‹ Histoire de la littérature dramatiqueChapitre 30 sur 66 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Ainsi à chaque page, à chaque détour, à tout propos, notre fêle est grande quand nous parlons d'Athènes, notre mère nourrice aujourd'hui dédaignée, et retranchée, ou peu s'en faut, du commerce des jeunes esprits.

« N'oubliez pas, mon cher Maxime, que vous allez dans TAchaïe, au milieu de la Grèce toute pure, d'où sont sorties les lettres, la politesse, et même l'agriculture. Souvenez-vous que vous ôtes envoyé pour gouverner des villes et des hommes libres s'il en fut jamais. Par leurs traités, par leurs actions, par leur vaillance, et de Tassentiment unanime de leurs dieux, ils ont su défendre et protéger la liberté qu'ils avaient reçue de la nature. Donc adorez les dieux, prolecteurs do celte nation ; respectez les héros qui ont fondé sa gloire ; honorez les grands exploits et jusqu'à la vanité de ce grand peuple.

a A cette source sacrée, nous avons puisé notre droit national.

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Nous n'avons pas imposé nos lois à la Grèce après l'avoir vaincue; elle nous a donné ses lois à notre prière, et avant de sentir le pouvoir de nos armes. En un mot, vous passez par Athènes pour commander à Lacédémorio; il y aurait inhumanité et barbarie à les dépouiller do ce qui leur reste de leurs ancienne grandeur. »

Celte lettre est écrite par Pline le Jeune à un lieutenant de Trajan, et jamais louange ne fut plus vraie et plus méritée. Vous avez vu naguère naîlre et grandir le drame sur le théâtre athénien. Le drame antique est venu au monde sur Tautel môme de la destinée. Si le drame moderne court après le bruit, le mouvement, la passion, le nombre éloquent des personnages, la tragédie antique recherche avant tout un cadre étroit; dans ce cadre elle va nous montrer souvent un seul héros de la légende ou du poème, luttanl avec la Nécessité et se débattant contre elle, jusqu'au moment oii la Nécessité triomphe à la fois des vices de ces grands coupables, et des vertus de ces demi-dieux.

Voilà pourquoi il faut admirer et beaucoup. Corneille et Racine lorsque dans le cadre étroit du drame fataliste, ils poussent Thisloire elle-même, et restent obéissants à l'histoire, en dépit de la Nécessité qui ne veut pas de ces triomphes inattendus, de la beauté et de la forcer, ici-bas, contre la force et la volonté d'en haut.

Plus tard quand le cercle s'élargit , lorsque le drame l'emporte sur le poè'me, lorsque la volonté, la vie et l'action des héros s'emparent du rôle de la Némésis implacable et la réduisent à néant, vous assistez alors à une transformation* inattendue. Ainsi Shakspeare est à Racine ce qu'était naguère Racine à Euripide. En ce moment Aristote a tort dans le domaine do Tart tout aussi bien que dans le domaine de la philosophie et de ia foi, son joug est brisé et il succombe sous les formules qui devaient le mieux le protéger et le défendre.

Ouvrez Shakspeare et vous verrez qu'il n'est plus question de la règle ancienne, llamlet qui est un grand professeur dramatique, dit à ses comédiens, « que le théâtre doit se calquer sur le a monde » [theform and pressure of tlie times), qu'il ne faut pas mettre on lambeaux l'émotion [tearing (z passion into rags)^ et qu'il les invite à parler comme parlent des hommes. Shakspeare était pourtant le contemporain de la tragédie française, et

LITTÉHATURË DRAMATIQUE. 269

Ton s'étonne que voisin des chefs-d'œuvre de Corneille, si voisin de Cinna, d'Emilie et du Cid, il ait inventé le cordonnier Thisbé, le charpentier Pyram et ce charmant monsieur clair de hine, à qui il a prêté de si beaux vers. Nous le répétons, ce que l'on appelle aujourd'hui l'école moderne n'a rien inventé dans le fond même du drame, et si l'on veut rendre justice aux véritables novateurs, il faut nommer Aristophane, il faut nommer Sophocle, il faut nommer Plante et Térence, il faut nommer Corneille, il faut nommer Shakspeare, il faut nommer quiconque a vécu de sa propre vie au théâtre ; en un mot, ce sera toujours une faute dans ces sortes de dissertations^ de ne pas rendre au César ce qui est dû au César.

Ainsi nous n'avons pas inventé la Nécessité ; nous n'avons pas inventé l'introduction de l'histoire et des personnages historiques dans le drame; nous n'avons même pas inventé le grotesque, en dépit de Cromwell et de la Préface de CromwelL Le premier exemple du grotesque, il est dans le poème d'Homère; le premier héros grotesque, il a un nom, il s'appelle Thersite, et de nos jours , les poètes l'ont mis en scène, ce Thersite.

Dans le deuxième chant de V Iliade ^ le drame commence à peine, Achille est retiré sous sa tente, et déjà les Grecs découragés parlent de remonter sur leurs navires inutiles, lorsque le divin fils de Laè'rte, Ulysse , poussé par Minerve , et tenant à sa main le sceptre d'Agamemnon, tente un dernier effort sur les soldats mutinés. On voyait, de tous côtés, les Grecs accourir autour de cette admirable parole, et l'écouter en silence, avec respect.

Le seul Thersite, parlant sans mesure, faisait un bruit horrible; il ne savait dire que des injures et des grossièretés; il 8*attaqu^t surtout aux rois avec insolence, et disait tout ce qui lui venait à la bouche pour exciter la ligue des Grecs. Ajoutez que ce misérable était l'homme le plus laid et le plus frappé de di^râce; il était louche etboiteux^son épaule courbée se repliait sur sa poitrine, sa tête pointue était à peine ombragée de cheveux hérissés comme la soie du porc; ainsi bâti, cet homme s'était posé comme le plus grand ennemi d'Achille et d'Ulysse, c'est-ùndire du plus beau et du plus sagoides Grecs, mais en ce moment il déclamait contre Agamemnon, le roi des rois, avec une voix aiguë et criarde et pleine de menaces!

Quand Ulysse, suivi d*Euribale, son héraut, entendit les déclamations de l'affreux bossu : — « Thersite, lui dit-il, quelle que soit rintempérance de ta langue venimeuse, crois-moi, respecte les

rois, ou sinon car tu es le plus lâche et le plus impudent des

hommes I Et de quel droit un gueux de ton espèce ose-t-il s'atr taquer à notre chef? Thersite est jaloux d'Agamemnon ! Thersite!... Loin d'ici, malheureux ! Non, par Jupiter ! je ne veux plus ôtre le père de mon fils Télémaque, si je ne te fais pas traîner hors du camp, et fustiger à coups de fouet comme le plus vil des mendiants I »

A ces mots, Ulysse frappe Thersite du sceptre d'or; le misérable plie et tombe sous le coup, et se prend à pleurer comme un esclave. Une tumeur livide s'empare de ses épaules frappées du bâton royal ; le malheureux va se cacher dans un coin, retenant ses calomnies et même ses gémissements. Les Grecs rient aux éclats. — A coup sûr, se disent-ils, Ulysse a raison de châtier un pareil drôle, et maintenant, avant de s'attaquer à ses maîtres, maître Thersite y regardera à deux fois.

