I. L« paroles de VAlceste française étalent de M. Gaillard
•2i»G LITTKRATITRIÎ URAMATIQUR.
«nulanl de deuil jxiur les Français qiKî pour les Grecs? Attendez, sire; attendez, reine; attendez, philosophes; attendez, grands seigneurs! quelques jours encore, et vous pourrez chanter sur vos propres funérailles : « Pleure, o patrie! ôThessalie! »
Hélas! et nous aussi nous avons eu nos funérailles illustres mêlées au sang des guerres civiles! Telle journée, en juin 1848, a été signalée par le meurtre des plus hardis et des plus braves, et par la mort du plus grand génie de notre âge, M. de Chateaubriand ! A ces moments de trouble et de deuil, c'était une espèce de consolation de parler d'Athènes et de ses misères, et de chercher, dans la douleur de ce grand peuple des intelligences, quelque douleur qui fût semblable à notre douleur.
Eux aussi, les Athéniens de Périclès, il n'ont pas su le nombre de leurs blessures et le nom de tous leurs morts, lorsque parmi tant d'oracles en prose et tant de prédictions en vers, une voix se fit entendre qui disait : Athènes aura dans ses champs la guerre des Doriens, et après la guerre^ la peste! A tant de distance, c'est une consolation de contempler les douleurs d'un si grand peuple, et de comprendre par quels efforts de courage et de génie il devait triompher de tant d'infortunes. Ces Athéniens que nous avons salués comme nos maîtres, et qui du haut de leur Olympe ne nous désavoueraient pas pour leurs enfants, si nous voulions les étudier encore, ne manqueraient pas d'enseignements utiles, d'exemples glorieux.
Eh! quel peuple fut jamais plus approchant de l'antique nation française?- Quel peuple a combattu, plus fidèlement, pour la justice, le .principe et le fondement de son origine? Noble nation, digne fille de Minerve; infaillible dans sa politique; avide de nouveauté ; prompte à concevoir , ardente à entreprendre ; osant au delà de ses forces; hasardant au delà de ses résolutions; pleine d'espérance au milieu des plus grands revers; elle aimait à se répandre au dehors, et si elle ne se doutait pas toujours des grands intérêts qu'elle avait à défendre, elle les défendait avec une obstination héroïque.
Victorieuse, elle va en avant aussi loin que possible; vaincue, à peine si elle recule d'un pas. Tout ce quelle prend lui semble un bien légitime ; ce qui lui échappe-lui produit l'effet d'une injustice, tant est rapide la réalisation de ses grands rêves. A l'inertie
somnolente de la vie heureuse, TAlhénien préfère, et de beaucoup, les agitations, les dangers, les tumultes de la guerre, les batailles de la place publique. L'agitation, voilà sa plus grande fête,, et Ton dirait que les dieux l'ont mis au monde tout exprès pour ne pas connaître le repos et pour troubler la paix du reste des hommes.
Trouvez-vous le portrait ressemblant ? D'ailleurs l'histoire est là qui confirme toutes iîcs louanges et qui nous excite à les mériter, puisque aussi bien les circonstances ne sont pas tellement changées qu'il soit inutile de les reproduire, en attendant que les affaires présentes, entièrement consommées ou parfaitement éclaircies, nous frayent une voie nouvelle, et nous rendent tout au moins la liberté suspendue aujourd'hui. Pourquoi d'ailleurs, même dans les temps paisibles, rejetterions-nous des événements et des hommes qui semblent faits tout exprès pour nous servir . de conseils et de modèles? Tant de maux sans nombre causés par les guerres intestines? tant de disputes entre les Grecs sur le meilleur gouvernement et la meilleure République? tant de guerres mutuelles entre ces enfanls de la même patrie qui s'entrcdéchirent, et périssent tous les jours par la violence des armes ou par les rigueurs de l'indigence?
