‹ Histoire de la littérature dramatiqueChapitre 32 sur 66 · Modia inter carmînaposcunt · texte numérisé non relu

Modia inter carmînaposcunt

Aul ursum , aul pugiles.

El plus loin , ajoute Horace .-

Quatuor aul plures aulea premuutur in horas.

rendit très-populairo un bouffon romain nommé Dalus. Ce Datiis, à la fin d'une pièce atellane, en présence même de Néron, meurtrier do sa mère et fils d'un père empoisonné, chantait une chanson en langue grecque (or, ce mélange de latin et de grec était chose admise en ces sortes de jDoëmes) dont le refrain était :

« Adieu, mon père! adieu, ma mère! »— En disant : « Adieu, mon père! » le bouffon Datus fit le geste d'une personne qui vide une coupe (ainsi mourut Claude) i en disant: a Adieu, ma mère! » il faisait le geste d'une personne qui se noie (Agrippine à Brindes). Il fit plus; la chanson disait encore : « Adieu ! Pluton vous conduit à la mort. » (Véritable chanson digne du cimetière et des fossoyeurs d'Hamlet.) A ces mots : a Pluton vous conduit à la mort, » le bouffon se tournait vers les sénateurs exposés, comme on sait, à toutes les cruautés de Néron.

Ainsi chose étrange î le courage romain ne se trouvait plus qiio dans ces comédies sacrifiées. Néron lui-même se prit à rire des reproches publics faits à ses crimes, et ce bourreau comédien fit grâce à son camarade le comédien.

Les bons [)rinces, pas plus que les méchants, ne furent épargnés par Y intermède et par V exode. « Il est revenu des champs, le camard ! » fit rire le peuple aux éclats, un jour que l'empereur Galba était venu de Brindes à Rome ; on voit même, dans Juvénal, qu'une bonne plaisanterie était souvent la bienvenue à deux reprises différentes :

tandem que redit ad pulpita nolum

Exodium.

0 Jupiter ! les Romains avaient donc sur nous, cet avantage de s'étonner qu'une plaisanterie servît deux fois do suite? On compte chez nous tout autrement; qu'une pièce nouvelle soit jouée et qu'il on sorte une allusion, cette même allusion, toujours nouvelle, fera rire encore au bout de six mois.

Enfin (et ceci nous explique comment et pourquoi la clownerie ajoutée au drame d'Hamlet a passé si complètement et si vilo dans le drame môme dont elle n'était qu'un accessoire) il faut ajouter que sur le théâtre romain, tout comme sur le théâtre anglais, après tme comédie de Térence, au beau milieu d'un drame

308 LITTËKATUHE DRAMATIQUE.

de Shakspeare , les mêmes acteurs jouaient leur rôle triste et leur rôle plaisant, dans la tragédie et dans l'exode, comédiens ou bateleurs, le visage sous le môme masque , et vêtus des mêmes habits. Agamemnon jouait Xhorsite, Hamiet représentait le fossoyeur. Juvcnal, dans sa troisième satire, a dit positivement:

« Ce comédien joue également dans la satire ou dans Texode a d'une atellane ; le grand comédien Urbicus , excite à rire en « jouant le rôle d'Antonoë; Célia oublie, en le voyant, que cet a homme est pauvre et son cœur est pris autant par les gestes « du bouffon, que par les coups d'épée du tragédien *.

Parler de Shakspeare et ne pas parler d'Othello, c'est impossible, et d'autant plus que vous verrez bientôt M. Victor Hugo luimême emprunter Venise à Shakspeare. Othello au sommet de l'œuvre, Shylock au bas de Téchelle, Kean pour les deux rôles; nous avons assisté à ers grands spectacles en l'an de grâce 4827, à l'heure où M. Victor Hugo cherchait sa voie, osant à peine rêver les gloires et les ém.otions du théâtre.

Après Kean et Charles Kemblc, après miss Smithson, après madame ^Jalibran elle-même, et à l'exemple d^son maître, Eugène Delacroix, un jeune peintre, voulant se donner à lui-même une représentation de V Othello de Shakspeare , s'acquitta non pas sans verve et sans talent de cette tâche illustre, et il. faut, véritablement, que cette représentation nous ait frappés pour nous en souvenir, même après les grands succès de Rubini , de Lablache et de madame Malibran. M. Chassériau était en ce temps-là un tout jeune homme, qui suivait Shakspeare à la façon d'un Vénitien en bonne fortune. Il étudiait le sentier par lequel a passé cette chaste et vigoureuse poésie ; il savait dans quelle rue se promenait Yago ; il a reconnu la place du palais Brabantio ;

\. Dans le tome premier de cette Histoire, nous avons indiqué sous ce titre : On Drame à faire, la mort de Grussus, dont lu tête est jetée au milieu du théâtre au moment où le cliœur citante: «Admirez noire heureuse ciiasàc, voici la tôte du lionceau que nous avons tué dans la forêt: » Le bon Amyol faisait un contre-sens lorsqu'il traduisait ce passage de Piutarque : « Voilà, disait-il, quelle fut Tissue de rcnlrcpriàc et du voyage de Grassus, qui ressemble proprement à la (lu d'une tragédie! d II fallait dire, et la cliose en effet s'explique fort bien, par ce que nous avons dit plus haut : « Voilà comment Unit rexpédilion de Grassus : elle finit par une satire ou exode à la façon des plus anciennes tragédies ! »

«Éveillez-vous, holà! Brabantio! des voleurs, des voleurs!»

