésitait : — Que sert de mettre à nu Louis treize, ce roi chélif et mal venu?

A quoi bon remuer un mort dans une tombe ?

Que veut^on ? où courl-on ? sait-on bien où l'on tomber

Quant au théâtre, il faut le trône étant miné, ÉtoulTer des deux mains sa llamme trop hardie ; Car la foule est le peuple, et d'une comédie Peut jaillir rétinccllcaux livides rayons Qui met le feu dans l'ombre aux révolutions. Puis il niait l'histoire, et, quoi qu'il en puisse être, A ce jeune rêveur disputait son ancêtre; L'accueillant bien d'ailleurs, bon, royal, gracieux. Et le questionnant sur ses propres aïeux.

Tout en laissant aux rois les noms dont on les nomme, Le poêle luttait fermement, comme un homme Epris de liberté, passionné pour l'art.

Respectueux pourtant pour ce noble vieillard. 11 disait : — Toui est grave en ce siècle où tout penche. L'art, tranquille et puissant, veut une allure franche. Les rois morts sont sa proie ; il faut la lui laisser. It n'est pas ennemi, pourquoi le courroucer. Et le livrer dans l'ombre à des tortionnaires. Lui dont la main fermée est pleine de tonnerres ?

— Sire, à ce qui chancelle est-on bien appuyé ?

La censure est un toit mauvais, mal élayé

D'ailleurs, ne cherch&t-on que la splendeur royale. Pour cette nation moqueuse, mais loyale,

Au lieu des grands tableaux qu'offrait le grand Louis,

Roi-soleil, fécondant les lis épanouis.

Qui, tenant sous son sceptre un monde en équilbre.

Faisait Racine heureux, laissait Molière libre;

Quel si>ectac|p, gi'and Dieul qu'un groupi; de (wnseurs !

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Puis clioisissant les mots pour cette oreille auguste, Il disait que les temps ont des flots souverains; Que rien, ni ponts hardis, ni canaux souterrains. Jamais, excepté Dieu, rien n'arrête et ne dompte Le peuple qui grandit ou l'Océan qui monte ; Que le plus fort vaisseau sombre et se perd souvent

Qui veut rompre de front et la vague et le vent

Pour des regards distraits la France était sereine; Uais dans ce ciel troublé d'un peu de brume à peine, Où tout semblait azur, où rien n'agitait l'air. Lui rêveur, il voyait par instants un éclair.

Charles dix souriant, répondit : — 0 poëte !

Le soir tout rayonnait de lumière et de fête. Regorgeant de soldats, de princes, de valets, Saint-Cloud Joyeux et vert, autour du fier palais Dont la Seine en fuyant reflète les beaux marbres, Semblait avec amour i$resser sa toufiTe d'arbres. L'arc de triomphe, orné de victoires d'airain. Le Louvre étincelant, fleurdelisé, serein. Lui répondaient de loin du milieu de la ville ; Tout ce royal ensemble avait un air tranquille. Et, dans le calme aspect d'un repos solennel, Je ne sais quoi de grand qui semblait éternel.

Quelle admirable plaidoirie, et comme ces poëtes savent trouver, en effet, le nœud de la question , et se jeter in médias res s'il faut défondre leurs œuvres attaquées! Il y en a d'admirables exemples dans Molière. « Sire, disait-il à propos de Tartufe, on a a profité de la délicatesse de votre âme sur les matières de rec ligion, et Ton a su vous prendre par Tendroit seul où vous êtes a prenable , je veux dire par le respect des choses saintes. Les « tartufes sous main ont eu l'avantage de trouver grâce auprès de « Votre Majesté, et les originaux en6n ont fait supprimer la co- « pie, quelque innocente qu'elle fût, et quelque ressemblante c qu'on la trouvât.

« Mais, sire, malgré cette glorieuse déclaration du plus grand « roi du monde, qu'il ne trouvait rien à redire à ma comédie, « on voit un livre écrit par le curé de ***, qui donne hautement « un démenti à Votre Majesté ; ma comédie (il ne l'a pas vue) est c diabolique, et diabolique est mon cerveau. Je suis un démon « vêtu de chair et habillé en homme, un libertin, un impie digne III. 13

as LITTÉRATURE DRAMATIQUE.

(( (lu supplice exemplaire. Ce n'ost pas assez que le feu expie en « public mon offense , j'en serais quitte à trop bon marché. Le a zèle charitable de ce galant homme de bien n*a garde de dece meurer là; il ne veut point que j'use de miséricorde auprès de « Dieu, il veut que je sois damné, c'est une affaire résolue. »

Lisez aussi le charmant placet porte au roi : Dans son camp de la ville de Lille, en Flandre, par les sieurs de la Torillière et de la Grange, comédiens de Sa Majesté^ sur la défense qui fut faite le sixième août 1667, de représenter le Tartufe jusqu'à nouvel ordre de Sa Majesté,

Corneille aussi ( il a été toute sa vie un rude jouteur, et qui veut savoir à fond les plus merveilleux secrets de Tart dramatique, doit lire à fond les préfaces de Corneille), au commencement de son œuvre, un peu avant l'heure où l'Académie et le cardinal de Richelieu le déclaraient un révolutionnaire, il était forcé de se défendre, cl il défendait, en des vers charmants , le nouvel art dont il était le créateur :

A présent, le théâtre '.

Est en un point si haut que chacun ridol&lre, El ce que votre temps voyait avec mépris, Est aujourd'hui l'amour de tous les bons esprits, L'entretien de Paris, le souhait des provinces. Le divertissement le plus doux de nos princes, Les délices du peuple, et le plaisir des grands. 11 tient le premier rang parmi leurs passe-temps ; Et ceux dont nous voyons la sagesse profonde Par ces illustres soins conserver tout le monde. Trouvent dans les douceui*s d'un spectacle si beau De quoi se délasser d'un si pesant fardeau. C'est là que le Parnasse étale ses merveilles ; Les plus rares esprits lui consacrent leurs veilles. Et tous ceux qu'Apollon voit d'un meilleur regard, De leurs doctes travaux lui donnent quelque pari. D'ailleurs si par les biens on prise les personnes, Le théâtre est un ûef dont les renies sont bonnes, Et votre flls rencontre en un métier si doux Plus d'âccomodement qu'il n*eût trouvé chez vous.