Voilà tout l'épisode. Ce Thersite est le type de l'aboyeur antique ! Il est le vil ministre des plus honteuses et des plus mauvaises passions de la multitude. Il est éternel; il s'attaque à toute gloire, à toute vertu; il s'appellera Anitus ; il s'appellera Zoïlç; il s'appellera de tous les noms infâmes du barreau, de la tribune et de la presse, aux heures funestes où les plus misérables et les plus lâches, tentés par le vil appât do l'argent, insultent à plaisir, tantôt sous le masque et tantôt à visage découvert, les têtes superbes, les fidélités saintes, les rois de l'intelligence, les poëtes exilés, les orateurs détrônés. Lâches et dignes enfants de Thersite, ces misérables, dont le nom seul est une injure I

llomoro les a devinés et pressentis, comme il a deviné et pressenti toutes choses ! Ce Thersite est une des plus vives peintures d'Homère, c'est une sg^tire; quelques-uns soutiennent que c'était une vengeance, et ce serait dommage, il vaut mieux que ce soit une justice. Dans tous les cas, il était impossible, de nous représenter un être plus difforme, une âme plus laide, un corps plus hideux. •

Homère a fait Thersite aussi laid qu*Achille est glorieux, aussi laid qu'Hélène est belle, et depuis tantôt trois mille années, ce mi-

flérable est resté le digne objet du mépris et de Texécration des hommes; son nom est devenu une mortelle injure; les poètes, les philosophes (moins le philosophe Démonax), les historiens, la Grèce, Rome et la France, les peintres, les sculpteurs, avec tout ce qui est le mépris et la rancune des peuples se sont entendus pour maintenir ce Thersite dans une exécration méritée.

Il est le héros, en laid de Viliade, l'Iliade ce pêle-mêle des hommes et des dieux !

Pendant trois mille années, on a laissé à Thersite son piédestal de fange et de honte , et voici qu'un enfant, chez nous, dans cette rage de paradoxes qui a perdu tant de jeunes esprits, s'est amusé à faire du laid le beau, de la lâcheté la bravoure, du coquin le galant homme, de l'être abject le favori des dames ! Enfant ébloui de ces grandes clartés; enfant qui veut mesurer le soleil, et qui ne dirait pas combien de stades séparaient Mégare do 'a ville do Mi verve 1 — Enfants qu'il faut plaindre et que l'on^ saurait détester. Ils sentent pousser des ailes à leur épaule im puissante, et pour suivre la route tracée par Icare, ils ne voient pas, les innocents, qu'à leur épaule droite a poussé l'aile d'un aigle, pendant qu'à l'épaule (gauche bat incertaine l'aile de la colombe; armés en sens contraire, à peine s'ils volent terre à terre.

Tant d'ambition n'allait pas à ces deux ailes inégales; c'était tomber trop bas, pour qui voulait voir clairement et de très-haut les villes, les hommes, les idées du monde antique, et ces quatre arpents de miracles qu'on appellait la Grèce, et, dans la Grèce, un point verdoyant l'Attique, sous le ciel d'Homère, où n'apparaît aucune trace des hommes et des bœujs !

C'est une belle chose la jeunesse, et une charmante excuse; mais encore, |K)étiquement parlant, faut-il pouvoir répondre à ces questions très-simples: Qui es-tu? d'où viens-tu? quelle est ta patrie? Ici la question était d'autant plus importante que ce jeune homme hardi, cet ami, cet admirateur, ce défenseur imprévu de Thersite, qui nous apparaît sous les habits de lin d'un fils d'Homère, est tout au plus un enfiint de M. Victor Huiço. — Ce Thersite, était Tribouletl c'était Quasimodo 1 Cette muse novice affecte ralhiro du poè'me épique, méfiez-vous! Ce poome épique est une élégie, une bucolique : « Habitant des montagnes, je n'ai point

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appris toutes les belles expressions athéniennes ; ma science ne s*étend pas au delà de ma flûte et de mon chalumeau 1 »

Et voilà justement où est lo mal : on sait jouer de la flûte, on embouche la trompette; on écrirait en vers bien faits de molles s ances à la façon de Théocrite, on chante la colère d'Achille ! On a la voix douce, calme, tranquille , et soudain, à force de dis^ pu ter et de crier pour se faire entendre, on perd la grâce de son discours, la fraîcheur de sa jeunesse ; le feu monte à votre joue enflammée, la sueur dégoutte de votre front chargé de rides précoces. On portait avec élégance , avec goût, la toge barbare , on est mal à Taise dans le manteau grec, et même les marchandes d'herbes, vous accostant, disent: Étranger! tant vite elles ont reconnu, à votre accent, que vous n'êtes pas un citoyen d'Athènes. Pourquoi, juste ciel! n'être pas plus retenu dans ses tentatives, plus modéré dans ses désirs?

Ëh quoi ! vous avez vingt ans, et vous chantez la chanson des Cyclopes ! Vous avez vingt ans, et vous prenez le destin pour Tarchitecte de vos poèmes ! Vous pouvez prétendre à la louange d'aujourd'hui qui a bien sa douceur, et vous vous contentez de la couronne d'ache, de pin ou d'olivier sauvage? Vous pouvez être Français, vous êtes Grec! Si cette rage d'imitation fait encore quelque progrès, un jour ou l'autre vous ferez battre des coqs contre des coqs, des cailles contre des cailles, ce qui était un jeu essentiellement athénien. Mais, comme disait un philosophe de cotte même Athènes si maladroitement ressuscitée : « Amis, rassurons-nous, nous avons contre cette maladie un puissant antidote : la vérité et la saine raison 1 »

Savez-vous cependant (laissons de côté cette comédie et cette espèce de résurrection) comment cet abominable Thersite a fini? Un jour, comme il élait sur lo point de s'emparer d'Amalasontbe, reine des Amazones, l'impétueux Achille, qui passait dans celte mêlée, écrasa Thersite sous ses pieds, ne voulant pas abandonner tant de beauté, tant de courage à ce vil soldat!

Et voilà comme ces jeunes Athéniens de Paris, de condition libre, d'un babil agréable, et sentant leur gymnase d'une lieue, ils ne doutent de rien. Ce n'est pas pour eux qu'a été fait ce vers célèbre : Le père des dievx et des hommes accordait une chose, il en refusait une autre.

