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CHAPITRE XIII

Poésie, analyse, conte, symphonie, imitations, traductions, ce sont là de grands souvenirs, et il me semble qu'un vrai charme se rencontre en ces études, qui ont été la vie et Tétonnement de notre première jeunesse. En vain j'ai haie d'arriver au drame moderne: à quoi bon se hâter, qui nous presse, et pourquoi ne pas parler encore de Shakspeare?

11 a été le départ de la nouvelle école, il a été le premier maître et le maitre absolu de M. Victor Hugo lui même, il a régné sur nos théâtres, du plus humble au plus illustre; à ces causes parlons encore de Shakspeare! 11 a rempli le Théâtre-Français avec Othello et mademoiselle Mars, le second Théâtre-Français avec Macbeth et miss Smilhson, le Théâtre-Italien avec Keanei le Marchand de f'enise; on Ta vu à l'Opéra, on l'a retrouvé au théâtre de la Porte-Saint-Martin ; il n'a pas même dédaigné de m. 13.

faire une ou deux apparitions sur le théâtre de TAmbigu-Comique. Enfin il a passionné, chez nous, aussi bien que parmi son peuple, les âmes les plus hautes et les esprits les plus vulgaires, le roi et le sujet, la griselte et la duchesse... Surtout il y eut un jour où le grand poète obtint à Paris un des plus rares triomphes que poè'te étranger ait jamais obtenus, dans sa propre langue, avec ses véritables comédiens.

C'était en l'an de grâce 1827 (ô temps prodigues, tout remplis d'espérances, d'inspirations, de bienfaits!), par un de ces beaux soirs où la pluie et le vent poussent la foule oisive au théâtre, il élait près de neuf heures, le Théâtre-Italien éclatait de ses mille splendeurs. Dans sa loge accoutumée était entrée, au milieu des acclamations publiques , la protectrice du Gymnase et de M. Scribe naissant, madame la duchesse de Berry ! Partout des lumières, des fleurs, des boiiutos ! Dans les coins reculés, en les cherchant avec un certain zèle, il eût été facile de découvrir les romanciers inconnus et les poètes nouveaux que le livre et le théâtre attendaient à leur tour: M. Victor Hugo, M. de Balzac, M. Alfred de Vigny, Frédéric Soulié... 0 visions! ils étaient tous accourus à cotte fètc! Perdue au milieu de cette foule de duchesses, il y avait une femme... âmo ardente et cœur tout rempli du tumulte indécis des plus violentes passions, qui allait s*écrier , tantôt : « Kt moi aussi ! » Il y avait un homme attentif, étonné, épouvanté, qui allait deviner, ce soir même, toutes ses destinées!

Cet homme, il s'appellera Frederick Lemaître ; cette femme, aura nom Marie Dorval ! Et tous ces poètes en herbe, et ces comédiens en fleur, et ces critiques de vingt ans, poussés par la même passion littéraire, ils étaient accourus à cette fêle où ils devaient entendre, enfln, le plus grand comédien du xix" siècle et peut-ôlre de tous les siècles, Kean lui-même ; on Tattendait, et véritablement ce public impatient et bien élevé commençait à trouver qu'il se faisait attendre bien longtemps.

Kean devait jouer, ce même soir, non pas Richard III y mais son rôle horrible, épouvantable, afl'reux, son rôle deShylock! Ce même rôle que l'Ambisu-Comique arrangea plus tard à la taille de son Iraîtro ordinaire, M. Chilly ; ce même rôle que M. Alfred de Vigny, en souvenir de celle même soirée, a traduit en assez beaux vers, comme il a traduit Othello!

Cependant Kean n'était pas encore arrivé au théâtre où l'attendait la princesse royale. Il dînait, ce jour-là, au Café Anglais , en compagnie de quelques artistes ; le repas était bon, les vins étaient choisis; ces Anglais ont toujours aimé le vin de Bordeaux, en souvenir des provinces qu'ils ont perdues. En vain on disait à Kean: — L'heure approche, il faut partir! — Encore une bouteille, encore un moment! disait-il. Si bien qu'il fallut le prendre de force, l'emporter au théâtre et le précipiter, tout chancelant sous l'ivresse, sur ces mêmes planches sonores où naguère la MaHbran inspirée avait représenté la Desdemone de Shakspeare etdeRossini. ^

Quel homme c'était ce Kean ! Il me semble que j'y suis encore et que j'assiste à l'épouvante de tous ces beaux esprits et de toutes ces femmes élégantes en présence du tigre hors de sa cage et qui cherche sa proie au moment de la dévorer 1 C'était un petit homme énergique, hardi, intelligent, trapu, la tête énorme, les yeux pleins d'un feu sombre. Le poète grec , en son catalogue « des chefs devant Thèbes, » raconte que Tydée portait sur son bouclier l'image de la nuit : « Le fond était noir, semé d'étoiles d'or! »

Sophocle a vu, de son côté, Jupiter enveloppé de nuages; ce Jupiter olympien dans ce nuage, c'était Keanl... Il s'arrêta comme ébloui des splendeurs qu'il avait sous les yeux, bientôt, son ivresse dissipée (elle avait passé du comédien aux spectateurs) , il entra tout d'une pièce, dans Tesprit de son rôle :

SHYLOCK (à Bassanio) : Vous dites donc qu'il vous faut...

BASSAMo : Trois mille ducats !

suYLOCK : Trois mille ducal s? Bien I

BASSANIO : Oui, monsieur, pour trois mois.

sriYLOCK : Pour trois mois? Bien !

Ces deux 6/ew/ faisaient déjà peur. En même temps le juif regardait, non pas Bassanio, qui l'appelait monsieur ^ mais le riche Antonio, un citoyen de Venise. Antonio, est la générosité môme : il gagne beaucoup d'argent, il en donne beaucoup ; sa bourse est ouverte, et il a « la basse simplicité de prêter de l'argent gratis, ce qui fait baisser à Venise le taux de Vusance, »

Ainsi se parle Shylock à lui-même : il ne dit pas le mot usure, II vend son argent, il ne le prête pas. Vraiment le poète anglais , pour expliquer la haine qui remplit le cœur de Shy-

lock, n'a pas besoin d'appeler à son aide les inventions de l'Ambigu. On dirait, à voir les précautions dont s'entoure le mélodrame français, que cette haine de juif à chrétien, disons mieux, cette répulsion du juif pour tout ce qui n*est pas sa nation, a besoin de commentaire. Est-ce que par hasard messieurs les poètes de l'Ambigu s'imaginent que cette horreur du juif contre l'étranger n'a commencé qu'à l'Évangile et au supplice de Notre Seigneur? Mais les historiens et les poètes latins, en plein paganisme, c'est-à-dire en pleine acceptation des dieux étrangers par les dieux môme du Capitole, sont remplis de mépris et d'exécrations contre l^s juifs!

