‹ Histoire de la littérature dramatiqueChapitre 35 sur 66 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

M. Ducis était donc un grand copiste de Shakspeare, « on disait même de son temps, qu'il continuait Shakspeare, » non moin$ que son prédécesseur M. de La Harpe, M. Ducis (à TAcadémie il occupait le fauteuil de Voltaire!) nous fournirait, s'il en était besoin, de bien curieux chapitres sur la façon de mettre en lumière un grand poète, et de raccommoder à l'idée et au goût de messieurs les Parisiens. On sait, par exemple, que le bonhomme Ducis, qui tonait à contenter tout le mondes et son père^ avait la complaisance de faire deux dénoûments à ses tragédies de Shakspeare , le dénoûment heureux , et le dénoûment mal" heureux. Ainsi dans l'Othello Ducis-Shakspeare , on pouvait, au choix des personnes, étouffer Desdemone , ou la sauver. Lisez, si vous en avez le courage, l'Hamlet de Ducis, et vous verrez ce que le poète français a fait du prince du Danemark, du Hamlet irrésolu et mouvant comme les vagues de TOcéan, un jeune prince classique, plein de volonté et d'énergie.

11 cache un cœur de feu sous un dehors paisible, Et tous ses sentiments avec lenteur formés, S'y gravent en silence, à jamais imprimés.

Ne vous y trompez pas ; ses pareils outragés Ne s'apaisent jamais que quand ils sont vengés.

Ducis était de ces poètes et de ces historiens à Tusage des théâtres de l' Ambigu-Comique et de la Gaîté, qui veulent absolument que le crime soit puni et que la vertu soit récompensée. Ce ne serait pas convenable autrement. Aussi son héros finit par être vainqueur, comme à Franconi, et succède au trône de son père. C'est plus moral on en convient, mais la vérité et le drame, où sont-ils ?

Véritablement il fallait que Talma fût bien un grand artiste, etque MM. les littérateurs de l'Empire eussent encore bien des choses à apprendre, à oublier, pour que tant d'enthousiasme ait suivi et poursuivi le Sbakspeare arrangé et dérangé par M. Ducis.

Eh bien, cet homme-là se croyait tout bonnement un inventeur. Je suis sûr que le jour où il inventa Àjbnfar ou la Famille Arahe^ il se figura qu'il avait découvert l'Orient tout au moins. En ce temps-là (Dieu me pardonne! on croirait que c'était hiçr), il n'était pas de poè'te qui ne cherchât l'Orient, comme les juifs cherchent encore le Messie. Nul d'entre eux, je parle des poètes, ne se doutait qu'il y avait plus d'inspiration orientale dans les chœurs d'y//Aa/ic et dans l'extase biblique du grand-prêtre Joad, que dans toutes les tentatives contemporaines, pour introduire sur la scène le palmier, l'onagre, le chameau et la gazelle.

A les entendre, c'était là tout l'Orient. — Dupis lui-même, après avoir défiguré Shakspeare avec la plus graude bonhomie , il ne s'est pas douté qu'il venait de la toucher au doigt cette passion africaine après laquelle il courait, haletant, de toute J^ force de sa poésie; il no s'est pas douté qu'il venait de se mesurer, à armes inégales^ il est vrai, avec cet amour de l'Orient qui a nom Othello et qui tue au premier soupçon. L'Orient! Voltaire aussi s'est mis en quête de l'Orient. Zaïre, c'est l'Orient; mais quel pâle soleil! mais quelle jalousie française! Zaïre, c'est l'Orient, comme Mzire, c'est l'Amérique, comme V Orphelin de la Chine^ c'est la Chine.

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Les plus belles intelligences sont sujettes à l'erreur. Voltaire a cru trouver l'Orient en faisant d'Olhéllo l'Africain le galant Orosmane, et de la belle Vénitienne Desdéniona Zaïre la Française, qiio dis-je? la Parisienne de Versailles. Ducis a cru trouver rOricnt sous la tente d'Abufar, pendant que l'Orient éclatait autour de lui, sous le regard brûlant du Maurer dans le sourire mouillé de la Vénitienne!