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Êcoutez-les; ne dirait-on pas que Jupiter leur a tout accordé? Ils n'ont pas de barbe encore, ils reconnaissent les philosophes à la barbe. A leur premier coup de bêche, ils s'imaginent qu'ils ont trouvé un trésor, et, suivant le précepte d'Hésiode, « ils commeDcent par se loger dans une maison des plus magnifiques; ils achètent tout le territoire d'Athènes, à l'exception du thym et des pierres, toute la partie d'ÉIeusine qui est située sur le bord de la mer, sans oublier un petit espace, au bord de l'isthme, pour voir de ces hauteurs, les jeux olympiques. Ils veulent aussi un riche domaine dans la plaine de Sicyone, de la vaisselle d'or en abondance, et des coupes de deux talents. Chemin faisant, s'ils rencontrent le temple de Minerve, il leur semble qu'ils entrent dans leur patrimoine. — «0 mes génies paternels, s'écrient-ils, recevez-nous avec bonté ! »

Bons jeunes gens! Le beau rôve, et pourquoi donc les réveiller? No les réveillons pas; leur rôve ne fait do mal à personne ! Assis sur le char du soleil, laissons-les parcourir te firmament ! Si cela leur plaft de porter des chouettes à Athènes , que nous importe? Ne troublons pas cette féerie! Nouveaux Triptolèmes, qu'ils sèment en paix leurs idées généreuse.^, mais infécondes; qu'ils aillent bras dessus bras dessous avec la poésie, et sans jamais apercevoir le sourire moqueur de cette belle à double visage. Par Jupiter , ne les tirons pas de l'ambition dans laquelle ils sont plongés !

Si donc les jeunes esprits de ce siècle n'ont pas pris à ranticjuilé tout ce qu'on pouvait lui prendre, à coup sûr ce n'est pas faute d'y avoir employé bien du zèle. Ils ont pris ses cantiques au vieil Eschyle, ses drames au grand Sophocle, ses comédies au belesprit Aristophane ! Sous prétexte de grotesque^ vous les avez vus tantôt q^i prenaient à Homère lui-même son Thersite.

En voiîà d'autres qui par fantaisie^ ont pris à Térenco une adorable fantaisie intitulée VEumiqtte! Ils ont repiqué les vieux cothurnes, ils ont ressemelé les vieux brodequins. Flairezmoi cette vieille odeur do laine et de cuir, et saluez les vieux comiques grecs ! Celte douce odeur de safran et do rose de Malte (rosas Melithenses), eh ! c'est la comédie antique. Aux franges do sa robe traînante, vous allez la reconnaître aussi bien qu'à sa démarche avinée, à la grossièreté de son langage, à celte )ilai-

iH LITTÉRATURE DRAMATIQUE.

santeric amusante comme un coup de bâton, à la folie impossible de àos narrations les plus vraisemblables.

Cette comédie est la (iile des vendanges et du hasard ; elle est venue à Rome du fond de TÉtrurio, colportée sur tous les chemins et dans toutes les tavernes par des bateleurs et des joueurs de fliUe; elle se tenait sur un pied, elle chantait mille insoleirces lascives ; elle plut aux jeunes gens de la ville éternelle, jeunes gens de joie et de malice, qui mêlaient la danse au chant; mélange singulier de la prose, du vers, de la chanson bachique, de l'ode amoureuse, de l'insulte publique, de la déclamation effrontée ; tout cela s'appelait en effet mé lange, satire.

Ce premier hasard plein de gaieté, d'abandon et de verve moqueuse, prit bientôt une forme certaine dans les compositions du père de la comédie italienne, Livius Andronicus *.

1. N'oublions pas Vatellane, et puisque dans les histoires de Tite-Livo se rencontre un très-curieux feuilleton dramatique, essayons de le traduire à la louanjj^e et à la gloire du feuilleion :

« Cette année (391 ) et Tan qui suivit, sous le consulat de G. SuIpiciusPellcus cl de G. Licinius Stolo, Rome fut on proie h. la peste, et l'bistoiro aurait peine ù signaler d'autres événements, si pour demander la paix aux dieux irri1(;s, quehiucs gens d'esprit et de bonne humeur n'avaient imaginé une fnçnn do jeux scéniques, tout dillerents des fOJes du Cirque aimées do ce peuple guerrier. Gctte piquante et ingénieuse nouveauté avait pour les Romains un grand air d'étrangelé, et cependant elle semblait née uniquement du besoin des circonstances et de l'esprit latin. De ce jeu scénique toute parole était supprimée et toute chanson ; des bateleurs venus d'Étrurie eiécutuienl, au son des flûtes douces et h la mode toscane, non pas tout à fait des dau.^es, mais certains mouvements lents, calmes et fort gracieux.

« Bientôt la jeunesse, à les voir, s'avisa de copier les faits cl gestes de ces histrions, non pas sans ajouter au geste le bruit des voix railleuses et le fredon d'une malice innocente. On s'attaquait, on se répondait; tant promis, tant tenu. La chose plut, on la répéta, elle devint populaire; et comme on s'aiipliqua tout d'abord à ne pas mordre à la façon de l'acre et rustique vers fescenuin, mais au contraire à sourire et à se moquer dans un innocent badinagc, les honnêtes gens trouvèrent charmante cette laçon de mGler une poésie éléganle aux sons des flûtes mélodieuses! Ge fut le signal d'une révolution et d'un nouvel art parmi nous, l'art dramatique.

(( En eCTet, Liviuï (Marcus Livius Andronicus), un peu plus tard, abandonnant la satire et ses brutalités coupables, osa, le premier, raconter, dans une intrigue habilement liée, une action suivie; — il fut tout à la fois son premier poiîtc comique et son premier comédien, h l'exemple de tous les inventeurs et novateurs dans les choses du théâtre ; souvent redemandé, il brisa pa voix à cette fatigue; alors il obtint, par faveur slngaliôre, qu'un

II a pressenti Fart nouveau qui allait ajouter le rire et le ridicule aux divertissements de la république. Livius Andronicus a composé d'abord des comédies à l'exemple d'Aristophane, conservant à la comédie athénienne son manteau quelque peu solennel ; ils composé plus tard des comédies romaines moitié rire et moitié larmes, marchant deux mille ans à l'avance, sur les brisées de Diderot et de La Chaussée ; enfin ce bonhomme d'un vrai génie n'a pas dédaigné la vraie comédie, la comédie où l'on rit, sans rien qui ressemble à la haine personnelle, à l'allusion politique.; on rit parce que le rire éclate, irrésistible, comme fait une douce flamme dans le regard d'un jeune homme assis près de la femme qu'il aime, et sous l'influence d'une pointe de vin !

