‹ Histoire de la littérature dramatiqueChapitre 23 sur 66 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

J'entends d'ici les objections! — Mais, nous dit-on, M. Victor Hugo n'est pas le seul créateur du drame moderne, il n'est pas le premier inventeur qui 'nous ait soulagés, sinon délivrés, delà tragédie; avant que M. t^ictor Hugo eût retrouvé le drame, Pierre Corneille avait inventé la tragi-comédie ; et sans remonter à Pierre Corneille, il y avait avant M. Victor Hugo et la préface (le Cromwell, un nommé Diderot qui avait fait jouer le Père de Famille, qui avait écrit la préface et les indications du Père de Famille, Ainsi, prenez garde, ajoutent les censeurs, prenez garde à ce que vous allez dire et tâchez de ne pas donner à celui-ci ce qui revient à celui-là. Nous reconnaissons M. Victor Hugo pour un des maîtres du drame moderne , mais il nous semble qu'il serait contraire à la vérité de le reconnaître pour le maître absolu de l'émotion populaire. Est-ce que vous n'avez jamais entendu parler de M. Népomucène Lemercier?

Est-ce que vous avez oublié le drame populaire et si longtemps

applaudi qui a fait la gloire de M. Guilbert de Pixérécourt? Estce que vous ne placez pas parmi les inventeurs M. Victor Ducange en personne? Est-ce que vous n'avez pas vu, à Paris même, représenter par des comédiens anglais les chefs-d'œuvre du théâtre anglais? Enfin, ne trouvez-vous rien à dire du père môme de M. Victor Hugo : William Shakspeare, et ne savez-vous pas que M. de La Harpe a fait Mélanie et Coriolanf

Telles sont les objections, et si bien je les comprends, et tant je les trouve justes, qu'avant d'arriver à Ilernani, à Lucrèce Borgia^ à Marion Déforme^ à Marie Tudor, aux Burgraves^ au théâtre complet de M. Victor Hugo, ainsi qu'aux œuvres de sa suite, de son entourage et de sa mêlée , nous allons , en ofifet, parler des novateurs dans le drame, et pour commencer, nous dirons tout de suite que les grandes œuvres , dont se compose l'art dramatique, dans son ensemble et dans son détail, ne sont, en effet, qu'une suite de révolutions, accomplies par des révolutionnaires de génie dont le monde entier dit les noms avec reconnaissance, avec respect. Ces révolutionnaires s'appellent tout simplement Eschyle, Sophocle, Euripide, Piaule et Térence, Molière et Shakspeare, Corneille et Racine, Marivaux et Beaumarchais !

Le premier drame grec, Prométhée est plutôt un poëme déclamé du haut d'une tribune ou sur les marches d'un autel, qu'un drame représenté sur les planches d'un théâtre. Dans ce cantique suprême commence cette longue histoire de l'humanité qui est le fond du théâtre même des Grecs. Prométhée, Oreste, Œdipe, vous représentent l'homme obéissant à la nécessité, l'homme en proie à la fatalité, qui est la source de toute terreur, le principe de toute pitié. Dans l'œuvre d'Eschyle, la fatalité est toute puissante ; elle perd quelque peu de sa force et de son autorité avec Euripide et Sophocle, qui se rapprochent davantage des passions humaines. Prométhée est moins un homme qu'un géant. C'est une remarque de M. Schlegel, que toutes les littératures débutent par des œuvres cyclopéennes. A ces commencements d'un art informe, ce qui est grand est beau ; les proportions élégantes et justes viennent plus tard; Sophocle après Eschyle, Hacine après Corneille. L'art primitif cherche tout de suite à étonner, et ne cherche que cela : l'élonnement !

Le sentiment vrai arrive plus tard , quand le poète avance dans le cœur humain. — Si je vois descendre de l*01ympe en fureur les demi-dieux d'Eschyle, il me semble que j'assiste à quelque cérémonie auguste ; je suis dans un temple, et non pas dans un théâtre. Inclinons-nous, mes frères, et prions !

Il est vrai, nous dit la mythologie antique, que les Titans ont été vaincus par Jupiter; il est vrai que la foudre les a précipités dans le Tartare ; en voici un cependant qui a résisté à la colère du dieu et qui a dérobé le feu du ciel. Alors le supplice commence, et Jupiter, pour châtier le géant qui a méprisé sa foudre, le condamne à vivre enchaîné sur le Caucase; il vivra jusqu'au jour où Prométhée aura dénoncé à Jupiter le dieu qui doit venir et gouverner après lui. Voilà donc Prométhée et Jupiter, c'est-àdire la liberté de la créature et la volonté du créateur, en présence Tune de l'autre, et se développant dans une lutte suprême où toute la honte reste au dieu méprisé, pendant que les Biles de rOcéan , touchées d'une douce et sympathique pitié à l'aspect de Prométhée enchaîné, montent, du sein des eaux, pour lui porter la consolation due à son courage.

