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CHAPITRE XVI

Dans cette ferveur pour le grand poëte Shakspeare, nous avons déjà dit qu'un de nos poètes les plus sérieux, M. Alfred de Vigny, avait traduit en vers français, et mot pour mot, V Othello, Mademoiselle Mars jouait Desdémone! Avant M. Alfred de Vigny, un jeune homme, qui allait jouer bientôt un grand rôle dans la littérature contemporaine, un des premiers et des plus habiles inventeurs du xixe siècle, Frédéric Souiié, mort à la peine et mort si vite, avait traduit, lui aussi, avec une fidélité très-grande et trèsattentive, celte admirable et touchante histoire de Roméo et Juliette^ les deux amoureux dont Talouette, venue de Vérone, chante encore, après tant d'années, les tristes amours.

J'aurai voulu vous parler, tout à mon aise, de cet arrangement habile; d'autant plus que sous le vers abondant et facile du traducteur français, je retrouve plus d'une idée de génie heureusement conservée, en dépit de toutes les gênes du vers alexandrin.

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Ahl celte tragédie de Roméo et Juliette , c'est une dos belles histoires de notre jeunesse ! Cela se passait aux derniers jours de la Restauration bien heureuse, quand les uns et les autres, ignorants des deuils, 'des misères, de la peine et des travaux à venir, nous levions fièrement la tète, comme autant de novateurs sûrs d(\ leur fait. Nous disions tout haut : place à la jeunesse, et tout bas (modestement) place à la gloire! Laissez-nous passer! ne nous faites pas obstacle, ou vous serez brisés !

Nous allions droit notre chemin, vainqueurs résolus, à débarbariser la France. En ces temps de l'âge d'or, le poêle imberbe entendait parler avec pitié de Racine , et il estimait Shakspeare, bien heureux qu'on daignât lui emprunter quelquesuns de ses chefs-d'œuvre. Le comédien nouveau parlait, de temps à autre, de ce brave Talma, ce bonhomme mort à lernps; la jeune première souriait au nom seul de mademoiselle Mars, sa grand'mère : on va lui apprendre enfin les belles façons élégantes, le beau langage, et le vrai jeu de la prunelle et de l'éventail à mademoiselle Mars! disait l'ingénue, à peine échappée au caquetage du comptoir. Quant au critique, ma foi, figurez-vous une torche, un incendie, un tonneau rempli de poudre fulminante! C'était là le beau temps.— Les gens sensés se moquaient tout à Taise, de ces nouveaux venus dont nul ne savait les noms, et les fous , les heureux fous , de cet art informe encore , ne voyaient pas que l'on se moquait d'eux. Belles soirées d'une innocence incontestable 1

Figurez-vous que dans cet âge d'or et d'heureuse misère, Juliette, la chaste épouse de Roméo, Juliette, cette création divine, sortie toute fraîche éclose de la pensée et de l'amour d'un si grand poète, rêve italien des beaux jours de l'Italie passionnée et combattante, Juliette, c'était mademoiselle Anaïs; oui, mademoiselle Anaïs elle-même, une Isabelle de comédie ancienne, une Lisette de Marivaux. Dieux ! était-elle jolie en ce temps-là ! Elle avait des yeux brillants comme le feu; et comme ses traits mignons étaient pleins d'harmonie et de caprice , elle était très-désolée aussitôt qu'il fallait pleurer; en revanche, elle s'attifait trèscoquettement d'une belle chevelure échevelée de toutes sortes de vrais cheveux qui retombaient, en grosses tresses, sur ses petites épaules bien exposées; puis elle se jetait sur son tombcnu de si

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bonne grucc, laissant tomber son pied nu sur le bord de la fosse entr'ouverte ! En môme temps arrivait, sombre et guttural, tout vêtu do noir, Lockroi lui-même, qui depuis a écrit tant de gais vaudevilles ( Passé minuit est un chef-œuvre l) , et une fois sur le bord de cette tombe, il y allait de si bon jeu et de si bon chagrin, il se précipitait avec tant d'ardeur sur Juliette endormie, il lui donnait de si bon cœur de si beaux baisers bien appliqués (la joue de la morte en rougissait), que nous nous mettions tous à pleurer comme des enfants I