A cette comédie heureuse et plaisante, toute licence futTionnée ; elle prit tous les costumes, tous les manteaux, tous les visages ; tantôt elle sépare le récit de l'action, tantôt elle mêle l'action au récit; un pied chaussé dans le cothurne et l'autre pied dans le brodequin, ou même les pieds nus le plus souvent, elle s'avançait joyeuse, effrontée, assez peu passionnée, assez peu amoureuse, et parlant comme on parle dans les tavernes, dans les bains, sur les places publiques, chez les courtisanes ; enfin pleine de sel atlique, de jurons, de caprices, d'argot populaire, et se gardant bien de rien embellir aux mœurs qu'elle raconte, crainte de tout gâter. Telle est la vraie comédie latine que Livius Andronicus devait enseigner à Plante le tourneur de meules.

Plus tard, et pour la première fois avec Térence, la comédie latine se met à parler le plus beau langage des plus grandes mai- •sons romaines ; elle touche aux premières marches de la tribune, elle s'assied aux banquets de Scipion et de Lélius.

jeune esclave chanterait son rôle à sa place, pendant que lui-même il dirait les récits et le dialogue. Une fois délivré de cette fatigue, il put sV bandonner en toute liberté à sa verve et à son génie: Il arriva cependant que les jeunes gens de la viUe, qui l'avaient inventé, abandonnèrent aux histrions de profession cet art nouveau, et, conservant pour eux-mêmes l'atellane primitive, ils en firent leur chose propre, à ce point que la loi ne les traita jamais comme des comédiens ordinaires, et qu'ils ne furent exclus ni de la tribu ni du service militaire. Ainsi vous pouvez comparer la ' modestie et la sagesse de l'ancien théâtre au théâtre de nos jours, il est arrivé à une magnificence folle, à ce point qu'il n'y a guère que les plus riches empires qui puissent suffire à tant d'exigences! »

i7G LITTKRATllHE Dit AM ATlOlJK.

Ici commence la grande société philosophique et littéraire qui allait devenir le siècle d'Auguste. En effet, la comédie de Térence enseignait à ces grands seigneurs, plus puissants que des rois, Turbanitc, le beau langage. Jules César lui-même, aussi grand écrivain que grand capitaine, admire tout haut cette gaieté correcte et retenue dans ses plus vifs excès, cette grâce élégante qui fait tout accepter, ce vers ingénieux et piquant qui donnait une forme supportable aux vices cruels de ce peuple romain, alléché à son théâtre moins par l'esprit du poète, que par le poignard des gladiateurs. Tel est Térence : il n'a pas l'entrain, l'audace, l'insolence, la raillerie cruelle, l'orgie et la brutalité cynique de la comédie primitive ; il n'a pas cette gaieté éveillée, avinée, alerte, cruelle, impitoyable, d'un enfant des faubourgs ; il n'est pas, tant s'en faut, la joie de la populace et de la canaille d'Italie; en revanche,*quel fidèle observateur des mœurs et des élégances romaines ! Quel plus bel esprit et mieux fait pour parler aux grandes dames, aux sénateurs, aux chevaliers !

A chaque mot de cet excellent génie, vous reconnaissez l'ami de Furius, de Lélius, de Scipion, excellents esprits dans la paix et dans la guerre, qui ont eu le rare honneur de passer pour les collaborateurs de Térence. « Que cet ouvrage soit leur, dit Montaigne!...» il était leur par l'amitié qu'ils portaient au poète Térence, par l'influence toute puissante, sur un pareil esprit, des mœurs, du langage, de l'urbanité de ces trois hommes, l'honneur de la société romaine.

VAndrienne appartient à Scipion, oui, certes, mais comme China appartient au cardinal de Richelieu, comme Britannicus ^ appartient à Louis XIV, et la tragédie ù'Esther à madame de Maintenon , car il faut croire que les grands poètes sont inspirés en effet par les intelligences toutes-puissantes qui marchent devant eux. Ajoutez à ce rare mérite de Térence, qu'il abandonne enfin la peinture des mœurs basses do la Grèce pour ne plus s'occuper que des mœurs élevées de Rome. On dirait qu'il respire à l'avance je ne sais quelle prévision du siècle d'Auguste; le siècle d'Auguste eût été fier à bon droit de cet homme, qui fut adopté avec transport par les plus illustres génies: Cicéron, Tite-Live, Horace, étonnés et charmés de cette F émis africaine, raniour des plus beaux esprits de tous les temps.

LITTÉRATURE DBÂMATIQUE. 277

Toutefois, quelles que soient Turbanité et la grûce décente de notre poêle, vous n'empêcherez pas qu'il n'obéisse, de temps à autre, aux appétits sensuels de ce peuple romain qu'il faut arracher à sa frénésie pour les jeux du Cirque. V Eunuque^ par exemple, est une comédie écrite, à coup sûr, par Térence; mais Piaule lui-même, dans ses licencesles plus hardies, désavouerait celte fable horrible d'un jeune homme amoureux d'une jeune fille qu'il aura aperçue longeant la voie Sacrée, et qui s'en va, du même pas, pour violer cette fille innocente ; car voilà tout l.j nœud comique'; et pourtant cette fille déshonorée , ces voiles déchirés, ce désordre de la maison, ce jeune homme qui sort de ce guet-apens, aussi gai qu'un écolier qui a volé des pommes dans un jardin, ces détails d'un crime faisaient rire aux éclats les descendants de Lucrèce et de Virginie.

Ils applaudissaient, véritables enfants de la louve, à l'espièglerie abominable du jeune Chrêmes. Mais qu'y faire? Leur excuse est toute prête! Cette fille déshonorée est une esclave; or l'esclave n'est pas une personne, c'est une chose; plus cette enfant se lamente, et plus nous devons applaudir à l'espièglerie de ce galant Chrêmes. Applaudissez, par Jupiter! Jupiter se rit du crime des amants. — Perjuria ridet amantum !

Comment donc un pareil sujet de comédie a-t-il pu se montrer sur un théâtre français? Par quel déplacement de mœurs et d'idées a-t-on pu afficher, sur les murailles de Paris, ce mot malsonnant et pis que romain : V Eunuque? On n'en sait rien, mais vraiment la chose est étrange. Je sais bien que La Fontaine, aux premiers jours de Louis XIV (1654) , quan^ nous étions encore sous rinfluence de Voiture, le maître de cette galanterie ingénieuse dont Voiture est resté le modèle, avait affiché, lui aussi, V Eunuque de Térence; mais je sais aussi que la ville et la cour sifflèrent de compagnie, ô singulier accident! La Fontaine et Térence! Le titre seul de cette comédie indigna les reines de cette cour abandonnée à toutes les galanteries. L'Eunuque! fi! ne me parlez pas de cet incommodé^ disait la princesse de Confi.

Je sais aussi que plus tard , en pleine Régence, quand la comédie ne demandait qu'un prétexte pour aller, le sein nu et les épaules peu couvertes, les deux amis, les deux égrillards, Brueïs et Palaprat, attirés par l'esprit, la verve et l'intrigue de la comé- III. 4G

die latine, imaginèrent une incommodité moins révoltante, et do Y Eunuque^ ils liront un Muet.

