CHAPITRE II
. C'est justement dans cette lutte de l'ordre et de l'anarchie, entre les gens qui ne veulent obéir à rien, et ceux qui voudraient tout commander, que le drame moderne a grandi, quelquefois du côté de Tordre , et le plus souvent du côté de l'anarchie; plus disposé à tout envahir qu'à se maintenir dans les limites naturelles ; heureux de vivre, et jaloux de vivre en plein exercice des plus mauvaises et des plus violentes passions. Le moyen, encore une fois, que je dégage mon héros du milieu dans lequel il va naître, et grandir, et mourir? Le moyen, si je me veux mêler aux passions de la multitude, que je ne tienne pas compte de ses joies, de ses douleurs, de ses espérances? Le drame que l'on joue aujourd'hui, il tient par un certain côté, à l'émeute d'hier à la fête d'aujourd'hui ; il a je ne sais quel rapport avec le conspirateur, avec les barricades, avec la cour des Pairs? Qui voudrait passer outre et ne s'inquiéter que de son œuvre personnelle, tomberait, tout droit, dans le plus vilain petit abîme et le plus ridicule abîme de ce bas-monde... le trou du souffleur. iif. ^
Toujours est-il qu*au moment où nous nous plaçons dans la révolution de Juillet , tous les excès inévitables des premières journées se sont peu à peu apaisés; le bandagiste légitimiste qui a pensé mettre à feu l'église de Saint-Germain-l'Auxerrois, est revenu à ses bandages ; la foule qui s'est ruée, un jour de mardi-gras, contre TArchevêché et qui l'a mis eu pièces, est retournée (heureusement) à ses travaux de chaque jour. Le peuple, heureux un instant de voir ses vieux rois foulés aux pieds des comédiens, a fini par prendre en main la défense de ses vieux rois, et n'a plus voulu de ces insultes publiques qui déshonorent le théâtre et la nation. — Le pontife lui-même est à l'abri de Tinjure; le club (un club unique) est fermé par ordre de la garde nationale ; la garde nationale ne veut pas de ces cavernes ; la me est calme, le carrefour n'est plus troublé des cris abominables du crieur de pamphlets ; la Marseillaise est huée, on n'entend plus aboyer dans les galeries du Palais-Royal toutes sortes d'abominations contre le vieux roi chrétien, Charles X et la vieille et sainte reine M"® la Dauphine. « Achetez les amours de la DaU' phine et de l'archevêque de Paris! » cela se criait dans la rue à l'heure où chaque théâtre imaginait de soulever, à son profit, la pierre des caveaux de Saint-Denis, veufs de leurs rois découronnés par la mort.
Ainsi tout commençait à renaître, à revivre, à grouiller, à germer dans ce chaos fécondé. Le vent tiède enflait la voile moins timide sur cet océan reposé. Si c'est l'esprit, il se montre, on le reconnaît à ses flammes accortes; si c'est l'élégance, elle reste un peu dans la réserve, mais elle est déjà rassurée ; un peu d'amour aussi, un peu d'élégie, et la jeunesse insouciante qui sort de son trou, pareille à Jean Lapin, trottant parmi le thym et la rosée.
Et chaque jour apportait à la France apaisée une heureuse nouvelle : aujourd'hui on disait que le roi venait d'inaugurer une nouvelle salle aux Tuileries , comparable à la galerie de Diane au château de Fontainebleau , et que de belles Parisiennes avaient dansé, jusqu'au jour, dans la salle des maréchaux; on disait le lendemain que Veslriset mademoiselle Taglioni (je dis bien : ^c«tris) avaient dansé un pas charmant sur l'air de la Romanesca retrouvé par Baillot, ou bien on racontait que M. Villemain, ce roi des beaux esprits de notre âge, avait lu, en quelque belle confi-
dence le discours inédit du Dictionnaire de V Académie qui allait paraître enfin, beau livre digne d'inaugurer ce moment du siècle, et son heure littéraire. Et de môme qu'Armand Carrel voulait que l'on tînt compte des différences entre les choses, M. Villemain voulait que l'on tînt compte de l'analogie entre les diverses parties d'un discours, et il célébrait, dans son beau langage, ce fécond rapport des mots et de la pensée : a Au xvn« siècle , disait-il , l'analogie Qc était la qualité dominante de notre langue, et c'est en grande a partie la cause du plaisir qu'on trouve à la lecture des bons a livres de cette époque, de ceux mêmes qui n'ont pas le carac- « tore éminent du génie, et qui ne peuvent nous préoccuper par « la nouveauté des idées et des connaissances. Nous y sentons, ce dans le style, dans l'accord des pensées, des expressions , des « images, une justesse qui satisfait l'esprit. Quand un mérite a semblable cessa d'appartenir à la langue latine, quand les mots 0 effacés et comme usés par le long usage, y perdirent leur sens a propre, et que l'oubli de leur sens figuré détruisit toute analo- « gie dans leurs rapports, on put voir, par les auteurs de la déca- « dence, combien cette langue devint obscure et parfois inintelli- « gible. L'avenir saura ce que le même défaut de justesse et de a goût peut faire de notre langue française, autrefois si précise, « si juste et si claire. »
Chose bien dite et bien pensée ; et c'était un véritable événement, ce dictionnaire de l'Académie, à l'heure de Jocelyn, des Pensées d'Août et des Feuilles d'Automne.
