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CHAPITRE XII

Parmi les puissances de la poésie à venir (rlrhites sœculi futuri, disait saint Augustin), il faut compter, et compter au premier rang le poë'te indiqué par Voltaire et bientôt renié par Voltaire, Shakspeare. Il est un inventeur, ce Shakspeare, à la façon de Molière et de Corneille, et, comme eux, il a pris son bien partout où les grands poètes trouvent leur bien propre : dans les vieux drames oubliés, dans les comédies avortées, dans les chroniques rimées, et non rimées. Il avait autant de génie, autrement dit il avait autant d'invention que Corneille et Molière, le Tasse et FArioste, Eschyle et Sophocle.

Ces créateurs, ils inventaient en se servant des passions humaines, les héros, les histoires et les aventures que d'autres poë'les avant eux avaient trouvés ; ils donnaient la vie à des œuvres mortes; ils ressuscitaient des fantômes qui avaient gémi un instant. III M

Avant le Roi Lear de Shakspearo, il y avait la Chronique du Roi Lear... on no sait plus un mot do la chronique. Avant le Henri ly et le Richard lll de Sliakspeare, on avait déjà vu, sur les tréteaux de Londres, le Débat des deux célèbres maisons d'York et de Lanças tre^ et « la vraie tragédie de Richard, duc d'York. » Shakspearo a pris Juliette et Roméo dans un conte italien de Baccio Bendelli , Macbeth dans une ballade écossaise ; il a pris tout ce qui était à sa convenance , il a bien fait.

Il a éclairé le nuage, il a fécondé l'histoire, il a pénétré de son esprit et de sa verve abondante, les gémissements et les lamentations du temps passé. Chose étrange, ce Shakspeare, il a été l'étonnement le plus sincère et le plus singulier de Voltaire, lorsqu'au commencement du xviii^ siècle français, le roi des beaux esprits s'étonnait de rencontrer, dans le siècle même de Louis XV, les mœurs, la langue, l'habit et le théâtre du siècle d'Elisabeth. A son retour de Londres , Voltaire , sous l'influence ^^ Othello , nous donna Zaïre; et à peine avait-il publié ses Lettres sur les Anglais , que la France entière , indifférente jusqu'alors, si elle n'avait pas été hostile à Shakspearo, se préoccupait en même temps, malgré la double opposition de Voltaire, du Shakspeare et de la Clarisse Harlove traduits par M. Letourneur.

La première fois cependant que les comédiens anglais se montrèrent chez nous à Paris, au commencement de la restauration, et que le grand nom de Shakspeare fut exposé sur une affiche française, il y eut, autant qu'il m'en souvienne, une réprobation universelle. A peine ces malheureux comédiens anglais se montrèrent sur le théâtre, dans le sombre appareil de leur drame, que soudain de toutes les parties de la salle ils entendirent des hu^, des rires, des menaces 1 On eût dit que ces innocents s'appelaient Wellington , ou même sir Hudson Low^e , et notre peuple ameuté se vengea, bravement sur eux, de la défaite de Waterloo et de la captivité de Sainte-Hélène. Il fallut donc replier sa tente, et ramener au bercail ces illustres héros, ces touchantes héroïnes, jusqu'au moment où l'esprit français serait devenu plus éclairé et moins féroce.

Au bout de dix ans une nouvelle tentative fut plus heureuse. Nous étions déjà loin des misères et des hontes de l'an 4844 , les âmes s'étaient calmées, les esprits s'étaient éclairés , un certain

public, choiï^i parmi les plus honnêtes gens, conimençait à s'occuper d*art et de poésie; enfin, la nouveauté mémo de cet art dramatique anglais, el purement anglais, cette pnntomime entraînante el solennelle, ce geste éloquent, cet accent sorti du cœur, cette vérité dans Texpression, cet oubli complet du public, ajoutez les noms même de Kean et de Macready... et la découverte des amateurs parisiens, lorsqu'ils procliiment cette belle et jeune missSmihtson l'égale de mistrissSiddons, qu'ils n'avaient jamais vue, et de mislriss O'Neill, dont ils avaient entendu parler, ce furent là autant de motifs pour que l'entraînement fût général. Désormais, chose curieuse, les comédiens anglais furent, chez nous, très à la mode, à ce point qu'ils n'ont pas été sans influence sur le rare talent de Frédéric Lemaîlre, et sur l'inspiration de madame Dorval. Ils commencèrent par jouer Jane Shore, et les gens de Paris comprirent assez d'anglais pour comprendre ce que disait miss Smilhson, lorsqu'elle s'écriait, avec une passion et des larmes qui n'appartenaient guère qu'à madame Dorval en ce temps-là :

0 thou most injured Dost tiiou live indecd ? etc., etc.

Après Jane Shore^ on joua yirgînius, qui était im des grands rôles du grand tragédien Macready, et l'on trouva, pendant vingtquatre heures, que Macready était l'égal de Talma. Ce môme Macready nous donna aussi un drame de lord Byron : Werner^ et ce JVemer de lord Byron nous venait en droite ligne, non pas de Londres, mais de New-York ; les Anglais l'avaient sifflé; en revanche, les Américains l'avaient applaudi à outrance. Dans ce fVerner ^ ils avaient salué lord Byron lui-même: a Sans les « fantômes de tes ancêtres féodaux, tu aurais pu, par le commerce, amender ta fortune, » A quoi Werner répondait comme eût répondu lord Byron : « La bonne idée, et je serais devenu un bourgeois anséatique; bien obligé! »

La France applaudit un peu moins que l'Amérique, ces gentillesses contre le marchand et le bourgeois. La France était devenue, en ce temps-là, elle l'est encore, une nation de bourgeois libres, et de commerçants honorés. Elle appartenait corps, âme, esprit, par toutes les forces de la prévoyance et du bon sens, à ce tiers-état qui a produit Corneille, Racine, La Fontaine, Bossuet,

292 LITTKRATURE DRAMATIQrE.

Voltaire, Diderot et Catiiiat. Klle aimait lord Byron, justement parce qu'il était en désaccord avec ses semblables, et plus il avait rompu violemment avec les gens de sa caste et les préjugés de sa nation, plus elle faisait fête à Tel ranger.

