DON DIÈ6DB
J'embrasse vos genoux !
ClilMBNB.
11 a tué mon p<>ro. i
DON DlfEGDB.
11 a vengé le sien.
Les plaintes de Chimène sont très-belles; le plaidoyer du vieillard est touchant; Chimène est plus longue en sa défense, parce Chimène est moins convaincue ; le vieillard est net et bref; tout lui dit qu*il est dans son droit. Le roi est bien embarrassé entre ces deux éloquences; sa réponse à Chimène est pleine de grâce. C'est tout à fait une réponse digne d*un roi de France, de Henri IV, par exemple :
Prends du repos, ma flllc, et calme tes douleurs !
jécte troisième. Place à Chimène ! place à Rodrigue ! Tamour espagnol éclate en ces deux jeunes âmes. — Ma Chimène ! Et la réponse de Chimène: Fa, je ne te hais point! Et le touchant débat qui commence entre les deux amants , comme il a commencé entre don Diègue et Chimène! Quelle verve! quel esprit! quelle inépuisable passion !
Et comme la passion est le fond de cette tragédie, disons mieux, comme l^mour a toujours été et sera toujours le plus grand, le plus intéressant prétexte, et surtout le prétexte le plus naturel à une action dramatique , après cette scène d'amour, l'honneur de notre théâtre, le grand Corneille vient de se souvenir que les Maures menacent l'Espagne :
On a vu dix vaisseaux
De nos vieux ennemis arborer les drapeaux.
a dit le roi au second acte. Là-dessus de grands critiques st sont écriés : Pourquoi donc ne pas courir à l'instant même arrêter les Maures qui vont débarquer? Pourquoi? Parce qu'en effet il ne s'agit pas ici des Maures ; il s'agit de Chimène. Il ne s'agit pas de savoir si l'Espagne sera envahie... il s'agit de savoir si Rodrigue épousera Chimène : voilà ce qui intéresse uniquement Corneille, c'est-à-dire voilà ce qui intéresse uniquement la France, l'Espagne, le monde entier. Que nous font les Maures? Nous irons à leur rencontre quand Chimène aura dit à Rodrigue : A'a, je ne te hais point!
Jcte quatrième. Chimène se fait rapporter les exploits de Rodrigue, celui qu'elle aime.
CHIMÈNB.
De qui peux-tu savoir ces nouvelles étranges?
BLVIRB.
Du peuple !
Voilà bien le grand Corneille, le grand poè'te légèrement ligueur! 11 entend parler le peuple ^ à la cour même de Louis XIII et du cardinal de Richelieu. Le peuple! c'est un beau mot, n'estce pas, dans la tragédie? et vous pensiez que dans la tragédie c'était un mot d'hier.
Revient le Cid ; son récit est un morceau achevé. Depuis Corneille on a fait bien des proclamations, Dieu le sait et aussi Tfimpereur! Il y a de magniSques bulletins parmi les bulletins de la grande armée, il n'y a pas de récit plus noble, plus simple, plus complet et surtout plus modeste que le récit du Cid :
Ils courent au pillage, et rencontrent la guerre; Nous les poussons sur eau, nous les poussons sur terre.
Oh ! combien d'actions, combien d'exploits célèbres Sont demeurés sans gloire au milieu des ténèbres!
J'allais de tous côtés encourager les nôtres. Faire avancer les uns et soutenir les autres. Ranger ceux qui venaient, les pousser à leur tour.
Ils demandent le chef, je me nomme, ils se rendent;
Et le combat finit faute de comballants !
Mais déjà voici revenir Chimène , Rodrigue est vainqueur, il faut que Chimène le perde, c'est son devoir. Voltaire appelle la démarche de Chimène une démarche inutile. Inutile! mais cette démarche fournit à Corneille une des plus belles scènes de sa tragédie! Inutile! mais voyez donc que c'est son amour et non pas la vengeance qui, cette fois, pousse Chimène.
Elle a appris les hauts faits du Cid parle peuple^ à présent elle veut les apprendre par le roi. Innocente, adorable ruse d'une femme bien éprise! Voltaire, lui aussi, a-t-il donc oublié qu'il s'agit uniquement, dans ce drame, de l'amour comballu de Chimène pour Rodrigue, tout comme dans Viliade il ne s'agit que de la colère d'Achille? Or, quel plus beau moment
pour l'amour de Chimène que le moment où le roi lui dira : Rodrigue est vainqueur! il a sauvé V Espagne , donc il est innocent î Dans le fond de son âme, Chimène ne veut pas autre chose. Elle sait bien que le roi ne peut plus punir Rodrigue, et quand le roi lui dit :
Il est mort à nos yeux des coups qu'il a reçus ! «
elle pâlit, elle se meurt !