Ouvrez les satires de Juvénal, vous verrez que les juifsy sont plus mallraités que les Romains. Martial lui-même, un faiseur d'épigrammes, qui dans le fond élait un assez bon homme, un parasite, un flatteur de gens, un faiseur de sonnets et de cantates pour les puissances, un mendiant, il a trouvé contre un certain juif une certaine épigramme si terrible, et parlant si difiicile à expliquer, que tous les commentateurs do ce bas monde, y compris messieurs de l'Académie des inscriptions et belles- lettres, ont perdu leur latin, leur grec et même leur hébreu à vouloir expliquer cette épigramme de Martial. Je veux parler de la quatre-vingt-quinzième épigramme du livre ii , où il est dit : « Misérable juif, tu vas jurer; eh bien! jure par Anchialus, et je crois que tu dis vrai! » Il y a tantôt dix-huit cents ans que juifs et chrétiens, et même assez bon nombre de protestants, se demandent ce que cela veut dire : Anchialus^ et personne n'en sait rien. Quant à moi, je ne vois en tout ceci qu'une preuve irrécusable de la misère du juif avant les charmantes lueurs du moyen âge ! Elle se montre dans les histoires profanes, elle se montre dans les poètes païens ! Donc plus elle est ancienne et plus elle est injuste ; alors pourquoi, quand cette terrible image de la vengeance du paria , du serf, de l'esclave contre son maître et seigneur, vient à se présenter à vous, faiseurs de tragédies sous la figure de Shylock, ne vous contentez-vous pas des motifs que

dit Shakspeare, lorsqu'il veut expliquer la haine du juif pour

ie chrétien Antonio?

(( Il a insulté ma nation, il s'est indigné contre mes marchés, il appelle usure les biens que j'ai gagnés ; je le bais; que je le tienne

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une seule fois, et maudite soit ma tribu si je lui pardonne ! »

On voyait en effet que maître Rean haïssait cruellement le blond Antonio ; et si vraie était sa haine qu'il n'y avait pas de motif à en donner. Au contraire, à l'Ambigu, l'habile auteur, pour expliquer la rage sourde et la bave de Shylock, se donne la peine d'improviser un beau prologue. On voit la cabane, ou, pour mieux dire, on voit au prologue la caverne du juif. Il est à l'œuvre, il compte son argent, il écrit dans son livre de caisse, et, le malheureux! tout à coup entrent, chez lui, des gens masqués, des bandits! Ils pillent ses coffres, ils tuent sa servante, ils enlèvent son enfant, son Bis unique, et quand il appelle : à l'aide 1 au secours ! passent deux seigneurs qui le rouent de coups et l'envoient coucher en prison ! Bref, on en fait tant et tant contre le juif, dans le prologue, qu'il faut absolument que ce pauvre homme insulté se mette à exécrer l'humanité tout entière! — Est-ce habile cela? nous dit l'Ambigu-Comique, en se frottant les mains ; est^e juste? est-ce bien trouvé? est-ce explicatif? êtes- vous convaincus ? et votre fameux Shakspeare, comparé à nous, les arrangeurs, n'est- il pas vraiment un grand maladroit?

Ëh bien ! n'en déplaise à l'Ambigu-Comique et à ses nombreuses précautions, il me semble que je préfère à ces extrêmes habiletés du mélodrame à grand orchestre, la naïveté scélérate du bonhomme Shakspeare! Où serait en effet la chose étonnante que Shylock fût l'ennemi du monde entier pour avoir perdu, le môme jour, son Gis, son argent, sa servante, sa liberté, et pour avoir été roué de coups par-dessus le marché? Il y a des chrétiens, et même de bons chrétiens, qui écumeraient de rage pour moins que cela. Par exemple, ce marchand vénitien, fils de l'Église, qui avait écrit sur un livre de compte, au côté doit : a Un tel me doit la mort de mon père... » et qui, vingt ans plus tard, avait écrit sur le côté avoir : a II m'a payé! » n'était pas un juif, c'était quelque Malipieri qui se vengeait!

Au contraire, le Shylock de Shakspeare est un juif qui châtie, en se vengeant, la prise de Jérusalem par Titus, les satires de Juvénal, les épigrammes de Martial, et les crachats qu'Antonio a jetés à sa barbe.

SHYLOCK : « Seigneur Antonio, vous ne m'avez jamais rencontré sur le Rialto sans m'accabler d'injures. Vous m'avez appelé

mécréant, chien, coupe-gorge, et vous avez craché sur ma casaque de juif parce que j'use à mon gré de mon propre bien. »

Voilà toute l'accusation, voilà tout le crime ; il suffit et au-delà pour que Shylock cherche à se venger. Notez bien que sa fille, en ce moment, ne lui est pas encore enlevée, et que cet enlèvement de sa fille et de son plus beau diamant n'ajoutera rien à la colère de Shylock ! Savez-vous cependant comment répond à Shylock le seigneur Antonio? « Mais, juif que tu es, de quoi te plainstu? je suis prêt à recommencer! A notre première rencontre, je cracherai sur toi, je t'appellerai chien, et je te repousserai du pied 1 Nous sommes ici pour te payer ton argent et non pas pour te faire des amitiés! Et tu n'es qu'un chien, en résumé! »

Voilà comme il répond ; vraiment ce chrétien est tout aussi bien dans son rôle que ce juif! ~ Vous voyez donc, dit Shakspeare, en répondant à messieurs les quarante de l'Ambigu, que c'est une haine expliquée et convenue, il y a déjà bien des siècles, et qu'il n'est pas nécessaire d'introduire tant de coupe-jarrets dans la maison du juif pour qu'il haïsse entièrement, pleinement le seigneur Antonio.

Quant à l'autre idée, à l'invention qui consiste à faire battre le Shylock de la pièce française par les seigneurs de la république de Venise, elle me semble étrange et malheureuse, d'autant plus que si en effet le premier sénateur qui passe peut battre Shylock et le mettre en prison, comment voulez-vous que j'ajoute quelque foi à la terreur que vous me promettez pour l'instant où le juif voudra couper « une livre de cette belle chair ?» Ce naïf Shakspeare, ce fier inventeur, qui n'a pas imaginé de faire battre et emprisonner Shylock, s'en serait bien donné de garde si les dramaturges français le lui avaient proposé. Il savait qu'un moment viendrait, dans son drame, où le juif, en présence de la Seigneurie de Venise, réclamera son droit. « Je réclame la loi, dit-il, ^*e veux qu'on remplisse les clauses de mon billet ! » Vous l'entendez : il veut! Ce n'est pas certainement le langage d'un homme que les sénateurs peuvent frapper à coups de bâton. — « Si vous me refusez, honte à vos lois! il n'y a pins aucune force dans les décrets du sénat de Venise! » Encore une fois, on no parle pas ainsi devant des hommes qui vous ont battu et jeté en prison, sans autre forme de procès.

Cependant, comme il était en train d'arranger, de déranger, d'imaginer, le théâtre de l'Ambigii-Gomique a imaginé de remplacer la- charmante Portia de Shakspeare, par la fameuse courtisane Impéria. C'est dommage, elle sentait sa vieille aventure et son vieux fabliau, celte aimable Portia ; elle avait la grâce et le charme d'un conle bien fait ; elle était vive, accorte, ingénieuse, et après avoir résisté à l'amour, elle finissait par aimer à son tour ! Vous vous rappelez une ancienne comédie française, la Femme juge et partie : il y avait quelque chose de la belle Portia dans cette comédie du comédien Montfleury.

A l'Ambigu, la fière et fluette Portia, l'innocente et vive fillette qui soumet ses amants aux plus honnêtes épreuves, et qui fait si bien que le hasard lui indique à aimer, justement l'homme qu'elle veut aimer, a fait place à l'impérieuse et terrible courtisane Impéria. Ce n'est pas une femme, cette Impéria, c'est une goule!

