‹ Histoire de la littérature dramatiqueChapitre 33 sur 66 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Poésie, analyse, conte, symphonie, imilalions, traductions, ce sont là de grands souvenirs, et il me semble qu'un vrai charme se rencontre en ces études, qui ont été la vie et l'étonnement de notre première jeunesse. En vain j'ai haie d'arriver au drame moderne: à quoi bon se hâter, qui nous presse, et pourquoi ne pas parler encore de Shakspeare?

11 a été le départ de la nouvelle école, il a été le premier maître et le maitre absolu de M. Victor Hugo lui même, il a régné sur nos théâtres, du plus humble au plus illustre; à ces causes parlons encore de Shakspeare! 11 a rempli le Théâtre-Français avec Othello et mademoiselle Mars, le second Théâtre-Français avec Macbeth et miss Smilhson, le Théâtre- Italien avec Keanei le Marchand de Fenise; on Ta vu à l'Opéra, on l'a retrouvé au théâtre de la Porte-Saint-Martin ; il n'a pas même dédaigné de m. IS.

318 LITTÉRATURE DRAAIATIQUE.

faire une ou deux apparitions sur le théâtre de l' Ambigu-Comique. Enfin il a passionné, chez nous, aussi bien que parmi son peuple, les âmes les plus hautes et les esprits les plus vulgaires, le roi et le sujet, la grisette et la duchesse... Surtout il y eut un jour où le grand poète obtint à Paris un des plus rares triomphes que poëte étranger ait jamais obtenus, dans sa propre langue, avec ses véritables comédiens-

C'était en l'an de grâce 1827 (ô t«mps prodigues, tout remplis d'espérances, d'inspirations, de bienfaits!), par un de ces beaux soirs où la pluie et le vent poussent la foule oisive au théâtre, il éiait près de neuf heures, le Théâtre-Italien éclatait de ses mille splendeurs. Dans sa loge accoutumée était entrée, au milieu des acclamations publiques, la protectrice du Gymnase et de M. Scribe naissant, madame la duchesse de Berry ! Partout des lumières, des fleurs, des beautés! Dans les coins reculés, en les cherchant avec un certain zèle, il eût été facile de découvrir les romanciers inconnus et les poètes nouveaux que le livre et le théâtre attendaient à leur tour: M. Victor Hugo, M. de Balzac, M. Alfred de Vigny, Frédéric Soulié... 0 visions! ils étaient tous accourus à cette fiHo! Perdue au milieu de cette foule de duchesses, il y avait une femme... âme ardente et cœur tout rempli du tumulte indécis des plus violentes passions, qui allait s*écrier , tantôt: « Et moi aussi! » Il y avait un homme attentif, étonné, épouvanté, qui allait deviner, ce soir même, toutes ses destinées!

Cet h*omme, il s'appellera Frederick Lemaître ; cette femme, aura nom Marie Dorvai ! Et tous ces poètes en herbe, et ces comédiens en fleur, et ces critiques de vingt ans, poussés par la même passion littéraire, ils étaient accourus à cette fêle où ils devaient entendre, enfln, le plus grand comédien du xix** siècle et peut-être de tous les siècles, Kean lui-même ; on Tattendait, et véritablement ce public impatient et bien élevé commençait à trouver qu'il se faisait attendre bien longtemps.

Kean devait jouer, ce même soir, non pas Richard Jll^ mais son rôle horrible, épouvantable, afl'reux, son rôle deShylock! Ce même rôle que rAmbiî2;u-Comique arrangea plus lard à la taille de son traître ordinaire, M. Chilly ; ce même rôle que M. Alfred de Vio;ny, en souvenir do cette même soirée, a traduit en assez beaux vers, comme il a traduit Othello!

