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CHAPITRE X

Du poëte Eschyle que dédaignait Racine, au maître do Racine Enôûdet de Promet hée enchaîné à cette douce élégie Alceste^ IlL^miverait ^litoBi qu'une révolution inattendue et très-étrange à Douleversé l'art dramatique. Il y a tantôt deux mille ans que déjà VMceste passait pour une tragédie romantique^ et qu*on accusait Euripide d'avoir un peu trop sacrifié aux grâces nouvelles et au goût de la philosophie moderne. — C'en est fait, disaient les critiques de ce temps-là en se voilant le visage, l'art dramatique est perdu, nous touchons à la décadence; qu'a-t-on fait de la terreur d'Eschyle, de la grandeur héroïque de Sophocle? Alce$ie n'est pas une tragédie, c'est tout au plus une élégie. Où donc est, en tout ceci, le souffle d'Homère? A quels traits souverains reconnaissez-vous la tragédie hellénique? Elle-mt^me, Athènes, l'héroïne éternelle de tous nos drames, on n'en dit pas un mot dans cette lente agonie d'une épouse dévouée.

2i8 LITTÉRATURE DRAMATIQUE.

Dirait-on, ajoulaient les critiques, à entendre pleurer cet Euripide, qu'il est né sur remplacement do la victoire do Salamine? II se lamente, il se briso à lui-même son propre cœur, il oublie la place publique pour plaire à récole, et le peuple afin de plaire à Socrato. II a brisé une corde à la lyre de Sophocle, la corde des terreurs solennelles, la corde d'airain qui faisait vibrer, dans Timmense réunion de la Confédération grecque, le sentiment de Thonneur et du devoir. Où placez-vous les dieux dans cette tragédie ô^Jlceste ? Il a chassé de son drame les dieux et les héros. Rien pour eux, rien pour nous ; le poète ne songe qu'à mettre en dehors ses émotions personnelles; il ne s'occupe que de sa propre pitié, de sa propre douleur ; et enfin où sont les grands enseignements de tout ceci, où sont les grandes pensées , où prenez-vous les leçons utiles? — A peine songe-t-il que la mère-patrie tient d'une main la couronne de chêne, et de l'autre main Técaille de l'ostracisme.

Même le chœur, ainsi parlent les critiques d'Athènes, le chœur, ce conquérant, ce conseiller, ce grand agitateur du drame antique, qui parle tantôt comme un roi, tantôt comme un pontife; le (•h(t!ur qui représente le peuple d'Athènes, la voix qui conseille et qui loue et qui blùme, la louange ardente et la malédiction suprême, le chœur est absent de cette tragédie dUAlcfste.. A peine s'il ose parler, à peine s'il ose se plaindre, à peine si on le retrouve, de temps à autre et murmurant je ne sais quelle complainte à voix basse, comme s'il avait peur d'être entendu!

Euripide, cette fois, a efféminé notre tragédie nationale; — il a manqué au grand devoir des poètes , qui doivent se mêler à tout ce qui est la morale, l'histoire, la politique, la religion du peuple d'Athènes I A bas Euripide ! Magistrats, brisez sur son front SOS quinzes couronnes, chassez de la ville de Minerve cet effénniné; il a perdu l'enthousiasme, il a soufllé sur le feu sacré, il a manqué à ce grand peuple, esclave et maître des lois!

Voilà comment ont dû parler les critiques de la place publique, le lendemain de la représentation ù'Jlceste; et sans les approuver tout à fait, il nous semble qu'ils étaient parfaitement dans leur droit. Même en reconnaissant toute la simplicité des maîtres, Àlceate n'est pas une tragédie. Quand le drame commence, il est décidé que l'héroïne va mourir. Point de lutte, pas d'hésitation,

c'est la loi du deslin — anankél En vain Apollon, naguère berger chez Admète, veut s'opposer à ce sacrifice, il n*est plus temps, Alcesle s* est dévouée elle-même à la place de son mari. Sur le devant de la scène le chœur se lamente et nous raconte les lugubres cérémonies des funérailles et le dévouement de cette jeune reine qui a pris congé de son mari, de ses enfants, de la douce lumière du jour.