Ici, vraiment, nous entrons dans l'ode antique, c'est-à-dire dans une suite de préceptes, de conseils et d'exemples tels que les comportaient la théologie et la morale des poètes du paganisme. Le paganisme a sa légende et ses légendaires ; Homère le premier, Hésiode ensuite, Eschyle et Pindare enfin. L'ode est son cantique ; l'ode raconte, elle conseille, elle loue, elle blâme, elle n'explique rien. Elle croit aux héros de la terre autant pour le moins qu'aux dieux de l'Olympe. « Les dieux et les hommes ont une même origine ; une seule mère donna la vie à ces deux races. Ce qui distingue de nous les immortels, c'est qu'ils sont tout-puissants : l'humanité passe et meurt, tandis que le ciel d'airain dure éternel et immuable. Nous avons encore quelque ressemblance avec eux par la forme de notre corps et par notre haute raison ; mais nous ignorons vers quel but l'inflexible destin nous entraine nuit et jour. »

Si ces beaux vers n'étaient pas du poète Pindare, ils seraient du poè'to Eschyle. Ainsi les dieux sont faits à notre image, ils ont la même origine, ils nous ressemblent par l'intelligence; ils nous relèvent, ils nous abaissent, ils nous consolent, ils nous frappent

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à leur gré ! ot souviens-toi, dit le poète à riiomme, de ne jamais être trop courbé devant Ion rival. « Les esprits faibles, dit Pindare, no savent pas supporter ces maux avec dignité; mais le sage les cache et no les fait voir au monde que du beau côté. »

En un mot, l'hommo doit être orgueilleux et superbe avec Jupiter, et, s'il se peut, traiter avec lui d'égal à égal. Or, c'est justement dans cette lutte suprême des deux volontés, dans cette dignité de l'homme, et dans cette résistance de sa force et de sa verlu aux lois d'en haut, quand les lois d'eu haut sont injustes, que consiste le drame de Prométhée, «Voilà, dit Eschyle, à quel point Jupiter est jaloux de l'homme de génie. » — « 0 dieu suprême, puissant roi de l'Olympe, dit Pindare dans sa treizième Olympique^ ô père des dieux, ne sois jamais jaloux de mes vers.»

Quand les Océanides ont chanté leur chant plaintif, Prométhée raconte à ces aimables filles de l'Océan tous les bienfaits dont il a comblé les hommes. Il a donné à l'homme la pensée, et par la pensée, il l'a amené à la liberté. « Tant de bienfaits, dit le chœur, est-ce possible, ô Prométhée? r>

A ces mots, un amer sourire effleure les lèvres du Titan, et il laisse entrevoir le sort que l'avenir réserve au dieu ennemi. Le chœur alors se trouble et l'interroge ; mais le Titan est retombé dans son silence, et les Océanides, retrouvant le pieux langage de la résignation, vantent le bonheur d'une vie pure et soumise à la volonté des dieux. Revenant ensuite à Prométhée, elles lui font remarquer que les hommes ne sont pas moins ingrats que Jupiter, et qu'ils oublient ses bienfaits. Mais, silence 1 Une autre voix s'élève, celle d'une jeune fille qui gravit, échevelée, les cimes du Caucase. Prométhée l'a reconnue ; c'est lo que poursuit Junon. lo peint avec tout le désordre de la douleur les peines qu'elle endure, et s'étonne de rencontrer un tourment égal au sien. Il y a dans le rapprochement de ces deux victimes un intérêt pathétique ; dans ce contraste de la patience muette et de la douleur éplorée, Prométhée apparaît encore plus grand. On pourrait croire que le poète a voulu simplement introduire dans l'action une nouvelle source d'intérêt , mais ce ne serait qu'une émotion surprise, si cet épisode ne se rattachait au fond même du sujet.

Véritablement un descendant d'Inachus doit briser les fers de Prométhée, et cette circonstance fait de l'intervention d'Io dans le

drame une beauté nouvelle. Elle en fait pressentir le dénouement lointain, elle agrandit le caractère du héros, en donnantSa prévoyance pour raison à son invincible constance. A la vue de ce supplice si fièrement supporté, lo comprend quelle est en présence d'un être supérieur, et elle lui demande s'il sait où doit s'arrêter son errant pèlerinage?