Une autre fois on dansait à l'Opéra, le roi et la reine étaient de la fête, et parmi ces splendeurs, dans ces cris de joie et ces tempêtes d'enthousiasme, on voyait, debout dans leurs loges et qui bénissaient le sultan Philippe , les chefs arabes , étincelanls d'or et de soie, le turban à la tête et le sabre au côté. Ils applaudissaient sans bruit , ils saluaient sans transport, regardant ce tourbillon splendide qui s'agitait au-dessous d'eux ! Trois rangs de lustres chargés de bougies étincelaient de mille feux.
Partout du velours, des fleurs, des glaces, sur les escaliers, sur le devant des loges , sur les banquettes, sur le théâtre ; partout de la musique ; l'orchestre de Tolbecque pour les danseurs, se faisait entendre au milieu du foyer tendu d'une soie bleue à franges d'argent; — sous le péristyle, la musique militaire de la
2« légion. — Au foyer, s'élevait sur son piédestal de bronze et d'airain le buste du roi Louis-Philippe entouré de drapeaux tricolores ; puis dans le fond , de nombreux buffets chargés de rafrai* chissements, puis du haut en bas des femmes brillantes de pierreries, des uniformes riches et variés, russes, allemands, anglais surtout; — entre autres, lord Codrington, qui fut, avec M. de Rigny, le héros de la bataille de Navarin.
Toujours la même histoire, et toujours le même rêve! A toute révolution le même enthousiasme, et la même page pourrait servir, et quand on vient à se vouloir tout rappeler, dans ce grand drame qui suivit la révolution de juillet, dans ce tumulte où les plus curieux chapitres de notre histoire ne sont qu'un point noir dans l'horizon , une poignée d'Arabes dans le désert, c'est un bruit à ne pas s'entendre, une confusion à ne pas se reconnaître. Figurez- vous que le même jour, à la même heure , on plaçait dans le lieu le plus apparent du jardin des Tuileries, la statue de Spartacus l'esclave, Spartacus le révolté, Spartacus la vengeance, Spartacus un héros, une plaie que l'histoire a chargée d'outrages — une image insultée , un des remords que portait, dans son sein, le peuple de Scipion et de Caton l'Ancien.