Des colonies dans toutes les îles ; — des lois dictées par les dieux eux-mêmes au législateur qui les fait resplendir sous son âoquenco nette et vivo comme sa pensée ; — lant d'institutions libérales, le suprême effort de la politesse et de l'élégance. — Des philosophes, des pontifes, des sacrifices on commun; la Grèce entière applaudissant avec le même orgueil les athlètes et les grands poè'tes. Dans cette ville de Minerve, toutes les grâces du langage et de la politesse; Texercice des beaux-arts, les amitiés solides ; des sociétés de toute espèce, des combats de force et d'agilité, des combats d'esprit et d'éloquence; une récompense pour tous les talents, un sourire pour toutes les beautés, et, pour tout couronner, l'éloquence, celte force suprême, le plus grand sujet de jalousie qui puisse exister parmi les hommes, puisqu'elle fait de l'homme éloquent le chef et le souverain de la nation... Telle elle était cette ville heureuse qui offrait à l'élranger, le spectacle incroyable d'une fête générale, et non interrompue de tous les jours.
Hélas! et nous aussi nous Tavons possédée autrefois cette tribune haute comme le ciel , qui renvoyait au monde entier, écho solennel et superbe, la moindre parole de nos grands orateurs! La tribune est brisée, elle est tombée la muraille éloquente! — Les Grecs n'avaient pas besoin de tant d'appareil : la tribune, c'était la place publique; la voûte sonore , c'était la voûte môme des cieux. Car ils rendaient un vrai culte à la parole humaine; car ils regardaient l'éloquence comme le résultat le plus sérieux d'une éducation libérale; la grâce et la beauté du langage restant toujours pour ces habiles esprits le signe manifeste des soins qui ont formé notre jeunesse, la source de toute autorité au dedans du pays, de toute considération au dehors.
Ces horribles manifestes contre l'étude , contre la science et contre le culte de l'antiquité, qui ont épouvanté, j'ai presque dit qui ont déshonoré notre République naissante, auraient été une révolution dans la ville d'Athènes; Athènes ne comprenant pas une gloire plus haute et plus difficile à atteindre que l'éloquence, la philosophie, la poésie, ces rares miracles de la sagesse, de l'intelligence et de la vertu.
Voilà pour les vertus civiles. Quant aux vertus guerrières, cotte République polie les portait à un degré digne de la France ellemême. Comptez donc que de combats difficiles, de victoires célèbres, de circonstances périlleuses ; que de héros de la Fable, demi-dieux dignes fils d'Hercule; que de nations barbares domptées autant par ces lois humaines que par ces armes inflexibles : les Scythes, les Thraces et les peuples de l'Asie étonnée de cette domination inattendue ! Ainsi furent dépassés même les héros d'Homère, qui avaient mis dix années à prendre une seule ville!
Et puis, dans les jours de défaite, la patience de ces athéniens égalait leur orgueil dans le triomphe: ni le pays ravagé, ni les villes embrasées, ni les temples détruits, les dieux enlevés, la patrie en proie à toutes les dévastalions de la guerre, la peste même, ne pouvaient arracher l'espérance, la sainte espérance, de ces âmes superbes, non plus que la fierté de ces divers partis qui se disputaient le pouvoir.
Ajoutez un gouvernement humain, une clémence infatigable, les alliés rendus fidèles par l'affection et la reconnaissance, toutes
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les joies de la liberté publique, et quand il faut obéir aux tyrans, quand les exils, les séditions, les lois déchirées, les constitutions, anéanties ou changées, les biens pillés , les femmes déshonorées les enfants exposés aux plus durs outrages, remplissent la République d'épouvante et de douleur ; quand les pirates dominent les mers et que les soldats régnent dans les villes; quand, pour tout dire, les révolutions deviennent si fréquentes que le citoyen resté dans le pays, est plus à plaindre que l'exilé, le premier tremblant pour Tavenir, le second vivant au moins dans Tespoir du retour, alors encore le génie athénien se manifeste, et la grandeur du péril semble augmenter les ressources de la patrie aux abois.