Elle est avide et furieuse! Une cannibale! une ogre! Elle renifle la chair fraîche^ et si l'on n'y prend garde elle ne se contentera pas : a d'une livre de cette belle chair. »

La belle idée, et comment nos fameux faiseurs qui touchent à Shakspeare n'ont-ils pas vu que cette Impéria , va tout à l'heure usurper sur les fonctions même de Shylock? Elle et lui ils feront une paire d'usuriers, elle et lui ils mangeront du même chrétien, et par ce double emploi la courtisane sur les brisées du juif, et le juif sur les traces de la courtisane, se nuiront, l'un l'autre, dans les affaires de ce bas monde, et, qui pis est, dans l'effet â produire au théâtre. Eh! les maladroits qui font ainsi un double emploi de deux forces absorbantes ! Est-ce que vous ne voyez pas que, cette fille et cet usurier acharnés à la même proie, il devient absolument impossible que la proie échappe à ces griffes, à ces ongles, à ces dents, à cette hyène, à ce loup-cervier? Enfin où est le contraste en tout ceci ?

Le bon Shakspeare l'avait trouvé, le contraste à Shylock! Il avait trouvé Jessica, la fille même de Shylock, si heureuse, si fière et si contente d'avoir quitté la maison paternelle {u7i enfer! disait Jessica) avec son amoureux Lorenzo, que le spectateur lui pardonne, et très-volontiers, d'avoir planté là monsieur son père et fait main-basse sur les bijoux de son père ! Il est vrai que le père est Shylock, et que pas un de nous ne songe à le plaindre, tant que

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lui-même il songe à réclamer l'abominable exécution de son liorrible contrat, a Un simple billet pour nous divertir. En effet, que puis-je y gagner? Une livre de la chair d*un homme prise sur un homme vivant ne me serait pas si bonne et si pro6table que de la chair de chèvre et de mouton!... Un billet bouffon!... C'est pour m'acquérir vos bonnes grâcos, Monseigneur! » Et plus tard, à propos de ce billet bouffon ^ quelle épouvante et quelle lerreur lorsqu'on entendait ce terrible Kean, qui murmurait, en menaçant : « Qu'il prenne garde à son billet! » En ce moment, certes, le billet avait cessé d'être un billet bouffon , les épigrammes du juif avaient cessé d'être des épigramme.s d'ostentation, comme on disait chez les rhéteurs de Rome pour expliquer les coups d'épingle au premier sang.

Ainsi l'heureuse Jessica, loin de Venfer paternel, l'heureuse Portia, près de Bassanio, dans les jardins enchantés « sous la voûte des cieux , incrustés de disques brillants, » l'aimablo Antonio, entouré d'estimo et d'amitié dans la florissante et poétique Venise, autant de contrastes à la sombre humeur de Shylock ! et voilà comme le père Shak.speare l'emporte à outrance sur toutes les inventions des plus habiles faiseurs! « Il y a deux choses, disait le maître Aristote, qui produisent les œuvres humaines, l'impromptu et l'art ; mais la nature est la base et le fondement de l'art et de l'impromptu ! » Ainsi ne méprisez pas V impromptu ou, si vous aimez mieux, l'inspiration d'un homme de génie ; et prenez garde, quand vous y voudrez toucher, de la gâter avec votre habileté. Vive l'ébauche, elle est plus proche de la nature que l'art même, elle est la création à laquelle on peut ajouter beaucoup ; or il faudrait être un bien habile artiste pour ajouter un art judicieux à l'ébauche de Shakspeare. Sans doute il y a bien des façons à reprendre dans le Marchand de Fenise^ si nous considérons les habitudes et les rengaines de notre art poétique; mais l'œuvre prise en elle-même, l'œuvre acceptée uniquement comme une ébauche, il me semble qu'il n'y a rien à ajouter, à retrancher, à arranger : elle est remplie abondamment de ces grandes choses « que les Muses découvrent à ceux qu'elles honorent (c'est un mot du poè'te Malherbe) de leurs puissantes faveurs. »

Ce drame du Marchand de Fenise^ dans la pièce originale,

est écrit en prose et en vers ; la première scène est écrite en vers, la seconde scène est en prose ; à sa première rencontre Shylock parle en vers, il revient à la langue vulgaire quand on lui raconte que sa fille Jessica a quitté la maison paternelle, emportant une belle turquoise qu'elle a échangée contre un singe.

Ainsi Ton va, sans trouver un motif à ces brusques changements; telle scène d*amour qui semblait favorable à la poésie est écrite en vile prose, pendant que la scène suivante , toute en explications, en commentaires, en récits, emprunte, on ne sait pourquoi, le langage des dieux. C'est vraiment le règne de l'impromptu, vraiment le règne de l'ébauche. Molière, on le sait, dans la hâte de son travail (le roi commandait, il fallait obéir), a écrit une ou deux fois sa comédie en prose et en vers, mais il s'en excuse et il s'en explique avec son lecteur. Shakspeare, au contraire, il agi comme s'il était parfaitement dans son droit ! Il écrit comme les anciens maîtres de la satire romaine, qui mêlaient la prose aux vers, et qui même empruntaient sans façon les vers de leurs confrères les poètes , heureux encore les poètes à qui la Satire faisait ces emprunts, d'échapper à la parodie!

Il y a vraiment peu de rhétorique en tout ceci, et ce devait être une gène pour le comédien de changer à chaque instant de langage! Avec un grand bonheur de geste, d'expression, de sentiment, Kean échappait à cette gène ; il ne la sentait pas, on ne la sentait pas; il était simple, vrai, naturel, terrible! Il y avait un moment où il aiguisait son couteau sur le cuir de sa chaussure... le spectateur, pâle d'effroi, eût voulu arrêter ce boucher dans son crime! Ah ! ce couteau! quelle revanche sur le couteau du grand prêtre immolant Iphigénie !

Vous savez que ce drame funèbre se termine par des fêtes, des danses et des mascarades ! Pourvu qu'Antonio soit tiré des griffes de Shylock, nous sommes contents, et notre drame est accompli! Quand donc il a bien aiguisé son couteau, bien guigné sa proie et bien affilé sa langue; quand il s'est bien montré « un loup sanguinaire, affamé et furieux! » il est temps que le juif qui a fait peur à tous ces chrétiens redevienne l'ironie et la vengeance des chrétiens ! Ceci tient à Vébauche et à Taccomplissement de l'œuvre. 11 n'était pas juste, en effet, dans les opinions du xvi* siècle, qu'un juif tînt plus longtemps en suspens la civilisation, III. 19

:\^(j LITTÉRATURE DRAMATtQtE,

la loyauté chrcHienne, la chevalerie et la justice ! On lui offrait, tantôt, dix fois la somme d'argent qu'il a prêtée... il n*a pas voulu se démettre ; on se passera de sa démission. En ce moment, de terrible et de furieux qu'il était, Kean devenait trèshumble et comique à voir ! Comme il tombait lourdement dans le piège qui lui était tendu ! Comme il écoutait avec un niais sourire les dissertations du légiste Portia cachée sous la robe du juge !

II donnait son assentiment à toute chose! — «0 le juge équitable! ô le juge savant! » disait-il, puis tout d'un coup il voyait le piège, il se trouvait pris dans sa propre sentence ! — « Ose donc, Shylock, disait la belle et moqueuse Portia, le juge imberbe, enlever cette livre de chair, là, près du cœur; seulement prends garde, et prends justement, ni plus ni moins, la livre qui te revient, et sans verser une goutte de sang, sinon tu es mort! »

Alors les rires! les mépris! les gaudrioles! — Alors le malheureux, écrasé par sa cruauté même, se replie et demande en grâce qu'on lui rende au moins l'argent qu'il a prêté.— Non-seulement tu n'auras pas ton argent, ô juif! mais encore, pour châtier l'attentat que tu voulais commettre contre un Vénitien, ta fortune est confisquée ! « Au moins je mangerai de l'oie l » Ainsi parle, dans Wévocat Patelin^ le bonhomme dépouillé par Agnelet. — On lui répond : « Elle est mangée !» — Et ceci fait, dans le drame anglais commencent et recommencent les saintes fêtes de la jeunesse et de l'amour!