Quand donc il vit que la glace n'était pas tout à fait rompue entre lui et ce terrible peuple français, qui appartenait encore plus à M. de La Harpe et à M. Ducis qu'à M. Victor Hugo, l'habile artiste Macready en revint franchement à Shakspeare , au maître, et au chef-d'œuvre du maître : à Macbeth. Quoique Macbeth soit un drame plein d'action, cepen iant il a beaucoup de rapports avec l'élégie intitulée : Hamlet, Hamlet et Macbeth vous représentent, à la façx)n môme du drame intime dont nous parlions tout à l'heure (car toutes ces merveilles se tiennent par un lien invisible, et c'est l'œuvre excellente de la critique de découvrir ces vives attaches du génie, au génie qui le suit ou qui le précède) la lutte d'un esprit irrésolu contre un destin plus fort que lui. Mais tandis qu'Hamlet se croise les bras sans rien faire, attendant Tordre de la destinée à la façon d'Oreste ou de Prométhée, il arrive que Macbeth, une fois entré dans la carrière de l'action, y marche avec une sorte de rapidité vertigineuse. Autant qu'Othello lui-même, Macbeth est le génie du mal. Il est sous la main des sorcières comme le noble Maure sous celle d'Iago. Tous deux ont le cœur bon et élevé, mais faible ; l'esprit tentateur prend l'un par l'ambition, l'autre par la jalousie; les sorcières de Macbeth, comme le perfide ami d'Othello, font le mal simplement pour satisfaire à la dépravation de leur nature !

Rien n'égale la grandeur et la solennité de cette tragédie au moment oii commence le drame. Nous ne parlons pas de la poésie des sorcières, des miaulements du chat et des coassements du crapaud. Ces excentricités barbares pouvaient être naturelles du temps du Shakspeare, elles ont pu être acceptées chez nous au plus fort moment de la bataille littéraire, alors qu'il fallait choisir entre les extrêmes; mais aujourd'hui, grâce à Dieu, nous pouvons admirer Shakspeare sans être obligés de nous prosterner devant toutes ses bizarreries. C'est donc surtout l'aspect de la scène qui saisit et qui impose ; « les sœurs du Destin, » apparaissant les mains entrelacées, projettent leur ombre funeste sur toute la suite du drame.

A Macbeth elles annoncent qu'il sera roi, à Banquo elles prédisent que ses enfants seront rois. La tentation se glisse à la façon du serpent dans le cœur de Macbeih; la lutte commence entre le bon et le mauvais principe. Non pas que Macbeth ait consenti tout de suite à tenter co grand crime; son âme faible ne recule que devant la responsabilité de l'action :

« Si le hasard, dit-il, veut que je sois roi, eh bien! que le « hasard me couronne sans que je m'en mêle. » Le portrait que fait de lui sa terrible femme le dépeint encore mieux :

« Je crains, dit-elle, je crains ton naturel ; il est trop plein du « lait de la bonté humaine pour prendre le chemin le plus court... « Tu n'es pas sans ambition , mais lu es sans l'audace ; la gran- « dcur que tu voudrais, tu la voudrais saintement. »

Ainsi elle parle, et l'on voit déjà que Macbeth n'agira que par une impulsion étrangère, qu'il sera le bras d'une volonté supérieure. L'envie ou plutôt le résultat du crime se trahit sur ses traits et dans ses paroles, mais il a besoin qu'on lui démêle et qu'on lui traduise à lui-même sa propre pensée. Aussi, quand il vient annoncer à sa femme que le vieux roi Duncan sera, ce soir , sous son toit : « Votre visage, lui dit celte impitoyable, « votre visage est un livre où l'on pourrait lire d'étranges « choses... Changez de contenance, et laissez-moi faire. »

Ainsi, Macbeth n'a pas même le temps de combattre l'esprit tentateur; il a beau se parler tout bas, à lui-même, comme fait llamlet le rêveur, et dire à peu près dans les mêmes termes : « Si « tout était fini, quand ce sera fait, ce serait bi'en ; le plus tôt se- « rait le mieux; » sa femme Tenlraine.dans le tourbillon. Pour elle, désirer c'est avoir; elb ne laisse point de halte entre la pensée et l'action ; elle gourmande ce timide coupable, et lui fait honte de sa faiblesse : a Quelle bêle, s'écrie-t-elle, vous fit donc « me révéler ce dessein ?... Ni le temps ni le lieu n'étaient alors « pour vous, et cependant vous vouliez faire naître l'un et l'autre. « Ils se présentent d'eux-mêmes, et voilà que vous n'êtes plus « capable de rien 1 »

Enfin donc Macbeth se décide à frapper, et nous entrons, do plain-pied, dans lo drame. La scène du meurtre de Duncan est peut-être la scène dans lesquelle Macready produisait le plus d'effet. 11 la disait presque tout entière à voix basse, mais de ma-

nière à se faire entendre dans toutes les parties de la salle; et il la jouait avec un sentiment de réalité vraiment terrible.