Peuple glorieux ! la multiplicité même de ses gouvernements divers lui conservait son grand ajr de jeunesse ! République libre et brillante de gloire, qui passait tour à tour du respect des lois, à Taudace et au bonheur de la désobéissance, trouvant toujours une ressource nouvelle quand il fallait faire face à des besoins nouveaux, guerrière et prudente tout ensemble, éloquente toujours, et se consolant, par un beau discours, de ses pertes les plus irréparables et de ses plus excessifs malheurs.
C'est ainsi que Périclcs, Thomme le plus puissant de son temps, le chef du parti populaire dans le siècle le plus brillant de la Grèce, vint à bout plus d'une fois, par la majesté de sa parole autant que par le respect qui s'attachait à son nom, d'apaiser les douleurs, les colères et jusqu'aux injustices de sa patrie, dont il était toute l'espérance. Athènes venait de perdre Aristide et Thémistocle, quand Périclès {'Olympien s'empara du pouvoir que lui offrait la multitude, en haine de l'aristocralie athénienne. Quel fut ce grand homme et les services qu'il a rendus à sa patrie? — L'histoire est là pour le dire, appuyée sur la reconnaissance de tant de siècles.
Il avait commencé par être un poète, par s'enivrer, lui aussi, de tous les enchantements de l'éloquence, et, disciple des grands orateurs, il avait partagé les passions, les croyances et les rêves de son temps ; même il avait adopté, pour un de ses maîtres dans l'art du beau langage, Aspasie, la Milésienne, ce miracle de beauté, versée dans tous les arts de la parole. Bientôt cependant il abandonna les éludes frivoles pour les études sérieuses,, la
philosophie pour la politique, les apparences de la jeunesse pour la gravité et la décence extérieure d'un chef de républicyie. Déjà les vieillards lui trouvaient une certaine ressemblance avec Pisistrate, le glorieux tyran d*Athènes. D'abord il vécut silencieux, caché, austère; puis tout d'un coup, lorsque l'heure eut sonné, il se montra dans un éclat incroyable, et comme un homme digne de commander à ce peuple d'élite. Il réunit à Télocution et à la puissance oratoire la volonté et la justice, si bien qu'il fut tout de suite indépendant de ce peuple qui l'avait porté au pouvoir, où il se montra juste et sévère pour chacun et pour tous. Minerve elle-même lui donna, en remplacement d'une popularité passagère, une autorité réelle qui ne cessa qu'avec sa vie, et qui ne dura pas moins de quarante ans.
C'est, en effet, un hommag^j-que lui accordent les historiens les plus portés aux opinions démocratiques: ce chef éloquent, ce Jupiter olympien de la ville d'Athènes, savait contenir la multitude sans rien perdre de ses affections ; ce n'était pas elle qui le menait, c'était lui qui savait la conduire. Comme Tautorité lui était venue par la force inflexible et légitime des événements, il ne cherchait pas à fléchir le peuple dans ses discours; au contraire, il profitait à merveille de l'ascendant qu'il avait sur les esprits^ et quand par hasard il rencontrait des insolents et des audacieux; prompts à le contredire sans l'entendre, il s'opposait de front à leur humeur, et modérait leur emportement par une crainte salutaire.
Au contraire, ces mêmes hommes tombaient-ils dans l'abattement et dans le malaise? Soudain il relevait leur courage abattu ! Ainsi il était à la fois l'exemple et la consolation de la ville d'Athènes. Bref c'était, de nom, un gouvernement populaire, mais, de fait, tous les citoyens de cette République obéissaient joyeux et dispos, à leur illustre concitoyen.