Bien plus, et puisqu'elle se présente ici cette question d'Orient, laissons en repos M. Ducis et saluons, l'occasion est belle, un poète plus grand à lui seul qu'Eschyle, Euripide, Sophocle et Shakspeare. — Eh effet, il y avait en France, bien avant Ducis et bien avant Voltaire, un homme qui avait pressenti, du fond de son génie, la passion orientale dans ce qu'elle a de plus chaste et do plus réservé. Corneille est cet homme.

11 a trouvé le Cid espagnol qui se bat contre les Maures, ces premiers maîtres de l'Espagne. Corneille, lui, ne s'était pas proposé de retrouver l'Orient et la passion orientale. Il n'a pas imaginé, comme cet honnête Ducis, un théâtre qui représente les tentes éparses d'une tribu ; il n'avait mis, dans son admirable pièce, ni chameaux^ ni chevaux^ ni chèvres^ ni brebis paissant en liberté» Mais en revanche, quels inépuisables retours du cœur humain sur lui-même! Quel magnifique duel entre l'amour et l'amour filial ! Quelle variété de passions et de mouvements! Corneille, ce naïf grand homji^e, ne s'est guère occupé, dans son chef-d'œuvre, de retrouver l'architecture gothique et autres accessoires puérils qu'il méprisait de toute son âme; que lui importe l'armure de son Cid et le fauteuil dans lequel se désole sa Chimène, pourvu que le cœur balte sous celte armure, et que les larmes de Chimène soient des larmes véritables?

Pierre Corneille, le premier, a été chercher en Espagne ce Xidvo?»^ assez reconnaissable aux lauriers dont U est cauverty comme il dit lui-même à madame la duchesse d'Aiguillon, en parlant de ce portrait vivant : « Sa vie a été une suite conli- « nuelie de victoires ; son corps, porté dans son année, a gagné « des batailles après sa mort, et son nom, au bout de six cents « ans, vient encore triompher en France. » — Voilà comment il faut parler du Cid quand on est le grand Corneille 1 Maiscx)mbien il est malheureux, après cette phrase toute romaine, d'avoir

V honneur de se dire le très-humble , très-obligé et très-obéissant seiviteur de la nièce du cardinal de Richelieu!

c Chimène demanda au roi qu'il fît punir le Cid, selon les lois, ou qu'il le lui fit donner pour époux. » Dans ces paroles de Mariana se retrouve toute la tragédie de Corneille. Il avait encore, comme il dit, deux romances à mettre en œuvre, et il cite ces deux romances, sortes de petits poèmes qui sont comme des originaux décousus de leurs anciennes histoires; il avait bien encore, ajoute-t-il, à mettre en œuvre, s'il eût voulu, deux chroniques ; mais, chose étrange! il s'est méfié de ces deux chroniques^ lui Corneille, et savez-vous pour quelle raison? « C'est que toutes les deux ont quelque chose qui sent le roman, et peuvent ne pas persuader davantage que celles que nos Français ont faites de Charlemagne et de Roland ! » Ainsi, chose digne de remarque ! cet aventureux esprit n'en veut qu'à l'histoire; cette grande imagination recule devant le roman. Le vieux Corneille a peur des chroniques. Les chroniques! mais aujourd'hui nous ne reconnaissons qu'aux chroniques le droit d'être de l'histoire! La chronique et le roman, mais voilà chez nous les deux grands éléments dramatiques — rejetés par Corneille, Messieurs !