En général , dans les assassinats qui se commettent sur nos théâtres, le meurtrier ouvre les deux battants des portes et crie très-haut, en faisant une allociilion à son poignard... Macready copiait la nature avec une vérité qui avait quelque chose d*effrayant; tous ses mouvem(?nls étaient ceux d'un assassin vulgaire qui va frapper lâchement un vieillard dans son sommeil; il n'y avait pas l'ombre d'héroïsme dans son allure, — il se glissait honteusement, par la porte entr'ouverte, en retenant son haleine et tremblant au bruit de ses pas. Il était horriblement beau quand il sortait de la chambre du vieux roi, un poignard dans chaque main et tout couvert de sang.

Terrible était la scène ! xMacbeth est épuisépar cet effort. Son âme superstitieuse succombe sous le poids du crime : a Pourquoi, dit-il, « pourquoi n'ai-je pas pu prononcer : amen? J'avais grand besoin « de bénédiction, et le mot s'est arrêté dans mon gosier... Il m'a « semblé qu'une voix s'écriait : Tu ne dormiras plus... Macbeth « ne dormira plus ! »

Non pas ainsi lady Macbeth; elle se rit de ces rêves de cerveau malade: « Ceux qui dorment, dit-elle, et ceux qui sont morts, « sont des images... un peu d'eau va vous laver de cette action, « voyez comme c'est facile... Ne restez donc pas ainsi, miséra- « blement perdu dans vos pensées. »

Macbeth est roi ; mais le remords siège avec la couronne sur son front. Poursuivi par les furies vengeresses, il marchera de meurtre en meurtre; ne pouvant fermer l'abîme de sa conscience, il voudra le combler. « Ce que le crime a commencé, dit-il, no « peut se consolider que par le crime. » Il fait tuer Banquo; mais l'ombre de sa victime, image sanglante du remords, vient s'asseoir au banquet royal. Elle revient, non pas affublée d'un drap blanc ot avec des yeux en feux de Bengale, mais réelle, et pour ainsi dire vivante et palpable, avec les traits du mort et vêtue des habits que portait Banquo, de son vivant.

Macbeth recule en s'écriant : « Tu no peux pas dire que c'est moi. » Puis il délie la vision sanglante. « Viens sous la forme « de l'ours féroce de la Russie, du rhinocéros armé, ou du tigre « d'Hyrcanie ; prends toute autre forme que celle-ci, et mes nerfs

« ne trembleront pas. Ou bien renais à la vie , et viens le fer à la « main, me défier dans un désert. » C'est bien là le soldat intrépide et superstitieux; indomptable devant le danger physique, et tremblant, comme une femme, devant une vision. — Quand l'om-. bre disparaît, il se retrouve lui-même et redevient un homme: / am a man again.

Les gradations de la chute sont admirablement observées dans le caractère de Macbeth. On le voit peu à peu s'aguerrir et s'endurcir au mal ; on le voit, pour ainsi dire, s'enivrer insensiblement de Todeur du crime. 11 est sur une p^fte irrésistible, il faut qu'il aille jusqu'au bout: « Je suis, dit-il, si fort plongé dans le sang, que revenir sur mes pas serait aussi difficile que d'aller en avant. » — Quand il a laissé échapper Macduffe : « 0 temps î s'écrie-t-il, tu préviens ma terrible vengeance. Le projet fugitif n'est jamais atteint si l'exécution ne l'accompagne tout de suite... Désormais, aussitôt pensé, aussitôt fait. » Et sur-le-champ il fait massacrer toute la famille de Macduff. Autrefois c'était sa femme qui le poussait au meurtre, et qui lui versait dans Coreille son indomptable courage, maintenant il marche tout seul dans la voie sanglante, tandis que lady Macbeth succombe, à son tour, sous le poids du remords.

La scène du somnambulisme est célèbre à bon droit. C'est sans contredit une scène très-saisissante, très-tragique si l'on veut, mais elle est loin d'inspirer une émotion morale. Une grande sensation de terreur physique, à la bonne heure ; c'est une scène faite pour les nerfs. Tout le caractère de lady Macbeth est d'ailleurs trop en dehors de la nature pour qu'il puisse éveiller la sympathie. On n'y trouve pas, et tant s'en faut, le lait de la bonté humaine. Cette femme est bien ce qu'elle veut être, invoquant les esprits homicides, et leur disant, dans un langage intraduisible: « Unsea me/ dépouillez- moi de mon sexe, et du sommet de la tête à la plante des pieds remplissez-moi de la plus inexorable cruauté! » Elle boit, pour s'enhardir au meurtre, et elle dit ci ce faible ambitieux Macbeth: « J'ai donné le sein, et je sais combien il était doux d'aimer l'enfant qui prenait mon lait. Eh bien! pendant qu'il me souriait, j'aurais arraché ma mamelle de ses tendres lèvres, et je lui aurais brisé la cervelle, si je l'avais juré comme vous avez juré ceci. »