Ce grand homme, qui sut se concilier si longtemps le respect de cette nation mobile et changeante, était un de ces hommes d'État tels que Platon les demande dans sa République. « Vous « êtes tous des frères, disait Platon aux citoyens d'Athènes ; vous « êtes des âmes de fer et d'airain mêlé d'argent; mais le Dieu « qui vous a formés a fait entrer l'or dans la composition de cejjx « d'entre vous qui sont propres à gouverner les aulros! »
En môme temps il les console de cette infériorité naturelle, en leur disant : il est possible qu'un citoyen de la race d'or ait un frère de la race d'argent, oui, mais un citoyen de la race de fer peut mettre au monde un homme do la race d'or. « Et môme, dit-il plus « loin, telle âme de fer ou d'airain, si elle meurt pour la patrie, c va devenir soudain une âme d'or, un de ces purs et bienfaisants « génies qui veillent à la conservalion et au bonheur du genre « humain! » Il dit encore: « Â chacun sa place dans le vaisseau « lancé en pleine mer; que le pilote reste au gouvernail, qu'il « soit le maître, sinon les matelots vont le jeter dans la mer pro- « fonde, piller et dévorer les provisions du navire, et enfin se bric ser sur les écueils. »
De grandes occasions se rencontrèrent de prouver au peuple athénien que Périclès savait ouvrir à propos les portes de la citadelle^ et marcher d'un pas courageux dans les honnêtes sentiers; rbistoire a conservé précieusement un admirable discours prononcé par ce grand homme sur les cendres des citoyens généreux qui étaient morts en combattant pour les libertés.
Au milieu du deuil public, il se lève au nom de la patrie athénienne, et dans un discours qui est un chef-d'œuvre, il reproduit la douleur nationale; il donne à cette douleur si légitime une éternité glorieuse à laquelle ne sauraient atteindre ni le marbre, ni le fer, ni les statues bientôt brisées, ni les temples môme que le temps renverse l C'est que l'éloquence seule et l'histoire, sa digne compagne, peuvent donner aux grands citoyens l'immortalité 'des dieux de l'Olympe, car des uns et des autres nous jugeons la gloire par les honneurs dont on l'entoure. Trois fois, dans l'espaco de quarante ans, Périclès fut appelé à prononcer l'oraison funèbre des Grecs qui succombèrent pour le salut de tous, et trois fois il s'en est acquitté aux applaudissements de la Grèce entière ; de son cœur est partie cette parole touchante, quand la Grèce pleurait les jeunes soldats do sa garde mobile : Vannée a perdu son printemps !
Aspasic elle-môme, cette beauté dont le nom est une louange, cette femme qui a inspiré sans nul doute l'éloge d'Hélène à ces Grecs amoureux avant tout do la beauté, Hélène, la seule de ses filles que Jupiter ait reconnue ; Aspasie, avant qu'elle ne devînt la femme de Périclès, prononça de ses lèvres éloquentes, une m. 15.
harangue en l'honneur des Athéniens tombés dans les plaines do Leschia ; Platon a parlé de cette harangue. Hélène était belle, donc elle était éloquente. Dans la même admiration, les Grecs disaient encore: La beauté est souveraine! elle ne produit qu'amour, admiration ! Elle n'a point d'ennemis, elle n'en saurait avoir.
Tous les biens: la force la richesse, la gloire môme, ceux qui les possèdent en jouissent tout seuls; la beauté est faite pour tous les regards; elle a été donnée à peu de femmes pour le bonheur do tous ; elle se montre, on l'aime ; elle plaît, elle inspire le désir de plaire, elle polit les mœurs, elle est le charme de la vie, elle excite à la gloire, elle fait éclore plus de vertus que toutes les écoles de philosophie; il n'y a rien qui attire davantage les adorations de la terre, et qui nous rende plus semblables aux immortels.
La harangue funèbre de Périclès après la guerre de Samos est un des morceaux les plus célèbres de l'antiquité grecque. M. Vil- Icmain, le maître admiré, l'a traduite avec cet instinct merveilleux, mélange incroyable de critique et de génie, qui lui a fait deviner, retrouver et reproduire tant de savantes merveilles, grâce à lui, resplendissantes d'un éclat tout nouveau.
Les guerriers morts pour la patrie, étaient ensevelis aux frais de l'État; pendant huit jours chacun venait pleurer ses morts et leur porter ses offrandes funèbres. Au moment du convoi, ces cendres glorieuses étaient déposées sur des chars de triomphe ; un de ces chars restait vide, pour représenter les cadavres que la guerre avait dévorés. Le cortège se composait de tous les citoyens en larmes et portant des cyprès dans leurs mains.