J'aime mieux ce dénoûment que le dénoûment de l'Ambigu. A l'Ambigu, ce jeune homme que poursuit Shylock est le propre Gis de Shylock, le fils qu'on lui a enlevé : il reconnaît son fils au moment cfe la livre de chair ! Alors le voilà qui se lamente et qui pleure, l'anthropophage! « 0 mon f... » Il n'en dit pas davantage. 11 ne veut pas empêcher, par une reconnaissance intempestive, le mariage de son fils avec la fille du doge, et, prenant son bâton blanc, il s'en va chercher fortune ailleurs.

0 comble de l'art! ô triomphe de Tambour! ô triomphe de M. Ferdinand Duguésur Shakspeare! ô miracle de M. Chilly sur Kcan! voici maintenant que nous pleurons sur Shylock :

Je pl(îiirc, liélîis! sur ce pauvre Holopherne Si mécliammcut misa mort par Judilli!

CHAHtftÉ XÎV

Mais, nous dit-on, prenez garde, ce n'est pas à dater seulement de récole moderne que l'imitation de Shakspeare a commencé , chez nous. Certainement, dirons-nous, mais nous soutenons que c'est l'instinct, l'admiration, le sentiment et l'intelligence des jeunes poètes, des poètes nouveaux, qui ont donné, chez nous, à Shakspeare un peu de la vie et de l'honneur qui lui revenaient véritablement. On ne saurait croire, quand on ne l'a pas vu de ses propres yeux, et touché de ses mains, de quelle façon les maîtres mosaïstes de la fin du xviii* siècle comprenaient l'imitation de Shakspeare, et, s'il vous plaît, nous remonterons au i 1 mars 1784, au théâtre du palais de Versailles, où l'on joue en ce moment une pièce nouvelle de M. de La Harpe, inlituléc Coriolan. Môme il n'y a pas déjà si longtemps que cet étrange . Coriolan de M. de La Harpe a été remis en honneur au Théâtre- Français, tout glorieux de sa belle découverte un Coriolan!

328 I.ITTÉRATURK DUAMATIQUE.

A ce propos, mieux eût valu cent fois nous donner le Coriolan de Hardy, avec des chœurs, joué en \ 607 , ou bien le Coriolan de Chapelain, qui est de 1638, ou encore le Coriolan de Chevreau, qui est de la même année ; ou ce qui eût été plus étrange, le Coriolan de Tabbé Abbeille, représenté en 1676; ou encore le Coriolan ÙQ Chaligny-Desplanies, de 1722; sans compter le CoriolanÙQ Mauger (1748) ; le Coriolan de Richer, de la même année; le Coriolan de Gudin (1776). En vérité, il n'y a pas un de ces huit à dix Coriolan qui ne fût préférable pour l'invention, pour la nouveauté, pour le style même, au Coriolan de M. de La Harpe ; et combien nous avons regretté à propos de tous ces Coriolans, la tragédie de ce Corneille manqué qui se nommait Hardy!

Mais en fait de Coriolan^ relisez le drame de Shakspeare ; c'est une de ses plus belles et de ses plus grandes compositions. Dans ce drame singulier, touchant et terrible, la Ronae antique se révèle à vous tout entière, non pas comme il arrive pour la tragédie de Corneille, sous son aspect solennel de majesté inviolable, mais bien sous son côté spirituel, populaire et railleur. Ce que Corneille devait faire, plus tard, pour les grands seigneurs de la ville éternelle, pour ces maisons héroïques dont il sait les noms et la généalogie, Shakspeare le faisait, à l'avance, pour le peuple de Rome, pour le menu peuple, pour cette bête aux mille tètes dont parle Horace, dont le poète anglais vous répète tous les les bons mots et toutes les fureurs. Si Corneille est le peintre le plus sensé de l'héroïsme romain , Shakspeare , en revanche, est le poète goguenard de l'émeute romaine. Corneille a suivi ses héros sur le champ de bataille, au Forum, au Sénat, dans tous lieux augustes où s'agitent les destinées du monde; Shakspeare a suivi le peuple, son héros sans nom, au forum, dans les camps, dans les comices, partout oii le veulent conduire ses tribuns et sa turbulence naturelle.

Dans cette histoire romaine... un vrai poème, qui se compose, jusqu'à ce que tout soit englouti dans l'égoïsme et dans la personnalité sanglante des empereurs, d'une lutte incessante entre les patriciens et le peuple. Corneille a pris parti pour ceux-là, Shakspeare s'est rangé du côté de ceux-ci. Corneille est pour ainsi dire le Coriolan insoient et brave, qui aime mieux mourir que

de courber la tète devant cette multitude où s'agitent ses destinées; Corneille est un sénateur, Shakspeare est un tribun; c'est le grand agitateur qui, les bras nus, soulève à son gré le levain populaire; l'un et l'autre ils ne vivent que sur les hauteurs, celui-ci au Capitule, celui-là sur le mont Aventin.

Mais qu'il faut bien être un homme dépourvu d'imagination, privé de bon sens, mort en effet à toute poésie, insensible à tous les nobles sentiments du cœur, pour laisser de côté le Coriolan de Shakspeare comme Fa fait M. de La Harpe, quand il entreprit d'écrire une tragédie sur le môme sujet. Véritablement on ne comprend pas comment dans ce xviiie siècle, qui a poussé l'anglomanie jusqu'à en faire un des éléments de sa révolution, le plus grand poëte de l'Angleterre, un des plus grands poètes du monde, ait été nié par tous les poëtes de la France ou prétendus tels. Non, ils ne voulaient pas voir, ils ne voulaient pas entendre, ils ne voulaient pas comprendre tout ce drame qui embrasse le ciel et la terre, les hommes et les anges et les puissances infernales, qui appelle à son aide l'histoire universelle, depuis Antoine et Cléopâtre jusqu'à Macbeth, depuis le roi Lear jusqu'à Falstaff, depuis Caliban jusqu'à la reine Mab. Les plus intelligents euxmêmes, dans ce siècle des intelligences, ne voulaient pas reconnaître la lumière qui sortait du nuage shakspearien , l'épouvante cachée au fond de ces plaisanteries, les larmes amères que contenaient ces licences et ces sarcasmes.

C'est ainsi que Voltaire faisait d'Othello Orosmane, de Desdémone Zaïre, qu'il déguisait à son profit celte passion africaine et cette passion vénitienne, sauf à appeler plus tard l'auteur ù' Othello « un barbare ivre ! » — Presque en môme temps M. de La Harpe, après avoir élaboré ces cinq actes incroyables, se défendait, à beaux cris, d'avoir jamais lu Shakspeare, et de lui avoir jamais rien emprunté. Faire un emprunt à ce barbare que reniait Voltaire, lui, M. de La Harpe! Vous le connaissez bien mal! Non, certes, M. de La Harpe, n'a rien emprunté au Coriolan de Shakspeare. Il a laissé do côté ce peuple grouillant qui s'agite dans la place publique en demandant du pain et des fêtes !

Cependant prêtez rorcille : ici commence le drame de Shakspeare. Vous entendez tout d'abord toutes sortes de murmures, le Tibre qui s'agite, et sur ses bords la populace.