I. VUlusion, comédie en quatre acles. iTout irrégulier gu'il est, ditCor^ neille, il faut que ce poCme ait quelque mérite puisqu'il a surmonté Tii^are des temps, et qu'il paraît encore sur nos théâtres, bien qu'il y ait plui de trente ans qu'il soit au monde. »

Oulre ces attaques et ces délations contre l'école moderne, qui n'étaient pas toujours de bonne guerre, et dans lesquelles du moins Ja-foésie a joué le beau rôle, on pourrait citer encore de véritables dénonciations faites à haute voix, et en pleine Chambre des Députes contre le nouvel art poétique. Ainsi, pour peu qu'un homme eut commis autrefois sa petite tragédie, et pour peu que la confiance de ses concitoyens eût porté cet homme à la tribune, le drame moderne était l'objet de son premier soin et sa première déclamation. Nous l'avons bien vu, lorsque M. Fulchiron et M. Liadières, deux faiseurs de tragédies, s'en vinrent déclarer qu'ils refusaient de voler la subvention du Théâtre-Français, si le Théâtre-Français était ouvert aux dramaturges,

11 est impossible absolument, disait M. Liadières, et disait M. Fulchiron, que Ton fasse à l'avenir une tragédie en moins de trois actes, en plus de cinq actes. Ils votaient la subvention du Théâtre-Français à la seule condition que chaque vers de ces cinq actes serait en rimes riches, accompagné d'une césure, et que le vers sur le vers n'oserait plus emjamber... au temps de M. Fulchiron, non plus qu'au temps de Malherbe. M. Fulchiron demandait encore que la tragédie ne nous montrât plus de femmes incestueuses, de héros meurtriers, de traîtres et de rois parricides; il défendait à la tragédie le poison et le poignard, le vice et le sang. Pas de femmes impudiques, permetiez-mol cette expression; pas de meurtres ; rien de ce qui compose l'action tragique depuis qu'on fait des tragédies. Au compte de Thonnéte député qui était un poète (cela se voyait à son éloquence) et qui savait très-bien rimer et césurer les hexamètres français, car il y avait même des vers dans sa prose, Corneille, Racine et Voltaire n'auraient pas eu le droit, celui-ci de mettre en scène RodogunCy celui-là de nous faire pleurer sur Phèdre incestueuse; cet autre enfin d'assassiner Zaïre avec le poignard d'Orosmane; ou plutôt avec le poignard d'Othello.

Les mœurs ! les mœurs ! sic recinunt. Jamais le théâtre n'a été l'école des mœurs. Le théâtre, au contraire, c'est la représentation exagérée, ensanglantée et fanatisée des grandes catastrophes, des grands vices, des grands meurtres, des grands crimes, des grandes trahisons, des grands empoisonnements, des grands coups de poignards de l'histoire. Le théâtre,

c'est l'histoire dos vices, des passions, des amours, des haines, des ambitions, des faiblesses du cœur de l'homme.

Celui-ci vous intéresse aux incestes d'Œiidipe, à l'incestede Phèdre, au parricide, à Tempoisonncment, aux ambitions, aux haillons de tout genre ; cet autre vous fait rire de rhypocrite, de l'avare, de la coquette, du fils qui ment à son père, du vieillard amoureux, de la femme adultère, du joueur, de don Juan qui ne croit pas en Dieu. — 11 joue avec tous les amours , avec tous les vices, avec toutes les robes chiffonnées, comme son confrère avec toutes les robes déchirées. Et vous appelez cela l'école des mœurs 1 Dites donc que le théâtre est tout simplement le trèsélégant, le très-rare et le très-peu moral délassement des nations très-policées et très-corrompues. C'est la joie des Grecs de Périclès, c'est la grande fête des Romains d'Auguste, des Français de Louis XIV, c'est la palme à Fombre de laquelle se réfugie le génie des peuples qui ne croient plus ni à l'ode ni au poë'me épique.

Le théâtre, école des mœurs ! mais que voit-on au théâtre, même dans la pièce la plus sainte, dans Polyeucte même et dans Eslhe?'? Un jeune homme amoureux d'une jeune femme, un amour défendu d'abord, permis ensuite ; deux êtres en chair et en os qui soupirent l'un pour l'autre, aux yeux de tous, et qui se font les plus tendres déclarations du monde, devant toutes les mères de famille, comme disait le discours de M. Fulchiron. Voilà comment le théâtre est l'école des mœurs. Il éveille les jeunes passions, il réveille les vieilles passions ; il est le délire du jeune homme, il est le regret du vieillard; il n'agit qu'en flattant tous les mauvais penchants , en excitant toutes les mauvaises pensées, en charmant tous les instincts indiscrets du cœur.

Ne dites donc plus que le théâtre est l'école des mœurs, .vous qui en votre qualité de législateurs, devez être des hommes sérieux. Corneille, Racine et Voltaire, et ce grand Molière, le géant du monde dramatique, ces hommes que vous reconnaissez modestement pour vos maîtres , sans savoir s'ils voudront vous reconnaître pour leurs disciples, n'ont pas fait autre chose, çinon se servir, en grands poètes, de tous les transports, de tous les désirs, de tous les emportements, de l'humanité.

 ces conditions seulement ils ont été des auteurs dramatiques.

Eux aussi, ils ont été, de leur temps des novateurs. Eux aussi ils ont pbéi comme vous dites si élégamment, à un système littél^tttre qu'on a créé; eux aussi ils ont parlé une certaine langue qu'on appelle le néoloqisme. Corneille est le plus grand révolutionnaire du théâtre et le plus grand novateur. Racine, venu après Corneille, s*est tracé sa route à lui-même. Voltaire n'a pas marché sur les pas de Kacinc, et l'on ne peut pas dire, à coup mlr, que Tancrède soit la suite de Britannicus. On est un grand artiste, à la condition d'être nouveau, sachez-le donc.

Sachez aussi qu'il n'y a que les faiseurs de tragédies et de comédies impériales, les poètes médecins, les poètes de province, qui se soient jamais imaginé que c'était faire en effet une tragédie moderne, de mettre ici un confident, plus loin un songe ; au second acte, une tempête; au troisième acte, un messager qui arrive pour nouer la chose ; au quatrième acte, une vertu qui triomphe; au cinquième acte, une vertu qui succombe sous le poignard, sous le poison, ou sous le poids d'un récit calqué sur le récit de Tbéramène.