Il n'y a pas longtemps que fut tentée, à Paris même, une représentation de ce drame romantique l (obi affreux mot, je ne l'ai pas employé dix fois, en toute ma vie) et le premier soin du traducteur français, M. Hippolyle Lucas, avait été de déranger et do rtfn/brc^r celte plainte et cette misère. Ce même prince que pleurait le chœur d'Euripide, il était plein de vie et de force dans la traduction française, et le parterre, qui n'en sait jamais bien long, même un parterre a peine échappé au joug des maîtres, applaudissait , croyant applaudir un poète grec. Que c«ci soit une règle générale : toutes les fois qu'une scène traduite, vous dit-on, de ces chefs-d'œuvre, manque de simplicité, d'énergie ou de grandeur, soyez sûrs qu'elle n'a pas été puisée à la source homérique.

Ajoutez à l'inconvenance de prêter des scènes à Euripide, cet autre inconvénient, non moins grave, de lui prêter des idées, des sentiments, des paroles, des ornements, ornements trop petits pour un si grand édifice. — 11 n'est donc pas étonnant que tout ce premier acte de VAlceste nouvelle, dans lequel Euripide et son génie n'ont rien à voir, ait été frappé d'une insipide langueur. En vain le traducteur dispose son autel, en vain il fait parler les oracles, on vain il invoque Phœbus- Apollon^ ce nouvel Apollon qui ne sait plus s'il s'appelle Âpolloriy ou s'il s'appelle PUœbus; la malheureuse tragédie, privée de génie et dépouillée de cette fleur de [toésie qui faisait sa force, retombe mourante et affaissée sur elle-même, comme fait la voile de pourpre en l'absence du vent, sur le mât impuissant qui la devait porter dans ce ciel d'or et d'azur.

Il faut les plaindre, comme on plaint un aveugle qui a perdu son chien et son bâton, les aveugles esprits qui ne comprennent pas toute la grandeur de ce qui est simple et vrai. Les Grecs, nos maîtres en toute chose, au contraire, tenaient à honneur de ne pas s'éloigner du fier langage de la grande poésie, lis tenaient en

même temps à Tôlégance et à la repartie Spartiate; ils ne fkisaient pas d'oiseuses descriptions pour démontrer qu'ils aimaient la vie et qu'ils savaient la cultiver comme une noble plante dont la racine touche à l'abîme, dont la fleur touche au ciel ; ils disaient cela d'un. mot; souvent d'un mot, d'un cri, ils racontaient les plus immenses tragédies : Patrocle n'est plus ! — On combat pour son corps! — Hector a ses armes! Bref, quiconque veut s'attaquer à cette noble poésie, toute brillante d'esprit et toute brûlante de passion, doit savoir avant tout, que, pour en triompher, ce n'est pas assez que d'y être entré, il faut encore s'y maintenir ; il n'est permis qu'aux dieux de prendre la couronne d'Ariane et de la placer parmi les étoiles. Seul au monde, Racine avait le droit peut-être de traduire Euripide, et lui-même quand, dans sa préface û'iphigénie^ Racine traduit quelques vers ô^Mceste, il s'excuse do ne pas égaler les grAces do l'original :

Je vois dojà la rame et la barque fatale,

J'entends le vieux nocher sur la rive infernale ;

Impatient, il crie: On l'attend ici-bas.

Tout est prêt, descends : viens, ne me retarde pas !

Lui-même, Racine, il est vraiment resté au-dessous du poë'te grec, lorsque Alceste, au moment de descendre chez les morts, s'écrie avec une si profonde et si touchante? terreur : « Hélas ! « hélas ! on m'entraîne dans les lieux sombres ! C'est Pluton ! c est a Phiton ! son regard m'obsède ! sa main m'appelle : dieu barbare! a — où me pousses-tu ? »

Toute la scène est remplie de cette terreur. — Les adieux d'Alceste, de l'aveu de Racine, sont remplis d'une douleur ineffable. — M. de La Harpe a osé les traduire en vers ! Maladroit 1 tirer un pareil cuivre de tout cet or! Présomptueux, qui ne voit pas que son culte est une profanation ; que son vers, qui a touché la prose d'Euripide, ressemble au soleil couché dans un nuage ; il n'a jamais éprouvé, quand il entrait sous les portiques de la Melpomène athénienne, cette secrète terreur qu'inspire la présence des dieux.