Or c'est toujours la même populace, depuis le commencement des populaces irritées, le même murmure et la même ingratitude contre ceux qui la mènent ; — c'est toujours le même besoin de remplacer le héros de la veille, par le héros du lendemain. Shakspeare la connaît à merveille, cette harangère de carrefour ; il sait également ses bons instincts et ses mauvais penchants ; il sait comment elle s'enivre tour à tour et tout à la fois de sang, de vin, d'éloquence, de sophisme; comment elle passe de la haine à l'ardeur, de l'adoration à la rage ; il aime ces excès populaires, il est à l'aise dans ces révoltes, il marche librement dans ces émeutes ; il parle, mieux que personne, l'argot des révolutions ; aussi, pendant que les poètes dramatiques, ses confrères, sont toujours embarrassés du peuple dans le drame, le reléguant tant qu'ils peuvent, en dehors de l'action et dans la coulisse, où l'on n'entend plus guère que des voix confuses, Shakspeare, au contraire, veut que le peuple joue le rôle principal dans ses tragédies; il le met sur le premier plan de son théâtre, il lui donne à prononcer les plus longs discours ; les autres héros viendront après, quand son héros principal, le peuple, aura dit tout ce qu'il avait sur le cœur.

C'est ainsi que dans le Coriolande Shakspeare, rien n'est merveilleux à entendre comme co peuple dans la rue. Avec son intelligence ordinaire, le peuple a déjà compris que parmi tous ces patriciens qui lui rendent haine pour haine, et mépris pour mépris, relui qui le méprise le plus, c'est le jeune Caïus Marcius. Ce Marcius,run des héros de Plutarque, compte déjà des aïeux nombreux et respectés. 11 descend d'Ancus Marcius , un des rois de Home 1 ce qui est le plus grand titre de noblesse dans cette république qui a juré haine à tous les rois. Orphelin de bonne heure, il a prouvé, grâce à sa misère, que Vorphelinage (un beau mot d'Amyot), n'empêche pas un enfant d'être un homme de bien et de vertu excellente. Malheureusement sa colère était impatiente, son obstination était inflexible ; il était de ces hommes hautains qui gâtent toutes les vertus par l'orgueil; intolérables esprits dans une république, où faut-il du moins que l'égalité soit dans les manières, sinon dans les mœurs.

Shakspeare, et c'est là un de ses plus grands mérites, ne flatte jamais ses héros ; il ne les voit jamais parfaits, et il les montre tels

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qu'il les voit. Il a en ceci uq air de parenté avec nos vieux tragiques grecs qui avaient dédaigné d'arranger l'âme humaine d'une certaine feçon, quand bien même cet arrangement habile aurait dû produire plus d'effet que la vérité toute nue. Au contraire en ceci comme en toute chose, l'effet et la toute-puissance sont du côté du naturel, du côté de la vérité. Sans nul doute l'Othello est un rustre comparé à l'Orosmane. Eh bien 1 l'Othello, tout noir, tout inculte, qui raconte ses aventures à la belle Vénitienne , comme pourrait faire un matelot nouvellement arrivé de Byzance, TOthello indompté, fougueux, qui tue à la façon du lion, est plus touchant mille fois, et plus aimable que votre Orosmane, bien lavé , blanc et rose, qui parle comme on parle à TOEil-de-Bœuf.

La vérité, et toute la vérité, rien que- la vérité, telle est la devise de cette poésie dramatique dont Shakspeare est le héros. Regardez plutôt I pas un de ces gfands hommes qui n'ait ses faiblesses, pas une de ces femmes qui n'ait ses caprices. Le bouffon parle souvent comme un philosophe , et le philosophe comme un bouffon. Les plus honnêtes jeunes filles ont des naïvetés qu'envierait Cléopâtre, et Cléopâtre à son tour trouve des paroles d'amour si pures et si charmantes, que toute jeune fille en serait fière et jalouse. Shakspeare s'est donc bien gardé de nous montrer le Goriolan que M. de La Harpe a découvert , et de nous le montrer tout d'une pièce. Shakspeare a fait le sien emporté, fougueffx, insolent avec les multitudes comme on ne l'est pas, d'ordinaire, avec un goujat pris de vin. Cet impétueux Goriolan n'est bon qu'à la guerre oii rien ne lui résiste, où il peut combattre tout à l'aise, où il fait porter son insolence et son mépris à l'ennemi qui fuit devant lui. Mais ramenez-le dans Rome, la tète couronnée de chêne, couvert de blessures et de gloire, aussitôt ses mauvais instincts le reprennent ; il s'indigne que le peuple soit pour quelque chose dans cette république. Le vieux sang de son aïeul, le roi, fermente dans les veines du jeune patricien, et tout haut, malgré lui, il affronte le second pouvoir de l'Ëtat.

Ces sortes de défis portés aux multitudes, vous les avez vus, en petit, plus d'une fois, vous autres, les gens sages et bien pensants quand aux places les plus brillantes d'un théâtre de vaudeville ou de mélodrame, notre jeunesse dorée, après un bon repas, arrive en tumulte au milieu d'une scène, et sans respect

pour l'assistance, fait à haute voix tant d'esprit que la foule en courroux crie: A la porte ^ Vinsolentl

L'insolent, bien assis dans sa loge, bien ganté, bien vêtu, regarde le parterre d^un regard dédaigneux, le sourire à la bouche. Voici qu'alors le parterre se lève en tumulte. Que fait l'insolent ? II jette au parterre son gant ou son adresse, et il appelle le parterre en duel ! Or le parterre ne se bat pas en duel, par la raison toute simple qu'il est le parterre; mais quand une fois il le veut bien lui faut-il obéir et lui céder la place, sinon il démolirait la salle, de ses mains.

Telle est, en grand, mais en très-grand, l'histoire de Goriolan avec ce bon peuple de Rome. Il revenait de la guerre, où il avait gagné son surnom et seize blessures. Dans la mêlée lui étaient apparus Castor et Pollux, deux nobles frères; et à peine de retour, placé comme il était au premier rang du sénat, il retrouvait une multitude avide, exigeante, qui n'avait des yeux et des oreilles que pour ses tribuns. 11 jette donc le défi à cette multitude ; et il faut voir dans Shakspeare quelle bonne scène , et comme le poè'te a tiré parti de ce profond mépris du patricien pour le populaire ! A proprement dire, l'histoire de toutes les constitutions du monde, sans oublier la Charte de 4830, commence là.

En effet, voici la scène. Le côté droit et le côté gauche sont en présence. Ici les privilèges, là bas les devoirs. Ici la tête qui conseille, plus loin le bras qui agit. L'élection, ce principe de toutes les agitations, de toutes les misères et de toutes les libertés en ce monde, a jeté, dans Rome, toutes les haines, les lâchetés, les mensonges, mais aussi les grandeurs qui l'accompagnent. Si donc Coriolan veut arriver à la première dignité de l'État, s'il veut être consul, il faut nécessairement que lui, le vainqueur des Volsques, lui le sauveur de la ville, il jette à qui la veut ramasser, sa couronne de chêne et sa robe de triomphe pour aller, les cheveux en désordre, et en toge trouée, solliciter les suffrages.