296 LITTÉRATUAË DRAMATIQUE.

Ce n'est plus là de la nature, et la femme ne se retrouve qu'un instant, un seul , quand lady Macbeth dit du vieux roi Duncan : a SU n'avait pas ressemblé à mon père endormi , j'aurais fait le « coup. » Peu d'actrices seraient de force à porter ce rôle dur et terrible. Il paraît que madame Siddons le remplissait d'une manière qui n'a jamais été égalée, a C'était, dit William Hazlitt, quelque chose au-dessus de la nature... c'était la tragédie personniûée. Dans la scène du somnanbulisme, ses yeux étaient ouverts, mais ils n'avaient pas le sens de la vue... Ses lèvres se mouvaient involontairement; tous se#gestes étaient involontaires et mécaniques. Elle glissait sur les planches comme une apparition. L'avoir vue dans ce rôle était un événement dans la vie qu'on ne pouvait oublier. »

Miss llelen Faucilt , qui représentait à Paris cette terrible et sanglante majesté, était vraiment une trop douce et trop jeune fille. Précisément parce que miss Faucitt s'acquittait à merveille du rôle naïf et mélancolique d'Ophélia, ou du rôle tendre et soumis de Desdemona, qui ne commande qu'un ou deux éclats pathétiques, elle entreprenait une tâche au-dessus de ses forces physiques en abordant ce rôle surhumain de lady Macbeth.

L'intérêt et la sympathie se portent donc seulement sur Macbeth, sur la lutte de celte nature faible, mais belle et bonne, contre l'esprit du mal (l'homme et le Dieu, disait Platon). Le cinquième acte de Macbeth nous paraît le plus véritablement beau, justement parce qu'il ne présente pas autant d'appareil sc^nique que le second et le troisième acte. Mais les derniers moments, les novissima verba de Macbeth offrent un spectacle plein de grandeur. Ainsi la torche ardente redouble d'éclat avant de s'éteindre, a Les filles du destin, » qui ont conduit jusqu'au bord de l'abîme ce noble coupable , l'abandonnent à la fin , et le laissent à lui-même et cherchant sa rouleau milieu des ténèbres. Celle-ci lui a promis que nul mortel, né d'une femme, ne pourra attenter à sa vie, et celle-là qu'il ne sera vaincu que lorsque la forêt de Birnam se mettra en marche contre lui. Quand il veut les interroger davantage , elles disparaissent en lui laissant les scorpions du doute.

Quelles que soient les prédictions et les promesses, Macbeth reste inflexible aux menaces mémo do la destinée; il leur op-

pose un front cl*airain; la fortune peut frapper Macbeth, son courage sera supérieur aux coups de la fortune. Macbeth rappelle ici VAnltgone de Sophocle. Hélas! rappelez-vous l'impression solennelle que laissent, dans les esprits, ces coups répétés de la fatalité qui tombent tous à la fois sur ce malheureux roi. Il a perdu son fils, il perd sa femme, et le messager vient lui dire :

« Ta femme est morte; la mère de celui que tu regrettes vient a d'être frappée du coup fatal ! — Séjour inexorable de Pluton, a s'écrie le roi, pourquoi t'acharnes-tu à ma perte! Triste mes- « sager de douleur, que m'annonces-tu? Hélas 1 hélas! tu me « donnes une deuxième fois la mort... Mes amis, enlevez-moi de a ces lieux , je ne compte plus parmi les vivants. »

Dans lu tragédie de Shakspcare , Seyton vient dire à Macbeth : « La reine, seigneur, est morte. » Et le roi répond : o Elle devait « mourir plus tard. Il serait toujours venu un temps pour ce mot. c Demain, puis demain, puis demain 1 Les jours s'avancent ainsi « pa% à pas vers la dernière syllabe du temps... La vie n'est « qu'une ombre errante; un pauvre comédien qui piaffe et se a cabre une heure sur la scène, et dont on n'entend plus parler; a c'est un conte conté par un idiot... qui ne signifie rien. »

Entre ces deux fatalités, les situations sont semblables Tune à l'autre au premier abord ; — elles offrent cependant cette différence : tandis que dans la tragédie antique l'homme frappé par la fatalité courbe la léle et n'essaie pas de lutter contre un pouvoir supérieur, dans la tragédie moderne, il se redresse, et il oppose la volonté et la liberté humaines aux arrêts du destin.

Créon succombe tout de suite, il sait que la résistance est inutile; Macbeth lutte jusqu'à la fin sans demander grâce. Il méprise la poltronnerie du suicide ; au moment où il allait se jeter sur son épée, il se relève : a Pourquoi jouer, dit-il, au jeu « du fou romain ? Tant que je verrafdes vivants devant moi, les a coups feront mieux sur eux. »

De moment en moment, sa foi s'ébranle... son courage, le courage de l'homme d'épée, ne fléchit pas. // commence à être las du soleil, mais il veut mourir avec le harnais sitr le dos. Ce qu'il y a d'admirable en tous les détails de celle dernière scène , c'est le mélange de l'action et de la sentence.

A la différence de ce rêveur de Hamlel, en qui la réflexion pain. 17.

ralyso le bras, Macbeth puise, dans le découragement même de son âme, une énorgie d'action désespérée. II interrompt un monologue philosophique pour demander son armure; il dit :

a Je me sens le cœur malade ; » aussitôt il crie : « Aux armes ! » Déjà un d(;s charmes s'est rompu ; les soldats do Malcolm s'avancent portant devant eux des branches d'arbres; la voilà donc la forêt de Birnam qui se met en marche! Puis vient Macduff; a MacdufT qui n'est pas né d'une femme, » parce qu'il a été arraché du sein de sa mère, avant le terme prescrit par la nature. Alors enfm Macbeth, vaincu, perd la conBance qu'il avait encore dans son étoile, et succombe.