Toutes ces rimes, ces césures, cette espèce de français que vous appelez du français^ ce n'est pas de la tragédie moderne, ce n'est pas môme de la vieille tragédie, c'est moins que rien ; c'est une de ces choses pour lesquelles un père bien fait devrait mettre son enfant au pain et à l'eau pendant huit jours, si cet enfant précoco était assez malheureux pour oser, au premier cri, calquer bêtement et sans intelligence la Mérope de Voltaire ou le Britannicus do Racine. Ainsi donc, il faut que l'art marche s'il veut vivre. Qu'il aille en avant ou qu'il recule, voilà la question; mais celle question n'est pas du ressort de la Chambre des Députés, de la Chambre des Pairs, des poètes musqués de Lyon ou de Pezenas. L'art marche-t-il? Est-il en vie et fait-il des efforts pour être nouveau ? La tragédie se remuc-t-elle dans sa vieille pourpre et sur son vieux trône, pour en sortir? La comédie est-elle en quête d'une passion nouvelle ou d'im caractère inconnu? Ou ce qui revient à la dire la même chose, les poêles qui sont jeunes osentils être jeunes, et lui-même, le comédien, saura-t-il être au niveau do ces hardiesses, changer en môme temps que change son art, et ne plus arrondir ses jambes, ses bras et sa voix, comme faisaient M. Baron, M. Larive ou M. Lekain?

En un mot, est-ce enfin que le théâtre échappe à rimitation, à la tradition, à la traduction?

Voilà les questions qu'il fallait faire , et non pas s'inquîétor si le lit de Phèdre avait vu un inceste de plus, si le poignard d'Othello avait frappé un coup de plus, si la coupe de Rodogune s'était remplie on se baissant, du poison des Borgia, si le grand vers alexandrin obéissait toujours à la césure, si le dictionnaire de Richelet était toujours en honneur, si le théâtre n'avait pas cessé d'être l'école des mœurs? Oiseuses questions! inutiles questions! et que personne n'a le droit de faire sérieusement, ni dans le journal qui me sert de tribune , ni là-haut dans le feuilleton de la chambre des députés.

Ah ! vous vous inquiétez d'un hémistiche, et vous ne voulez pas qu'on nous montre, une femme impudique qvf triomphe (Tune légitime épouse! Vous ne voulez pas de certaines conditions 9iouvelles ! Ahl nos enjambements vous paraissent non-seulement vicieux mais effroyables ! Vous reprochez à nos poètes le peu d'argent que peut leur rapporter la poésie, cette grande fatigue de l'âme et de l'esprit, du cœur et du corps ; vous faites même un crime, aux tragiques modernes, de la faiblesse de leurs comédiens, et vous leur faites un crime de n'avoir pas rencontré des comédiennes, comme Racine a trouvé mademoiselle Champmeslé, comme Voltaire a fait éclore mademoiselle Lecouvreur ! Quoi donc, vous reprochez même au public, ce grand maître qui sifQe tout le monde, de ne plus savoir ni siffler ni applaudir : quoi encore, vous êtes mécontent de tout ce qui se passe, et de tout ce qui arrive, et do tout ce qui se fait, et de toutes les nouveautés qu'on a tentées, et quand on vous demande pourquoi toute cette mauvaise humeur, vous répondez : — C'est qiCon ne respecte pas la langue!

Eh ! Messieurs, commencez vous-mêmes par lui porter les grands respects qui lui sont dus, à cette belle langue française, notre orgueil! Commencez par no plus faire de barbarismes dans vos harangues ; parlez français les premiers , non pas le français de M. Hugo, le grand poète, nous ne vous en demandons pas tant, mais le plus simple français de l'homme qui parle en public. La langue ! Los voilà maintenant qui se font professeurs de grammaire, comme tout à l'heure ils voulaient que le théâtre fût l'école

LITTÉRATUBE DRAMATIQUE. 223

des mœurs I Nous serions, en effet, une nation bien morale et bien éloquente, si nous allions apprendre nos mœurs au théâtre, et Itiàngue française aux discours de M. Auguis !

Ainsi , messieurs les députés faiseurs de lois et de tragédies (les plus honnêtes gens du monde, et d'une extrême bienveillance en tout ce qui n'était pas la poésie), n'étaient guère les bienvenus quand ils empiétaient sur le terrain de la critique! Et puis quelle différence entre un orateur et un critique? Ordinairement la critique arrive les preuves en main ; elle explique pourquoi elle veut ceci, et pourquoi elle no veut pas cela ; elle lit chaque jour les grands maîtres, et elle se prosterne devant les grands génies qui sont ses dieux. Cependant elle aurait honte de 86 servir du xvii* siècle français pour écraser le siècle présent ; elle sait trop ce qu'elle doit de sollicitude aux efforts de l'esprit contemporain pour le jeter, à toute heure, dans ces comparaisons décourageantes et tout au moins inutiles. Arriver avec des noms sonores pour toutes raisons, c'est trop facile. Quand M. do Chateaubriand jeta son admirable prose dans le monde, il y eut des emphatiques pour parler de Fénelon , et qui opposèrent le Télémaque aux Martyrs, Quand M. de Lamartine eut trouvé l'ode française, on lui parla de Jean-Baptiste Rousseau. Et maintenant que M. Victor Hugo, cet esprit vivace, incisif, éclatant, cette puissante volonté plus ferme que le roc, se mettait en quête d'un nouveau drame, la belle action c'était là de venir jeter à la tète de M. Hugo, Corneille, Racine et Voltaire ! La belle action devenir, sans le nommer, l'accuser d'empoisonnements, de meurtres el d'incestes, et de désigner la bête hurlante : bestîam mugientem aux mères de famille gui n* osent pas siffler! La belle gloire de lui reprocher ses enthousiastes et ses défenseurs I La noble conduite de compter ses droits d'auteur comme on ne compterait pas les appointements d'un commis d'agent de change! Vous appelez cela de la d^ussion. Messieurs!