Ce roi-là est sans nul doute un homme d'esprit ; je disais tout à l'heure un roi de France. Mais il joue là un jeu bien cruel; la peine de Chimène est si grande en ce moment, elle doit être d'abord si malheureuse d'apprendre — qu'il est mort! et ensuite elle doit être si honteuse de voir son secret au grand jour, que je ne conçois pas comment cette terrible scène, dans laquelle l'amour et la probité d'une Castillane sont mis en doute par un roi d'Espagne, ait jamais pu exciter le rire. Et pourtant voilà maintenant ce qui arrive à chaque représentation du Cid au Théâtre-Français. Acteurs et spectateurs ont l'air de s'entendre pour rire à qui mieux mieux du désespoir de Chimène.
Ce grand Corneille 1 nous le retrouverons à son tome, à sa place, à l'heure où ils vont ressusciter, lui et les siens, sous le souffle inspiré de la jeune tragédienne! Il m'a semblé cependant que vous ne seriez pas fâché de l'entrevoir au moment où va naître la jeune école, ce héros de l'art dramatique. Entre Shakspeare et Corneille, il n'y a pas à hésiter que je sache : la couronne de ce grand art appartient à Corneille î Sans doute, il remplit une scène moins vaste que Shakspeare, il s'adresse à des crimes moins terribles, à des amours plus charmantes, il remplit moins d'espace, assurément, dans ce magnifique jardin de la nature. En revanche, il a plus d'âme, il a plus de cœur, il est plus un homme, il est plus un sage, un philosophe, un politique, un penseur I Mais revenons, par cet arc de triomphe, à ce bon M. Ducis.
Passer sans transition du Cid de Corneille à la Famille arabe de Ducis, c'est sans doute une. lourde chute, et c'est pour le coup que la tragédie française peut dire comme don Diègue :
Précipice élevé d'où tombe mon honneur!
Eq effet, Abufar est une des plus grandes naïvetés de cet excellent Ducis qui a fait tant de naïvetés dans sa vie, avec le plus grand sang-froid. La première scène à! Abufar ressemble beaucoup à la première scène de Zémir et Azor : P^eillons^ mes sœurs! Tanaïm, Saléma et Odéïde : « Elles ne travaillent point a encore, mais elles ont chacune une corbeille à leur portée; « celle de Tanaïm renferme des cotonniers qu'elle doit dépouiller; « celle de Saléma, des fuseaux et des laines, et celle d*Odéïde, « des aiguilles et des tissus. » Ducis donnait déjà dans la vérité moderne. Des cotonniers! des laines! A tout cet attirail, il y a des gens qui préfèrent un beau vers.
Un récit d'enfant abandonné occupe ces trois femmes, lorsqu'arrivc Pharasmin; Pharasmin est le prisonnier de guerre d' Abufar, il est son esclave, et en esclave bien élevé, il vient demander les ordres de la famille.
Quand du jour renaissant la brillante lumière Quatre vers, et enfin,
A vos ordres soumis par les ordres d'un père, Je viens vous demander ceux que je dois remplir!
On disait dans son temps que Ducis était un poëte énergique. On rappelait le Shakspeare français. Shakspeare I On le comparait à Tacite ! C'était au contraire le plus interminable faiseur de phrases et de périodes qui se pût voir. Vous vous rappelez sa définition de l'espion dans Othello :
Ces mortels dont l'État gage la vigilance.
Pharasmin dit encore à ces dames :
Vos égards dès longtemps ont adouci mes maux.
C'est une phrase des Petites Affiches. — « M. *** désire une place de domestique; il tient moins aux appointements qu'aux égards. » Moyen infaillible de n'avoir ni appointements ni égards.
Arrive Abufar, qui est un bon vieillard. // brûle de l'encens sur Vautell Quand il a béni sa famille et tous les habitants du désert, ses filles et sa sœur s'apprêtent chacune pour leur
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ùuvrage, Pharasmin (Tesclave) « apporte un siège pour Abufar, sort et rentre occupé des différents travaux de 'la maison. » Cependant Abufar débite tranquillement sa petite morale.
Dans ces climats brûlants, sur le sable où nous sommes, Que deviendrions-nousy si nous n'étions des hommes ? N'est-ce pas elle, id, qui dans leur pauvreté^ Consacre nos déserts par Thospitalité ?
Ingénieuse pensée à laquelle M. Scribe a donné toutes les grâces du couplet :
Chez les montagnards écossais, L'hospitalité se donne.
Elle ne se vend Jamais.
Ce qui veut dire qu'il n'y a pas d'auberges en Ecosse , non plus qu'en Arabie, et voilà pourquoi le voyage est si difficile dans ces pays d'hospitalité.
Le reste de l'acte est occupé par les amours de Pharasmin et d'Odéïde, qui en effet a pour le captif de son père beaucoup d'égards.
Au second acte, ce bon Pharasmin se parle à lui-même de Farhan, 61s d'Abufar.
Oui, je crois que son cœur
Brûlait pour Saléma d'une coupable ardeur.