« Col Eunuque a ponsù déshonorer La Fontaine et Térence, » disait Brueïs dans sa préface. Kn même temps, avec beaucoup de tact, les deux amis nous expliquent comment la délicatesse de l'amour français répugnait à cette convention funeste par laquelle Phédia, l'amant de Thaïs, se tient éloigné, pour deux grands jours, de la présence de sa jeune maîtresse, laissant la place libre à son rival ; comment aussi ( c'est un étrange dénoûment pour un public parisien) ce Phédia, amant reconnu de Thaïs, consent désormais à recevoir chez lui, comme ami de la maison, ce capitaine ridicule qui lui a déjà pris sa maîtresse pendant un jour. — « Il est riche, » dit Gnaton le parasite. — Eh bien, que ce soit une raison de plus pour le mettre à la porte, répond la délicatesse française. Il est riche ! la belle excuse pour un public qui vient d'applaudir le Misanthrope !

— Mais, reprennent les défenseurs de Térence , cette Thaïs, après tout, est une courtisane , femme badine et de facile accès; cllo appartient à ces affranchies de toute pudeur que vous rencontrez partout dans Rome, à pied , en litière , au théâtre, au Giiamp-de-Mars , les unes en plein vent, les autres en espalier, esclaves révoltées qui se vengent de l'esclavage passé, en ruinant de fond en comble les fîls de leurs maîtres. Elles sont jeunes, elles sont belles, elles ont du sang italien dans les veines; elles se montrent avec des talents , un esprit , un abandon et mille agréments qui les font adorer. Le moyen de leur demander une vertu qu'elles ignorent, un désintéressement que personne ne peut leur apprendre? Acceptez donc cette Thaïs telle que le poë'te l'a vue et telle qu'il la représente.

Sa porte est une porte mercenaire; qui en doute? Sa main nue est habituée à frapper dans toutes les mains; pourquoi s'en fâcher? La passion do ce temps-là n'a pas une autre allure. On s'aime et l'on se marchande ; on se prend et l'on se quitte pour se reprendre au premier caprice ; cela se passe ainsi dans les odes d'Horace et dans les élégies de TibuUe ; c'est le sigisbéisme qui commence ; et d'ailleurs Thaïs ne prend pas en traître son ami Phaidia ; elle no lui sert pas de plats couverts; au contraire, elle l'avertit de la nécessité où elle est de le tromper pour vingt-

quatre heures, et de cette tromperie elle lui donne un motif honorable : son vif désir de sauver une jeune fille, compagne de son enfance. A cette suspension de fidélité rien nq répugne dans cette Rome qui sera plus tard la Rome d'Ovide et de Catulle ; les dieux y consentent, les mœurs l'autorisent, l'useige le permet, le divorce Tautorise ; à ce propos, interrogez M. de La Rochefoucauld luimême, païen en ceci comme en tant de choses : Le corps, vous dit-il, peut avoir des associés, mais jamais le cœur!

Tel est le raisonnement des amateurs à tout prix de l'antiquité profane et païenne. A quoi les critiques terre- à-terre, les arriérés de sang-froid qui ont la faiblesse de défendre les mœurs de leur époque et les usages de leur nation, vont répondre qu'il faut laisser à chaque peuple le costume et les préjugés de sa comédie, comme on lui laisse ses lois et sa façon de se vêtir. Tu es Romain, reste Romain, «t le vieux Caton , quand tu sortiras d'une maison décriée, te dira tout haut : — Courage, jeune homme, voilà la vertu ! Tu es Romain, c'est-à-dire tu es retranché de la société des honnêtes femmes ; tu ne vois les vestales qu'au théâtre; et des dames patriciennes , portées dans leur litière entourée des clients de leur mari, c'est à peine si tu vois de loin ia pourpre flottante. £h bien ! (c'est ton droit de jeune homme nouveau vêtu d^ la toge virile) donne ta jeunesse aux affranchies! Si tu n'as pas de maîtresse encore, commence par affranchir ton esclave, et tu seras un homme de bonne compagnie ; il est vrai qu'une fois libre, cette esclave adorée te laissera peut-être pleurer et transir à sa porte rebelle. — Lydia, dormis"^

Cependant nousautres,^ les Parisiens du vieux Paris, les petitsmattres de la ville et de la cour ; nous , les fils des bourgeois enrichis, la fine fleur du Parlement ou de la finance, nous aurons des amours plus délicates, parce qu'elles s'adresseront à toutes les femmes, à la jeune Agnès, à la belle Elmire, à la franche Hortense, à la gracieuse Lucilc, à des femmes nos égales, que nous unirons par épouser, si elles le veulent bien. Par cela même que toutes nos amours seront d'une origine libre et qu'elles s'agiteront dans un cercle plus vaste, nos amours vont gagner en dignité, en élégance, en esprit, en passion surtout, ce qu'elles perdent de facilité, d'abandon et de sans-gêne. Les jeunes Romains d'autrefois faisaient une esclave, mémo de leur maîtresse libre; les jeunes

Parisiens du temps de Molière faisaient môme de Célimène (lo Plîédia do Térence) , même de cette coquette sans amour et sans cœur, jeune veuve dont nul ne sait le nom, une si grande dame, qu elle reçoit la meilleure société de la cour, et qu'un noble, spirituel, fier et beau gentilhomme comme est Âlceste. ne rougit pas de mettre aux pieds de cette indigne coquette, sa fortune et son nom 1

Vous le voyez, ceci est la différence du jour à la nuit, de la femme libre, née libre, à l'affranchie , esclave et fille d'esclave ; ceci est la distance qui sépare la débauche de l'amour mutuel et librement consenti; ceci est l'abîme à franchir de la jeune et timide fille bien née et défendue par les remparts sacrés do la famille, à la courtisane vagabonde, à Tavide affranchie, toujours soumise à la folle enchère de son cœur et de son corps. De quel droit voudriez-vous donc, avec ce système de traductions littérales, nous ramener à des vices corrigés par leurs propres excès, à des ridicules anéantis depuis des siècles? En fait de comédie, soycz-cn sûrs , nous sommes les maîtres de tous les ^uples de ce monde; nous avons pris à nos devanciers tout ce qu'on leur pouvait prendre décemment, nous avons traduit tout ce qu'on pouvait traduire honnêtement — ad munditiem; nous avons emprunté aux vieux comiques tout le vif esprit qui se pouvait assaisonner à la française, nous.avons adopté toutes les œuvres du théâtre antique qui pouvaient accepter un vernis de décence.