Il se tenait debout , sa chaîne brisée et le glaive à la main, cherchant sa place dans ce monde où lui et les siens ils ne laissaient pas plus de traces que lu poussière après l'orage , — et cependant sur les hauteurs de la colonne réjouie^ au sommet de ce bronze où régnait naguère l'empereur, et dont la glorieuse statue avait été arrachée, ô honte ! par le concours odieux des Cosaques, des Autrichiens et du peuple de Paris attelés à la même injustice, on voyait, semblable à l'étoile qui monte, quand vient le soir, monter le nouveau bronze consacré à l'empereur. Ce n'était plus, cette fois, sur les hauteurs impérissables l'empereur passager des Tuileries inconstantes, c'était le soldat éternel ; ce n'était plus le manteau troué qu'avaient abandonné, comme une ruche enfumée, les abeilles amies du butin, c'était la redingote grise ; il n'avait plus sa couronne éphémère, il portait le chapeau de ses batailles; plus de sceptre, il avait son épée; plus de fantôme... la réalité vivante 1 — Et, comble de fortune et d'honneurs ! quand le roi de juillet, le roi de ces monuments sauvés, le roi de cet arc de triomphe achevé, s'en allait pour
couronner un ^ monument ou pour en commencer un nouveau, il entendait retentir à son oreille charmée ces paroles reconnaissantes :
a Sire, il y a du pain et du travail dans toutes les chaumières; a nos champs sont récoltés, nos greniers sont remplis. »
Et telle était cette passion d'achever tout ce qui était commencé, de sauver toutes les ruines, d'utiliser tous les débris, d'employer toutes les forces et d'encourager toutes les intelligences, que Ton se disait, chaque matin, en s'abordant : Vous savez bien, monsieur un tel, ce grand farceur, ce grand buveur, qui a tant d'esprit, qui est si gai, qui est le boute-en-train de la ville et des faubourgs, monsieur un tel... le jeune un tel... là, qui a fait tant de bruit et de folies... le roi en a fait un préfet 1 Et celui-là qui était le maître absolu des élégances parisiennes , ce beau gentilhomme de vingt-cinq ans, le Lauzun de ce siècle, fameux par lé total de ses dépenses et le nombre de ses amours, le don Juan blond qui donnait le ton à la jeunesse dorée... sa majesté en a fait un ambassadeur... Rex erat JSneas nobis.
A ces étranges nouvelles d'une nouveauté si hardie, il y avait des incrédules qui riaient ; il y avait des gens austères qui se fâchaient. — Le roi s'en repentira, disaient les prévoyants. — Le roi est juste, il fait bien de savoir c« que peut contenir la jeunesse oisive du royaume confié à sa garde, répondaient les autres, du moins peut-il compter sur la reconnaissance de ce préfet et de cet ambassadeur sauvés par lui... Ces autres avaient raison à demi. Quand vinrent les mauvais jours, et qu*il fallut opter entre ceci : n'être rien, ou bien être un ingrat, il y en eut un, sur les deux, qui resta fidèle au serment qu'il avait prêté au roi qui l'avait adopté, et celui-là , le fidèle et le dévoué, je le dis à la honte du bourgeois, ce fut le grand seigneur !
Que di&-je? Au fond même de Tabime saint-simonien, à l'heure où Ménilmontant, qui est pourtant une assez haute montagne, se trouva, par la misère des temps au niveau de la police correctionnelle; dans ce tas d'apôtres dégradés par la main de la banqueroute menaçante, entre le père, le fils et le saint-esprit de ce dieu nouveau et vaincu, la bonté royale ne dédaigna pas de choisir les esprits et les intelligences dont la France pouvait encore tirer quelque parti, et la chose était d'autant plus hardie et inattendue.
que le grand-prêtre Enfantin lui-môme, n'avait rien cédé de ses prétentions à la divinité.
« Qu'il me soit permis, disait-il, de me féliciter d'avoir été con- « duit devant la cour d'assises précisément le lundi de Pâques, « quatre jours après le dix-huit centième anniversaire de la mort « de Jésus-Christ. J'en tirerai l'occasion de proclamer ma foi et a de persister dans mes doctrines, sur ce que nous appelons la re* a ligion de la mère. Le dieu des sainl-simoniens a deux natures : « il est homme et femme, père et mère; ceux qui communient « avec lui professent la religion de l'amour céleste. J'avoue que « ces idées doivent paraître étranges à MM. les jurés et dépasser « leur portée, attendu qu'ils ne vivent pas dans la même sphère « que les saint-simoniens; c'est pourquoi mes enfants sont partis a pour l'Orient, a6n d'y répandre ces doctrines. f>
Sur ce mot, la religion de la mère, il y eut un demi-dieu de l'auditoire qui fit tout de suite une religion du père et de la mère, d'où il prit le litre de Ma-Pa, des deux premières syllabes ÛQ papa ç^i maman. On les laissait faire. Celui-là se faisait dieu qui voulait être dieu. Celui-là s'agitait qui vivait d'agitations. Le philosophe se reposait qui songeait que pour lui l'heure du repos était venue. — « Cum Musis nos delectamus animo lequoy disait Cicéron ; — cupio totus, omni cura philosophein. — L'ambitieux, devenu sage, et qui voyait la vanité de l'ambition, se retirait de la lutte immense. Qux putavi prseclara expertus sum quam inania ' / » De leur côté , les jeunes, les ardents , les impatients, sonnaient la charge en soufflant de toutes leurs forces et d'un poumon généreux, dans de grandes trompettes de bronze qui faisaient un bruit à ne pas s'entendre. — - Paris, ce Paris de
I. (c Le gouvernement actuel, écrivait M. de Chateaubriand en 1831 , me « protège comme un étranger paisible; je dois à ses lois reconnaissance et « soumission tant que j'habite sur le soi où il me permet de respirer. Indé- « pendamment de ce que les conspirations ont en elles-mêmes d'immoral, « de coupable et de criminel, elles ont toujours été absurdes en France;
« elles le seraient bien davantage à l'époque où nous vivons Qu'il existe
((parmi les carlistes, comme cela arrive dans tous les partis, quelques (( hommes donl les yeux enténébrés ne voient jamais les choses telles que (( les siècles les ont faites, cela peut être. Mais, Dieu nous préserve de Tin- « tervention de ces hommes: »
tant de gens, de tant de choses, de tant et tant de passions, de déceptions et d'espérances :
Cette infernale cuve,
Cette fosse de pierre aux immenses contours Qu'une eau Jaune et terreuse enferme à triples tours ; C'est un volcan fumeux et toujours en haleine Qui remue à longs flots de la matière humaine.