Les urnes qui contenaient ces vaillantes poussières étaient exposées dans le tombeau public élevé sur les Tuileries, à l'entrée du plus riche faubourg d'Athènes ; seulement, par une louange extraordinaire, les guerriers de Marathon furent enfouis dans le champ de bataille; en eflTet, c'était le seul emplacement qui fût digne d'un pareil tombeau.
Du haut d'une tribune élevée en ce lieu, et qui dominait l'assemblée, Périclès prononça cette oraison funèbre que l'on dirait composée tout exprès pour les grands citoyens tués par les faiseurs de barricades dans les journées funestes de 1848 :
« 11 mo semble, dit l'orateur, que c'est une entreprise hardie à « l'éloquence de vouloir s'égaler à certaines actions illustres que
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c la pairie environne des honneurs mérités, car il arrive que le « discours est au-dessous de la gloire célébrée, et alors le discours c est injuste; ou bien Téloge est au niveau du héros, alors « survient l'envie qui s'attaque même à la mémoire des morts ! » Ceci dit, Torateur se souvient qu'il est, avant tout, un homme politique, et il fait servir à l'enseignement et à l'autorité do la loi, même cette funèbre cérémonie. Au nom de la gloire présente, il invoque la gloire passée ; il remonte aux aïeux du peuple grec, il raconte leurs travaux, faisant vivre ainsi l'émulation des mœurs antiques ; il loue, il conseille plus qu'il ne loue, et bientôt il arrive à déclarer, devant tous, l'excellence du présent gouvernement d'Athènes.
« Nous avons, dit-il, une Constitution qui n'emprunte ses lois ff à personne, et loin d'imiter les autres, nous servons nous-mêmes « d'exemple. Cette Constitution s'appelle démocratie, parce qu'elle a s'applique au plus grand nombre des citoyens. Dans les difféc rends entre particuliers, la loi est égale pour tous, et quant aux « dignités, chacun est préféré, non pas à cause de son parti, mais « à cause "de sa vertu. L'indigence et l'obscurité n'écarlent pcr- « sonne , s'il peut être utile à l'État. »
(alertes voilà une louange glorieuse, et les citoyens morts pour la patrie ont dû se sentir réjouis au fond de leur tombe honorée, lorsqu'ils ont entendu les acclamations de tout ce peuple! Périclès ajoute (et ne dirait-on pas qu'il a vu passer en ce moment, dans le nuage de l'avenir, l'ombre du citoyen Proudhon, une ombre renouvelée des Grecs?) : « Libres dans l'exercice de nos « droits politiques , conGants dans le commerce journalier de la « vie, nous voyons sans colère notre semblable se permettre « quelque jouissance, et nous ne lui montrons pas ce front clia- « grin qui ressemble à une i)eine et à une injustice. Grâce aux « dieux immortels, cette facilité dans nos mœurs nous porte à « respecter, par-dessus toute chose, l'ordre public; nous savons « obéir aux lois et aux magistrats qui les représentent, maispeut- « être obéis.sons-nous plus volontiers aux lois éternelles qui no « sont écrites que dans le cœur de l'homme, aux lois do la con- « sidération et de l'honneur! »
Ne croyez pas que ce digne magistrat d'une république, môme sur la tombe des morts, oublie do recommander à ce peuple ingé-
nieux qui l'écoute, tant de choses saintes : le culte de la poésie, l'amour des beaux-arts, du beau langage, de la famille, des mœurs civiles ; Périclès va plus loin, il célèbre comme une des grandeurs de la patrie les jeux et les fêtes annuelles,
« Oui, dit-il, Athènes est fière des plaisirs qu'elle donne ù « l'esprit. Elle se vante tout haut de l'éloquence publique, de la « causerie privée, de ses gymnases, de ses écoles, de ses biblio- « thèques, de ses théâtres, de tant d'étblissemenls qui bannissent a la tristesse. Athènes est ouverte à tous les fruits de la terre, « à toutes les productions de l'esprit ! Elle est le domaine de tous « le* peuples. Nous sommes élégants avec simplicité, et philo- « sophes sans mollesse. Nous sommes plus fiers de la richesse de « nos actions que du faste de nos paroles.