Macready était magnifique dans cette lutte suprême de Macbeth. — a Us m'ont lié au poteau, — je ne puis fuir ; mais, comme a l'ours, il faut que je combatte dans Tarène. » On sait que les acleurs anglais font très-bien des armes. Le duel de Macbeth et de Macduff était une vraie bataille. Entendez-vous les grands coups qu'ils se portent! Voyez-vous les étincelles qui jaillissent de leurs épées! Tant que Macbeth se croit couvert par un charme surnaturel , il se sent invincible; c'est à peine s'il pare les coups (le son ennemi ; mais dès que Macduff a parlé et révélé sa naissance, alors Macbeth se met à douter de son propre courage! Cependant il se relève et bondit sous l'outrage; il ne veut point vivre pour être attaché comme un trophée au char du vainqueur: enfin il meurt , comme le Bothwell d'O/rf Mortality^ sans remords et sans peur. Sa propre défaite est encore le plus beau triomphe de Macbeth.

Ces études patientes du génie anglais ont été la première occu- J^ation des maîtres de l'école moderne ; elles ont été le premier sujet de nos discours; elles étaient pour le poë'te sérieux une inspiration, pour le critique un point d'appui, pour l'artiste une révélation. Le jour oîi cela nous plut de voir représenter chez nous I/amlet, prince de Danemark ^ un grand peintre de notre âge, M. Eugène Delacroix , se chargeait de nous rendre dans une suite d'images, les scènes diverses de ce grand drame.

Co drame (ïllamlel est à lui seul tout un cours de morale, do théologie, de philo^O[)hie , d'histoire. Le héros agit et parle, tour à tour, comme un enfant, un poète, un habile politique, un rhéteur.— Vous retrouvez, dans cette œuvre sans nom, les délires

et Tenivrement de la philosophie du Nord, la naïveté et la barbarie des temps primitifs. Hamlet n'est pas aussi fou qu'il voudrait le faire croire, et cependant plus d'im nuage obscurcit cette orgueilleuse raison. Sa tête, si forte dans les moments difficiles, est remplie d'incertitudes, de doutes , de faiblesses. La méditation et la science ont porté un grand 'coup à l'action et à la volonté de ce noble jeune homme;, il a été beaucoup trop un poêle, un rêveur, un passionné de la métaphysique allemande.

Ajoutez que les enivrements de cette cour du Nord, la présence lamentable de l'usurpateur Clodi us, les vains plaisirs qui remplissent ce palais souillé du plus noble sang, n'ont fait qu'augmenter la mélancolie et le désastre de ce fils de roi, qui voit sa mère entre les mains de l'assaêsin de son père. Bientôt , et comme pour augmenter tout ce désordre, se montre aux regards épouvantés de son enfant, l'ombre même du mari de Gertriide. L'ombre menace, elle commande, elle exige, entraînant avec elle tous les regrets et tous les respects du prince de Danemark. A suivre cette apparition funeste Hamlet perd le peu de sang-froid qui lui reste. Alors dans cette âme épouvantée toutes choses se confondent : la vérité et le mensonge, la fureur et le calme, la haine et l'amour, la vengeance et le pardon, « Dieu et l'homme! » Maintenant où se tient la raison de ce jeune homme? où donc se cache son délire?

Sa folie est moins forte que la folie de Brutus, elle est plus touchante. BruUis est le maître de sa raison; il la domine; au besoin il la foulerait à ses pieds. Hamlet, au contraire, il s'épouvante d'avoir joué avec la divine lueur des âmes intelligentes; il frémit rien qu'à l'idée que ce divin flambeau peut s'éteindre dans sa main vacillante.

Môme dans son trouble il hésite ; et à l'instant où il s'abandonne le plus aux feintes de sa folie, il s'arrête de temps à autre en s'écriant tout bas dans son âme : — « 0 mon Diep I si j'étais fou en effet 1 »

Aussi bien celte tragédie d'IIamlet nous apparaît comme un rêve. Le songe de Scipion et le récit du fantôme des plaines de Philippes ne sont pas écrits avec plus de sans-gêne et de bonne foi. On voit que le poète a raconté, d'abord en se jouant, celte histoire des êtres de l'autre monde, et que bientôt il a fini lui-même par y croire. Avouons cependant que si le héros de Shakspeare

300 LrriEJlATLUE DUAMATIQUE.

est malade, les personnages qui Tentourent vivent en effet d'une vie véritable. Chacun d'eux a son visage, son caractère, son esprit, son raisonnement, son doute. Les uns et les autres ils parlent beaucoup, sans conclure; ainsi fait le vulgaire.

Le roi est un grand faiseur de dissertations redondantes, inutiles; Polonius est véritablement le courtisan-valet, maître d'école, qui a tant de succès à la cour ; Laërtes est un philosophe de l'école de Sénèque, ampoulé et beau diseur. Le fantôme luimême, cette ombre qui se dessine d'une façon solennelle à la paie et douce clarté de la lune du Nord , s'amuse à disserter sur la nature des choses et sur les vertus des plantes : — Famille de rhéteurs , tous ces hommes ; mais les deux femmes de cette longue et louchante élégie, elles sont bien complètement dans leur rôle de femmes.

Gertrude^ la reine et la mère, est bien en effet la femme coupable qui se repent, la mère restée veuve qui, par respect autant que par remords, se prosterne aux pieds de son 61s devenu le chef de la famille. Ophélie! elle est, avec Horatio, la providence d'Hamlet. Elle est l'émotion honnête et c^lme de cette âme eir peine, elle est l'espérance et le repos de ce c<Bur brisé. Otez Ophélie de ce drame , Hamlet n'est plus qu'un fou lamentable, et le voyant s'abandonner à l'ivresse de sa raison épouvantée, personne ne le prendra plus en pitié '.