Vraiment, quand j'y songe, il fallait que le bourgeois^ c'est-àdire le spectateur habitué aux plaisirs sérieux du théâtre, eût en lui-môme un grand fonds de complaisance, ou bien qu'il eût en la jeune critique une confiance inexplicable, pour écouter, bouche béante ces transformations , ces transpositions , ces métamorphoses! Frédéric Soulié n'avait pas plus de vingt-cinq ans lorsqu'il arrangeait Roméo et Juliette à la taille de M. Lockroi et de mademoiselle Anaïs ! M. le comte Alfred de Vigny n'hésitait pas une minute à charger mademoiselle Mars du rôle même de la Desdémone (le rôle de madame Malibran , quand c*était Rossini qui traduisait Shak-speare), et voici qu'à la même époque, avec un de ces conrages qui ne doutent de rien, un joli faiseur de bouts rimes, une des ombres de M. Victor Hugo, un homme qui eût été Dorât, si Dorât eût voulu le permettre, M. Emile Deschamps , pour tout dire , disposait, comme d'une propriété personnelle, du Macbeth de Shakspeare. 0 profanation singulière I

Et songez donc qu'il avait traduit (M. Emile Deschamps) nonseulement Macbeth^ mais encore Roméo et Juliette î Roméo et Macbeth^ le drame amoureux, le drame terrible, la chanson qui vient du côté de Vérone, l'imprécation qui s'exhale des cavernes fatidiques. M. Emile Deschamps allait dans ce travail, pour lequel il semblait si peu fait, avec une bonne foi, avec une facilité, un agrément, une allure qui lui eussent été bien suspects à luimême, s'il eut pris la peine de réfléchir à l'impossibilité de la tâche qu'il s'était imposée. Et pourquoi faire, je vous prie, et à quoi bon traduire ces belles œuvres en deçà de notre univers, et les traduire mot pour mot? Qui donc, après tout, dans cette littérature en mal d'enfant, quand le poète des Orientales révait déjà Marion Delorme, exigeait tant de traductions?

N'avaiton pas d'ailleurs Shakspeare en personne, en plein théâtre parisien, accompagné de ses plus excellents interprètes : Kedti, Kemble, Macready, miss Smithson ? Rappelez -vous ces grandes soirées de l'autre monde! rappelez-vous l'étonnement et ràdmiration, et comme tious restions stupéfaits, entendant parler à noâ oreilles épouvantées, ce rude idiome dont quelques brûlantes étiticelles se faisaient jour, de tetnpsà autre, à travers nos études da matin et nos souvenirs de la veille !

Ce mystère, ce ramage d'oracle, cet inconnu, cette étrangeté, la voix même, le geste, Thabit et les mœurs de -ces comédiens, pareils à des fantômes, cet Hamlet (l'a-t-on défiguré en méchants vers! ) , ce ^oi Lear, cet Othello à côté de la Desdémone, c'étaient là des fêtes d'autant plus suivies qu'elles étaient plus entourées de nuages.

Heuréusemetit que ces faux prêtres du nouvel Apollon furent bientôt jugés à leur juste valeur! Le public impatient de la vraie et sincère nouveauté qui était en germe dans la préface de Cromwell, ne supporta guère de ces imitations des poètes anglais, que l'arrangement de Frédéric Sou lié. Bien plus, cette machine exaltée et tant louée à l'avance, VOthelîo français de M. do Vigny, malgré des mérites incontestables et la charmante voix de mademoi selle Mars, devait porter et porta le premier coup à notre admiration pour ce Shakspeare qui venait de naître à notre soleil.

Le lendemain de cet Othello si bien traduit, le voile disparut, qui augmentait ces mystères en les cachant; la prêtresse était descendue de son trépied; le dieu avait quitté le bujsson ardent, le poète anglais avait pris un manteau taillé à la française; à l'instant même, le poète ^'Othello fut traité comme un simple mortel.. . Chose fugitive, l'enthousiasme du peuple français! Notre enthousiasme a besoin du lointain, de l'inconnu, du voile; cachez-le profondément dans les abîmes, sinon l'oiseau s'envole et se perd au sommet de la montagne, frappée des premiers feux du jour.

Les poètes les plus modestes, il ne faut pas leur en vouloir, ont, à certaines heures choisies, comme un emportement de vanité dont ils ne sont pas les maîtres. Dans sa préface de Macbeth^ qu'il appelle « un aiglon vieilli' dans son œuf, » M. fùnilo Oeschamps s'écrie : « Le fanatisme pur de Shakspeare était datis l'air, et je n'y avais pas nui! » Mai?, au contraire, celte aduiiraliun

pour Sliakspcare ne s'est arrêtée que lorsque les traducteurs sont venus faire leur métier autour de ces grandes œuvres, lorequ'ils ont collé leurs affiches de candidats-traducteurs aux colonnes sombres, aux vastes monuments de l'architecture des Tudors ; lorsqu'ils sont venus, leur petite lampe à la main, sous le vaio prétexte d'éclairer ces ombres profondes, afin que l'œil mortel pût voir ces fantômes s'agiter dans le néant même du traducteur.