« Point de honte chez nous à convenir de sa pauvreté, mais aussi i< un grand empressement à en sortir. L'Athénien est à la fois à ses « affaires, à ceUes de l'État; l'ouvrier même sait la politique. Honte « chez nous à qui n'a pas l'ambition de tenir au gouvernement, de « près ou de loin ! Malheur à qui ne sait pas se faire un ami d'un « obligé ! Athènes, pour tout dire, est l'école de la Grèce ; elle s'est « réservé le choix de tous les talents, l'exercice de toutes les ver- « tus. Dites-nous vous-mêmes si notre ville n'est pas la reine do « toutes les cités connues?... Et voilà pour quelle patrie ces « grands citoyens sont morts en combattant ! »
Voilà certes un beau mouvement oratoire, et en même temps voilà Tœuvre d'un politique du premier ordre! Heureux le peuple que l'on peut louer ainsi ! Heureuse et fière la nation digne d'entendre de pareilles oraisons funèbres ! Paix éternelle aux morts de bonne volonté qui ont mérité que le spectacle d'une pareille grandeur fût déposé sur leur tombeau !
« Ils ont donné leur vie à l'État, l'État leur donne une gloire « impérissable et la plus éclatante sépulture ; je veux parler de « cette tombe sans limites, où leur gloire, toujours présente dans « les grandes occasions du courage et de l'éloquence , repose ce éternellement mémorable. Car la terre entière est le mausolée « des hommes illustres ; leur renom de vertu ne dépend pas d'une « inscription et d'une colonne, et môme dans les contrées étran* « gères, môme dans les siècles à venir, leur souvenir immatériel « vivra dans toutes les âmes, et se conservera bien pli^s par la
« pensée que par tous les monuments. Vous serez maintenant, à « leur exemple, convaincus que le bonheur est dans la liberté et « la liberté dans le courage. N'hésitez pas devant les périls, ne « tremblez pas devant la mort. Eh quoi! voudrions-nous aban- « donner aux citoyens les plus pauvres et les plus faibles cette « gloire de mourir pour nos croyances et pour nos familles? Et « n'est-ce pas phitôt à nous tous, qui avons tant à perdre, à nous a immoler dans ces désastres publics qui ne menacent que nous a seuls? »
Tout ce discours est de la môme force : l'inspiration, le conseil, la science, la prudence, la croyance d'un grand politique élevé à l'école impérieuse de la nécessité, et d'un bon citoyen en qui Ton croit parce quMl est aimé, s'y révèlent à chaque parole. Le plus ardent patriotisme vit et respire dans ce discours, où le pa^ vient en aide au présent, oii le présent est chargé des pro« messes de Tavenir ; éfoquenco mêlée do courage civil et de vertu guerrière, dans laquelle on entend à la fois les chants heureux des Grecs et les imprécations des Barbares. Je no sais rien de plus consolant que le spectacle de ce grand peuple, libre sous le regard d'un grand homme; je ne sais rien de plus louchant que cette oi^ison funèbre qui éclate soudain dans nos souvenirs et dans.notre deuil à l'aspect sanglant de tant de ruines, de tant de morts, de tant de menaces encore, do tant de crimes peut-être * 1
L'éloquence est la consolation souveraine! Elle endort le malade blessé à mort, elle réveille l'homme endormi et le relève de sa coupable inertie! Elle est la Providence des nations désolées, la Providence des nations qui espèrent encore. En pleine guerre civile, à Rome, peu de jours avant que sa tète éloquente fût attachée à la tribune aux harangues, Cicéron passait, rêveur, à travers le Forum. On l'accoste, on l'entoure : -— Montez à la tribune, lui dit-on, et parlez! — Eh! de quoi voulez-vous que je parle? leur disait-il ; il n'y a pas de question à l'ordre du jour, et le Forum est désert. — Que nous importe? disaient les Romains, parlez toujours !
Ne trouvez donc pas étrange si nous avons cherché dans les républiques d'autrefois un instant d'oubli ; mais, grands dieux de