Ce que Molière n'a pa? traduit, ce que les successeurs de Molière n'ont pas adopté, n'est plus que la lie funeste de ces comédies dépouillées de leur sel attique par les poètes de la France. — Et voilà pourquoi il faut désormais se méfier des traducteurs; le traducteur est un maladroit sans esprit qui ne sait. pas comment on se rend le maître absolu de ses emprunts, et comment on copie avec génie ; homme nécessairement médiocre et sans invention, il ne sait que mettre au jour une copie sèche et indigente do charmants passages déjà copiés mille fois par les maîtres; certes le voilà bien avancé pour avoir écorché un renard dont les plus habiles ont enlevé la peau depuis cent ans !

Étudiez cependant cette comédie; déjà, du temps de Térence, on Taffichait ainsi : VEunuque de Térence! Car il n'est pas le premier, parmi les écumeurs d'anecdotes singulières^ qui ait mis

à proflt celte histoire du loup introduit dans la bergerie. Térenco lui-iuême, dans le prologue de sa comédie do V Eunuque , nous avertit qu'avant lui Plaute et Névius avaient fait leur profit de cette fable, qui était déjà une vieille fable. Bien plus, les divers personnages de cette comédie , son fanfaron et son parasite, Térence les avait empruntés à Ménandre, ce qui fait que Jules César appelait Térence: Dimidiate Menander (la moitié de Ménandre). Avec quel grand art Térence emploie, arrange et combine ses divers emprunts! Le fanfaron de Ménandre, tel que Plaute Ta copié, va tout droit son chemin, sans gène, sans encombre, à tout hasard; celui de Térence, au contraire, est arrêté à chaque pas par un obstacle, par un sarcasme ; il est alerte , et sur la défensive ; il a servi de modèle au fanfaron de Molière :

Faisons l'Olibrius, Tocciseur d'innocents !

Ce qu'il a fait pour son fanfaron, Térence Ta fait pour son parasite; son glouton, aussi affamé que celui de Ménandre ou de Plaute, est cependant d'une humeur plus récréative; sa complaisance est marquée à un coin moins vil de basse flatterie, et même elle montre de temps à autre un certain aiguillon d'ironie etde bonne humeur qui la fait accepter avec joie. Ce parasite-là servira plus tard de contenance et de consolation aux poètes malheureux de la Rome impériale, aux gens d'esprit sans manteau et sans dîner, à notre ami Martial, par exemple, qui eût rougi de honte et d'épouvante s'il lui eût fallu ressembler au parasite de Plaute, et qui s'accommode assez bien des os à demi rongés par le Gnaton de Térence.

C'est l'honneur de Ménandre d'avoir indiqué, le premier, cette façon de philosophe cynique, moins jaloux de s'envelopper dans les trous de son manteau que de conquérir un manteau neuf, clfaquo année aux ides de mars. Disciple colnplaisant d'Ëpicure, Ménandre aura trouvé dans les doctrines de son maître , mais non pas sans leur faire quelque violence, ce personnage de Gnaton ; mauvais esprit, disposé à toutes les aventures, estomac complaisant, pauvre diable vivant de raccroc, tripant et ventru, songeant à peine à sauver le décorum de la gueuserie, et dont toute l'invention se borne ù se tirer chaque jour de la grosse nécessité. Rêgardez-le, ce Gnaton sera la cheville ouvrière de la fable coin. 46.

282 LITTÉBATURE DRAMATIQUE.

mique : il ost chargé de nouer l'intrigue et de la dénouer; il tient le milieu entre l'esclave et le maître; or il a cela de commun avec le maître : il est citoyen de Rome, et cçla de commun avec Tosclave : il est mêlé à toutes les intrigues, il est exposé à toutes les humiliations et à toutes les injures de l'homme asservi.

Ainsi la grande supériorité de Térence sur tous les autres poëtos comiques de l'antiquité, c'est qu'il adoucit toutes choses, c'est qu'il élève le tréteau à la dignité du théâtre. Les couleurs de cette gracieuse comédie sont beaucoup moins tranchées, le rire en est moins violent, le bon mot moins épicé ; les mœurs restent les mômes, avec plus d'urbanité cependant et de politesse. Thaïs n'est qu'une affranchie, Thaïs est comme la Suzanne de Figaro : — Elle accepte tout^ et Von n'est pas plus coquine que cela, et pourtant , grâce à la réserve du poëte , on s'intéresse à cette Thaïs ; elle a des accents qui sont vrais et justes; elle veut sauver sa jeune amie... elle ne voudrait pas déplaire à Phédia :

11 faut que ma raison cède à votre colère.

Je ne veux point de temps, non, pas m6me un seul jour.

Je renonce h ma sœur, piulôt qu'à votre amour.

Tout co personnage de l'affranchie amoureuse est conçu avec une grâce, une décence, une réserve inconnues aux Romains. Cette Thaïs qui parle si bien d'amour, il me semble qu'elle ne sera pas inutile à la Didon, l'héroïne du quatrième livre, A cette comédie de Térence commence la langue véritable de l'amour. En ce moment la courtisane disparaît : on ne sait plus si cette belle fille est une affranchie, si elle est la maîtresse de Phédia, si tout à l'heure elle va appartenir à V olibrius Trason. Bien plus, c'est une jeune femme aimable, aimée, honorée et charmante, comme vous en trouvez dans les comédies de Molière.

La grande déclamation de Gnaton le parasite est un de ces morceaux à effet qui plaisaient aux oreilles romaines, presque autant qu'aux oreilles des Grecs. Si l'art dramatique a fait un pas avec Térence, grâce à lui la langue dramatique a fait un imnionso progrès. (Vest un beau langage, clair, sonore, et plein do cet accent qui est la saveur d'une langue bien faite; le ])euple y retrouvait aveo un certain orgueil les vieux mots de la

langue nationale, précieusement enchâssés dans les formes nouvelles de la belle langue des maisons patriciennes.

Dans cette comédie impossible (et pourtant elle marche) vous rencontrez plusieurs détails qui touchent aux mœurs les plus intimes du peuple romain, et même (tant la vanité se ressemble à toutes les époques) vous retrouverez dans V Eunuque des détails qui se rencontrent dans les petits romans de la (in do Louis XV. a II vous a fallu un eunuque, dit Phédia à sa maîa tresse , parce que c'est le privilège des grandes dames d'en «avoir; vous avez voulu une esclave éthiopienne , elles sont à « la mode; j'ai compté , hier même , vingt mines au marchand « d'esclaves. » Eh bieni Phédia parle comme cette petite danseuse dont se moque la duchesse de Crébillon : — « Elle renvoie c les Maures aux femmes de la robe , et prend à son service dos a Turcs et des hussards. »

' Un pe»! plus loin la dame parle avec un souverain mépris des laquelons de bourgeois et des grisons de dévotes; vous le voyez, on Tan 1750, à Versailles, on était bien près de revenir sinon aux eunuques, du moins aux Éthiopiennes. Ces détails sortent des mœurs, ce me semble, car on ne dira pas que Crébillon fils ait jamais lu et traduit Tércnce.