Sur Fentrefaite, arrivait à la tribune une autre faiseur de feuilletons. (Vive Dieu! nous étions en bonne compagnie!) Celui-ci, qui n'avait pas écrit de tragédie, qui n'avait pas son portefeuille tout plein d'hexamètres, do césures, de rhythmes, d^enjambements moraux et vertueux, proposait tout bêtement de supprimer net le Théàtre-Franç4iis cl l'Opéra, sous prétexte que la

2ii LITTÉRATURB DRAMATIQUE.

province ne peut payer le luxe de Paris. Comme si Paria n'appartenait pas à la province ! Comme si la Chambre des Députés de Paris n'était pas la province même ! Comme si M. Fulcbiron, à Paris, devenait un poëte parisien, un poète de la nouvelle école, lui poëte classique et poëte de la province! Comme si l'Opéra de Paris n'était pas l'Opéra de la province, où elle arrive à peine débarquée, où elle prend les plus belles places et dont elle remporte le souvenir le plus durable! L'art est le droit de tous; l'art est la passion de tous; la poésie est le patrimoine commun. La comédie est notre conquête, la tragédie est notre délassement en commun, la danse et la musique sont le grand rêve que nous faisons tout éveillés.

Tous ces biens sont à nous tous à la fois et à chacun de nous en particulier, comme le Musée^ comme la Biblwthèque , comme la gloire, comme les drapeaux conquis sur l'ennemi. Seulement faut-il bien que toute cette gloire soit quelque part. On met donc les drapeaux de l'ennemi aux Invalides , et les tragédies de la France au Théâtre-Français.

Hélas! le pauvre drame moderne, ce n'était pas la première attaque qu'il avait eu à subir. Que de fois il eut à supporter, et sans avoir le droit de répondre, en plein Institut, les déclamations de la tragédie émérite qui, du haut de son fauteuil, s'en prenait à ce nouveau venu de ses propres défaites, et qui ne voulait pas voir qu'elle était morte,, bien avant qu'on ne l'eût remplacée! Au roi lui-même les vieux poëtes en avaient appelé. C'est ainsi que du temps de la reine Elisabeth on vit les bouchers de Londres présenter à Sa Majesté une pétition contre ce garçon boucher nommé Williams Shakspeare, qui, par ses inventions perver* ses, faisait un tort immense aux combats de taureaux 9 ce spectacle national. Ces bouchers de Londres, étaient les poè'tes classiques de leur temps; Shakspeare était le novateur; le roi Lear et Macbeth étaient les monstruosités contre lesquelles on ne pouvait trop s'élever. — Les bouchers de Londres, que foisaient-ils autre chose, je vous prie, sinon ouvrir la route à tous les prétendus classiques à venir?

Telle était la guerre ! En ce temps-là déjà la critique savait défendre à la fois les droits de la poésie et ses propres prérogatives. On se battait à armes peu courtoises :

Tel est blessé qui blesse, el meurt content s'il tue !

— ' A M. Liadièrcs, qui prêchait ia même cause que M. Fulchiron, ce fut notre ami Frédéric Soulié qui répondit. Il aimait ia tragédie, il aimait le drame et s'y connaissait à merveille; il a commencé par une belle et bonne tragédie [Roméo et Juliette)^ il a fini par un drame qui est un chef-d'œuvre, la Closerie des Genêts. Tout son sang s'allumait à entendre répéter ces banalités : que le drame était impuissant^ immoral et barbare^ et il répondait à M. Liadières en le suivant pas à pas dans le domaine des œuvres que M. Liadières avait indiquées comme instruisant^ éclairant, amusant et moralisant l'univers.

c Et d*abord , disait-il , je suppose que l'honorable député ne met point au nombre de ces c'îcfs-d 'œuvre VyÉvare où le caractère sacré de père est traîné dans le mépris; les Fourberies de Scapin^ où il est bafoué dans le ridicule; V École des Femmes, V École des Maris, Sganflrelle, où Tadultcre sous un nom plaisant fait rire des maris trompés, et intéresse aux femmes qui se vengent ; Phèdre, où l'inceste n'a d'autre tort que de s'adresser à un amoureux transi qui vous remplit do pitié pour la folle qui rbimc; iphigénie en Àulide, où l'ambition féroce d'un père va jusqu'à égorger son enfant; OEdipe, abominable amas d'incestes; le Cid, où il est démontré que le meurtrier du père peut épouser la fille; Àndromaque, où l'on voit un roi trahissant sa parole pour le frivole amour d'une femme, et un ambassadeur assassinant ce héros pour satisfaire ses propres passions.

c Tout cela ne me semble pas des tableaux d'une moralité irréprochable, et comme tels ils no doivent point entrer dans la liste des chefs-d'œuvre de M. Liadières. Est-ce le Légataire^ Tttrcareê,\o Mariage de Figaro, qui commencent celte liste où Molière n'entrera que par petites parcelles? N'en faudra-t-il pas exclure Regnard, Losage, Beaumarchais? A défaut de Corneille le Grand, y moltrez-vous Lemierre avec sa Médée; à défaut de Racine, Dubelloy avec Gabrielte de Fergy ; à défaut de Voltaire, Crébillon avec Rhadamiste? Non , non, biffez tout cela. Tout cela, c'est l'immoralité et l'horreur combinées ensemble. Donnez-nous donc votre liste de cent chefs-d'œuvre moraux, monsieur Liadières; je suis curieux de la connaître. Commence- III. 43.

2'2i LITTÉRATURB DRAMATIQUE.

province ne peut payer le luxe de Paris. Comme si Paris n'appartenait pas à la province ! Comme si la Chambre des Députés de Paris n'était pas la province mémo ! Comme si M. Fulchiron, à Paris, devenait un poëte parisien, un poète de la nouvelle école, lui poëte classique et poète de la province! Comme si TOpéra de Paris n'était pas l'Opéra de la province, où elle arrive à peine débarquée, où elle prend les plus belles places et dont elle remporte le souvenir le plus durable! L'art est le droit de tous; l'art est la passion de tous ; la poésie est le patrimoine commun. La comédie est notre conquête, la tragédie est notre délassement en commun, la danse et la musique sont le grand rêve que nous faisons tout éveillés.

Tous ces biens sont à nous tous à la fois et à chacun de nous en particulier, comme le Musée^ comme la Bibliothèque , comme la gloire, comme les drapeaux conquis sur l'ennemi. Seulement faut-il bien que toute cette gloire soit quelque part. On met donc les drapeaux de l'ennemi aux Invalides , et les tragédies de la France au Théâtre-Français.