Là personne ne dort , là toujours le cerveau Travaille, et comme Tare tend son rude cordeau.
Et toujours et sans fin sur le bord de cette cuve en ébuUition cette chasse à courre dont il est parlé dans une fable de l'Orient :
Il y avait une fois un chien fée qui avait le don d'attraper tous les animaux sur lesquels il était lancé : il y avait aussi un lièvre fée qui avait le don de ne jamais être attrapé. Un jour le chien fée fut lancé sur le lièvre fée : qui l'emporta des deux? Le chien attrapa-t-il le lièvre? le lièvre échappa-t-il au chien? Pendant longtemps ils coururent, dit le conte; puis enfin ils prirent le parti d'aller tranquillement Tun à côté de l'autre.
Que vous en semble? le chien qui attrape tout, c'est la liberté ; le lièvre qui n'est jamais attrapé, c'est le despotisme. Eh, s'ils pouvaient toujours aller côte à côte et sans se presser, le lièvre à côté du chien, le chien à côté du lièvre, la belle histoire que ce conte ferait là !
Le moment dont je parle, cette minute de 4839, est tout semblable à cette grotte que découvrit en se jouant un jeune pêcheur de Caprée , aux pieds même du rocher habité par Tibère. L'onde montait, le vent était vif, le ciel était voilé ; tout à coup le jeune homme plonge, et l'instant d'après il se trouve à la surface d'un lac , sous des voûtes d'azur. La voûte c'était le rocher, le lac c'était le miroir où se reflète, en passant à travers le flot d'argent, la douce lumière de ce beau ciel.
Je me rappelle, en ce moment (temps heureux où l'air circulait librement dans nos jeunes poitrines ! ) ces choses- là comme si elles étaient d'hier. Je les revois, ces jeunes gens qui sortaient de tous les côtés nouveaux, mystérieux, de la poésie et de la politique, afin de prendre leur part de cet univers inconnu. Je les entends
ces voix vaillantes qui proclamaient toutes sortes de vérités oubliées. Elles sont à Toeiivre ces plumes habiles taillées pour le sarcasme et pour le raisonnement, pour Tironie et pour le conseil.
En ces temps fabuleux, tout vivait, et combattait; tout agissait, tout espérait, tout rêvait. Ceux-là mouraient qui n'avaient plus de tAche et plus d'espérance ici-bas ; ils mouraient désespérés de ne pas assister à l'enfantement de tant d'œuvres et de tant d'aventures que le genre humain pressentait en germe, lis mouraient, ils faisaient bien de mourir, le monde ne voulait plus des moribonds ; ils n*élaient plus nécessaires à rien dans ce mouvement sympathique des faits et des idées. Qu'ils fussent vieux avant l'âge, ou qu'ils fussent en effet accablés sous le poids des années, ces braves gens déblayaient, par leur mort, le chemin frayé des lettres, de la philosophie et de la politique; — tout au moins leur savait-on gré de s'en aller au bon moment du spectacle , au moment où la toile va se lever pour laisser l'espace au drame nouveau. Mourez donc et que ça finisse, esprits qui avez dit votre dernier mot. Ainsi on s'expliquait avec peu de cérémonie avec ces funérailles.