En opposition avec Gnaton le parasite, vous avez Parménon le valet. Ce Parménon est encore une création de Térence. Avant que Térence le prît à son service, Parménon était un grand tavcrnier, vivant avec des gens de toute sorte de mauvais commerce, effronté coquin, plus semblable à un coupe-jarret qu'à un honnête homme. De ce gueux-là Térence a fait un digne valet, hâbleur, ma« dévoué; hardi, mais capable d'un bon sentiment. Il est impossible de mieux tourmenter le parasite, de lui montrer davantage toute sa bassesse; bien plus, ce valet Parménon est si contenu dans son mépris, que Molière lui a emprunté, pour le compte do madame Jourdain, ses meilleures réparties !

Pendant que nos deux escogriffes, Gnaton et Parménon, se picotent en mille paroles, passe l'esclave en litige, la jeune fille destinée à Thaïs. — Plus belle (pio Thaïs, dit Parménon ; et, sans mot dire, la pauvre enfant pénètre dans cette maison qui «era sa perte. — Voilà de l'art grec, voilà qui lient à la chasteté antique 1 — Entre le bouffon et le valet, cette aimable fille passe,

la tête haute ; escluve, mais résignée, et ce silence est d'un effet tout-puissant ; car plus elle sera respectée en public, moins elle sera approchée du bouffon, du capitan, du valet, de la courtisane, et plus la belle esclave nous paraîtra touchante quand le jeune homme amoureux aura assouvi sur elle la violence de sa misérable passion.

De ce genre d'idées, très-élovées et très-dignes d'être offertes en spectacle à une grande nation, le théâtre moderne est incapable ; le rôle do cette esclave, dans la comédie de Térence, est un rôle muet; en conséquence, mesdames nos comédiennes no se figurent pas que ce soit un rôle, et quand on devrait chercher avec soin quelque belle statue athénienne descendue de son piédestal pour traverser la scène, à la façon de Flphigénie, on fait passer sous nos yeux découragés quelque horrible comparse, mal vêtue, qui se croit fort dégradée de faire ce métier de muse muette; elle crie à l'insulte, à la profanation!

Nous avons déjà dit que dans les idées modernes, dans le respect ingénu que les nations chrétiennes portent à la jeune fille, l'action du jeune homme qui viole, de gaieté de cœur, et mémo sans trop savoir à qui il s'adresse, une enfant sans défense, est un crime horrible, hideux, insupportable, et qu'on ne saurait montrer à d'honnêtes gens sans les insulter. Mais, ceci dit, convenons que ce jeune Chrêmes, pour sa belle humeur, pour sa vivacité et sa bonne grâce, est bien un vrai enfant de Térence.

Cette jeune fille est belle 1 Ce n'est pas celle-là dont la mère ambitieuse aura battu les épaules ou comprimé la poitrine! Ce n'est pas celle-là à qui sa mère coupe les vivres pour en faire un véritable roseau 1 — Elle est si jolie !... La fraîcheur même, color verusî la santé! — une fleur!... flos ipsel Elle a seize ans! âge heureux où tout s'épanouit.... Mais où est-elle? qu*est-elle devenue? « Fais-la-moi rencontrer, ô mon cher Parménon 1 » Tout ce passage est charmant et d'une grâce infinie; Molière n'a pas mieux fait ; le reste de la scène est du Regnard tout pur.

— a Eh quoi! ce vil eunuque, heureux homme! il la verra « à toute heure, il habitera sous le même toit, il prendra son « repas avec elle, quelquefois même son sommeil à ses côtés!»

L'idée alors vient au jeune homme do prendre l'habit de Tesclavc ; et voyez l'ingénieux retour du poète comique, ce déguisement

peu moral se fait au nom de la morale. — « Ne faut-il pas châtier « Thaïs et les femmes qui lui ressemblent? Elles nous ont pris « notre argent, notre jeunesse! Tromper mon père, je n'oserais, « mais tromper Thaïs ! »

Ainsi parle le bon apôtre, et l'instant d'après il arrive sous l'habit de l'eunuque, et chacun de louer sa bonne mine. Thaïs est la première à trouver que son nouvel esclave est un être charmant, et qu'il ressemble (ce que c'est que ^instinct! ) à un jeune homme de bonne famille. Mais comme ce n'est pas à elle qu'on en veut, Thaïs n'a pas le temps de démêler ce qui se passe dans son âme, et comme dit Marivaux, « de voir clair dans son cœur. » Elle no s'appartient pas à elle-même, elle appartient au capitan Thrason ; elle lui a promis ces deux journées, et elle tiendra sa parole en honnête femme.

Je dis honnête femme ; car placez-moi dans un de nos drames une affranchie amoureuse d'un beau jeune homme, à qui l'on vient de donner un bel esclave, et qui est obligée de passer toute la sainte journée avec un malotru de capitaine, en compagnie d'un affreux glouton sur le retour, vous verrez que la belle poussera de beaux cris. Il me semble que je la vois d'ici : elle se lamente, elle se désole, elle appelle à son aide les dieux et les hommes; elle arrache ses beaux cheveux, elle crie à s'enrouer... Thaïs est plus sage ; elle a une dette à payer au capitaine Thrason, elle paiera sa dette; elle a promis d'accepter son diner, elle dînera avec lui, et elle sera de bonne humeur; tant promis, tant tenu. Voilà comment nous sommes, nous autres les affranchies du festin et de l'amour ; nous n'avons pas le droit de pleurnicher à tout propos, nous obéissons à la nécessité,, comme nos sœurs de Paris obéissent à la fantaisie et à la pauvreté^ ce rude maître, ce maître sans pitié pour ses esclaves! Avec ce maître-là, point d'affranchissement, point d'espérance, il faut obéir, il faut servir. Regardez ces hommes hideux en si belle et souriante compagnie ! qui donc peut vivre avec ces misérables? — Des femmes qui ont faim!

On a beau dire que c'est une jolie condition, la condition d'une jolie femme ; au cou des femmes qui n'ont pas d'autre revenu que le revenu de leur beauté, cherchez avec un peu d'attention, vous trouverez un bout de la chaîne de l'esclavage antique.

C'est la même nécessité qui les opprime ; c'est le môme commerce de tricherie et d'impudence qui les nourrit. Par Tesclavage, — ou, ce qui revient au même, par le vice, vous pouvez rattacher les personnages do la comédie grecque ou latine aux personnages de la comédie moderne. Hommes et femmes, ce sont les mêmes créatures souffrantes , patientes, et dont le rire môme porte avec lui son enseignement sérieux. A ce compte, le courtisan, la comédienne, le fâcheux, le plaideur, le poète, le banqueroutier, le. parasite, sont les mêmes sur le théâtre d'Athènes , de Rome ou do Paris. Ce sont les mêmes mœurs, c'est le même langage, et, vous l'avez vu à propos des suivantes Éthiopiennes, ce sont les mêmes détails.