Or, c'était surtout de cette façon-là que Corneille était un poêle novateur. Il était novateur en ce sens, qu'il remplaçait le roman par l'histoire, la chronique par la vérité, le Holand et le Charlemagne célébrés et chantés dans les poèmes, par le Roland et le Charlemagne historiques. Avant Corneille, la tragédie française, s'il y avait une tragédie française, n'était qu'un long et insipide roman, une cAronigt/e emphatiquement héroïque, lien a fait une vivante histoire. Les héros tragiques étaient d'insipides héros qui roucoulaient, qui soupiraient, qui parlaient un langage de convention; Corneille a fait û% ce^ Brutus galants et damerets, des hommes véritables, des hommes qui ont du feu dans la tète, du sang dans le cœur, de brûlantes et énergiques passions, des Romains de la république romaine, des Espagnols du royaume de Valence, des chrétiens des catacombes; voilà comme il a été novateur et révolutionnaire, novateur par l'histoire, révolutionnaire par la vérité; voilà comment il a ouvert la grande route à tous les empereurs de Racine, à tous les tribuns de Voltaire ; il a rejeté les chroniques où puisaient ses devanciers; il a rejeté le

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roman, auquel sonl revenus ses successeurs, en criant à la découverte 1 à la nouveauté !

Le premier, il est venu dire ce qu'Aristote avait dit après les grands tragiques grecs, et ce que la France ne savait pas : que le héros souffrant et persécuté ne doit être ni tout méchant, ni tout vertueux; qu'il y a des traits de faiblesse aussi dramatiques (jue des crimes. Le premier aussi, il est venu prouver, contre Àristote, que l'unité de lieu n'était pas une loi sans appel.

Dans le Cid, la scène se passe, tantôt dans la maison du comte de Gormas, tantôt au palais du roi, tantôt dans la ville. Corneille ne venait pas au théâtre pour se soumettre aux règles, il venait pour les faire. Cependant, telle était la merveilleuse unité de son drame, qu'on joua le Cid hardiment dans la maison de Chimène. Le roi, le Cid, Chimène, les vainqueurs des Maures, se rencontrèrent dans le même salon, sans que la vraisemblance en fût choquée, tant Corneille était un homme sûr de ce grand art dont il était le créateur ! En ce temps-là, le Théâtre-Français n'était pas préparé pour les décorations et pour les machines.

Corneille lui-même , n'avait pas le droit d'exiger pour une seule pièce, même pour le Cid, un palais, une place publique et un salon tout à la fois; l'unité était protégée beaucoup plus encore par le décorateur et parle machiniste, que par Aristote. En ceci les spectateurs étaient simples et de bon goût. Ils ne s'inquiétaient guère du lieu où se passait l'action, ni de la toile peinte, ni de ce qu'elle représentait. Tous les chefs-d'œuvre de Corneille ont été représentés devant trois ou quatre méchantes toiles, toujours les mêmes, et barbouillées au hasard. M. Cicéri élail bien loin, Molière et Racine étaient bien près. En ce temps-là, l'ai t n'était pas dans les décorations, la passion non plus, ni l'intérêt. Les trappes, les riches costumes, les meubles exacts, n'avaient (|ue faire à lutter avec la poésie et la passion que l'auteur dramatique jetait dans son œuvre. Cependant on ne dit pas que les chefsd'œuvre se soient ressentis de cette absence de t'ën'/^ dramatique.

Je me suis toujours demandé comment le Cid avait résisté à toutes les mutilations qu'il a supportées? Même du temps de Corneille, le personnage de l'infante avait disparu complètement. La querelle du comte et de don Diègue, préparée ainsi par cette première scène } paraîtrait moins brusque, ou pour mieux dire

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moins brutale. La brutalité de ces deux vieux gentilshommes, quoique amenée avec un art admirable, était déjà une nouveauté assez hardie au temps de Corneille, et ce souiïlet donné en leur présence, dut remuer vivement ces raffinés d'honneur de la cour de Louis XIII, si prompts, malgré les sévères édits contre le duel, à tirer l'épée à la moindre offense.