A sa fenêtre ouverte, il a vu le seigneur Brabantio, regardant, prêtant l'oreille à cette calomnie nocturne ! Cependant nous entrons dans la maison de Desdemone ; Othello est avec elle, tendre et fier, passionné et calme. Certes, avec les préjugés de messieurs nos comédiens, qui, en fait de noir, n'admettent qu'une demiteinte pour leurs visages, on trouve que l'Othello du peintre est d'une couleur un peu sombre. Mais ainsi le veut la loi des contrastes , c'est justement parce que le More est More, que la blanche Vénitienne s'est éprise de ce héros noir, dont l'idée la poursuit et l'obsède.

« Elle me remercia, et elle me dit que si j'avais un ami qui l'ai- « mât, je n'avais qu'à lui apprendre à raconter mon histoire, et « que cela la pénétrerait d'amour pour lui ! » Voilà tout le secret, 70ilà tout le charme ; Othello est noir ; mais dédoublez-le, et vous Terrez une belle âme, Desdemona le dit elle-même au sénat de Venise : fai vu son visage dans son âme!

Il y a dans' le drame anglais une admirable scène, bien simple, que l'artiste a bien rendue. — « Honnête Yago, je te laisse ma Desdemone! » L'attitude de Desdemone est pleine de confiance et d'abandon ; le peintre nous la montre très-vêtue, la tête ornée d'un long voile, la robe qui monte au cou et qui descend flottante au bout des pieds, jelant çà et là toutes sortes de plis favorables sur ce beau corps honnête et pur. C'est une bonno façon de nous présenter ainsi cette belle jeune fille, la perle de Venise : ô ma belle guerrière, o my fair warrior !

Disant ces mots, Othello l'embrasse, et l'on comprend que ce n'est pas sans raison si le poète a fait d'Othello un amant noir ; Desdemone n*en paraît que plus blanche; c'est la nuit, c'est le jour qui s'unissent dans ce baiser; c'est l'Europe italienne, c'est l'Afrique brûlante qui s'en\brassent ainsi 1 Mais quelle est la femme aujourd'hui sur nos théâtres à qui Othello pourrait dire: Ma belle guerrière? Les plus dramatiques personnes du drame moderne sont pâles, étiolées, anhélantès, sans force, sans vigueur, sans jeunesse; elles sont minées par une petite toux sèche qui ne donne d'inquiétude à personne; à peine si elles osent marcher, à peine si elles osent agir ; toute leur passion consiste à pousser de temps à autre un grand cri, à faire un grand geste, et puis c'est tout;

HO LITTÉRATURE DBAMATIQUR.

on (liniil. un malheiinuix qui sp nuio et que l'abîme emporte.

O ma belle (juerrière ! c'est un grand mot ! C'est ainsi que parle radmiralion d'Otliollo ! Mais à la place de sa belle guerrière, donnez lui la femme soulï'releuse, nerveuse, agacée, agaçante, au visage pâle, éclairé parfois d'un éclair subit et sans portée, Othello restera calme, il ne s'inquiétera guère de maître Yago; à aucun prix il no consentirait à briser cette fleur brisée à l'avance; il lui faut au contraire une vie puissante à écraser sous ses étreintes frénétiques. Voilà pourquoi je n'ai jamais trouvé, à mon sens, que cela fût chose raisonnable et juste de représenter la Desdemone tremblante, timide, courbée, marquée à l'avance du sceau fatal. O myfair warrior !

Ainsi le drame s'en va, de progrès, en progrès jusqu'à la catastrophe lugubre. Ces Italiens sont d'abominables coupeurs de belles choses. Ils ont un certain canif musical avec lequel ils retranchent sans pitié les plus éloquentes merveilles. On se demande, par exemple, comment Rossini, cet homme qui a tant d'esprit que son esprit est du génie, cet homme qui comprend toutes choses avec un instinct presque surnaturel, a pu consentir à retrancher de cette tragédie admirable, complète, les scènes les plus importantes? Comment donc il a accepté ce vulgaire libretto qui est à peine l'ombre afl'aiblie d'un immortel chef-d'œuvre? Certes on ne traiterait pas avec plus de mépris les poésies d'un marchand de sonnets italiens, et à notre sens Rossini est bien coupable d'avoir eu si peu de respect pour l'œuvre du grand William.

Justement nous voilà entrés dans cette retraite silencieuse où Desdemone doit mourir. Avec l'habileté d'un poè'te et l'ardeur d'un jeune homme, Shakspeare lui-même n'a été tout à fait le maître de son drame que lorsqu'il a tenu, entre ces quatre murailles, cette belle jeune fille maudite et charmante qu'il a entourée de tout son amour , de tous ses respects. Elle est seule avec sa suivante ; elle cause tout bas dans son cœur ; elle seut au fond de l'âme l'effroi secret que laisse après elle l'étoile qui file dans un ciel nuageux. Ses bras sont nus, cette fois; on entrevoit enfin un petit bout de son épaule, et cotte sainte nudité est d'un effet d'autant plus grand, que Desdemone a été jusqu'à présent honnêtement vêtue, à la façon d'une dame patricienne.