M. Hippolyte Lucas a ajouté à l'effet de ce second acte rentrée un peu bruyante d'Hercule, l'hôte d'Admète. Cette fois Tauteur français n'aura pas voulu qu'on lui fasse le reproche que faisaient

À Euripide les critiques de son temps : — Eh quoi! rien pour Bacchus dans votre dî^ame? « Nihil ad Bacchtiml » Et voilà dans doute pourquoi le poëte français a mis à chaque instant sans son Alceste arrangée^ la louange du vin. Cela va si loin que son Hercule aurait un peu trop soif, quand bien même il s'agirait d'un tambour-major de la garde nationale. Hercule chante le vin "et Famour à la façon de M. Tabbé de Lattaignant ou de M. Vadé ; il fait pis que cela : pendant que le malheureux Admcte et ses ttifoots murmurent le chant funèbre sur le corps d'Alceste expirée, Ob brutal Hercule, hôte incivil, fait entendre ses chansons à boire. — Voilà encore un de ces moments trop fréquents dans lesquels . les Français ont plus d'esprit que les Grecs, c'est-à-dire qu'ils en ont trop. Cette chanson à boire et ce De profundis, qui s'entremêlent, c*est du bel et bon opéra-comique de 4846. — Ce n'est pas de l'Euripide. En revanche, quelles charmantes strophes le poëte grec place dans la bouche' du jeune Eumélus, l'enfant orphelin !

Pour notre part, nous ne pouvons pas tolérer que l'hôte du roi. Hercule, un demi-dieu, la coupe à la main et la tête couronnée du pampre des buveurs, assiste à la levée du corps de la reine, et qu'il ne devine pas, à la douleur de ces attitudes et de ces visages, que c'est la reine elle-même qu'on emporte! Dans la tragédie grecque, Hercule arrive lorsque Alceste est morte, lorsqu'elle est au tombeau, lorsque cet époux infortuné peut au moins dévorer ses larmes. Pourquoi changer une chose si naturelle? Pourquoi no pas faire arriver Hercule à son tour? Pourquoi nous priver de ce dialogue du héros avec le chœur? Pourquoi diminuer ce héros que le poète grec, dans sa pensée , avait chargé de donner au peuple d'Athènes ces leçons de religion, de morale, de force et de vertu que le peuple d'Athènes venait chercher au théâtre? Il ne faudrait pas oublier, quand on traduit les drames de l'antiquité, que tout ce qui se passe sur celte scène illustre appartient au peuple d'Athènes, que le théâtre était une part de sa religion et de son histoire. Il s'est réuni dans ce théâtre immense pour compter ses forces et pour se voir face à face; il veut savoir — et c'est pourquoi il interroge ses poêles — s'il a conservé les bons instincts de sa forte et gracieuse nature, s'il croit encore aux dieux, aux héros, à la patrie, à la vertu, à l'excellence de la

Grèce, à la majcslé de la république! — L'Hercule de la pièce grecque ^est un pontife, l'Hercule de la pièce française est un bouffon. — Pour sentir ces nuances précieuses, il faut s'être fortifié longtemps par ce culle profond qui touche à l'adoration :

Recliquc cultus Peclora roborant.

En un mot, on n'improvise pas une tragédie d'Euripide ou de Sophocle comme on improviserait, de nos jours, une tragédie de Ducis ou de M. Andrieux ; il faut aimer les maîtres, il faut les savoir, il faut les posséder jusqu'à la moelle... ; il fallait comprendre, par exemple, que ce dialogue à demi-mot entre Admèle et Hercule son hôte, ces non-sens mystérieux, ces réponses à double entente, cette nécessité de Thospltalilé à laquelle Admète se soumet malgré sa douleur, devaient empocher qu'on ne nous montrât cet Hercule égrillard et bon vivant.

