M. Aulran
dormait sous les pampres verts , Bacchus lui apparut dan& sa forme juvénile, et, d'un souiïle puissant, le dieu inspirateur enseigna à cet enfant le don de la grâce, le don des larmes mêlées de pitié et de terreur. Devenu un jeune homme à la plus belle époque de la vie athénienne, quand la Grèce des héros et des dieux vivait encore, dans ce mélange idéal de religion , d'inspiration, de philosophie, de vertus guerrières, quand rien ne séparait encore l'imagination de l'histoire, le soldat du demi-dieu, — à l'heure solennelle où toute cette nature s'animait d'une divinité visible et palpable, dans les bois sacrés , dans les fontaines limpides, dans les antres divins habités par l'oracle, sur la mer et dans le ciel, quand toute cette mythologie, naissante encore prétait sa voix et son âme aux poètes, fils des dieux , et que le fleuve homérique débordait de toutes pafts, Eschyle, le poè'te, fut d'abord un soldat, comme c'était son droit et son devoir.
Et la belle heure encore pour montrer sa vaillance et son cœur ! Eschyle, le soldat, se trouva placé entre Marathon et Salamine, tout comme Eschyle, le poète, fut placé entre Homère et Sophocle. Marathon et Salamine, ces deux reines de la Grèce, saluèrent avec orgueil Eschyle et ses deux frères, Cynégire et Âmynias, cet Amynias à qui fut décernée la palme du courage entre tous les Athéniens, le môme jour où la ville d'Égine fut reconnue : la ville héroïque entre toutes les cités de la Grèce confédérée. Voilà les titres du vaillant capitaine qui, dans ses drames, s'inspirait encore du bruit, de l'éclat et du génie des armées victorieuses;
quant aux titres du poète Eschyle pouvait s'appeler comme il
appelle un de ses héros: le père aux cinquante fils; quelquesuns disent même qu'il avait composé quatre-vingt-dix tragédies et cinq drames satyriques ; mais qu'importe le nombre de chefsd'œuvre tout vivants d'énergie, de verve, d'inspiration, de patriotisme et de courage sortis de cette noble tête guerrière si souvent couronnée du laurier poétique? Ce qui nous reste d'Eschyle suffit, et au delà, à la gloire de ce maître auguste de la poésie, qui, semblable aux rois do l'Iliade, commande à la guerre, préside aux sacrifices et aux lois de son peuple!
Nous avons dit que Proméihée était un cantique ; les Sept chefs devant Thèbes, sont un vrai drame, invoqué par tous les poètes comme le chef-d'œuvre de la terreur. Hélas 1 quelles
lamefttalions profondes dans la seule histoire de Polynice et d'Êtéôcle! Quelle inépuisable majesté et quelle pompe auguste dans Télégie intitulée les Perses, tableau vivant de la gloire et des malheurs de la Grèce ! Quant à ces trois drames réunis sous un titre commun; VOrestie, c'est-à-dire Agamemnon, les Coéphores, les Euménides, vous y trouverez Eschyle tout entier, et toute Thistoire de la conquête des Grecs et de leur retour des ruines de Troie. Eschyle avait alors soixante-cinq ans, et le monde en était à peine à l'an 460 avant Jésus-Christ.
Quoi d'étonnant, après tant de succès à la guerre, tant de succès au théâtre, dans cette patrie athénienne si disposée à se créer des génies fabuleux, à faire de l'histoire une légende, de la légende un poë'me, de Fhomme un dieu , que le poë'te Eschyle ait été traité à son tour comme un être de l'âge héroïque? Cet honneur ne lui a pas été réfusé , et après l'avoir accablé de misères, de désespoir, d'abandon (on l'avait fait pour Homère], ses compatriotes imaginèrent en l'honneur de leur poë'te, une mort étrange et tombée du ciel. La Fontaine croyait à cette mort du poë'te, La Fontaine était digne d'y croire et de la raconter :
Même précaution nuisit au poëte Eschyle : Quelque devin le menaça, dit-on,
De la chute d'une maison ;
Aussitôt il quitta la ville.
Mit son lit en plein champ, loin des toits, sous les cieux. Un aigle qui portait en l'air une tortue Passa par là, vit l'homme, et sur sa tête nue Qui parut un morceau de rocher à ses yeux,
Etant de cheveux dépourvue.