Certes, un soufflet donné par un gentilhomme à un autre gentilhomme, ce n'était pas là une action de roman^ je parle du roman de ce temps- là, c'est pourquoi à toutes les représentations du Cid que j'ai vues, j'ai toujours trouvé que ce soufflet donné sur la joue de don Diègue n'avait jamais été donné franchement par le comédien qui le donne, ni reçu assez franchement par le comédien qui le reçoit. Tous les comédiens à qui j'ai vu jouer le rôle du comte, et qui natureUement avaient plus d'esprit que Corneille, donnaient ce soufflet d'un air embarrassé et timide ; ils {Graissaient honteux de cet excès du grand Corneille, et ils avait l'air d*en demander pardon au public. Il me semble , sauf meilleur avis, que ce soufflet, qui va être toute une grande tragédie, ne peut être donné avec trop de hardiesse et d'insolence.

Plus ce vieillard va être outragé, et plus la vengeance du Cid sera dramatique. Il faut que ce soufflet de Corneille soit donné et reçu à la face de tous, sinon vous en faites une injure vulgaire et qui perd beaucoup de son prix. Vous dites, il est vrai, que c'est une action brutale ; mais tant mieux , il faut justement que l'action soit brutale pour qu'elle nous irrite tous, et nous mette du parti de rillustre vieillard insulté par ce fier-à-bras! Vous dites que ce n'est pas une injure de bonne compagnie! Eh! que nous fait la bonne compagnie? On vous répond que ce sont deux vieux gentilshommes caàtillans qui s'insultent. Toutefois, jious ne chômerions pas d'exemples dans la bonne compagnie, s'il était nécessaire. Ne vous a-t-on pas dit que le duc de Vermandois donna un soufflet au dauphin? Ne vous a-t-on pas dit que la reine Elisabeth donna un soufflet au comte d'Ëssex ? '

1. Louis XV un soir, à souper dans les poiits apparte ncnts, moitié riant moitié sérieux, frappe M. le duc de Richelieu à joue. — Il y eut parmi les convives un moment de stupeur. Bientôt remis M. le duc de Richelieu rend le soufflet à son voisin. — t Messieurs, dit-il , le roi veut que ça passe: »... et ça passa.

L'emportement de don Diègue, chargé de cette injure, est ma* gnifique :

Précipice élevé d'où tombe mon honneur I

J'aime cela, et tout d'un coup entre Rodrigue: — M^tu du cœur? — Et Rodrigue qui répond: Son nom? Cest perdre temps! Il y a des grammairiens qui froncent le sourcil et qui diraient : — Perdre du temps. — Voltaire aussi ne veut pas qu'on dise : — Allons , mon âme ! ni : — Tout beau ma passion! Laissez sourire les grammairiens, laissez crier Voltaire 1 la tragédie est là !

J'aime aussi, au second acte : Quand je lui fis Vaffront. Voltaire veut qu'on mette: Cet ajfront; pourquoi? Bientôt arrive Rodrigue. Insulte pour insulte! L'outrage du père de Rodrigue a été public, la vengeance sera publique. — Ote-moi d'un doute I l'attaque de Rodrigue est vive» précise, nette, mais non pas insolente. Rodrigue est déjà de la génération nouvelle, et quand bien même il ne s'adresserait pas au père de sa maîtresse, il sait fort biei? qu'entre gens bien élevés, le soufflet est une insulte inutile. Toutes ces nuances sont observées à merveille. En effet, don Alonzo vient dire au roi : Sire^ le comte est mort. Que de péripéties en si peu de temps , et pensez donc que le drame commence à peine !

Voici Chimène. Écoutez son premier cri: Sire, justice! C'est peut-être la plus belle situation du théâtre. Le drame commence avec Cbimène, et aussi commencent les merveilleux efforts de cette dialectique passionnée que vous retrouverez dans tout le cours de la pièce. Chimène et D. Diègue sont en présence.

CHiMBNB {au roi).

Jo me jelle à vos pieds!'

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