De son côté, et afin que personne ne l'ignore, Saléma vient nous parler de sa détestable ardeur.
Oui, je vis pour Farhan, je l'aime, je l'adore, Cest là cet air, ce ciel, ce feu qui me dévore. Ce vent de nos déserts, terrible, envenimé, Moins brCUant que l'amour dans mes sens allumé.
Bref, Saléma parle tout à fait comme hennit une jument arabe.
Comparez donc cette déclaration adultère aux doux ou trois mots étouffés sous le cercueil, que prononce à voix basse la sœur de René ! Mais l'auteur de René est un grand poète , Diicis n'est qu'un poëte naïf.
Sobed arrive.
oïl K
Sn4 LITTERATURE DRAMATIQUE.
Brûlé (Tun Ciel ardent^
Farhan, qu'on a cru mort, arrive en cet instant Sur le inême coursier qui le fil disparaître.
Ce Farhan est une espèce de maniaque brûlé du ciel, qui ne parle que par interjections.
Ce soleil déyorapt,
Ces sables... des ennuis... le vent, ce cruel vent
Du désert... tout m'accable... Ab ! je suis plus tranquille !
En même temps cet Arabe fougueux voit des traces de lart' gueur sur le visage de Saléma. Le mot esj; joli çf neuf pour un Arabe.
Farhan aime d'amour sa sœur Saléma, et il embrasse avec transport sa sœur Odéïde. A cette vue, le vieil Abufar, qui n'entre pas dans toutes ses délicatesses, regardant Farhan lorsqu'il presse tendrement sa sœur contre son sein, s*fcrie: Que vois'je ! ô ciel ! En conséquence Abufar traite son fils de Turc à Maure : • . • .
Que t'ont fait nos déserts ? et de quel front viens-tu Y mêler l'air du crime à l*air de la vertu?
Cependant, après une tirade aussi longue que le premier acte du Cid, le vieillard s'apaise et il conclut en ces mois :
Qu'un hymen vertueux t'enchaîne à la nature.
Mais Farhan ne veut pas être : enchaîné à la nature, il est trop attaché à sa sœur Saléma.
Saléma ! ce digne Abufar médite déjà de la marier à son domestique Pharasmin :
Une douce langueur De Saléma d'avance a préparé le cœur,
Acte III, — Mais cette douce langueur de Saléma, vous le savez depuis longtemps, elle est pour Farhan. Farhan déclame contre Phara.-min.
Farhan traite Pharasmin comme le dernier des misérables. 11 veut le tuer, il rinsultc, il rui)pelle en duel. Ce duel est moins
beau que celui de Rodrigue et surtout moins calme. Rodrigue agit en brave homme, comme dit Corneille, Farhan n'est qu'un duelliste. Aussi Pharasmin se met-il à l'abri d'Abufar, qui, cette fois, est indigné tout de bon, des exécrables feux de son fils.
A la fin cependant tout s'arrange; Farhan rentre dans son calme orgueilleux, Tanaïm dit à Pharasmin :
C'est vous, cher Pharasmin, Ahi rendez grâce au ciel qui vous a fait humain!
Ducis a dédié sa tragédie orientale et pastorale à son digne ami Florian. « Je devais te dédier ma Famille arabe, tu m'en avais prédit le succès. » Je crois bien que Florian avait prédit le succès de cette tragédie à Ducis, Ducis y avait travaillé en conséquence. Il y avait mis — des pâturages, des chameaux, des chevaux, des chèvres, des brebis paissant ^n liberté, des cèdres, des fleurs, des tombeaux, ides arbres qui distillent f encens, des ruines aperçues à peine, des sables, des palmiers unissant leurs rameaux, des puits à fleur de terre; bien plus, il y avait mis quelques ruches à miel. Des ruches à miel et des chèvres dans une tragédie ! Il y avait, de quoi faire tourner la tète à M. de Florian.
Cette tragédie dV6w/ar, comme toutes les tragédies du même poêle, était un capri<9ld du grand tragédien Talma. Ducis avait fait pour Talma Othello et ses deux dénoûments, heureux ou malheureux, à Vidée des personnes. Il avait fait Abufar et ses variantes, Talma se plaisait dans ces sortes de tour de force, et tout Paris s'y plaisait avec lui. Il y avajt surtout dans Abufar un certain mot: J'ai froid! qui fit l'admiration de l'Europe. Or, ce mot: fai froid l était tout simplement une bêtise. On trouvait que c'était très-beau à Farhan, au milieu des sables et brûlé du ciel et de l'amour, dédire: fai froid! Et le public d'admirer! Si la scène se fût passée en Russie, le poète eût changé le genre de fièvre, et Farhan se fût écrié : fai chaud î ce qui eût été tout aussi admirable.
De tout ceci, il résulte en effet que M. V. Hugo avait bien choisi son heure, et que son drame devait être impatiemment attendu.