Cependant Kean n'était pas encore arrivé au théâtre où l'attendait la princesse royale. Il dînait, ce jour-là, au Café Anglais , en compagnie de quelques artistes ; le repas était bon, les vins étaient choisis; ces Anglais ont toujours aimé le vin de Bordeaux, en souvenir des provinces qu'ils ont perdues. En vain on disait à Kean: — L'heure approche, il faut partir! — Encore une bouteille, encore un moment! disait-il. Si bien qu'il fallut le prendre de force, l'emporter au théâtre et le précipiter , tout chancelant sous l'ivresse, sur ces mêmes planches sonores où naguère la Alajibran inspirée avait représenté la Desdemone de Shakspeare etdeRossini. #

Quel homme c'était ce Kean ! Il me semble que j'y suis encore et que j'assiste à l'épouvante de tous ces beaux esprits et de toutes ces femmes élégantes en présence du tigre hors de sa cage et qui cherche sa proie au moment de la dévorer ! C'était un petit homme énergique, hardi, intelligent, trapu, la tête énorme, les yeux pleins d'un feu sombre. Le poète grec , en son catalogue « des chefs devant Thèbes, » raconte que Tydée portait sur son bouclier l'image de la nuit : « Le fond était noir, semé d'étoiles d'or! »

Sophocle a vu, de son côté, Jupiter enveloppé de nuages; ce Jupiter olympien dans ce nuage, c'était Kean!... Il s'arrêta comme ébloui des splendeurs qu'il avait sous les yeux, bientôt, son ivresse dissipée (elle avait passé du comédien aux spectateurs) , il entra tout d'une pièce, dans l'esprit de son rôle :

SHYLOCK (à Bassanio) : Vous dites donc qu'il vous faut...

BASSAMO : Trois mille ducats !

SHYLOCK : Trois mille ducals? Bien 1

BASSANIO : Oui, monsieur, pour trois mois.

SHYLOCK : Pour trois mois? Bien I

Ces deux 62cw/ faisaient déjà peur. En même temps le juif regardait, non pas Bassanio, qui l'appelait monsieur^ mais le riche Antonio, un citoyen de Venise. Antonio, est la générosité môme : il gagne beaucoup d'argent, il en donne beaucoup; sa bourse est ouverte, et il a « la basse simplicité de prêter de l'argent gratis, ce qui fait baisser à Venise le taux de Vusance, »

Ainsi se parle Shylock à lui-même : il no dit [>as le mot usure. Il vend son argent, il ne le prête pas. Vraiment le poète anglais , pour expliquer la haine qui remplit le cœur de Shy-

lock, n'a pas besoin d'appeler à son aide les inventions de l'Ambigu. On dirait, à voir les précautions dont s'entoure le mélodrame français, que cette haine do juif à chrétien, disons mieux, cette répulsion du juif pour tout ce qui n'est pas sa nation, a besoin de commentaire. Est-ce que par hasard messieurs les poêles de l'Ambigu s'imaginent que cette horreur du juif contre l'étranger n'a commencé qu'à TÉvangiie et au supplice de Notre Seigneur? Mais les historiens et les poètes latins, en plein paganisme, c'est-à-dire en pleine acceptation des dieux étrangers par les dieux môme du Capitole, sont remplis de mépris et d'exécrations contre i^s juifs !

Ouvrez les satires de Juvénal, vous verrez que les juifs y sont plus maltraités que les Romains. Martial lui-même, un faiseur d'épigrammes, qui dans le fond était un assez bon homme, un parasite, un flatteur de gens, un faiseur de sonnets et de cantates pour les puissances, un mendiant, il a trouvé contre un certain juif une certaine épigramme si terrible, et parlant si difficile à expliquer, que tous les commentateurs do ce bas monde, y compris messieurs de l'Académie des inscriptions et belles- lettres, ont perdu leur latin, leur grec et même leur hébreu à vouloir expliquer cette épigramme de Martial. Je veux parler de la quatre-vingt-quinzième épigramme du livre ii , où il est dit: « Misérable juif, tu vas jurer; eh bien! jure par Anchialus, et je crois que tu dis vrai! » Il y a tantôt dix-huit cents ans que juifs et chrétiens, et même assez bon nombre de protestants, se demandent ce que cela veut dire : Anchialus^ et personne n'en sait rien. Quant à moi, je ne vois en tout ceci qu'une preuve irrécusable de la misère du juif avant les charmantes lueurs du moyen âge ! Elle se montre dans les histoires profanes, elle se montre dans les poêles païens ! Donc plus elle est ancienne et plus elle est injuste ; alors pourquoi, quand cette terrible image de la vengeance du paria , du serf, de l'esclave contre son maître et seigneur, vient à se présenter à vous, faiseurs de tragédies sous la figure de Shylock, ne vous contentez-vous pas des motifs que

dit Shakspeare, lorsqu'il veut expliquer la haine du juif pour

le chrétien Antonio?