Au dehors du palais d'Othello, par une nuit sans clarté, Ro-

derigo et Cassio se battent à coups d'épée ; le matelot des lagunes chante sa complainte qui glisse à Tombre des palais, un instant réveillés par Técho plaintif ; — au dedans du palais, la Vénitienne pleure," prie et chante; c'est toute sa vie. En ce moment, la lampe jette une clarté plus vive sur ces deux bras doucement posés sur la lyre attristée. Tout ceci est d'un grand effet. Bientôt voilà le More qui s'avance! Oh! la grande figure... dans Shakspeare. Quel air terrible et pensif! Regardez, et vous allez lire dans les ténèbres de son front Tarrêt de mort de Tinnocente, couchée là! Il me semble en ce moment que j'entrevois Talma, quand il ressuscitait l'œuvre shakspearienne, cette fière et touchante statue de marbre enfoncée dans les vers et dans les arrangements du poëte Ducis !

En même temps, que nous avions des peintres qui s'attachaient à Shakspeare, un intrépide et infatigable musicien de ce temps-ci, se mettait à songer qu'il ferait de Bornéo et Juliette une symphonie, et comme il l'avait dit, il le fit en effet, je puis même vous raconter le petit drame intime qui précéda la symphonie.

Un soir, dans la vaste salle où les comédiens anglais avaient réuni la foule la plus brillante, mais dans un coin obscur du parterre, un jeune homme se glissa en toute hâte. Il était tout essoufflé, car il arrivait, en courant, de TOpéra-Comiquc oii il avait rempli son office dans les chœurs, à telle enseigne qu'il lui restait à la joue un peu du fard des comparses. — Avec l'argent qu'il avait gagné ce soir-là, réuni à l'argent qu'il avait gagné la veille et l'avant-veille, il avait acheté ce précieux billet de parterre. Du reste, son œil était fier, sa tête était haute, il y avait dans toute sa personne la résolution qui fait les grands artistes. Regardez bien ses yeux et son front, et vous reconnaîtrez un grand avenir. Ainsi était fait ce jeune homme.

Une fois assis, il se mit à regarder ce drame de tout son cœur, à l'écouter de toute son âme. Justement à ce moment solennel commençait la scène du balcon entre Juliette et Roméo. C'est là peut-être une des plus touchantes inventions de la poésie moderne. Le drame de l'amour heureux n'a jamais été plus loin. Les deux jeunes époux, réveillés à la douce chanson de l'alouette matinale, viennent sur le balcon de marbre respirer les douces senteurs du matin. C'est la première heure du jour, c'est aussi

342 LITTÉRATURE DRAMATIQUR.

rhenre des adieux. Déjà dans le lointain se dessine le sentier fatal qui conduit de Vérone à Mantoue. « C*est le jour! c'est le jour! C'est bien l'alouette qui chante 1 ce n'est pas le rossignol! Hâte-toi! va! pars! mon Roméo! » Scène admirable! Et notez bien que la jeune femme qui parlait, d'une voix si tendre au sommet du bulcon, était jeune et belle, et si blanche! Et notez bien que jamais notre jeune spectateur du parterre n'avait compris que la tragédie pût se jouer ainsi 1 Aussi se prit-il à verser des larmes, puis après s'être bien recueilli dans son enthousiasme, après avoir humé lentement et goutte à goutte cette divine poésie, il sortit du théâtre.

Le ciel était sombre et pluvieux, pas une étoile au ciel, pas un seul bruit dans la rue. Autour de notre poète à pied, tout était silence, désespoir, solitude. Mais qu'importe ? A cet instant décisif dans sa vie, il se fit à lui-même ce serment : a Cette femme sera ma femme ! et de celte tragédie de Shakspeare, je ferai une symphonie quelque jour. »

Or, ce qu'il a dit, il Ta fait, lui le jeune homme sans nom, sans amis, sans protecteurs, perdu dans la foule des artistes oisifs et rêveurs, lui, un choriste, à qui monsieur le ténor, régnant en ce temps-là à l'Opéra-Comique, eût à peine daigné rendre son salut, lui à qui la Dugazon n'eût pas dit — a Grand merci ! » s'il eft ramassé son sale mouchoir! Oui, lui-même il a tenu ce double serment, la symphonie et le mariage !

Ah ! que c'est une belle chose la volonté, quand on est ainsi aidé et compris ! Tout pauvre et tout obscur qu'il était alors, et perdu dans cette foule émue, attentive et charmée, il avait été deviné par Ophélie et par Desdémone. Si bien qu'il est devenu le mari de cette belle artiste anglaise qui lui a révélé le drame de Shakspeare, et qu'enfin, pour compléter son rêve d'amour et de gloire, il a composé, aux heures brillantes de la double popularité de l'écrivain et du maître de musique, sa symphonie de Bornéo et Juliette! Mais avant d'arriver là, que de soucis, que de peines infinies, que de transes cruelles, et combien de ces douleurs cachées dans l'âme dont Dieu seul sait le secret !