Non-seulement ceci est la loi , mais c'est aussi la volonté du peuple romain ; plus son candidat est élevé et glorieux, et plus le peuple en exigera de bassesses. Coriolan a été blessé à la bataille , on he le croit pas s'il ne montre ses blessures. Il est patricien, il est fils de rois, il descend de Numa par sa mère; eh bien que ce soit une raison de plus pour qu'il se mette en

guenilles et qu'il vienne , presque à genoux, dans la place publique, tendre la main aux plus obscurs citoyens. C'est justement parce qu'il est la tête du peuple, que le peuple veut poser son pied sur la tête de ce petit fils des rois. « Mavis édite regibus, »

Véritablement, il le faut; rien ne t'en peut dispenser, Marciusî II te faut flatter ces chiens hargneux qui n'aiment ni la paix ni la guerre. ïu les méprises, c'est bien ; mais tu n'es rien sans leurs suffrages; tu rougis de t'appuyer sur cette faveur... de celte faveur méprisable dépendent ta vie et ta gloire. Il te faut mendier ces voix empestées , comme tu les appelles; c'est la loi, c'est la règle, c'est ton devoir. Ni le sénat, ni tes aïeux, ni tes services ne t'en peuvent dispenser l Et Shakspeare a raison cette fois surtout de défendre les droits du peuple. Cette fois Shakspeare est un grand politique, il prévoit la Constitution anglaise dans toutes ses rigueurs, dans toute sa vigueur.

Tout autre poëte moins habile, placé entre l'insolence de Coriolan et les rancunes populaires, eût pris parti pour Coriolan contre le peuple ; Shakspeare, en homme de bon sens et en véritable Anglais, prend parti pour le peuple contre le héros. Il ne veut pas que cet homme, parce qu'il est brave, puissant et utile, puisse narguer le peuple. Insulter ainsi le souverain, c'est manquer de sagesse ; le flatter jusqu'à la bassesse, ce serait manquer de vertu.

En fait d'élections, notre poè'te ne veut ni de l'insulte, ni de la corruption ; cracher sur l'électeur ou lui jeter de l'argent, c'est même chose. Il est prudent, il est prévoyant. Il sait très-bien que toutes les élections se tiennent; que si l'assemblée qui élit les consuls s'inquiète des mépris du candidat ou tend la main à son argent, le juge sera à son tour lâche et vénal, jusqu'à ce que la peur ou la vénalité descendent peu à peu, jusque dans les derniers rangs des citoyens.

Tonte cette partie de la tragédie de Shakspeare est admirable ; on se figure qu'on assiste à quelque récit de l'histoire moderne ; tontes les choses constitutionnelles y sont prévues, et même les coalitions. Vous y trouverez aussi, en bon ordre et poussant à l'intérêt du spectacle, les ingrédients des mouvements populaires: le liibun calme qui pousse à la révolte par son silence III, iO.

mémo, qui cache son opposition sous les apparences du bon sens , qui attise le feu sans en laisser rien paraître, bonhomme dani^ereux dont chacun proclame la vertu et l'innocence; vous y trouverez le tribun fougueux qui crie et se démène et qui se lamente en répétant que la chose publique est perdue, et que la patrie est en péril.

Entre ces deux hommes qui n'ont pas Tair de se douter que les choses humaines aient leur cours ^ se placent naturellement le citoyen bonhomme qui murmure tout bas, qui se cache dans la foule pour lancer sa petite pierre et son petit sarcasme, sans avoir grande envie que ni le sarcasme ni la pierre aillent bien loin, et le citoyen fougueux qui n'a rien à perdre, qui n'a pas d'asile, qui ne demande pas mieux que de brûler le Capitole, rien que pour voir de quel côté viendra le vent, ce soir. Shakspeare n'a pas oublié le grand seigneur câlin dont la tète légère va et vient en signe d'assentiment; ce beau seigneur a toujours l'air d'être du côté du peuple, il le salue de la main et du regard, et il proclame l'égalité universelle en gardant son rang, en augmentant son bien.

Vous avez aussi, dans cette nomenclature, le grand seigneur poltron qui fait le tyran ; surtout, et c'est là une ravissante création , notre poète a placé dans tout ce tumulte un type admirable, le patricien bel-esprit et goguenard (Bertrand de Rantzau dans une pièce de M. Scribe) qui se mêle au peuple pour se moquer du peuple, qui lui débile toutes sortes de vérités à bout-portant, mais avec une malice habilement dissimulée sous l'ironie, et le peuple accepte, en se rengorgeant, toutes ces cruautés. Peuple stnpide, il donne des poignées de main à ce railleur qui le joue ! Il accepte toutes ces moqueries dont il ne voit pas la portée , il traite ce patricien comme un bouffon, et il ne devine pas en eflFet que c'est là le plus impitoyable et le plus cruel des censeurs.

L'élection a cela de bon qu'elle met les talents en relief, et que le candidat, payant de sa personne, ne peut guère s'en prendre qu'à lui-même s'il n'arrive pas à son but. Les passions de la mul-

1. a Ceux qui gouvernent font toujours plus ou moins qu'ils ne pensent; ni ils ne sont iiiuîtrcs des disposilions que les siècles passés ont mises dans les affaires, ni ils ne peuvent prévoir le cours que prendra l'avenir, loin qu'ils puissent le forcer. » La phrase n'est pas de Shakspeare, elle est de Bossuet.

titude sont bien puissantes; mais la gloire est encore plus puissante que les passions. Le public peut bien aimer ou haïr , il n'est pas le maître d'estimer ou de mépriser. Voilà ce qu'il y a d'admirable dans cette scène de Shakspeare. Ces bons bourgeois, si mal disposés tout à l'heure, à la seule vue de Coriolan se sentent émus et honorés ; ils vont d'eux-mêmes au-devant de lui, sans le vouloir. Leur vote leur échappe malgré les exhortations combinées du tribun calme et du tribun fougueux, ils ne savent pas résister à Fascendant de cet illustre courage. Ils n'exigent qu'une chose, en retour des faisceaux et des haches et de la toutepuissance qu'ils vont accorder à Coriolan : c'est qu'il leur demande cela honnêtement.

Or ce n'est pas trop exiger que d'exiger un peu de politesse en échange de tant d'honneurs. Certes Coriolan pourrait bien SBDS lâcheté saluer ces bonnes gens qui vont sg dépouiller en sa faveur, chacun d'eux, de sa peti|^ fraction dé pouvoir; ainsi le voudraient l'honneur, le bon sens, la probité, le plus simple respect porté à la loi; mais non, Coriolan ne peut pas se contraindre. Son insolence naturelle l'emporte même sur l'envie d'être consul. Il ne veut rien demander, à plus forte raison rien demander honnêtement. Et cependant cet insolent, tout insolent qu'il est, le peuple le nomme consul. « Qu'il soit consul, et que les dieux le comblent de joie et le rendent l'ami du peuple. »

Ainsi parle le peuple; il me semble que ce peuple si naïf est touchant dans sa naïveté. Il n'aime pas cet homme, cet homme l'insulte, cet homme ne daigne même pas lui demander ses suffrages, et pourtant le peuple le fait consul, il crie : — yive Coriolan! Wohéii à la toute-puissance de ce vaste mérite. On n'a jamais plaidé sur le théâtre, hors du théâtre, avec des preuves plus nouvelles et plus chaleureuses les grandes et puissantes vérités du principe électoral.

Voilà qui est bien, mais à peine Coriolan est-il consul que l'opposition recommence et de plus belle. Les tribuns arrivent sur ce nouvel élu, plus acharnés que jamais. Déjà le peuple se repent d'avoir été si vile ; il regrette les suffrages qu'il a donnés à ce ricaneur. Quoi donc, Coriolan était mal à l'aise dans sa robe de candidat; il s'est moqué de ses électeurs ! Le peuple révoque ce vote surpris à sa bonne foi, il no veut plus de Coriolan pour consul.