Laissa tomber sa proie afin de la casser. Le pauvre Eschyle ainsi sut ses jours avancer.
A côté de la légende d'Eschyle se place sa biographie, une biographie qui n'a guère plus d'authenticité qu'un poë'me, et telle que les Grecs les aimaient, avant qu'Hérodote leur enseignât l'histoire. L'auteur du nouveau drame, M. Autran, a laissé de côté les pieux mensonges de Valère Maxime, pour s'en tenir au rapport de Plutarque et de Suidas. Eschyle devenu vieux, et pleurant sa gloire comme un enfant pleure son jouet, no veut pas renoncer aux palmes de la poésie. En vain quelque chose lui dit qu'il n'est plus le maître de l'inspiration et l'athlète infatigable,
une occasion de lutter encore se présente, trop belle pour que le vieux Anlée de la poésie n'entre pas en lice, une dernière fois.
Cimon, le général favori des Athéniens, venait de retrouver dans l'île de Scyros les ossements de Thésée, Vautre Hercule^ rilercule de l'Attique. Il s'agit de célébrer dignement cet événement immense, ce cercueil revenu de Sainte-Hélène, et pour les Grecs il n'y a que la poésie qui soit à la hauteur de ces relours miraculeux des héros populaires. Ni la toile, ni le marbre, ni les inscriptions passagères, ni même les temples, ne peuvent suffire à célébrer ces miracles; au sens des Grecs les poètes seuls sont au niveau d'une fôte qui doit être éternelle. A cet appel de la patrie les poètes répondent, Eschyle a répondu le premier, et après lui un jeune homme à peine connu, Sophocle. La Grèce entière prêtait une oreille attentive à ce combat illustre, et ce qui ajoutait encore à la majeslé de l'assemblée, à la joie du triomphe, Cimon, d'une voix unanime, avait été nommé le juge souverain de ce tournoi poétique.
D'ailleurs le sujet du poème était immense : Thésée, c'esl-à-diro toute l'Attiquo! le Minotaure vaincu; Ariane, la fille de Mines, conduisant le jeune héros au labyrinthe; Neptune, pèrede Thésée, le héros national î 0 misère ! le vieil Eschyle fut vaincu dans celte lutte par le jeune Sophocle! C'est du moins l'opinion de Plutarque. Vaincu par son rival , le noble poète dit adieu à son ingrate pairie et il s'en va dans cette terre de Sicile, où il rencontre Pindare à la cour du roi Iliéron, espèce de Périclès anticipé, qui savait très-bien que la rosée ne suffit pas à nourrir les cigales; que les cygnes, lorsqu'ils ont bu, chantent d'une voix plus raélodieuse, que le poète reconnaît les plus légères faveurs, par des hvmnes divins!
Eschyle, fils d'Euphorion, mourut sur celte terre hospitalière, à l'âge de soixante-neuf ans; sa tombe fut entourée des honneurs mérités; on écrivit sur le marbre funèbre: « Ce tombeau renferme Eschyle... héros des batailles; les bois célèbres de Marathon rendent témoignage à sa valeur. » Ainsi, même dans sa tombe, le noble vieillard fit passer le soldat avant le poè'te.
Tout en refaisant celte biographie poétique, je vous raconte le drame de M. Autran. Son drame, on pourrait le résumer dans ce proverbe grec qui est de toutes les époques: le potier porte
LITTÉRATURE DRAMATIQUE. 2â5
envie au potier et le poète au poëte ! Ici le vieillard est envieux du jeune homme, et, dramatiquement parlant, c'est une grande faute ; vous aurez beau prodiguer votre talent et votre esprit, je ne saurais m'intéresser à ce poêle chargé d*ans et do gloire, qui ne veut pas que la jeunesse se place au devant de son soleil pâlissant, et quand le parterre applaudit à outrance ce yers où Sophocle, à genoux, demande pardon de sa gloire, le parterre ne voit pas que ce pardon tourne net en épigramme saoulante contre Eschyle, le poë'te impuissant.