Toujours est-il que sa double tentative a été heureuse ; que l'amour aidant, il est devenu le mari de cette belle femme dont le séparait un abîme, et que grâce à Paganini, ce Berlioz des mi-

LITTKRATURR DRAMATIQUE. 313

racles, il nous a fait entendre sa symphonie et la plainte âe Bornéo et Juliette. Et maintenant, jeunes gens, qui que vous soyez, apprenez par cet exemple à ne jamais désespérer de la fortune; apprenez que le talent finit toujours par rester maître du champ de bataille, quand on est né heureux, et même quand on a du talent !

Puisque nous sommes à rechercher l'intluence de Shakspeare sur l'art français, je voudrais bien, mais comment faire? vous donner une juste idée de cette immense composition de Berlioz, à laquelle ces deux cents musiciens suffisent à peine, avec toutes leurs voix, tous leurs instruments et cette rare intelligence qui les aoime. Il n'en n'est pas du musicien comme du poète, qui a le droit de préparer son récit, d'arranger sa fable, d'annoncer ses personnages. Il faut absolument que le musicien, une fois qu'il s'est imposé un sujet, entre tout de suite dans son sujet. Ce n'est pas lui qui mène son drame, c'est son drame qui le mène. Le drame a le droit d'être diffus, incorrect, d'aller au pas, à ses aises, sans se hâter ; la symphonie au contraire ; elle marche d'un pas égal, elle n'a ni repos, ni trêve ; si elle veut, chemin faisant, analyser ou décrire, l'oreille impatiente, lui reproche sa lenteur. Ajoutez à toutes ces difficultés l'absence complète de tout ornement étranger; un théâtre idéal, des décorations absentes, des chanteurs en habits noirs qui sont des hommes comme tous les autres ; rien qui attire l'attention du spectateur, rien qui commande ses respects, rien qui ressemble à l'illusion courante de l'art dramatique.

Heureusement que l'artiste était intelligent, il avait l'intelligence de l'esprit éveillé depuis longtemps, unie à l'intelligence du cœur, qui se réveille, et qui parle pour la première fois. H étudia, comme il faut l'étudier, le grand poè'nie qu'il allait mettre en œuvre, et enfin par une belle nuit d'été, dans les jardins remplis d'ombre et do lumière, il nous montra Juliette, qui raconte son amour à l'astre des nuits 1

Comme nous étions, Dieu merci, très-pénétrés à l'avance de ce grand drame, et comme nous avions échappé, pour n'y plus revenir, à l'imitation de M. Ducis, il ne fut pas nécessaire de nous raconter les détails de l'histoire de Juliette et de Roméo. Nous savions ce que disaient ces plaintes, ce que chantaient ces tendresses, ce que promettaient à l'avance, l'andante, l'allégro, et lîï. 48

(le Shakspeare , les mêmes acteurs jouaient leur rôle triste et leur rôle plaisant, dans la tragédie et dans l'exode, comédiens ou bateleurs, le visage sous le même masque, et vêtus des mêmes habits. Agamemnon jouait Xhersite, Hamlet représentait le fossoyeur. Juvénal, dans sa troisième satire, a dit positivement:

« Ce comédien joue également dans la satire ou dans l'exode a d'une atellane ; le grand comédien Urbicus , excite à rire en « jouant le rôle d'Antonoë; Célia oublie, en le voyant, que cet a homme est pauvre et son cœur est pris autant par les gestes « du bouffon, que par les coups d'épée du tragédien *.

Parler de Shakspeare et ne pas parler d'Othello, c'est impossible, et d'autant plus que vous verrez bientôt M. Victor Hugo luimême emprunter Venise à Shakspeare. Othello au sommet de l'œuvre, Shylock au bas de Téchelle, Kean pour les deux rôles; nous avons assisté à ers grands spectacles en l'an de grâce 4827, à l'heure où M. Victor Hugo cherchait sa voie, osant à peine rêver les gloires et les émotions du théâtre.

Après Kean et Charles Kemble, après miss Smithson, aprè^s madame Walibran elle-même, et à l'exemple d^son maître, Eugène Delacroix, un jeune peintre, voulant se donner à lui-même une représentation à^ V Othello ùi^y Shakspeare, s'acquitta non pas sans verve et sans talent de cette tâche illustre, et il. faut, véritablement, que cette représentation nous ait frappés pour nous en souvenir, même après les grands succès de Rubini , de Lablache et de madame Malibran. M. Chassériau était en ce temps-là un tout jounc homme, qui suivait Shakspeare à la façon d'un Vénitien en bonne fortune. Il étudiait le sentier par lequel a passé cette chaste et vigoureuse poésie ; il savait dans quelle rue se promenait Yago ; il a reconnu la place du palais Brabantio ;

1- Dans le tome premier de cette Histoire, nous avons indiqué sous ce titre : On Drame à faire, la mort de Grassus, dont lu tête est jetée au milieu du théâtre au moineiit où le cliœur ciiante: «Admirez notre heureuse ciiuâse, voici la tête du lionceau que nous avons tué dans la forêt: » Le bon Amyot faisait un contre-sens lorsqu'il traduisait ce passage de Plutarque : « Voilà, disait-il, quelle fut l'issue de renU'cprise et du voyage de Grassus, (lui ressemble propronienl ù la Un d'une tragédie! d II fallait dire, cl la chose en effet s'explique fort bien, par ce que nous avons dit plus haut : « Voilà comment Unit l'expédition de Grassus : elle finit par une satire ou exode à la façon des plus anciennes tragédies ! •

«Éveillez-vous, holà! Brabantio! des voleurs, des voleurs!»