Pëtes infortunés ! labeur stérile! Études pour le moins inutiles ! Apothéoses où rien ne reste! Quand je vois un de ces jolis poètes de V/llbum amêcorw m, comme disait Bussy, s'attaquer à Shakspcare, il me semble que l'on va placer, sur le rocher de Pierre le Grand, préparé pour le bronze de Falconnet, une terre cuite de Clodion ! Notez bien que, comme ils comprenaient confusément leurs eiforts inutiles et désespérés autant que désespérants, ils ont 1 évé, les uns les autres, un théâtre ad hoCy et aussi un public ad hoc; ils étaient jaloux de S. M. le roi de Prusse, le roi régnant aujourd'hui, ce bel esprit amoureux de toutes les belles choses, cet ami éclairé de tous les grands artistes, ce maître et protecteur des grands poètes, qui faisait représenter à Berlin, les tragédies de Sophocle *et d'Euripide dans la langue d'Athènes!

En un mot, après s'être vantés de n'avoir pas nui à Shakspeare, il sont les premiers à reconnaître que la lecture convient tout au plus à leurs traductions, que « ces oeuvres ne sauraient entrer dans nos moules sans les faire éclater, » et qu'enfin, malgré toute leur admiration, ils se sont permis de retrancher des scènes parasites ^ des tirades exubérantes, des expressions ajfectées ou indécentes. « J'ai fait plus, dit M. Emile Deschamps, j'ai quelquefois modifié la coupe fort arbitraire des actes... Au quatrième acte de Macbeth, je me suis permis des changements fondamentaux... » et tant d'autres précautions, qui gâtent cruellement le soyons amis, sous prétexte d'enlever quelques petites branches mal venues, des feuilles jaunies.

Après quoi, autre crime: le traducteur avoue « qu'il a trouvé des vides à remplir , » et il reconnaît « qu'il les a remplis, ces vides, par des paroles et des expressions shakspeariennes. » Ah ! justement, voilà le mal, voilà le (frime; c'est justement l'expression shakspearienne qui n'est pas de Shakspearel Eh quoi ! vous faites du Sbakspeare à volonté! c'est-à-dire que lorsqu'il n*y en a

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plus, il y en a encore *. Vous en convenez vous-même; que disje? vous vous en vantez tout haut, et vous ne voyez pas que soudain le parterre, qui ne veut pas être votre dupe, sachant que vous êtes souvent (dans les vides) un faux Shakspeare, va se tenir en garde même contre le vrai Shakspeare.

En effet, quoi de plus étrange dans la vanité humaine, après 8*être prosterné devant Sophocle, devant Shakspeare, comme à l'autel des dieux, que de se relever avec un petit sourire de protection, en disant à ces grands dieux : Soyez tranquilles! et si vous avez envie de dormir, dormez tout à votre aise, je veille sur vous, je veille pour vous! Bonhomme Homère, j'aurai de l'esprit pour vous, et je vous prêterai mon propre esprit, quand par hasard vous dormirez. Pensées shakspeariennes! dites-vous; expressions shakspeariennes ! drame shakspearien !

Maladroits! Vous faites du Shakspeare, vous faites du Sophocle comme les restaurateurs de tableaux font du Titien et du Rembrandt !

Mais pourquoi tant se fâcher, et à quoi bon ? La préface est écrite, la traduction est jouée, le Macbeth a vu le jour ; et quand je dis le jour^ je suis loin de me servir d'une expression shakspearienne. En effet, le jour manque tout à fait dans ce drame de Macbeth. Tout s'y passe au bruit du tonnerre, à la lueur des éclairs, à la clarté funèbre des torches! Voici d'abord les trois sorcières au milieu de la foudre; il fait nuit sur les bruyères d'Ecosse, il fait nuit dans le château d'Inverness; on ne voit que des torches et des flambeaux, toute la nuit; quand le roi est couché, le meurtre veille au milieu des éclairs ; lady Macbeth se promène dans la nuit; un seul instant le jour commence à poindre, une pâle journée d'automne tachée de sang. Arrive ensuite le banquet aux flambeaux ! Ce sont toujours des flambeaux, des torches, des lampes, des lumières factices, et jamais le soleil, le clair et transparent soleil, aimé de la blonde Minerve, dont le front radieux rend la vie et la force à Cunivers • !

Quant aux vers du traducteur, M. Emile Deschamps, voici quelques échantillons qui vous contenteront, j'en suis sûr :

1. « Pardonnez-moi, Messieurs, disait unjour LaMothe-Houdard,i'imUc trop Pindare! » Eh bien, ces Messieurs imiuieat Shakspeare un peu trop ! 8. EuripldCf lei Béraelides,

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