1. Nul n'a mieux saisi ce trait priiicipul de la physionomie d'Hamlet que Gueilie : » Quand le fantôme, dit-Il, a disparu, que reste-l-il après lui ? un «( liomme altéré de vengeance? Non; c'est un jeune homme que la peur « domine, que le désespoir abat, et dont la douleur se borne à des railleries « amères cunlre les coupables qui, le sourire sur les lèvres, s'applaudissent « du crime qu'il doit leur faire expier, llamlet promet de no jamais ou- « blier le mort chéii qui vient de lui apparaître, voyez cependant par « quelle phrase significative il termine ce serment: a Le temps est sorti <( de ses gocids; ô destinée maudite, que je sois né pour l'y faire rentrer! » « Ces parole expliquent toute lu conduite de Hamlet, et me prouvent que « Shakâpeare a voulu nous montrer les angoisses d'une &me chargée de X l'accomplissement d'un devoir au-dessus de ses forces. Cette pensée doit mine la pièce entière ; on pourrait l'analyser en disant qu'on s'y occupe « à planter un chCne dans un vase précieux, mais propre seulement à cona tenir des fleurs. Les racines de l'arbre s'étendent cl le vase se brise.

« Un être noble, pur, éminemment moral, mais dépourvu de l'énergie X (|ui fait les héros, doit succomber sous le poids d'un fardeau qu'il ne peut a ni porter ni rejeter. Ce qu'on lui demande est impossible, non par soi*

Le grand secret de ce poème d'Hamlety — c'est le néant, c'est la vanité : le néant des grandeurs royales, la vanité de la science humaine. Suivez tous ces gens qui s'agitent dans le vide, et de votre étude douloureuse vous allez retirer ces enseignements : — A quoi bon le crime? A quoi bon la vertu? Pourquoi la pitié? Pourquoi la haine? Et même, ô blasphémateur Hamiet! pourquoi l'amour?

Quant à vous, spectateurs attentifs de ces désordres, vous cherchez en vain, dans tous ces événements entassés sans plan et. sans choix, l'action directe ou même lointaine de la Providence ; moins que cela , vous y cherchez en vain l'intelligence humaine; moins encore, en vain vous accepteriez le joug de cette loi de fer qui est la loi'méme du drame antit|ue : la Nécessité ; ni le dieu, ni l'homme, ni le destin, ne se montrent dans ce pèle-méle d'adorations et de blasphèmes, de louanges et d'exéciations. Tous c«s hommes qui s'agitent incessamment autour de la démence d'Hamlet, où vont ces hommes? qui sont-ils? et quels noms leur donnez-vous?

Eux-mêmes ils ne savent pas où ils vont, rien ne les mène; l'innocence marche du même pas que le crime ; la douce Ophélie est aussi malheureuse que la coupable Gertrude; Hamiet le philosophe, à force de rêver et de douter, a perdu le sentiment du bien ol du mal 11 est faible, il est dur, il est cruel et déloyal; d'où vient cela? Cela ne vient ni de la Providence ni du caprice, ou, si vous aimez mieux , cela ne vient pas du génie du poêle ; cela vient du hasard. Hamiet lui-même, il est poète par hasard.

Nous allons ainsi d'étonnement en étonnement, du doute à l'incertitude, à travers tant de scènes diverses et inattendues. Il ne s'agit même pas ici du hasard qui est grand, qui est dieu, qui a produit le drame antique et tant de longs poèmes ; il ne g'agit -que de l'accident (|ui est petit, mesquin, pauvre, honteux, qui produit tout au plus les Jaits-Paris dans les journaux. Sbakspeare, dans Hamiet^ a jeté sur le théâtre la vie humaine tout

« infime, mais par rapport aux facultés de celui à qui on le demande. Aussi a voyez comme il s'agite et se tord : il avance, il recule, il reçoit des aver- «< tissemcnts nouveaux, il se les répète sans ccése, et cependant il unit par M oublier presque son but. Enfin il ne peut retrouver le bonheur, pas X même le repos. »

entière , avec ses déclamations et ses caquets , ses calomnies et ses médisances ; rien nV manque, pas même les commérages de coulisse, les dissorlations littéraires, les claqueurs du parterre, les rivalités des comédiennes, l'an. our-propre des comédiens. Singulière vérité d'un drame, qui, sans transition, passe du papotage de l'antichambre, aux paradoxes surhumains que les morts soutiennent entre eux, assis sur leur cercueil.

Or, il faut justement que ce mélange de toutes les vérités triviales, bouffonnes, sérieuses, calmes et passionnées, ait tenté plus qu'on ne saurait dire M. Eugène Delacroix. L'abandon qui règne dans tout ce drame û'Hamlet, le laisser-aller des événements et des personnages auront séduit le peintre illustre, qui déjà une preuïière fois s'était attaché au docteur Faust , comme fait son mauvais génie. Pourquoi le docteur Faust? Pourquoi Hamlet? Pourquoi ces visions, ces fantômes, ce monde de l'autre monde? M. Eugène Delacroix va vous répondre tout simplement que, à raconter ces visions, il est plus à l'aise; il est plus le maître de son art; il peut obéir à sa fantaisie ; il se met à l'abri derrière l'indécision et la rêverie de Goethe, de Shakspeare; il est tant qu'il veut l'être un Allemand qui s'enveloppe dans son nuage, comme le père d'IIamlet dans son linceul.