A sa fenêtre ouverte, il a vu le seigneur Brabantio, regardant, prêtant l'oreille à cette calomnie nocturne ! Cependant nous entrons dans la maison de Desdemone ; Othello est avec elle, tendre et fier, passionné et calme. Certes, avec les préjugés de messieurs nos comédiens, qui, en fait de noir, n'admettent qu'une demiteinte pour leurs visages, on trouve que l'Othello du peintre est d'une couleur un peu sombre. Mais ainsi le veut la loi des contrastes , c'est justement parce que le More est More, que la blanche Vénitienne s'est éprise de ce héros noir, dont l'idée la poursuit et l'obsède.

a Elle me remercia, et elle me dit que si j'avais un ami qui l'ai- « mât, je n'avais qu'à lui apprendre à raconter mon histoire, et « que cela la pénétrerait d'amour pour lui ! » Voilà tout le secret, voilà tout le charme ; Othello est noir ; mais dédoublez-le, et vous verrez une belle âme, Desdemona le dit elle-même au sénat de Venise : J^ai vu son visage dans son âme!

Il y a dans* le drame anglais une admirable scène, bien simple, que l'artiste a bien rendue. — « Honnête Yago, je te laisse ma Desdemone! » L'attitude de Desdemone est pleine de confiance et d'abandon ; le peintre nous la montre très-vêtue, la tête ornée d'un long voile, la robe qui monte au cou et qui descend flottante au bout des pieds, jelant çà et là toutes sortes de plis favorables sur ce beau corps honnête et pur. C'est une bonno façon de nous présenter ainsi cette belle jeune fille, la perle de Venise : ô ma belle guerrière, o my fair warrior !

Disant ces mots, Othello l'embrasse, et l'on comprend que ce n'est pas sans raison si le poète a fait d'Othello un amant noir ; Desdemone n'en paraît que plus blanche ; c'est la nuit, c'est le jour qui s'unissent dans ce baiser ; c'est l'Europe italienne, c'est l'Afrique brûlante qui s'embrassent ainsi 1 Mais quelle est la femme aujourd'hui sur nos théâtres à qui Othello pourrait dire: ^a belle guerrière'^ Les plus dramatiques personnes du drame moderne sont pâles, étiolées, anhélantès, sans force, sans vigueur, sans jeunesse; elles sont minées par une petite toux sèche qui ne donne d'inquiétude à personne; à peine si elles osent marcher, à peine si elles osent agir ; toute leur passion consiste à pousser de temps à autre un grand cri, à faire un grand geste, et puis c'est tout;

MO LITTÉRATURE DBAMÂTIQUE.

on (lirait un nialheuroux qui sp noie et que l'abîme emporte.

O ma belle guerrière ! c'est un grand mot ! C'est ainsi que parle l'admiration d'Otliello ! Mais à la place de sa belle guerrière, donnez loi la femme soulïVeleuse, nerveuse, agacée, agaçante, au visaij;e pâle, éclairé parfois d'un éclair subit et sans portée, Othello restera calme, il ne s'inquiétera guère do maître Yago; à aucun prix il no consentirait h briser cette fleur brisée à l'avance; il lui faut au contraire une vie puissante à écraser sous ses étreintes frénétiques. Voilà pourquoi je n'ai jamais trouvé, à mon sens, que cela fût chose raisonnable et juste de représenter la Desdemone tremblante, timide, couibée, marquée à l'avance du sceau fatal. O myfair warrior !

Ainsi le drame s'en va, de progrès, en progrès jusqu'à la catastrophe lugubre. Ces Italiens sont d'abominables coupeurs de belles choses. Ils ont un certain canif musical avec lequel ils retranchent sans pitié les plus éloquentes merveilles. On se demande, par exemple, comment Rossini, cet homme qui a tant d'esprit que son esprit est du génie, cet homme qui comprend toutes choses avec im instinct presque surnaturel, a pu consentir à retrancher de cette tragédie admirable, complète, les scènes les plus importantes? Comment donc il a accepté ce vulgaire libretto qui est à peine l'ombre affaiblie d'un immortel chef-d'œuvre? Certes on ne traiterait pas avec plus de mépris les poésies d'un marchand de sonnets italiens, et à notre sens Rossini est bien coupable d'avoir eu si peu de respect pour l'œuvre du grand William.

Justement nous voilà entrés dans cette retraite silencieuse où Desdemone doit mourir. Avec l'habileté d'un poëte et l'ardeur d'un jeune homme, Shakspeare lui-même n'a été tout à fait le maître de son drame que lorsqu'il a tenu, entre ces quatre murailles, cette belle jeune fille maudite et charmante qu'il a entourée de tout son amour, de tous ses respects. Elle est seule avec sa suivante; elle cause tout bas dans son cœur; elle sent au fond de l'âme l'effroi secret que laisse après elle l'étoile qui file dans un ciel nuageux. Ses bras sont nus, cette fois; on entrevoit enfin un petit bout de son épaule, et cette sainte nudité est d'un effet d'autant plus grand, que Desdemone a été jusqu'à présent honnêtement vêtue, à la façon d'une dame patricienne.