Dans cette occurrence qu'avait donc à faire un citoyen romain? Hicn (le plus et rien de moins qu'à obéir:

« Vous ne voulez pas de moi, voilà vos faisceaux et vos haches, expliquons-nous! » Ce grand Shakspeare, qui semble connaître à merveille la tactique des assemblées délibératives , a prévu même le cas où Coriolan ferail un appel au peuple.

« Ne nous épargnez pas, disent au peuple les tribuns, ou, si vous aimez mieux, les chefs de l'opposition ; ne nous épargnez pas, dites que c'est notre faute, que vous démentez ce que nous avons dit, que vous défaites ce que nous avons fait. // vaut mieux seconder cette première émeute que d'attendre une occasion presque incertaine d'en exciter une plus grande* » Je cite textuellement.

Avouez que la sagacité de ce poëte dramatique est merveilleuse; il a deviné, lui seul et le premier, les plus impénétrables mystères de la politique moderne. Tout le gouvernement constitutionnel est en germe dans ce Coriolan; ils y sont tous, je pourrais les nommer les uns et les autres, nos anciens tribuns, nos anciens orateurs, les dignes successeurs du général Foy, de Manuel et de M. Odilon Barrot, ces langues de feu qui donnaient le mouvement, la vie et la force à cette nation amoureuse des belles paroles, et qui n'avait pas de plus grande fête, hélas! que d'entendre parler en termes magni6ques des intérêts, des passions et des grandeurs de la chose publique.

Oui, certes, je les reconnais les uns et les autres. Je reconnais les deux tribuns Sicinius Yelutus et Junius Brutus, les sénateurs et les édiles, les licteurs et les soldats, les électeurs et les can-^ didats; par la parole et par la popularité, par le courage et par l'émotion ils ont dominé le peuple français. De tous ces détails semblables à des fables, sont remplis les deux premiers actes de Coriolan. L'esprit et l'intérêt y abondent, la colère et la résistance arrivent de toutes parts. Ménénius, ce bouffon sénateur dont jo vous parlais tout à l'heure, gourmande cotte multitude avec plus de violence encore que Coriolan ; mais il la gourmande sans haine, sans colère, à la façon du poëte comique; il parle au peuple son langage, il se mêle à ses mœurs, Ménénius aussi bien que le peuple fréquente la rue et le carrefour, et c'est pourquoi la multitude pardonne toutes ses injures à Ménénius ; elle l'appelle

« un brave homme de sénateur; » ce qui prouve qu'après tout il n'y a qu'à savoir s'y prendre, et que Coriolan était un maladroit de ne pas mépriser le peuple tout à son aise, sans le fâcher.

Ne vous étonnez donc pas qu'en fin de compte le peuple romain, comme le parterre de tout à l'heure, soit le plus fort et que le champ de bataille lui reste. On ne résiste jamais longtemps à tout le monde. Le peuple fait bien de se défendre enfin , et de rendre insulte pour insulte à qui l'outrage. Coriolan lui a reproché d'avoir les mains sales et le visage peu lavé , Coriolan n'était pas dans la question. Il a perdu comme un fou, ou qui pis est, comme un dandy, la plus belle partie politique. C'est l'avis du bouffon Ménénius, c'est l'avis même de la mère de Coriolan.

Bien plus, cette illustre dame romaine, qui a servi de modèle à Cornélie, la mère des Gracques, mais dans un tout autre sens, elle est si bien de cette opinion : que son fils a tort et que son insolence est déplacée, qu'elle lui conseille de s'humilier. Cette dame, qui voit le fond des choses et qui sait très-bien la valeur du pouvoir, ne voit aucune honte à faire marcher ensemble Vhonneur et la politique^ et elle entend par-là , non pas l'honneur qui marche avec la politique, mais bien la politique qui marche avec l'honneur. Toute fière qu'elle est, elle demande de quoi il s'agit ? Et elle ne trouve pas qu'il y ait déjà un si grand mérite à parler au peuple dans ces vaines syllabes que la langue assemble, et que le cœur désavoue. « Il n'y a pas plus de déshonneur à cela qu'à prendre une ville avec de douces paroles. Faites-lui donc une avance à ce peuple pour gagner son amour.»

Catherine de Médicis n'eût pas mieux dit que Vélurie. Henri IV dit lui-môme , que Paris valait bien une messe ! Ce Coriolan est un fou qui marche, de propos délibéré, à sa perte. Toujours est^il, encore une fois, que voilà les premiers actes de Shakspeare bien nets et bien remplis. Comparez donc, si vous l'osez, à ce beau drame, l'action creuse, inerte, académique de M. de La Harpe, en son petit fauteuil.

J'arrive à la partie touchante du drame : et de même que nous avons reconnu tous les torts de Coriolan, si mal-appris avec ses concitoyens, de même aussi faut-il reconnaître toute la misère de ce brave soldat si mauvais politique, à qui l'eau, le feu et le toit sont interdits dans sa patrie. Récit vraiment épique dans Plutarque.

Walter Scott lui-même, ce grand maître dans Tart d'intéresser aux grands hommes par les choses vulgaires, n'a rien trouvé de plus simple et de plus touchant que cette histoire de Coriolan entrant, la nuit, en cette ville ennemie et se glissant comme un mendiant chez le roi des Volsques. Coriolan est à peine couvert de vêtements misérables ; il avance d'un pas timide jusqu'au foyer de Tulkis, et il s'assied dans la cendre, la tète penchée sur sa poitrine ; et pourtant pas un serviteur n'ose lui défendre cette place ! Certes, si quelque chose méritait d'être conservé dans cette histoire, c'était ce simple et touchant détail.

Mais faites à M. de La Harpe une proposition pareille! Quoi donc! une antichambre, un foyer domestique, des cendres, des dieux lares en bois ou en terre cuite, des serviteurs empressés, un roi qui est à table et que l'on dérange, en lui disant qu'un inconnu est assis à son foyer! — Vous n'y pensez pas, mon bon ami, aurait dit M. de La Harpe. Aussi bien M. de La Harpe n'y a t-il jamais songé. Il lui faut à lui, et à ces messieurs du théâtre français : le camp des Volsques, une tente ouverte. Au fond du théâtre, sur un autel, s'élève la statue d'une divinité du peuple yolsque. On découvre dans Véloignement les murs de Borne! Voilà la décoration nécessaire au génie de M. de La Harpe. Voilà seulement dans quel espace il est à l'aise. Il faut à ce grand homme, des généraux et des capitaines, tout au moins; jan^ais il ne consentirait à prêter ses beaux vers à un simple soldat. Singulier besoin de ces prétendus imitateurs de Corneille, d'agrandir toutes choses ; comme s'il y avait rien de plus grand que ce qui est simple? comme s'il y avait rien de plus vrai que ce qui est humain ? comme s'il y avait rien de plus rare et de plus charmant que l'expression juste d'une idée ou d'un sentiment^

Moins difficile que M. de La Harpe, Shakspeare n'a pas manqué à cette admirable scène de Plutarque. Au contraire, il l'a encore agrandie et surtout il nous y a préparés, en nous faisant assister aux derniers adieux de Coriolan à ses amis, à sa famille. C'en est fait, Coriolan quitte celte ville ingrate avec cette froide résolution qui produit les grandes actions ou les grands crimes. Comme il ne pouvait nous intéresser à cette vengeance déplorable d'un citoyen contre sa patrie , Shakspeare a fait tout ce que peut

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{lire un homme de génie pour la rendre vraisemblable. Ainsi s'expliquent très-fort les imperfections et les vices qu'il a donnés à ce héros qui est le héros subalterne de cette tragédie, faite en rhonneur du peuple.