— « Hamlet, se sera dit M. Eugène Delacroix, est une vision, donc j'ai le droit de ne pas faire un personnage en chair et en os. Pourvu que je l'indique aux yeux prévenus, le génie du poète fera le reste. Hamlet, c'est comme le fantôme de son père, une ombre errante! Avec une plume noire sur ce chapeau de velours, avec un manteau replié sur une épée, avec de longs cheveux que soulève le vent d'automne, moi, peintre, j'en serai quitte! On dira : le voilà! c'est Hamlet! et chacun de regarder mon dessin avec Vœîl de son esprit*

Au fait, moi, peintre, pourquoi n'aurais-je pas le droit du comédien ? Le comédien se montre , il est tout vêtu , tout armé, ses yeux sont pleins d^ larmes, sa bouche pleine de fureur, son cœur bondit dans sa poitrine agitée; l'instant d'après, plus de larmes, plus de fureur, plus do bondissements, plus de beaux costumes , notre homme est rentré dans ses habitudes et dans son costume de chaque jour! »

Pourtant, il faut le dire, en dépit même de cette façon d*agîr

et d'indiquer tout au plus des formes, des pensées, des idées grandes et belles qui seraient grandes et belles pour longtemps, pour toujours, si ce noble peintre s'en fût donné la peine, on ne peut pas considérer, sans un vif intérêt, les scènes diverses de VHamlet de M. Eugène Delacroix. On veut savoir comment il a ^compris toute cette poésie. Ces deux morts (Hamlet et l'ombre de son père) au milieu des vivants; ce bavardage de bourgeois, qui interrompt les plus curieuses dissertations dont Tâme humaine ait été le sujet, ce mélange singulier de la nature triviale et del'exaltation philosophique, de la raison et de la folie, on veut savoir quel parti en aura tiré cet habile interprète.-

Ce n'est pas un traducteur que l'on veut étudier, cette fois, c'est un comédien que l'on veut applaudir, Garrick par exemple. A lui aussi on peut dire ce que dit Horatio à son camarade : a Voilà le fantôme, toi qui es un savant, parle-lui ! »

Mais pour parler au fantôme, il faut être plus qu'un savant, il faut être un poète. — Il fait nuit; sur la plate-forme du château, Hamlet voit venir à lui l'ombre de son père, armé de pied en cap. — « Tu t'appelles Hamlet, roi, père, souverain du Danemark ! — Tu rends la nuit hideuse... » Disant ces mots, le prince de Danemark suit l'ûme de son père. La scène est imposante, le geste du jeune homme est plein de respect. — Malheureusement M. Eugène Delacroix a trop pris au sérieux ce que dit Opliélie en parlant d'Ilamlet : — Qu*il paraissait trouver son chemin sans le secours de ses yeux.

Cependant, à chaque nouvelle scène que dessine le poète, vous êtes tenté de vous écrier : — Est-it possible qu'une âme si noble soit ainsi bouleversée ? La scène des comédiens , quand Hamlet dit à sa mère : — « Madame» permettez que j'appuie ma tête sur vos genoux ! » doit être donnée en exemple aux comédiens à venir. — Le moment terrible quand le roi est en prières, adressant ses paroles là haut, pendant que ses pensées demeurent ici bas, est encore une des grandes scènes de cette comédie. — Hamlet disant à sa mère: « Confessez-vous au ciel, repentez-vous du passé, gardez-vous de Tavenir ! » est d'une tristesse adorable. —

La scène du rat est bouffonne, le cadavre caché derrière le rideau est hideux. — fond riez-vous jouer de cette Jlûte^ Monseigneur f n*a pas de sens. A chaque instant, à l'aspect de ces

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bonshommes myl déguisés, nous sommes tentés de nous écrier, comme Hamlet: — V homme ne me convient pas, la femme non plus !

Silence et prêtons l'oreille à cette complainte, elle est peut-être la rêverie la plus poétique des rêveries de Shakspeare : « Il y a « au bord du ruisseau un saule; Teau limpide réfléchit dans son « cristal le feuillage blanchâtre. Ophélie en cueillait une branche « pour en faire de bizarres guirlandes avec des renoncules, des

a orties, des marguerites Une branche se rompt; alors elle

(( et son trophée do fleurs tombent dans le trisle ruisseau; ses « vêtements s'enflent et s'étalent ; ils la soutiennent un moment

a sur la surface, telle qu'une fée des eaux Ses vêtements ap-

« pesantis et trempés d'eau ont entraîné la pauvre malheureuse « et ses douces chansons, dans la vase et dans la mort! »

Jamais Shakspeare lui-même n'a rêvé son Ophélie plus belle que ne l'a faite Eugène Delacroix. Elle tombe, sa main qui cède tient encore à la branche; de l'autre main elle porte sur son sein sa douce et dernière couronne ; l'extrémité de sa robe est déjà mouillée, déjà le flot recouvre ses deux pieds adorés; le paysage est trisle et lugubre : vous voyez accourir de loin le flot qui va engloutir la malheureuse Ophélie.