Toujours compatissant envers les hommes ingrats, Prométhée craint d'abord d'augmenter la douleur de la jeune fille. Mais enfin, puisqu'elle le veut, il parlera. Ici le chœur qui, dans les premières tragédies des Grecs, se mêlait plus souvent et plus directement à l'action qu'il ne l'a fait depuis, veut que d'abord lo raconte elle-même l'origine de ses malheurs. Celle-ci les expose avec un éclal d'images qui ajoute au pathétique, et parfois avec uae grâce qui étonne toujours en un si rude génie, quoique Dante et MUton aient accoutumé la critique à admirer dans le même pjlëte, les qualités les plus diverses. Le récit d'Io achevé, c'est le tour de Prométhée, et le morceau plein de mouvement oii il prédit les nouvelles courses de la fille d'Inachus est un vaste et fidèle tableau du monde connu, à l'époque où vivait Eschyle, lo, ^ épouvantée du sort qui la menace, reprend sa course vers l'Orient. Toutefois ses peines auront leur terme, comme celles de Prométhée, et la chute de Jupiter mettra fin à leur commune misère.

Cette parole a frappé le chœur d'étonnement, et la pensée qui s'y révèle communique à l'accent du poëte quelque chose d'une poésie supérieure. C'est comme un éclair qui déchire tout à coup la nuit profonde des vieilles traditions, et jette sur l'avenir le sombre reûet d'un monde qui a cessé d'être. Il semble alors que l'antique religion des Pelages vaincue et endormie dans l'ombre des sanctuaires, se réveille tout à coup, et fasse entendre par la bouche de Prométhée de menaçantes espérances.

Cette parole de Prométhée dépasse de beaucoup le dénoûment prévu que nous donne la Mythologie. Celle-ci nous montre Hercule brisant la chaîne du Titan et trempant ses flèches dans le sang de l'aigle. Mais il y a ici bien autre chose ; on s'étonne peu, eu lisant, que le nouveau roi si nettement aimoncé dans ce passage, ait vivement préoccupé l'imagination des pères de l'Ëglise, et que ces étranges oracles aient répandu sur Prométhée un faux air de prophète chrétien. Ainsi se renouvellent en veillissaut les œuvres du

génie. Eschyle, il est vrai, fut accusé d'avoir profané les mystères en les divulguant ; il fut accusé, il fui absous.

Laissons cependant les commentateurs mettre Eschyle d'accord avec la mythologie de son temps. Un seul témoignage nous eût appris ce qu'il faut croire à cet égard, celui d'Eschyle lui-même dans son Prométhée délivré; mais cette tragédie a été perdue, et le problème est resté tout entier à résoudre.

Ces paroles où les Athéniens semblent n'avoir vu, pour ainsi dire, qu'une menace du hasard jetée par une victime au tyran qui l'écrase, Jupiter qui les entend s'en émeut dans l'Olympe, et il envoie Mercure demander quel sera ce dieu qui doit un jour gouverner le monde? La scène entre Mercure et Prométhée est une des plus magnifiques scènes d'Eschyle, elle a cette beauté de dialogue que deux poètes depuis ont seuls égalée, Corneille et Shakspeare. Le messager de Jupiter parle avec l'insolence d*un favori de la veille, et dans la réponse du Titan on sent la railleuse ironie d'un vaincu qui lit clairement sa victoire dans l'avenir; Mercure alors veut l'épouvanter :

Regarde, à mes conseils si tu veux résister ■, L'orage de mallieurs sur toi près d'éclater. Tu ne pourras le fuir ; de son brûlant tonnerre Le grand Jupiter frappe et brise cette pierre, Et du liaut de ces monts ton corps disparaissant, Ro'ule avec ce rocher, et tombe en l'embrassant. Enfin longtemps après tu revois la lumière ; Mais un des chiens ailés, ministres de mon père, Un aigle dévorant, de ton corps déchiré Arrache des lambeaux, et, convive abhorré, Volant, sans qu'on l'invite, à sa hideuse proie, Se repaît tout le Jour du sang noir de ton foie.

Mais le Titan se refuse obstinément à parler : Mercure se retire, et la menace s'accomplit.

Le dénouement est tout entier dans ce beau vers de Crébillon :

Et le songe flnit par un coup de tonnerre.

Il semble, en effet, que nous venions d'assister au songe te plus tragique. Tout y est en dehors de la nature humaine : le sujet,

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