Hélas! le pauvre drame moderne, ce n'était pas la première attaque qu'il avait eu à subir. Que de fois il eut à supporter, et sans avoir le droit de répondre, en plein Institut, les déclamations de la tragédie éméritequi, du haut de son fauteuil, s'en prenait à ce nouveau venu de ses propres défaites, et qui ne voulait pas voir qu'elle était morte,, bien avant qu'on ne l'eût remplacée! Au roi lui-même les vieux poètes en avaient appelé. C'est ainsi que du temps de la reine Elisabeth on vit les bouchers de Londres présenter à Sa Majesté une pétition contre ce garçon boucher nommé Williams Shakspeare, qui, par ses inventions perver» ses, faisait un tort immense aux combats de taureaux $ ce spectacle national. Ces bouchers de Londres, étaient les poètes classiques de leur temps; Shakspeare était le novateur; le roi Lear et Macbeth étaient les monstruojsités contre lesquelles on ne pouvait trop s'élever. — Les bouchers de Londres, que faisaient-ils autre chose, je vous prie, sinon ouvrir la route à tons les prétendus classiques à venir?

Telle était la guerre! En ce temps-là déjà la critique savait défendre à la fois les droits de la poésie et ses propres prérogatives. On se battait à armes peu courtoises :

Tel est blessé qui blesse, et meurt content s'il tue !

■^ A M. Liadièrcs, qui prêchait la même cause que M. Fulchiron, co fut notre ami Frédéric Soulié qui répondit. Il aimait la tragédie, il aimait le drame et sV connaissait à merveille; il a commencé par une bel!o et bonne tragédie [Roméo et Juliette)^ il a fini par un drame qui est un chef-d'œuvre, la Closerie des Genêts, Tout son sang s'allumait à entendre répéter ces banalités : que le drame était impuissant^ immoral et barbare^ et il répondait à M. Liadières en le suivant pas à pas dans le domaine des œuvres que M. Liadières avait indiquées comme instruisant^ éclairant^ amusant et moralisant l'univers.

« Et d'abord , disait-il , je suppose que l'honorable député ne met point au nombre de ces c''.efs-d 'œuvre V Avare où le caractère sacré de père est traîné dans le mépris; les Fourberies de Scapin^ où il est bafoué dans le ridicule; V École des Femmes , V École des Maris^ Sganflrelle^ où l'adultère sous un nom plaisant fait rire des maris trompés, et intéresse aux femmes qui se vengent ; P/hèdre^ où l'inceste n'a d'autre tort que de s'adresser à un amoureux transi qui vous remplit do pitié pour la folle qui Vaime; fp/tigénie en Aulidey où l'ambition féroce d'un père va jusqu'à égorger son enfant; OEdipe, abominable amas d'incestes; le Cid, où il est démontré que le meurtrier du père peut é[)Ouspr la fille; Àndromaque^ où l'on voit un roi trahissant sa parole pour le frivole amour d'une femme, et un ambassadeur assassinant ce héros pour satisfaire ses propres passions.

€ Tout cela no me semble pas des tableaux d'une moralité irréprochable , et comme tels ils ne doivent point entrer dans la liste des chefs-d'œuvre de M. Liadières. Est-ce le Légataire^ Ttircareê y \€i Mariage de Figaro ^ qui commencent cette liste où Molière n'entrera que par petites parcelles? N'en faudra-t-il pas exclure Regnard, Lesage, Beaumarchais? A défaut de Corneille le Grand, y mettrez-vous Lemierre avec sa Médée; à défaut do Racine, Dubelloy avec Gabrielle de Fergy ; à défaut de Voltaire, Crébillon avec Rhadamiste? Non , non, biffez tout cela. Tout cela, c'est l'immoralité et l'horreur combinées ensemble. Donnez-nous donc votre liste de cent chefs-d'œuvre moraux, monsieur Liadières; je suis curieux de la connaître. Commence- III. 43.

t-elle par Joconde f ce charmant chef-d'œuvre de votre spirituel collègue (M. Etienne), cette imitation libre d'un conte si tibre de La Fontaine? Y avez-vous mis Armide^ "-^

Et tous ces lieux communs de morale lubrique Que LuUi réchauffa des sons de sa musique?

« Qu'y avez-vous mis , s'il vous plaît ?

u Je vais vous le dire : vous y avez mis tout cela , parce que le temps a consacré tout cela ; parce que toutes ces pièces ne sont pas des chefs-d'œuvre à cause de leur moralité, mais à cause de l'art admirable avec lequel les mauvaises passions et les mauvaises actions y sont représentées comme les bonnes. J'ajouterai même que vous no les en exclurez point, parce que beaucoup sont des imitations d'une littérature étrangère , comme vous le faites'pour nos jeunes auteurs; car sans cela je recommence et je dis: Rayez le Cid et Don Juan qui ^appartiennent aux Espagnols ; rayez Phèdre^ OEdipe^ Philoctète^ qui appartiennent aux Grecs; ravez les belles scènes de Cinna et de la Mort de Pompé€y qui appartiennent aux Latins; rayez Mérope, qui est aux Italiens; rayez V Avare, Amphitryon, les Ménechmes , tout cela est de l'imitation, Tjuelquefois même de la traduction ; tout cela est, selon nous, impuissant comme notre jeune littérature qui ne sait qu'imiter. Ce qui est rigueur pour elle , car il faut qu'elle vive, n'est que justice pour les morts qui n'ont plus besoin de rien.

« Je vous dirai même que le Cid et Don Juan, deux pièces de Corneille et de Molière , si elles étaient jouées avec les changements de décorations et de costumes que nécessiterait une mise en scène raisonnable, ressembleraient beaucoup plus à une pièce de Shakspeare ou de Calderon qu'aucun de nos drames modernes. Puisque, d'après M. Liadières, la représentation des mauvaises passions est immoralité et doit ôtre chassée, puisque les imitations sont impuissance et doivent être chassées, allons, rayons, effaçons, et puis nous verrons ce qui nous restera pour compléter les chefs-d'œuvre qui nous sont promis.