Au dehors du palais d'Othello, par une nuit sans clarté, Ro-

derigo et Cassio se battent à coups d'épée ; le matelot des lagunes chante sa complainte qui fi;lisse à Tombre dos palais, un instant réveillés par l'écho plaintif ; — au dedans du palais, la Vénitienne pleure,' prie et chante; c'est toulo sa vie. En ce moment, la lampe jette une clarté plus vive sur ces deux bras doucement posés sur la lyre attristée. Tout ceci est d'un grand effet. Bientôt voilà le More qui s'avance! Oh! la grande figure... dans Shakspeare. Quel air terrible et pensif! Regardez, et vous allez lire dans les ténèbres de son front l'arrêt de mort de l'innocente, couchée là! U me semble en ce moment que j'entrevois Talma, quand il ressuscitait l'œuvre shakspearienne, cette fière et touchante statue de marbre enfoncée dans les vers et dans les arrangements du poëte Ducis !

En même temps, que nous avions des peintres qui s'attachaient à Shakspeare, un intrépide et infatigable musicien de ce temps-ci, se mettait à songer qu'il ferait do Bornéo et Juliette une symphonie, et comme il l'avait dit, il le fit en effet, je puis même vous raconter le petit drame intime qui précéda la symphonie.

Un soir, dans la vaste salle où les comédiens anglais avaient réuni la foule la plus brillante, mais dans un coin obscur du parterre, un jeune homme se glissa en toute hâte. Il était tout essoufflé, car il arrivait, on courant, de TOpéra-Comique oii il avait rempli son office dans les chœurs, à telle enseigne qu'il lui restait à la joue un peu du fard des comparses. — Avec l'argent qu'il avait gagné ce soir-là, réuni à l'argent qu'il avait gagné la veille et l'avant-veille, il avait acheté ce précieux billet de parterre. Du reste, son œil était fier, sa tête était haute, il y avait dans toute sa personne la résolution qui fait les grands artistes. Regardez bien ses yeux et son front, et vous reconnaîtrez un grand avenir. Ainsi était fait ce jeune homme.

Une fois assis, il se mit à regarder ce drame de tout son cœur, à l'écouter de toute son âme. Justement à ce moment solennel commençait la scène du balcon entre Juliette et Roméo. C'est là peut-être une des plus touchantes inventions de la poésie moderne. Le drame de l'amour heureux n'a jamais été plus loin. Les deux jeunes époux, réveillés à la douce chanson de l'alouette matinale, viennent sur le balcon de marbre respirer les douces senteurs du matin. C'est la première heure du jour, c'est aussi

rhcure des adieux. Déjà dans le lointain se dessine le sentier fatal qui conduit de Vérone à Mantoue. a C*est le jour! c'est le jour! (^est bien l'alouette qui chante! ce n'est pas le rossignol! Hâte-toi I va ! pars ! mon Roméo ! » Scène admirable ! Et notez bien que la jeune femme qui parlait, d'une voix si tendre au sommet du bulcon, était jeune et belle, et si blanche! Et notez bien que jamais notre jeune spectateur du parterre n'avait compris que la tragédie pût se jouer ainsi ! Aussi se prit-il à verser des larmes, puis après s'être bien recueilli dans son enthousiasme, après avoir humé lentement et goutte à goutte cette divine poésie, il sortit du théâtre.

Le ciel était sombre et pluvieux, pas une étoile au ciel, pas un seul bruit dans la rue. Autour de notre poë'te à pied, tout était silence, désespoir, solitude. Mais qu'importe ? A cet instant décisif dans sa vie, il se fit à lui-même ce serment : « Cette femme sera ma femme ! et de cette tragédie de Shakspeare, je ferai une symphonie quelque jour. »

Or, ce qu'il a dit, il l'a fait, lui le jeune homme sans nom, sans amis, sans protecteurs, perdu dans la foule des artistes oisifs et rêveurs, lui, un choriste, à qui monsieur le ténor, régnant en ce temps-là à l'Opéra-Comique, eût à peine daigné rendre son salut, lui à qui la Dugazon n'eût pas dit — a Grand merci ! » s'il eft ramassé son sale mouchoir! Oui, lui-même il a tenu ce double serment, la symphonie et le mariage !

Ah ! que c'est une belle chose la volonté, quand on est ainsi aidé et compris ! Tout pauvre et tout obscur qu'il était alors, et perdu dans cette foule émue, attentive et charmée, il avait été deviné par Ophélie et par Desdémone. Si bien qu'il est devenu le mari de cette belle artiste anglaise qui lui a révélé le drame de Shakspeare, et qu'enfin, pour compléter son rêve d'amour et de gloire, il a composé, aux heures brillantes de la double popularité de l'écrivain et du maître de musique, sa symphonie de Roméo et Juliette î Mais avant d'arriver là, que de soucis, que de peines infinies, que de transes cruelles, et combien de ces douleurs cachées dans l'âme dont Dieu seul sait le secret !