(( Il a insulté ma nation, il s'est indigné contre mes marchés, il appelle usure les biens que j'ai gagnés ; je le bais; que je le tienne

LITTÉHATUHE DUAMATiQUE. 324

une seule fois, et maudite soit ma tribu si je lui pardonne ! »

On voyait en effet que maître Kean haïssait cruellement le blond Antonio ; et si vraie était sa haine qu'il n'y avait pas de motif à en donner. Au contraire, à l'Ambigu, l'habile auteur, pour expliquer la rage sourde et la bave de Shylock, se donne la peine d'improviser un beau prologue. On voit la cabane, ou, pour mieux dire, on voit au prologue la caverne du juif. Il est à l'œuvre, il compte son argent, il écrit dans son livre de caisse, et, le malheureux! tout à coup entrent, chez lui, des gens masqués, des bandits! Ils pillent ses coffres, ils tuent sa servante, ils enlèvent son enfant, son fils unique, et quand il appelle : à l'aide! au secours ! passent deux seigneurs qui le rouent de coups et l'envoient coucher en prison ! Bref, on en fait tant et tant contre le juif, dans le prologue, qu'il faut absolument que ce pauvre homme insulté se mette à exécrer l'humanité tout entière! — Est-ce habile cela? nous dit l'Anibigu-Comique, en se frottant les mains; est-ce juste? est-ce bien trouvé? est-ce explicatif? ètes-vous convaincus ? et votre fameux Shakspeare, comparé à nous, les arrangeurs, n'est- il pas vraiment un grand maladroit?

Eh bien ! n'en déplaise à l'Ambigu-Comique et à ses nombreuses précautions, il me semble que je préfère à ces extrêmes habiletés du mélodrame à grand orchestre, la naïveté scélérate du bonhomme Shakspeare! Où serait en effet la chose étonnante que Shylock fût l'ennemi du monde entier pour avoir perdu, le même jour, son Gis, son argent, sa servante, sa liberté, et pour avoir été roué de coups par-dessus le marché? Il y a des chrétiens, et même de bons chrétiens, qui écumeraient de rage pour moins que cela. Par exemple, ce marchand vénitien, fils de l'Église, qui avait écrit sur un livre de compte, au côté doit : a Un tel me doit la mort de mon père... » et qui, vingt ans plus tard, avait écrit sur le côté avoir : a II m'a payé! » n'était pas un juif, c'était quelque Malipieri qui se vengeait!

Au contraire, le Shylock de Shakspeare est un juif qui châtie, en se vengeant, la prise de Jérusalem par Titus, les satires de Juvénal, les épigrammes de Martial, et les crachats qu'Antonio a jetés à sa barbe.

SHYLOCK : « Seigneur Antonio, vous no m'avez jamais rencontré sur le Rialto sans m'accabler d'injures. Vous m'avez appelé

mécréant, chien, coupe-gorge, et vous avez craché sur ma casaque de juif parce que j'use à mon gré de mon propre bien. »

Voilà toute Taccusation, voilà tout le crime; il suffit et au-delà pour que Shylock cherche à se venger. Notez bien que sa fille, en ce moment, ne lui est pas encore enlevée, et que cet enlèvement de sa fille et de son plus beau diamant n'ajoutera rien à la colère de Shylock ! Savez-vous cependant comment répond à Shylock le seigneur Antonio? « Mais, juif que tu es, de quoi te plainstu? je suis prêt à recommencer I A notre première rencontre, je cracherai sur toi, je t'appellerai chien, et je te repousserai du pied ! Nous sommes ici pour te payer ton argent et non pas pour te faire des amitiés! Et tu n'es qu'un chien, en résumé! »