« Mais tout n'est pas Oui, et nous avons encore la question de la langue. Car non-seulement la jeune littérature a dégradé la mora-

lité da notre théâtre, mais encore elle a dégradé le style. C'est ao$rêi vaste question que je ne tenterai pas de Taborder. En tout temps on a fait de bons et de mauvais vers. En fait-on plus de mauvais aujourd'hui que de bons? Cela se peut; mais en quoi cela dégrade-t-il le bon français ?

a Avons-nous admis , dans la langue du théâtre, une certaine quantité de mots impurs et dégradés qui la rendent ignoble? Certes on ne dira pas cela à une époque où Ton n'oserait user de la moitié des mots dont se sert Molière; à une époque où la pruderie interdit à un homme de dire : Voilà une fille qui est belle, parce que la pruderie a donné à bien des mots un sens qu'ils n'avaient pas. Que diriez-vous si dans une tragédie biblique nous parlions de jeter le ministre d'une reine aux chiens qui sont à sa porte, et demandent leur proie?

c Dégrade-t-on aujourd'hui le style par un emploi excessif de métaphores obscures? Mais vous ririez, si on écrivait maintenant comme Molière l'a fait:

Et de no8 francs marquis essuyer ]a cervelle,

pour <r subir les sottises de nos marquis écervelés. » Ëles-vous bien sûr qu'on ne dirait pas que :

De David éteint rallumer le flambeau

est une ellipse inintelligible, si ce n'était pas de Racine?

« Est-ce donc qu'on a dégradé le style par des familiarités ou des trivialités déplacées? Maisétes-vous sûr que si Agamemnon, le roi des rois, répondait aujourd'hui tout naïvement à l'impétueux Achille :

Pourquoi le demander puisque vous le savez ?

celte sublime simplicité ne passât point pour une sotte niaiserie? « Mais je m'arrête : cette question est de beaucoup trop vaste pour être traitée à la façon d'un projet de loi 1 Ce serait tout un oxam^p à faire de ce qu'on appelle la langue et Te style, et je dois y renoncer, quoique je pense qu'il fût facile de prouver que la langue poétique, rude, franche, pleine et droite de quelques-

uns de nos jeunes littérateurs, est bien mieux modelée sur celle des grands écrivains du siècle de Louis XIV, que la versification vide, flasque, farcie de mots inutiles et impropres, et fUnquéo de périphrases languissantes,' dont les littérateurs de l'Empire avaient hérité des médiocres dramaturges de la fin du xviii* siècle. Le temps et Tespace me manquent à la fois, et je laisse aux gens de bon sens à comprendre s'il ne vaut pas mieux dire, avec Racine : « voici votre chemin, » que de dire avec un tragique impérial : « De ce côté, seigneur , il faut porter vos pas. »

(( Je n'ai rien à prouver à ceux qui ne comprennent pas cette différence, qui préfèrent : un malheureux privé de la clarté des cietix, à un malheureux aveugle , et qui estiment qu'écrire poétiquement c'est renier l'usage de tous les mots propres pour y substituer des définitions entortillées. Assurément , j'aurais une belle occasion si je voulais tenter une comparaison entre le style du xvii» siècle et celui des commencements du xix«; car voici qu'on vient de remettre Jthalie au Théâtre-Français, et le style net, lucide, concis, exempt de faux ornements, et plein cependant d'images audacieuses de cette tragédie, ce style qui dit tout avec les mots les plus usuels, ferait un étrange contraste avec celle phraséologie rimée qu'on appelait poésie dramatique il y a vingt ans. »

Certes qui parlait ainsi parlait la langue même de la critique; eh bien, celui-là aussi il concluait à la façon du grand Corneille : que la poésie dramatique est une représentation de la nature, bonne ou mauvaise ; elle n'est pas une école où l'on montre le triomphe de la vertu et la punition du vice ; enfin son grand mérite c'est de faire une image ressemblante de nos vices, de nos vertus , de nos travaux , de nos revers. Voici donc ce que disait Pierre Corneille dans sa Médée :

a Ici vous trouverez le crime en son char de triomphe et peu (( (le personnages dont les mœurs ne soient plus mauvaises que « bonnes* Mais la peinture et la poésie ont cela de commun que « l'une fait souvent de beaux portraits d'une femme laide, et « l'autre de belles imitations d'une action qu'il ne faut pas imi- (( (or. Dans la portraiture, il n'est pas question si un visage est « beau, mais s'il est bien imité; et dans la poésie, il ne faut pas u considérer si les mœurs sont vertueuses, mais si elles sont pa-

c reiiles à celles de la personne qu'elle introduit. Aussi nous déc crit-elle indifféremment les bonnes et les mauvaises actions, « san^nous proposer les dernières pour exemple; et si elle veut « nous en faire quelque horreur^ ce n'est point par leur punition « qu'elle n'affecte pas de nous faire voir, mais par leur laideur c qu'elle s'efforce de nous représenter au naturel ! »

« Pour conclure, il y avait dans cette grande et fameuse querelle des duchistes et des Piccinistes, des anciens et des modernes, de grandes questions à débattre, et les écrivains les plus considérables du siècle et de cette nation s'en sont longtemps et cruellement occupés. Lui-même, un des grands esprits de noire temps, que je louerais beaucoup plus s'il n'était pas mon juge et l'arbitre de ce livre od ma vie entière va se placer, M. de Sacy, dans

une page excellente, a résumé toute cette dispute ; on peut emprunter sans crainte ce jugement ou plutôt c^t arrêt d'un esprit juste et droit, tout disposé à reconnaître ce qui est bon, ce qui est beau.

« Il est certain, dit M. de Sacy, lorsqu'il examine cette grande question, que la littérature moderne joue en ce moment le rôle du diable dans le monde ; c'est elle qui représente le principe du mal. Mais à qui la faute? mon Dieu, à personne, ou, si Ton vont, à tous, ce qui revient au même. Quand la nouvelle littérature est née, est-ce que le public n'était pas las jusqu'au dégoût, dos ét( rnelles et fades imitations de Racine et de Voltaire? Est-ce que les hémistiches de l'abbé Delillo, à force de passer de main en main, comme une petite monnaie courante, n'avaient pas perdu leur brillant et leur empreinte? Il fallait renoncer à écrire et dire adieu à la littérature, ou il fallait écrire autrement. Nous exagérons tous les sentiments, nous les transposons! Kh! vraiment, je le crois bien. C'est que les sentiments naturels, simples, naïfs, ont été exprimés avant nous ; ce qui est fait n'est plus à faire. La passion n'a qu'un cri. Le premier qui rend ce cri avec vérité, nous émeut profondément. Le second nous émeut déjà moins, son naturel n'est, pour ainsi dire, qu'un naturel de seconde main. Le troisième ne nous émeut plus du tout, et le quatrième nous ennuie horriblement.

c Que faire alors? Quelle ressource pour lartiste qui sent son génie, sinon de chercher, comme on dit, des voies nouvelles?