Toujours est-il que sa double tentative a été heureuse ; que l'amour aidant, il est devenu le mari de cette belle femme dont le séparait un abîme, et que grâce à Paganini, ce Berlioz des mi-

racles, il nous a fait entendre sa symphonie et la plainte ôe Bornéo et Juliette. Et maintenant, jeunes gens, qui que vous soyez, apprenez par cet exemple à ne jamais désespérer de la fortune; apprenez que le talent finit toujours par rester maître du champ de bataille, quand on est né heureux, et même quand on a du talent !

Puisque nous sommes à rechercher l'influence de Shakspeare sur l'art français, je voudrais bien, mais comment faire? vous donner une juste idée de cette immense composition de Berlioz, à laquelle ces deux cents musiciens suffisent à peine, avec toutes leurs voix, tous leurs instruments et cette rare intelligence qui les anime. 11 n'en n'est pas du musicien comme du poète, qui a le droit de préparer son récit, d'arranger sa fable, d'annoncer ses personnages. Il faut absolument que le musicien, une fois qu'il s'est imposé un sujet, entre tout de suite dans son sujet. Ce n*est pas lui qui mène son drame, c'est son drame qui le mène. Le drame a le droit d'être diffus, incorrect, d'aller au pas, à ses aises, sans se hâter ; la symphonie au contraire ; elle marche d'an pas égal, elle n'a ni repos, ni trêve; si elle veut, chemin faisant, analyser ou décrire, l'oreille impatiente, lui reproche sa lenteur. Ajoutez à toutes ces difficultés l'absence complète de tout ornement étranger; un théâtre idéal, des décorations absentes, des chanteurs en habits noirs qui sont des hommes comme tous les autres ; rien qui attire l'attention du spectateur, rien qui commande ses respects, rien qui ressemble à l'illusion courante de l'art dramatique.

Heureusement que l'artiste était intelligent, il avait l'intelligence de l'esprit éveillé depuis longtemps, unie à l'intelligence du cœur, qui se réveille, et qui parle pour la première fois. 11 étudia, comme il faut Tétudier, le grand poë'me qu'il allait mettre en œuvre, et enfin par une belle nuit d'été, dans les jardins remplis d'ombre et de lumière, il nous montra Juliette, qui raconte son amour à l'astre des nuits 1

Comme nous étions. Dieu merci, très-pénétrés à l'avance de ce grand drame, et comme nous avions échappé, pour n'y plus revenir, à l'imitation de M. Ducis, il ne fut pas nécessaire de nous raconter les détails de l'histoire de Juliette et de Roméo. Nous savions ce que disaient ces plaintes, ce que chantaient ces tendresses, ce que promettaient à l'avance, Tandante, l'allégro, et in. 18

-ili LITTÉRATURE DRAMATIQUE.

le petit chœur. Déjà nous l'avions entondu retentir à nos oreilles charmées, nous l'avions vu représenter à nos yeux éblouis, tout ce Lçrand drame, et nous nous rappelions avec un ravissement ingénu, réclat, rentraînoment, les transports, les robes de satin, les habits dorés, les diamants et les épées, les gantelets d'acier et les épaules nues des fêtes ardentes de l'Italie. Où sommes-nous, en quels lieux divins nousr a transportés la baguelte de la fée?

Et Vérone, Gênes, Venise, ont ouvert aux. enchantements de cette musique un de ces vieux palais de marbre et d'or, où tout est disposé encore pour le bal, depuis trois cents ans, depuis la dernière fête. Écoutez donc ; prêtez l'oreille à la douce symphonie ! Ah 1 que cette joie est vive et bruyante 1 Hélas ! que cette tristesse est sombre et calme au bruit de ces eaux jaillissantes, aux tressaillements de ces jardins.

Pour bien entendre une œuvre pareille, abandonnez-vous tout simplement à Tidée, au souvenir, au drame. Laissez-vous être heureux et charmé. Ne cherchez pas à accoupler les émotions de la terre à cette touchante harmonie. Ecoutez 1 Déjà la fête des Capulets disparaît et s'efface comme fait le rayon du soleil dans le nuage. Ce vaste palais si rempli tout à Theure, maintenant il est désert. Toutes les lumières sont éteintes, toutes les danseuses se sont envolées. La fête n'est plus là, elle n'est plus nulle part. Il n'y a plus dans cette enceinte royale que la nuit, le silence, Tombre douteuse, tous les chastes murmures d'un beau soir. Voilà ce que chante Vadagio de sa voix douce et plaintive. Seulement, tout là bas, sur la place, dans la ruelle, au détour de la rue, vous pouvez entendre la voix des danseurs les plus jeunes, qui fredonnent en toute hâte, les derniers chants du bal. C'est bien là la jeunesse frivole, qui oublie même l'amour. Cependant plus ces voix insouciantes se font entendre et plus Vadagio se lamente. 11 pleure ainsi jusqu'à ce que tout fasse silence, là bas comme ici. A la fin le chant cesse peu à peu. Il fait nuit tout à fait dans la maison des Capulets.