Voilà comme il répond ; vraiment ce chrétien est tout aussi bien dans son rôle que ce juif! — Vous voyez donc, dit Shakspeare, en répondant à messieurs les quarante de l'Ambigu, que c'est une haine expliquée et convenue, il y a déjà bien des siècles, et qu'il n'est pas nécessaire d'introduire tant de coupe-jarrets dans la maison du juif pour qu'il haïsse entièrement, pleinement le seigneur Antonio.

Quant à l'autre idée, à l'invention qui consiste à faire battre le Shylock de la pièce française par les seigneurs de la république de Venise, elle me semble étrange et malheureuse, d'autant plus que si en effet le premier sénateur qui passe peut battre Shylock et le mettre en prison, comment voulez-vous que j'ajoute quelque foi à la terreur que vous me promettez pour l'instant oii le juif voudra couper « une livre de cette belle chair? » Ce naïf Shakspeare, ce fier inventeur, qui n'a pas imaginé de faire battre et emprisonner Shylock, s'en serait bien donné de garde si les dramaturges français le lui avaient proposé. Il savait qu'un moment viendrait, dans son drame, où le juif, en présence de la Seigneurie de Venise, réclamera son droit, a Je réclame la loi, dit-il, Je veux qu'on remplisse les clauses de mon billet! » Vous l'entendez : il veut! Ce n'est pas certainement le langage d'un homme que les sénateurs peuvent frapper à coups de bâton. — « Si vous me refusez, honte à vos lois 1 il n'y a plus aucune force dans les décrets du sénat de Venise! » Encore une fois, on no parle pas ainsi devant des hommes qui vous ont battu et jeté en prison, sans autre forme de procès.

Cependant, comme il élail en train d'arranger, de déranger, d'imaginer, le théâtre de rAmbigu-Comiqne a imaginé de remplacer la- charmante Portia de Shakspeare, par la fameuse courtisane Impéria. C'est dommage, elle sentait sa vieille aventure et son vieux fabliau, celte aimable Portia ; elle avait la grâce et le charme d'un conle bien fait; elle était vive, accorte, ingénieuse, et après avoir résisté à l'amour, elle finissait par aimer à son tour ! Vous vous rappelez une ancienne comédie française, la Femme juge et partie : il y avait quelque chose de la belle Portia dans cette comédie du comédien Montfleury.

A l'Ambigu, la fière et fluette Portia, l'innocente et vive fillette qui soumet ses amants aux plus honnêtes épreuves, et qui fait si bien que le hasard lui indique à aimer, justement l'homme qu'elle veut aimer, a fait place à l'impérieuse et terrible courtisane Impéria. Ce n'est pas une femme, cette Impéria, c'est une goule!

Elle est avide et furieuse! Une cannibale! une ogre! Elle renifle la chair fraîche^ et si l'on n'y prend garde elle ne se contentera pas : a d'une livre de cette belle chair. »

La belle idée, et comment nos fameux faiseurs qui touchent à Shakspeare n'ont-ils pas vu que cette Impéria , va tout à l'heure usurper sur les fonctions même do Shylock? Elle et lui ils feront une paire d'usuriers, elle et lui ils mangeront du même chrétien, et par ce double emploi la courtisane sur les brisées du juif, et le juif sur les traces de la courtisane, se nuiront, l'un l'autre, dans les affaires de ce bas monde, et, qui pis est, dans l'effet à produire au théâtre. Eh! les maladroits qui font ainsi un double emploi de deux forces absorbantes ! Est-ce que vous ne voyez pas que, celte fille et cet usurier acharnés à la même proie, il devient absolument impossible que la proie échappe à ces griffes, à ces ongles, à ces dents, à cette hyène, à ce loup-cervier? Enfin où est le contraste en tout ceci ?