« Ces voies nouvelles, où les trouvera-t-il, sinon hors du vrai et du simple? — Les caractères, il les inventera. Il donnera à une passion le langage de la passion voisine, quelquefois même de la passion contraire. L'horrear du banal et du plat le jettera dans les singularités. Plus son esprit sera vigoureux, plus ses conceptions, malgré de grandes et de neuves beautés, choqueront eif quelques parties le goût reçu. Il créera en lui-même, si je puis m'exprimer ainsi ; il peindra ses propres idées au lieu de peindre les idées éternelles que Dieu a réalisées en ce monde, et c'est bien de ses œuvres qu'on pourra dire en un certain sens :

Prolem sine maire creatam.

« Car il les devra toutes aux seuls efforts de son esprit et non à une heureuse alliance de l'art avec la nature et la vérité. La langue elle-même, quand elle a été maniée par deux ou trois générations d'hommes de talent, devient comme une propriété commune ; tous les tours qui lui sont propres tombent dans le domaine public. Il est trop facile d'écrire avec une certaine élégance dépourvue de nerf et d'originalité. Qui veut sortir de l'ornière, doit donc aussi se composer sa langue, travail de création quand la langue est réellement à faire, travail qui court grand risque d'être un travail de destruction quand elle est faite ! Pour être juste envers l'artiste, à ces difficiles époques, que faut-il faire? Juger moins l'œuvre que l'homme, admirer le génie en le plaignant des erreurs et dos fautes auxquelles il est condamné, et se souvenir qu'après tout l'exagération même de la force et de Toriginalité est encore quelque chose de grand, tandis que le plat et le décoloré ne sont rien du touti

« Et pourquoi serions-nous si rigoureux envers notre temps et envers nous-mêmes? Nous sommes si indulgents quand il s'agit des autres et du passé! Nous nous faisons gloire de tout comprendre. Il n'y a si pauvre écrivain du moyen âge auquel nous ne tenions compte du temps où il a vécu, des idées qui l'entouraient, des mœurs qu'il avait sous les yeux. Son style est barbare ; mais c'était le style de son temps! Il est fanatique et absurde; mais il ne l'est pas plus que ses contemporains! C'est la mode aujourd'hui d'admirer les Pères de TÉglise; je trouve certainement

la mode très-bonne en cela, et je n*ai pas la moindre envie de rien i^attre des éloges que leur donne M. Saint-Marc Girardin. Il les cite souvent et avec bonheur, Saint Augustin, en particulier, lui fournit d'admirables passages. Quel style pourtant que celui de saint Augustin ! Quelle affectation d'esprit ! quelle subtilité et souvent quel vide !

a Lisez, par exemple, si vous en avez le courage, les derniers chapitres du livre des Confessions! On parle d'autant plus de la Cité de Dieu qu'on la lit moins, j'imagine. 11 est convenu que cet ouvrage de Tévéque africain du v« siècle va de pair avec le Discours de Bossuet sur l'histoire universelle.

0 Je ne veux pas dénigrer la Cité de Dieu et protester contre une admiration consacrée par le temps : ce qui est beau dans ce livre est plus beau peut-être que Bossuet même. La conception fondamentale en est admirable. Baser Thistoire universelle sur la division des hommes en bons et en méchants, la grande idée! Saint Augustin a des mots qui sortent do ses entrailles et que Bossuet, avec toute son éloquence, n'aurait pas trouvés; ceux-ci, par exemple : La vertu n'est que l'ordre dans r amour. Il est plus platonicien que Platon môme lorsqu'il détruit la chimère des philosophes qui cherchaient le souverain bonheur en ce monde, en leur faisant voir que plus ils aimaient la justice, plus il leur était impossible d'être heureux sur une terre où la justice est si souvent violée 1

a Oui, tout cela est dans la Cité de Dieu; mais ce qu'on y trouve aussi, ce sont des histoires de miracles d'une puérilité inconcevable, des recherches sur la manière dont les hommes auraient vécu dans le Paradis, s'ils eussent gardé leur innocence, qui font, en vérité, rougir; des interprétations de l'Écriture, où le sens commun est foulé aux pieds avec une tranquillité rare; une foi au merveilleux, quel qu'il soit, aux contes mêmes des poètes sur les sirènes ; une ignorance des lois naturelles qui dépasse tout ce qu'on peut imaginer. Saint Augustin croit que les démons ont des corps et qu'ils sont répandus dans Pair. 11 croit qu'un hôtelier de son temps changeait les hommes en chevaux, et il se donne beaucoup do peine pour expliquer comment cela se pouvait faire. Que ne croit-il pas? que no dit-il pas? S'ensuitil que saint Augustin ne soit pas un grand homme, un grand

esprit, un grand théologien, el même un grand philosophe?

x Non; mais saint Augustin était de son temps, et nous lui passons la barbarie de son style, l'extravagance de quelques-unes de ses idées, ses raisonnements, en mainle occasion, plus subtils que profonds. Ses fautes sont à son siècle ; son génie est à lui.

« N'y aura-t-il donc que les hommes de notre temps auxquels nous ne voudrons rien passer, et que nous ne comprendrons pas? Serons-nous si dégoûtés que le génie même ne recevra de nous que des affronts, parce que ce sera le génie du xix*» siècle? Eh quoi ! ne sommes-nous pas forcés d'en passer beaucoup, si j'ose le dire, à nos propres classiques, aux plus grands écrivains de notre plus grand siècle? Quand la littérature moderne, par un caprice qui d'ailleurs est bien fini, je crois, a voulu rabaisser Racine, elle a eu grand tort. Nous serions des ingrats et des sots de ne pas passer à Racine ses amours à temps et à contre-temps, sa froide Aricio, son fade Hippolyte, son Mithridate qui oublie les Romains pour tendre un piège de jaloux à la pauvre Monime.