Alors parait et se montre, en son fantastique appareil, la reine Mab. Pendant que se reposent, pour une heure, les passions de la terre, le drame peut bien faire halte quelque part ; c*est un droit que n'a pas la symphonie : une fois lancée, il faut qu'elle aille toujours. Voilà pourquoi notre musicien a introduit la reine

Mab dans ce drame lamentable, pendant que c'est à peine si elle est indiquée par Shakspeare. Mais une fois ce léger anachronisme accepté, remarquez, je vous prie, l'effet aérien et féerique de ce long passage, exécuté par tous les violons entremêlés des notes harmoniques des harpes.

En même temps (voyez Tantiquilé qui de nouveau se montre, inattendue ! ) , à travers cette fantasmagorie balladine, si vous écoutez avec l'attention souriante que commande ce rêve sautillant et scintillant, vous vous demanderez, non sans inquiétude, quels sont donc ces petits bruits secs et bien accentués que vous n'avez découverts encore dans aucun orchestre de ce monde? Je le crois bien, car les instruments ressuscites que vous entendez, ce sont tout simplement ces petites cymbales antiques dont il est parlé dans les poètes de l'école de Pindare. Ces petites cymbales étaient restées enfouies, avec le dithyrambe, au tombeau glorieux do l'antiquité, lorsque, dans les ruines de Porapéï, Berlioz découvrit l'instrument humilié, qui depuis tant de siècles n'avait pas fait entendre son petit cri de cigale amoureuse dans les bois.

Il ramassa à tout hasard cet airain musical, en se disant : qui sait ce qui peut arriver! et il se retira plus heureux que s'il eût retrouvé les deux bras qui manquent à la Vénus de Milo. Il me semble l'entendre, quand il ramassait ces instruments qui se croyaient à jamais égarés, se dire à lui-même, comme ce serviteur des Capulets: « Il est écrit que le cordonnier se servira de a sa toise, et le tailleur de pierres de sa forme; le pêcheur de son a pinceau, et le peintre do ses filets. » Mais qui diable, eût jamais pensé, même Berlioz, qu'un jour il emploierait dans son orchestre les cymbales des prêtres de Cérès?

Toujours est- il vrai de dire que ces quatre petijes cymbales sont très-d'accord, et qu'elles sont d'un bien piquant effet, et véritablement il était difficile de trouver un meilleur accompagnement pour cette reine Mab, que traînent de nfinces atomes. « Les roues de son carrosse sont faites des pattes des faucheux, l'impériale d'ailes do sauterelles, les harnais des rayons humides d'un clair de lune. C'est dans cet équipage qu'elle galope la nuit à travers le cerveau des amants, et ils révent d'amour. »

Cependant toute cette catastrophe s'est accomplie, et tout

comme l'a dit le chœur. Élait-il nécessaire alors de nous expliquer ce qui se passe sous les tombeaux et toute cette lamentable histoire de Juliette ressuscitée sur le corps de Roméo qui vient de mourir? Maintenant, en effet, que nous sommes entrés, les yeux pleins de larmes, dans tous ces mystères, nous n'avons plus guère besoin de toutes ces explications.

Cette marche funèbre, d'un effet désolant, ces voix qui disent une seule note : — Jetez des fleurs ; cet orchestre au milieu de la funèbre mélodie, et ramassant cette note de désolation et de mort, en un mot, tout ce travail harmonique d'une inspiration si puissante, qu'est-ce donc tout cela, sinon le convoi funèbre do Juliette?

Hélas ! elle descend sous ces sombres voûtes; — avec elle descend la mélodie, et l'une et l'autre elles se trouvent enfermées dans le même caveau, dans le même linceul. Alors figurez-vous que le musicien, acharné à son œuvre, se met à vous raconter ce qui se passe dans les tombeaux des Capulets: sous son voile blanc Juliette repose. La mort pèse sur elle, comme la gelée sur la plus douce des fleurs de toute la prairie. Tout est changé : les instruments de la danse servent de cloches funèbres, le dîner de l'hymen est un repas des morts, les fleurs de la noce couvrent un sépulcre. Eh! la divine beauté vivante enfermée au milieu des morts 1

Entre alors Homéo dans cette tombe ; Roméo veut contempler, une dernière fois, les traits de sa bien-aimée. Entendez-vous ce qui se passe, et croyez-vous que ce soit l'orchestre frénétique qui se débatte ainsi dans sa douleur? Non 1 c'est Roméo qui se tue et qui tombe à côté de Juliette î Non 1 c'est Juliette qui revient à la vie, appelant Homéo. Juliette elle-même! Juliette ressuscitée! Eh! qui donc, sinon Juliette, qui sort de la mort, pourrait exécuter d'une voix si douce, la phiase mélancolique du jardin? Celle phrase revient peu à peu en lumière... comme Juliette revient à la vie... entrecoupée... faible... monotone... délirante... jusqu'à ce qu'elle puisse s'écrier: « Qu'est-ce cela? Unecoupo dans la main de mon Roméo? C'est le poison! Et pas une goutte pour Juliette, l'ingrat ! Laisse-moi baiser ces lèvres pour y retrouver quelques gouttes de ce précieux cordial ! »

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