Quelle image plus ressemblante, par exemple, de l'affranchie, de la courtisane, de ces beautés que l'on voit de toutes parts, quotidlanarum formarum^ comme dit Térence ! quel tableau plus ressemblant de ce luxe du dehors, de cette indigence au dedans! «Au dehors les voilà pimpantes, l'élégance n'a rien de « plus recherché, la propreté rien de plus exquis ; dînent-elles a chez leur amant, à peine si elles touchent les mets du bout du « doigt; mais laissez-les rentrer dans leur taudis, quelle saleté» a quelles misères! Ces délicates s'abandonnent à leur appétit a glouton, et le cœur vous manque rien qu'à les voir tremper un « pain de huit jours dans un bouillon de la veille! »

Térence ajoute : Quelle salutaire leçon pour la jeunesse dans un pareil tableau!

Qui le croirait? La Fontaine, le traducteur deBoccace, n'a pas traduit ce passage d'une énergie digne de Mathurin Régnier. La Fontaine, qui était si osé dans une époque retenue, n'a pas osé tout traduire; le poète d'hier, plus correct qu'il ne conviendrait dans une époque si hardie, a singulièrement changé la trame de cette comédie ; la scène du jeune homme déguisé, ses forfanteries quand il a laissé à demi morte la jeune esclave, son air triomphant lorsqu'il raconte qu'on l'a pris pour ce qu'il n'était pas, qu'on lui a confié la garde de la jeune esclave : a Elle va au bain, elle en « revient, on la met dans son lit. — Tiens, Dorus, me dit une « des esclaves, prends cet éventail et rafraîchis l'air! » Et^nfin le désespoir de cette enfant, ses vêtements déchirés, ses larmes... tout cela a été représenté dans la traduction, devinez, par quoi?

Par un baiser! Oh! la bonne folie! un baiser, à Rome, un baiser sur le front d'une esclave qui sort du bain! Une pareille fiction de jeune homme libre à fille achetée au marché ! Un baiser !

S'il se fut contenté de ce baiser, Teunuque lui-même eût été bonni dans toutes les petites maisons de Rome, car ces sortes de gens sont dangereux! s'écrie Dorias la soubrette. Ainsi, vous le voyez, toutes ces tentatives hardies^ ces audaces littéraires, ces grandes promesses : « Je vais changer d'un' trait de plume la face du théâtre et du monde! Ces miracles, ces merveilles tant annoncées, ces magnifiques tentatives , ces folies , celte représentation complète du drame antique, tout cela pour aboutir à M. de Fiorian : « quinze moutons pour un baiser ! »

Quant aux menus détails de la comédie de Térence, le nouveau traducteur les a traduits d'autant plus volontiers que Molière les avait traduits avant lui. Quoi de plus facile maintenant que de donner une physionomie égrillarde aux valt^ts de Térence, un air militaire et menaçant à ses matamores? Le beau mérite do nous montrer ce glouton, toujours repu, toujours affamé, vivant de tous les sales commerces, en premier ordre dans l'antichambre, eo sous-ordre chez l'affranchie; passant tour à tour du métier d*ami du prince, à l'état de farfadet ? La chose difficile que de nous raconter ces cris , ces coups de bâton, ces gronderies de vieillards, ces étourderies de jeunes gens, ces agaçantes et provocantes malices do soubrettes bien éveillées? Molière Ta fait avant vous.

Tout bien compté, tout bien pesé, les gens sensés, les esprits sages et prudents ne peuvent guère approuver ces traductions, si fidèles que, par la force môme des mœurs publiques, il faut qu'elles s'arrêtent... à l'instant môme où se sont arrêtés les premiers génies qui ont exploité la comédie des anciens. Vouloir aller plus loin que les maîtres, gens hardis de toute la hardiesse que donne le génie et l'état nouveau d'une langue hardie, parce qu'elle est à moitié faite, c'est vouloir se perdre plat et court.

Traduire ï Eunuque, et pourquoi donc ne pas rebâtir tout do suite, le théâtre de Scaurus? *

4. Ce théâtre de Marcus Scaurus, beau-flU de ScyUa, le premier et le plus ancien des théàlres de Rome. « Seaurus, dit Pline, At faire durant non édililé l'ouvrage le plus superbe qui ait jamais éié fait de main d'homme. Ce

288 LITTÉIIATITRE DRAMATIQUE.

Enfin, ne voyez vous pas combien le public s'ennuie à reconnaître dans vos traductions d'Aristophane ou de Térence les pensées de Molière î II arrive ceci en elfet à vos meilleurs passages : ce n'est plus Térence que vous traduisez; c'est Molière lui-même, en personne, dans son œuvre réelle, vivante, française, que vous défigurez indignement !

Il y avait encore une grande raison pour ne pas traduire en vers VEunuque de Térence , plus que VÀlceste d'Euripide, c'est que, depuis longtemps déjà, de très-beaux esprits l'avaient tenté. Horace s'est contenté d'en traduire quelques vers (satire 3, livre II) ; Perse en a traduit une seule scène (satire 5] ; enfin La Fontaine, un plus grand poëte que ces deux-là, à trente-six ans, che? la duchesse de Bouillon, une muse peu farouche, a vainement essayé cette entreprise impossible. Sa traduction est une triste et lamentable parodie ; il s'en est vengé en faisant de cette comédie un de ses contes hes plus charmants '.

Pour les esprits qui se respectent, il existe une prudence qui leur défend de toucher à certains chefs-d'œuvre d'une grâce délicate et étrange, précieux matériaux que la tourbe des traducteurs doit laisser à quelques hommes de génie, à ceux-là qui savent composer des œuvres nouvelles, avec les ruines d'autrefois.

fut un théâtre dont la scène avait trois étages de hauteur, et était orn#e de trois cent soixante colonnes de mar])re. Le second élageétaitentièrementincruslé d'une mosaïque de verre, sortcde magnificence inconnue jusqu'alors, et inusité m6me dans la suite. Les colonnes du premier étage avaient trentehuit pieds de hauteur. Trois mille statues en bronze , placées entre les colonnes, mettaient le comble à la magniflcencc de celte scène. Quant au théâtre, il était si vaste qu'il pouvait contenir aisément quatre-vingt mille spectateurs. » {Histoire de l'Académie royale des inscriptions et belletlettreSf 1. 1, p. 3.)

1. Tout le secret de la coméJie, de la tragédie ou du drame, il est dans une phrase de Platon, que Platon lui-même emprunte à Homère. « Il faut avant tout, dit Platon ii son élève Alcibiade, apprendre â discerner le dieu de l'homme, c'est-à-dire le bien et le mal. » A ce compte c'est l'homme, et non pas Térence ou Molière, que les poiiles comiques doivent copier.

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