« Racine écrivait ses tragédies pour la cour de Louis XIV, et tous ces grands seigneurs, toutes ces belles duchesses n'auraient pas compris une tragédie sans un amoureux et une amoureuse. Il n'en est pas moins vrai que de fades amours restent de fades amours, et que, pour peu qu'on ait quelque commerce avec l'antiquité, on souffre de la voir ainsi défigurée, même par un grand poète ! Je ne sais si ce que j'éprouve les autres l'éprouvent aussi, mais lorsque M. Saint-Marc-Girardin cite nos principaux auteurs, je les admire ; je ne crois pas qu'on puisse être plus vrai, plus touchant que Racine, plus grand et plus noble que Corneille. Cite-t-il les anciens, les vrais anciens, Homère, Sophocle, Euripide, Homère surtout , et il ne peut les citer qu'en les traduisant, ah! toute beauté s'etface devant cette beauté! C'est bien fa fraîcheur et la simplicité du naissant univers! pour me servir d'une expression do Bossuet. Eux seuls me semblent avoir été vrais, naturels, sublimes, poètes! Tout s'est compliqué depuis.

« Tous les sentiments se sont mêlés et confondus. On dirait que la déclamation et le faux sont entrés jusque dans le cœur de l'homme. Il a perdu le secret de sa propre nature. Il ne s'est plus vu comme il est, mais comme il se compose. Le fard a couvert ses traits primitifs, et d'embellissements en embellissements, nous

LITTÉRATUftE DRAMATIQUE. 233

avons réussi à détruire presque entièrement Tœuvre de Dieu ! ..,« Il y a déjà plu^ de cent cinquante ans que La Bruyère, à la lèto de son ou#age des Caractères ^ s'exprimait ainsi : « Tout a est dit, et Ton vient trop tard depuis sept mille ans qu'il y a des « hommes, et qui pensent. Sur ce qui concerne les mœurs. le « plus beiau et le meilleur est enlevé : Ton ne fait que glaner après « les anciens et les habiles d'entre les modernes.

« Cette vérité n'est certainement pas devenue moins vraie depuis La Bruyère. Nous pouvons très-bien nous l'appliquer pour notre consolation. Ce n'est pas que je prétende d'ailleurs enlever à la critique ses droits, et la réduire à tout admirer sous le spécieux prétexte de tout comprendre; je suis de ceux qui pensent qu'il y a autre chose en littérature que le goût capricieux et passager do chaque siècle, et que l'art a ses lois comme la nature, lois éternelles et immuables. Ces lois, même quand on les viole par une triste nécessité ou par impuissance, il faut au moins les connaître, il faut les aimer si l'on peut. Quintilien, je le sais, n'a pas fait do Cicéron. Il n'a pas empêché les hommes de son temps de s^abandonner de plus en plus à un genre d'éloquence faux et déclamatoire. Pline le Jeune, son élève, si nous en jugeons par le seul discours de cet orateur qui nous reste, étudiant et aimant les grands modèles, ne leur ressemblait guère. Tous les cours possibles de littérature et de poésie, ne nous donneront pas des Corneille et des Racine, encore moins des Sophocle et des Euripide ! Le pire serait pourtant de ne plus savoir qu'il y a un bon et un mauvais goût et de pécher sans remords, peut-être avec orgueil l »

Puis, quand M. de Sacy a fait leur juste part aux nouveaux venus dans l'arène, il se retourne vers les preneurs de l'antiquité à toot prix, et il leur demande avec l'énergie et l'autorité d'un maître, de quel droit ils se posent comme les derniers représentants et les légitimes défenseurs de Fart ancien?

« Massillon, dans son fameux sermon sur le petit nombre des élus, après avoir exposé' à ses auditeurs toutes les raisons qui devaient leur faire craindre la rigueur inflexible dos jugements de Dieu, s'écriait par un touchant retour sur lui-même : a Et je ne « sépare pas en cela mon sort du vôtre 1 » Il n'y a pas un critique, s'il a du sens, qui ne s'applique la même réflexion. Je no sépare pas mon sort du vôtre ! Vous vous livrez à vos fanlai^ics,

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jo VOUS blâme, et je me livre aux miennes. Vous cherchez Teffet; je le cherche à ma façon. Vous abusez de Tespril; trop heureux encore ceux qui peuvent abuser de l'esprit! Pojp conduire son temps, il faut l'aimer, dit-on. Pour le blâmer, j'ajoute qu'il faut d'abord se blâmer soi-même et s'envelopper de bonne grâce dans la condamnation générale.

« Enfin on n'échappe guère aux défauts de son temps, et, si l'on y échappe, c'est à la condition de n'en avoir pas plus les qualités que les défauts, c'est-à-dire à la condition de n'être rien. J'admire, quant à moi, les gens qui parlent du siècle de Louis XÏV comme s'ils en étaient. Leur style blafard ne dit que trop qu'ils n'en sont pas. Bossuet faisait admirablement une oraison funèbre, Racine une tragédie, La Fontaine une fable. Eh ! Messieurs, qui en doute? Vous aurez beau le répéter, cela ne fera pas que vous soyez de leur école et que vous écriviez comme Bossuet, Racine ou La Fontaine. Bossuet était éloquent, et vous êtes plats, voilà tout.

« Vous nous conseillez de ne pas perdre notre temps à lire les ouvrages modernes; prenez garde: si nous suivions votre avis, la première lecture que nous aurions à retrancher, ce serait celle de vos critiques. La gloire de la vieille littérature ne vous appartient pas plus que la gloire de la vieille monarchie, et Boileau ne vous a pas plus transmis sa plume que Turenne son épée. »

Admirables et saines paroles d'un esprit juste, honnête et sérieux que rien ne trouble, et qui se maintient toujours dans les dans les calmes et sérieuses hauteurs ! Mais, grand Dieu ! que de grands esprits se sont occupés de cette importante question sans la résoudre!

Le poète, au premier chant de V Enéide, quand il a expliqué les dangers et les traverses de son héros, s'arrête étonné et comme épouvanté de tant de périls. « Tant c'était là, dit^il, une tâche énorme, de fonder le monde romain 1 »

Tan la; molis erat Romanam condere gentem !

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