Le bon Shakspeare l'avait trouvé, le contraste à Shylock! Il avait trouvé Jessica, la fille même de Shylock, si heureuse, si fière et si contente d'avoir quitté la maison paternelle [u7i enfer l disait Jessica) avec son amoureux Lorenzo, que le spectateur lui pardonne, et très-volontiers, d'avoir planté là monsieur son père et fait main-basse sur les bijoux de son père 1 II est vrai que le père est Shylock, et que pas un do nous ne songe à le plaindre, tant que

lui-même il songe à réclamer l'abominable exécution de son horrible contrat. « Un simple billet pour nous divertir. En effet, que puis-je y gagner? Une livre de la chair d'un homme prise sur un homme vivant ne me serait pas si bonne et si profitable que de la chair de chèvre et de mouton!... Un billet bouffonî.,. C'est pour m'acquérir vos bonnes grâcos, Monseigneur! » Et plus tard, à propos de ce billet bouffon^ quelle épouvante et quelle (erreur lorsqu'on entendait ce terrible Kean, qui murmurait, en menaçant : « Qu'il prenne garde à son billet! » En ce moment, certes, le billet avait cessé d'êire un billet bouffon , les épigrammes du juif avaient cessé d'être des épigrammes d'ostentation^ comme on disait chez les rhéteurs de Home pour expliquer les coups d'épingle au premier sang.

Ainsi l'heureuse Jessica, loin de Venjer paternel, l'heureuse Portia, près de Bassanio, dans les jardins enchantés « sous la voûte des cieux , incrustés de disques brillants, » l'aimablo Antonio, entouré d'estimo et d'amitié dans la florissante et poétique Venise, autant de contrastes à la sombre humeur de Shylock! et voilà comme le père Shakspeare l'emporte à outrance sur toutes les inventions des plus habiles faiseurs! « II y a deux choses, disait le maître Aristote, qui produisent les œuvres humaines, l'impromptu et l'art ; mais la nature est la base et le fondement de l'art et de l'impromptu ! » Ainsi ne méprisez pas Yimpromptu ou, si vous aimez mieux, l'inspiration d'un homme de génie ; et prenez garde, quand vous y voudrez toucher, de la gâter avec votre habileté. Vive l'ébauche, elle est plus proche de la nature que l'art même, elle est la création à laquelle on peut ajouter beaucoup ; or il faudrait être un bien habile artiste pour ajouter un art judicieux à l'ébauche de Shakspeare. Sans doute il y a bien des façons à reprendre dans le Marchand de Fenise^ si nous considérons les habitudes et les rengaines de notre art poétique; mais l'œuvre prise en elle-même, l'œuvre acceptée uniquement comme une ébauche, il me semble qu'il n'y a rien à ajouter, à retrancher, à arranger : elle est remplie abondamment de ces grandes choses « que les Muses découvrent à ceul qu'elles honorent (c'est un mot du poète Malherbe) de leurs puissantes faveurs. »

Ce drame du Marchand de Fenise^ dans la pièce, originale,

est écrit en prose et en vers ; la première scène est écrite en vers, la seconde scène est en prose ; à sa première rencontre Shylock parle en vers, il revient à la langue vulgaire quand on lui raconte que sa fille Jessica a quitté la maison paternelle, emportant une belle turquoise qu'elle a échangée contre un singe.

Ainsi Ton va, sans trouver un motif à ces brusques changements; telle scène d'amour qui semblait favorable à la poésie est écrite en vile prose, pendant que la scène suivante , toute en explications, en commentaires, en récits, emprunte, on ne sait pourquoi, le langage des dieux. C'est vraiment le règne de l'impromptu, vraiment le règne de l'ébauche. Molière, on le sait, dans la hâte de son travail (le roi commandait, il fallait obéir], a écrit une ou deux fois sa comédie en prose et en vers , mais il s*en excuse et il s'en explique avec son lecteur. Shakspeare, au contraire, il agi comme s'il était parfaitement dans son droit ! Il écrit comme les anciens maîtres de la satire romaine, qui mêlaient la prose aux vers, et qui même empruntaient sans façon les vers de leurs confrères les poë'tes , heureux encore les poètes à qui la Satire faisait ces emprunts, d'échapper à la parodie!