Si ^z traducteur français avait étudié longtemps, toute sa vie, le véritable sentiment de la tragédie grecque, s'il s'était bien pénétré de répouvante du chœur à la seule idée d'un hôte à recevoir en un pareil moment, s'il avait voulu tirer un parti légitime do ce serviteur du palais qui/ ne pouvant plus se taire, finit pur apprendre au héros stupéfait qu'Admète, son hôte, pour le mieux recevoir, a fait violence aux plus chers sentiments de la nature, le traducteur eût mis, comme on dit, de l'eau dans le vin de son héros. <c Voilà le moment. Hercule, de montrer au monde que tu es le fils d'Alcmène et de Jupiter! — Il faut sauver Alceste et la rendre à son époux! » Soyons justes pour tout le monde, tout ce parterre d'Athéniens du quartier latin, dont quelques-uns cnt su le grec, n'a guère supporté cet Hercule à demi ivre; quelque chose disait à ces jeunes gens, fils de bonnes mères, que la tragédie d'Euripide n'eût pas admis un héros ainsi tourné.

Il y a encore ce malheur et ce danger lorsqu'on touché à l'œuvre des Grecs, c'est qu'on ajoute quand il faudrait ne rien ajouter, c'est que souvent, quand il faudrait retrancher quelque détail génanl dans les mœurs et dans les coutumes des peuples modernes, on s'obstine, et l'on trouve qu'il est juste de ne rieu retrancher. — Et la preuve : prenez dans Euripide cette scèoo violente où le vieil Admète, le père du roi, Tami d'Apolloo»

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vieillard vénérable par son âge et par ses travaux passés, s'en vient, les mains pleines de fleurs et de présents funèbres, pour les offrir aux mânes d'Alceste, sa belle-fille. A peine le vieillard a-l^il fait un pas vers le tombeau qu'il veut honorer, que soudain son fils l'accable d'outrages et d'insultes incroyables. « De quel droit viens-tu ici, vieillard ingrat? Tu as laissé mourir Alceste à ta place, toi chargé d^années! » Bref, voilà un fils qui fait à son père un reproche sanglant de n'être pas mort et enterré. Pareille scène est incroyable dans la «ité de Minerve ; la différence des mœurs ne saurait l'expliquer, et ce sera une chose prudente de supprimer cette étrange scène toutes les fois que l'on voudra ne pas trop déplaire au public français.

En revanche, le traducteur va plus loin que le poë'te original quand il nous montre Hercule se battant dans une espèce de duel avec la Mort. On les voit, la Mort en habit de femme, Hercule en habit de combat ; Hercule prend à pleines mains celte femme qui gémit et se lamente sous les dures étreintes qui ont étouffé le lion de Némée. — Ceci est encore le résultat d'un contresens. Je sais bien que les Grecs n'avaient pas les mêmes idées que nous sur la galanterie des capitaines pour les dames, mais leur bon goût naturel les eût empêchés de mettre Hercule, le lieutenant général de l'Olympe, aux prises avec une déesse. — La mort, en grec, la mort est un homme^ c'est-à-dire une force virile avec laquelle on peut lutter sans déshonneur ; — les Latins appelaient cet homme Orcus\ — Le peuple d'Athènes eût sifflé cette scène où le vaincu change de sexe ; mais cette scène est de l'invention de la tragédie française. L'auteur a trouvé dans r^/ces/e d'Euripide un dialogue très-peu naturel entre Apollon et le génie de la mort, et de ce dialogue il aura tiré cet étrange duel.

A la fin du drame, le poëte grec se contente do nous montrer Hercule qui ramène, — encore vêtue de son funèbre linceul, riieurcuse Alceste, Alceste muette, heureuse de son mari , sûre de son bonheur, aspirant à cette vie nouvelle... Mais il faut attendre trois jours avant qu'elle soit tout à fait revenue à cette vie qui recommence sous ces beaux auspices.

Quoi de plus touchant que ce silence, et comme il faut être mal

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