Ainsi préparée, l'arrivée du proscrit en ville ennemie est d'un effet solennel. Même dans sa misère et dans son humiliation présentes, Coriolan a conservé cette âme inflexible qui Ta perdu. A tout prix il faut qu'il se venge, et même au prix de la honte. Bien plus, cette position serait intolérable dans une tragédie, et elle rendrait presque impossible un pareil drame, si notre poète, par un de ces fréquents retours qu'il a sur lui-même et sur les autres, et qui le sauvent toujours, ne sortait de cet embarras en laissant là ce Coriolan s'empêtrer dans sa vengeance, et en nous ramenant dans cette ville de Rome, soulevée et tremblante, qui triomphe de son injustice. C'est là un coup de génie en effet de ne pas se trop arrêter sur la vengeance de Coriolan, de n'en prendre que ce qu'il en faut pour expliquer la tragédie, et de revenir au pas de course à ce même peuple bavard et futile dont les frayeurs subites vont nous amuser tout à l'heure. « Et est quod non quxrebalur, » Ici se trouve une beauté que M. de La Harpe et ses camarades en tragédie ont raremeut rencontrée : la beauté de la vie humaine; il est vrai que M. de La Harpe appellerait cela manquer à l'unité , outrager les règles ; mais malgré le respect que je porte à l'unité qui est la condition la plus nécessaire des chefs-d'œuvre, j'avoue que, sous prétexte d'unité, tout un acte consacré à la trahison de Coriolan me parait un acte d'une longueur extrême.

Avec votre unité, ne comprenez-vous pas que vous me faites haïr votre héros. Si je ne vois que lui qui porte la mort et le ravage dans le sein de la mère-patrie, cet homme me va faire horreur. Mais si au contraire vous me montrez, lui absent, l'indécent triomphe de l'ignoble multitude qui a puni, par l'exil, tant de gloire et de services, ce même homme, tout coupable qu'il est, va gagner ma sympathie, et j'oublie, pour un instant du moins, à quelle horrible vengeance il s'abandonne. Cola vaut bien, j'espère, un léger démenti donné à l'unité. Les règles y perdent quelque chose, mais la vérité y gagne et l'intérêt, il n'y a donc pas à hésiter.

Et voyez où cela vous mène, Tunité, quand on lui veut obéir à toute force. Le quatriènie acte de M. de La Harpe est tout à fait inutilo. Pendant cet acte sans fin, Coriolan n'est occupé que de sa vengeance. Ni la fausse position de cet homme, ni la grandeur de son crime n'ont pu fléchir l'impitoyable M. de La Harpe.

Il lui faut à tout prix un quatrième acte, il aura, à. tout prix, son quatrième acte. Pendant qu'il professe, qu'il déclame à la façon des rhéteurs, et qu'il débite mille vers inutiles, Shakspeare agit et pense comme un politique, il parle comme un poë'te, il pousse toutes choses au dénoûment final, dénoûment préparé à merveille par tout ce qu'il nous a dit à l'avance de la famille de Coriolan. De cette femme qu'il aime avec amour, si jeune et si belle, si dévouée et si tremblante, hélas! qui ose pleurer son mari! Une Romaine qui pleure, Romaine inconnue de Corneille I Pauvre femme à qui son mari, traître à la patrie, a été fidèle dans l'exil. En efi'et, Coriolan veut bien renverser le Capitole, mais aux dieux ne plaise qu'il ait un regard pour une femme qui ne soit pas sa femme !

Tous ces charmants détails de l'amour conjugal sont à leur place dans le cours de ce beau drame. On a même entrevu, au premier acte, ce bel enfant de Coriolan qui tout à l'heure va tendre à son père ses mains innocentes et suppliantes. A côté de ces deux faiblesses si timides, si aimantes, et qui ne comprennent guère tant de fureurs, la mère de Coriolan, Véturie, apparaît plus grande encore, si la chose est possible. Sa fermeté, son courage, son dévouement à la patrie dans cet immense danger, sont expliqués par le bon sens même do cette femme. Elle aime Rome, non pas comme son toit, son abri et celui de ses enfants, elle aime Rome comme un grand politique qu'elle est, comme il faut aimer sa patrie, avec le bon sens plus qu'avec le cœur.

Aussi, dans ce danger immense, va-t-elle au-devant de son fils sans plus songer à son fils. — Du jour où Coriolan s'est exilé, du jour où il a perdu, par son obstination à ne pas saluer le citoyen maître du consulat, la puissance consulaire, Véturie s'est dit à elle-même que son fils était mort. Donc cet homme qui revient sous les habits d'un Volsque, à la tête d'une armée de Volsqoes, contre Rome, contre Rome dont cette dame romaine sait les destinées, cet homme qui revient, ce n'est pas son fils Marcius, c'est

l'ombre de son fils, et elle marche en avant pour évoquer cette ombre funeste, sur les limites des deux camps.

Toute cette partie de l'iiistoire et du drame est magnifique. Seules, dans ce désordre général d'une nation qui va mourir, les dames romaines espèrent encore. Elles calment la ville ameutée, elles remplissent les temples de leur sang-froid et de leurs prières, elles font cortège aux côtés de cette mère si courageuse qui marche à la délivrance de la ville. Alors enfin vous retrouvez toute la belle nature de Marcius ; alors le grand homme se manifeste, enfin. Certes il n'était qu'un insensé, ce jeune homme qui insultait le peuple d'où lui devaient venir la puissance et la gloire; certes il n'était qu'un insensé, ce Romain qui se fait Volsque; à présent qu'il se prosterne aux pieds de sa mère, qu'il baise les mains de sa femme, qu'il verse des larmes abondantes sur la tête de son jeune fils, je retrouve le héros dans cet abaissement auguste ; et maintenant c'est à cette heure que vous avez raison, mon poë'te, d'avoir entrepris cette tragédie; car ce respect pour sa mère, ce tendre amour pour sa femme, ces larmes pour son enfant, ce pardon pour sa patrie, ces tendres sentiments qui se font jour à travers l'orgueil de Coriolan, autant de motifs pour que votre héros soit absous, pour qu'il soit dramatique, et que tous ses crimes lui soient remis.

Monsieur de La Harpe... Mais laissons M. de La Harpe; au reste, il a déjà reçu son châtiment, M. de La Harpe. Il suffira de citer pour conclure, ces quelques lignes d'un maître en critique, M. Victor Leclerc :

a Je déteste les charlatans; voilà pourquoi M. de La Harpe, a avec ce titre qu'on lui donne de Quintilien français, me déplaît « souvent lorsqu'il parle de ce qu'il ne sait pas, comme de litléra- « ture ancienne; lorsqu'il suppose que dans Aristophane il s'agit « des dernières calendes^ malgré le proverbe qui aurait dû lui « inspirer quelque doute sur l'existence des calendes grecques^ ou « qu'il appelle une tragédie d'Eschyle Vaccouchement de Mars, a croyant toujours faire parler Aristophane ; lorsqu'il ne peuttra- « duire sans contre-sens, une page de Quinte-Curce ou de Justin; « lorsqu'il regarde Vitruve comme un auteur élégant^ lorsqu'il a place Apulée, contemporain de Marc-Aurèle, parmi les écrivains a du moyen âge... » Et c'est là justement ce qu'il fallait démontrer.

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