D'autres critiques se présentent. Sophocle amoureux de la fille d'Eschyle, je le veux bien ; mais ce poëte amoureux blessant de gaieté de cœur cet irascible vieillard dont il veut faire son beaupère^ voilà ce que je comprends un peu moins. Tu veux la fille d'Eschyle, à la bonne heure, au moins ne va pas briser le dernier espoir du noble vieillard! Gela est si vrai qu'Eschyle, déshonoré par sa défaite, montré au doigt dans cette ville ingrate, emmène a^ec lui sa fille, son Antigène, dans le désert où il va cacher sa honte et sa douleur. Catastrophe prévue et châtiment mérité ! Sophocle reste seul sur ce rivage désolé, malheureux du triomphe qu'il a tant désiré.
0 vani^de la poésie! les voilà perdus l'un et Tautre, Sophocle parce qu'il est vainqueur, Eschyle parce qu'il est vaincu. Placée entre ces deux défaites , la jeune fille accompagne son père, non pas sans un dernier adieu de douleur et de regret à cet amant qu'elle ne doit plus revoir, puisque aussi bien le flambeau de Proserpine a trompé ses espérances. Il y a dans cette création comme un souvenir de la phéacienneNausicaa, ce type charmant de simplicité virginale, de tendresse filiale et d'hospitalière bonté.
Dans ce drame que l'Académie a couronné, M. Autran avait prodigué toutes les fleurs de sa corbeille ! 11 était cent fois plus Grec que les Grecs eux-mêmes, dans ses vers trop voisins des poêles de Marseille! Au lieu de ressembler à la diligente abeille qui ne ramasse que le suc des fleurs du Parnasse, il en avait rempli une hotte odorante de toutes les odeurs fortes et suaves. Dans son ardeur à tout recueillir, il avait oublié que la modéralion est un dos grands caractères de la poésie antique ; cette noble poésie aime l'ornement net, décidé, creusé dans une vive arête ; elle rejette l'amplification , comme une dame élé- III. U.
gante refuse d'ajouter un faux diamant à son collier de perles.
Quel est le dernier vers de Viliadef c C'est ainsi que les Trovens terminent les funérailles d'Hector l ' »
Relisez toutes les idylles de Théocrite lui-même; au fort de la décadence, vous y trouverez moins d'aurore , de descriptions el de couleur que dans vingt vers des poètes nouveaux, a Le pin qui ombrage cette source fait entendre un doux frémissement ! » Et tout est dit.
a Faut-il chanter, disait un Marseillais de ce temps-là , bien a avant que les Grecs eussent fondé Marseille, le fleuve Ismenus, a ou la nymphe Mélie , ou bien le divin Cadmns, Hercule le dieu a des hommes, Bacchus le père des vendanges? » et le poë'te enivré de lui-même s'abandonnait ainsi à tous les délires du programme, invoquant toutes sortes de dieux et de déesses, inutiles à son œuvre, promettant beaucoup plus, à coup sûr, qu'il ne pouvait tenir, entassant sans ordre et sans choix mille paroles sonores dont il couvrait la nudité de ses poë'mes.
Alors Corinne, qui était à celte lecture : « Maîtrç, dit-elle en a souriant, que de peines vous vous donnez ! Vous avez pris un « sac de grains pour ensemencer une pièce de terre ; au lieu de (( semer avec la main le grain fécondant, vous avez renversé le a sac! »
Que vous semble de cet apologue? Or rien ne saurait mieux s'appliquer au procédé des jeunes poètes qui font du grec aujourd'hui, et dont on vous pourra montrer de curieux exemples; leur sac était rempli d'images, d'harmonies, de métaphores, de descriptions, de rêves poétiques... Ils ont renversé le sac!
1. Ce qui nous étonne et ce qui nous plaît surtout dans les héros d'Homère, c'est une espèce de sans gêne et de liberté d'action que les modernes ont oubliée en mille choses. Ainsi dans celte bataille où le vieux Nestor, monté dans le chnr de Diomède, lui conseille de fuir au plus vite la rencontre de Ileclor ; pI que va dire Hector ? répond le (Ils de Tydée. « // dira ce qu'il voudra, Té[iOi\û le vieillard; Ics'Troyens ne le croiront pas: Certainement, s'il veut vous faire passer pour un lAchr, il en aura le démenti des dames troyennes et de tant de jeunes veuves dont vous avez tué les maris à la ileur de l'ilge. »