III
25i LITTKRATURK DRAMATIQUE.
inspin'' pour l'aire parlor Alcesle! Les Grecs savaient donner son langage môme au silence! Cette Alcesle muette, qui revient, à la faron d'une ombre sortie de la porto d'ivoiro, je la reconnais, déesse et femme, à sa démarche!... Je te salue, ô toi la ûlle d'Euripide et de Zouxis !
D'où il suit : qu'il était presque impossible de faire de cette tragédie (ÏAlceste une tragédie pour notre théâtre ; que la pièce a réussi, mais d'un mauvais succès, d'un succès affligeant, car, il faut bien le dire, les morceaux les plus applaudis, les scènes qui ont paru le plus terribles, n'appartiennent pas à Euripide. — En revanche, j'ai vu plus d'une fois le moment où Euripide allait être silllé.
Et rident slolidi
Getx.
Quant à la musique nouvelle, elle est un peu moins grecque, s'il est possible, que la poésie qu'elle accompagne. Il y a de cela dixhuit cents ans, Horace, dans son Art poétique, se plaignait de la
flûte romaine, si peu semblable à la flûte grecque. « Nous l'avons doublée de cuivre et d'airain, disait-il, et maintenant cette flûte est une trompette. » Que diraient les Romains, à leur tour, s'ils entendaient mugir, autour de la plaintive Alceste, ce tonnerre d'opéra-comique? Les Grecs aimaient la musique, uniquement pour accompagner le discours ; ils aimaient avant tout la poésie en leurs poèmes. La poésie marchait devant, la musique venait ensuite, douce compagne de tous les poè'tes aimés du ciel : Linus, Amphion , Orphée , Homère. Dans cette association des deux grands arts la poésie et la musique, les cordes de la lyre étaient comptées, le musicien n'avait pas le droit d'ajouter une corde sans la permission du poè'te. Et cela se comprend pour cette langue divine, qui porte en elle-même les plus charmantes harmonies, si douce, si pittoresque, si musicale, d'un rhythme si complet, d'une prosodie infinie, d'un mètre si nombreux; chaque mot avait sa mélodie, et chaque accent, chaque mesure comptait dans le discours.
La musique eût donc été la très-mal venue de se faire bruyante, — et c'était seulement à condition qu'elle n'effacerait pas une seule parole, qu'elle n'étoufferait pas un seul accent, qu'on lui
LITTÉRATURE DRAMATIQUE. i25o
permettait d'accompagner, humble et suivante, les chants de niiade, les chœurs d'Euripide, l'ode d'Alcée ou de Pindare, l'élégie de Callimaque, Tidylle de Tliéocrite et la chanson amoureuse de Sapho. — Ce luxe de chant étouffe la parole; ce bruit de ritournelles et de refrains déplaît à mon esprit occupé du poème ; enfin, ces humbles vers que brise la musique et qu'elle traite comme autant de valets.de ses caprices, ces oreilles charmées aux dépens de l'esprit, tout cela sent d'une lieue son grand prix de Rome, destiné à réussir sur nos théâtres d'opéra ; mais co n*est pas là, tant s*en faut, la flûte d'ionie : la flûte d'Ionie est allée rejoindre les vers d'Euripide, heureuse queMarsyas ne l'ait pas ramassée en chemin.
A ce propos, on m'a conté une histoire assez jolie. Une bonne femme de la Halle grondait sa petite fille qui était rouge comme une cerise. Comme te voilà faite ^ dit-elle, chienne cC enfant! et fie te l'avais- je pas bien dît? Et elle grondait, elle souriait, elle caressait l'enfant, essuyant ce beau visage avec son tablier. — Quelqu'un, perçant la foule, dit à cette femme: — Bonne mère, qu'a donc fait cette enfant? — Ah! Monsieur, reprit la mère, ne m'en parlez pas ! Ça est bon, ça est actif, mais ça vous a Vambition de porter la hotte !
Hélas! tous tant que nous sommes, nous portons notre hotte... Tâchons de n'y pas mettre un trop lourd fardeau.
Un seul homme ici-bas avait le droit do traduire VAlceste d'Euripide, et cet homme s'appelait Gluck : *
« Pleure, ô patrie ! ô Thessalie ! »> Il y a un chœur de VAlceste de Gluck qui vaut à lui seul toutes les traductions de -ce bas monde. 11 était, ce grand musicien Gluck, une intelligence, et le peuple qui l'écoutait, l'entendant se perdre et s'abîmer en ces sanglots, se demandait quels étaient ces présages, et si le musicien favori de la reine de France élait dans le secret des dieux?
« Pleure, ô patrie I ô Thessalie ! » et les courtisans du Versailles renouvelé, les Parisiens du Paris de Voltaire, entendant ces plaintes touchantes, se demandaient si véritablement Versailles et Paris seraient des villes aussi malheureuses que la ville de Minerve, et s'il y avait en réserve, dans les colères de l'avenir,