La dernière* scène est tout à fait la bourherie humaine que raconte Shakspeare : ils meurent tous; Hamlet tombe frappé du glaive mortel ; il meurt sans nécessité , tout comme est morte Ophélie. Ceux qui survivent emporlent les morts. Et nous sommes tentés de nous écrier comme Horatio : — « Quelle vaste curée a faite la mort! que de princes frappés par le trépas! »

Vous avez vu au Salon de 4841 un tableau de M. Eugène Delacroix : le cimetière d*Hamlet. Vous vous rappelez ce vaste champ ensemencé par la mort ; ces ossements humains çà et là répandus; ce ciel rempli d'orage; dans le lointain, cette flèche surmontée de la croix; le tertre solide sur lequel le prince de Danemarck pose le pied ; l'habit du prince , son manteau , la plume noire de sa toque, son regard attentif, son geste résigné. Vous vous rappelez aussi cette fosse qui attend son mort, et ce fossoyeur assis sur le bord de la fosse, les deux pieds dans le vide, sa bêche derrière lui, l'oreille attentive, mesurant de Tœil dans quel trou le prince pourrait tenir.

Cependant, Taulre fossoyeur, debout, la tête enveloppée d'un mouchoir, le geste gracieux, tient délicatement de ses trois doigts, comme un homme habitué à manier ces sortes de débris, la tète d'Yorick le pauvre fou ! devenu maintenant inonseigneur mangé aux vers! « Hélas, pauvre Yorick, je l'ai connu, c'était un garçon d'une gaieté infinie ! » Tel était ce tableau de M. Eugène Delacroix. Rien qu'à le voir, l'esprit tombait dans une méditation profonde, et nous doutons, quoi qu'en disent les contemporains de Garrick, que Garrick ait été plus touchant dans son grand rôle à'Hamlet,

Eh bien ! ce tableau de M. Eugène Delacroix était, comme on dit, un simple tableau de genre; de même que cette grande et terrible scène des fossoyeurs dans Hamlet, qui a fourni de si nombreux prétextes à des commentaires sans nombre, était d'abord une farce , une charge, une improvisation de messieurs les clowns anglais, chargés d'abréger, par ces plaisantaries funèbres, les longueurs de l'entr'acte. Comment cette machine de tréteaux a pris place au théâtre, comment cette clownerie « des bagatelles de la porte » est devenue une scène essentielle du drame même d'Hamlet, à ce point qu'il serait impossible aujourd'hui do séparer la charge des bouffons, de l'œuvre des comédiens sérieux? Voilà un des mystères du théâtre. Ainsi ce grave président du parlement de Paris, devant qui les comédiens du roi avaient joué le même soir Andromaqite et les Plaideurs : — « Monsieur, disait le bonhomme à Racine, j'allais pleurer sur les malheurs d'Andromaque, le juge Dandin et les petits chiens ont tout guté. »

L'intermède! Il est véritablement la fête de la grande majorité des spectateurs, et c'est surtout pour assister aux farces et pour entendre des quolibets grivois que la foule arrive au théâtre. Ainsi le Misanthrope, ainsi Tartufe, ainsi les Femmes savantes ont vécu, grâce à quelque bonne farce au gros sel du père Molière. Il y avait des clowns pour soutenir les chefs-d'œuvre de Sbakspeare, il y avait des parades pour faire agréer à ce public grossier les comédies de Térence. Aux deux premières représentations de VJIécyre, un chef-d'œuvre*, au moment pathétique,

f . «Celle pièce ( Ainsi parle Tércncc en 8a préface : on pariait de soi même en co lempfr-là, en toute modestie, on en parlait fort peu. Térence a laissé

il fallut appeler les danseurs de corde et les gladiateurs, et pendant quatre heures le peuple se divVrtit de ces tours de force, oubliant le vrai poè'le et son œuvre *.

Quand, plus tard, le spectacle fut réglé, on plaça à la fin de Vatellane ou de la tragédie , ce qu'on appelle aujourd'hui la petite pièce : (Exodlum, disaient les Latins) l'exodiaire était une espèce de clown « chargé de faire rire, et d'essuyer les larmes de la tragédie. » Et même encore aujourd'hui, dit Horace, nous avons conservé ce vieux reste de l'ancienne rusticité :

Manserunt hodicque manent vestigia ruris.

Horace, en ceci, se plaint un peu à la légère; et puisque en fin de compte, ces plaisanteries, ces hors-d'œuvre amusaient la foule, à quoi bon priver, ce peuple difficile à Tattenlion, d'une part même grossière de son plaisir? Que dis-je? on vit plus tard, dans les temps de servitude et d'afïliction, que la farce et la satire tant méprisées, avaient souvent plus de courage et de valeur que la comédie elle-même, et qu'elles étaient plus fécondes en châtiments. Ainsi quand Tibère, amoureux d'une dame romaine, Mellonia, eut forcé cette infortunée au suicide, et que Mellonia fut morte en déclarant qu'elle échappait, par la mort, à l'horreur d'appartenir à ce monstre velu, il y eut dans la petite pièce un exodiaire implacable qui parlant d'un ours hideux, « l'épouvante de l'innocente brebis, » insista, comme s'il désignait la héte fauvs qui avait fait périr la noble dame Mellonia. Alors le public battit des mains sous le regard de Tibère. Ici Vexode s'élève à la dignité même d'un châtiment mérité.

Une autre /arre (en ce moment le monde appartenait à Néron)

des prologues exquis, il cûl éié bien étonné si on l'eût prié d'écrire ses mémoires. ) Celte fut pièce donnée, pour la première fois, aux fêles de Cybèic, sous les édiles Sextus Julius César cl Cornélius Dolabella; elle n'alla pas jusqu'à la fln. Elle fut remise au théâtre pour les jeux funèbres de Paul- Émile, et cette seconde représentation n'eut guère plus de sue^îès que la première. Elle eut enfin un ccrlain succès lorsqu'elle fui reprise par la troupe d'Ambliviua Turpio, sous lesédilesQ. Fulviuset L. Marlius. o

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