Il y a vraiment peu de rhétorique en tout ceci, et ce devait être une gêne pour le comédien de changer à chaque instant de langage! Avec un grand bonheur de geste, d'expression, de sentiment, Kean échappait à cette gêne ; il ne la sentait pas, on ne la sentait pas; il était simple, vrai, naturel, terrible! Il y avait un moment où il aiguisait son couteau sur le cuir de sa chaussure... le spectateur y pâle d'effroi, eût voulu arrêter ce boucher dans son crime ! Ah ! ce couteau ! quelle revanche sur le couteau du grand prêtre immolant Iphigénie !

Vous savez que ce drame funèbre se termine par des fêtes, des danses et des mascarades 1 Pourvu qu'Antonio soit tiré des griffes de Shylock, nous sommes contents, et notre drame est accompli! Quand donc il a bien aiguisé son couteau, bien guigné sa proie et bien affilé sa langue; quand il s'est bien montré a un loup sanguinaire, affamé et furieux! » il est temps que le juif qtii a fait peur à tous ces chrétiens redevienne l'ironie et la vengeance des chrétiens ! Ceci tient à Vébauche et à l'accomplissement de l'œuvre. Il n'était pas juste, en effet, dans les opinions du xvt* siècle, qu'un juif tint plus longtemps en suspens la civilisation^ III. 49

316 LITTÉRATURE DUABIATIQUE.

comme l'a dit le chœur. Élait-il nécessaire alors de nous expliquer ce qui se passe sous les tombeaux et toute cette lamentable histoire de Juliette ressuscitée sur le corps de Roméo qui vient de mourir? Maintenant, en effet, que nous sommes entrés, les yeux pleins de larmes, dans tous ces mystères, nous n'avons plus guère besoin de toutes ces explications.

Cette marche funèbre, d'un effet désolant, ces voix qui disent une seule note : — Jetez des fleurs ; cet orchestre au milieu de la funèbre mélodie, et ramassant cette note de désolation et de mort, en un mot, tout ce travail harmonique d'une inspiration si puissante, qu'est-ce donc tout cela, sinon le convoi funèbre do Juliette?

Hélas 1 elle descend sous ces sombres voûtes; — avec elle descend la mélodie, et l'une et l'autre elles se trouvent enfermées dans le même caveau, dans le même linceul. Alors figurez-vous que le musicien, acharné à son œuvre, se met à vous raconter ce qui se passe dans les tombeaux des Capulets: sous son voile blanc Juliette repose. La mort pèse sur elle, comme la gelée sur la plus douce des fleurs de toute la prairie. Tout est changé : les instruments de la danse servent de cloches funèbres, le dîner de l'hymen est un repas des morts, les fleurs de la noce couvrent un sépulcre. Eh! la divine beauté vivante enfermée au miheu des morts 1

Entre alors Homéo dans cette tombe ; Roméo veut contempler, une dernière fois, les traits de sa bien-aimée. Entendez-vous ce qui se passe, et croyez-vous que ce soit l'orchestre frénétique qui se débatte ainsi dans sa douleur? Non 1 c'est Roméo qui se tue et qui tombe à côté de Juliette 1 Non ! c'est Juliette qui revient à la vie, appelant Homéo. Juliette elle-même! Juliette ressusci* tée! Ehl qui donc, sinon Juliette, qui sort de la mort, pourrait exécuter d'une voix si douce, la phiase mélancolique du jardin? Cette phrase revient peu à pou en lumière... comme Juliette revient à la vie... entrecoupée... faible... monotone... délirante... jusqu'à ce qu'elle puisse s'écrier: « Qu'est-ce cela? Une coupe dans la main de mon Roméo? C'est le poison! Et pas une goutte pour Juliette, Tingrat ! Laisse-moi baiser ces lèvres pour y retrouver quelques gouttes de ce précieux cordial ! »

Page 1