La jeunesse, ah ! la jeunesse, elle a la pitié de son âge, c'est-àdire qu'elle est sans pitié. Elle ne sait rien, et le peu qu'elle sait aussitôt elle l'oublie. Elle n'a pas plus tôt rencontré un vieillard : à bas, dit-elle, le vieillard! Il s'appellerait Christophe Colomb, Homère, Dante, ou M. de Chateaubriand, à bas le vieillard! M. de Chateaubriand le savait bien, en dépit de son ovation à bras nus le 30 juillet 1830; il le savait, et il avait beau sourire à la jeunesse, il ne lui pardonnait guère son mot d'ordre : a à bas tout le monde, et vive moi, le moi qui a vingt ans! »
Le premier qui disparut de l'arène après juillet, ce fut un des talents les plus faux, les plus vantés et les plus surfaits du vieux monde politique ; un mauvais rhéteur allemand, un brochurier, un improvisateur qui écrivait ses impressions à tête reposée , un philosophe à la suite, un méchant écrivain, journaliste manqué, un faux homme de lettres en un mot, ce qui est la pire injure que puisse dire un homme, ami des lettres. Benjamin Constant, puisqu'il faut l'appeler par son nom. Il mourut, le pauvre hère, au moment où il allait commettre envers le nouveau pouvoir, de nouvelles lâchetés. C'est dommage, il eût complété ce jour-là, ce
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maître jour de la mort, toutes ses palinodies. C*est ce même Benjamin Constant, panégyriste du 18 fructidor, qui avait insulté l'empereur Napoléon, au moment où Tempereur brise ses fers.
« Quel peuple, disait-il, serait plus digne que nous de mépris, « si nous lui tendions les bras? Nous deviendrions la risée de « l'Europe après en avoir été la terreur; nous reprendrions un « maître que nous avons couvert d'opprobre ; du fond de notre
« abjection profonde, que dirions-nous à notre roi? Et pour-
a tarït il reparaît sur notre territoire cet homme teint de notre « sang et poursuivi naguère par nos malédictions unanimes ; il « se montre, il menace, et ni les serments ne nous retiennent, ni « la vieillesse ne nous frappe de respect... Parisiens, non, tel ne « sera pas votre langage ; tel ne sera pas du moins le mien ! « Je rCirai pas , misérable transfuge^ me traîner d'un pou- « voir à l'autre^ couvrir Vin/amie par le sophisme, et bal' « butier des mots profanes pour racheter une vie honteuse ! »
Il parlait ainsi le i" mars 4845; à la fin de ce même mois de mars de la même année, il mendiait, de ce même empereur, une place de conseiller d'État ; la place lui fut accordée à l'instant
même et Ton dit que l'empereur n'était pas cruel envers ses
ennemis!
Ainsi il mourut, en cachette, honteusement, entre ses deux gardes-malades : l'oubli et le dédain. Cet homme était un des caprices de cette popularité menteuse que donnait l'opposition, et dont elle se servait pour les besoins de sa cause. Il tenait à cette race de charlatans qui régnent dans certains salons où ils s'imposent par leurs passions et par leurs complaisances. Qui donc aujourd'hui voudrait relire une seule des brochures, un seul des discours, un seul des livres de ce grand homme? Heureusement il a laissé un petit conte, Adolphe, qui fera vivre le nom de Benjamin Constant aussi longtemps que le mariage libre, comme on dit, résistera au vrai mariage, au mariage absolu ! Certes, quand il écrivait les misères de ces commerces honteux, quand il épouvantait les âmes les moins timorées du récit de ces mariages saint-simoniens, quand il disait la risée et les huées universelles à propos de cette clandestinité patente des unions misérables, il fallait que.M. Benjamin Constant fût cruellement rempli de ion sujet.
A peine mort (c'était l'heure dramatique oh le théâtre, abandonné à toutes ses fantaisies, faisait battre en duel la comtesse Platen et le maréchal Diébitsch, jetait Catherine II aux genoax de Potemkin, nous montrait Mallet détrônant Tempereur, les frères Faucher sous la main du juge implacable, les quatre sergents de la Rochelle sur l'échafaud, et Joachim Murât fusillé dans ce royaume qui fut son royaume), on vit tout de suite surgir un vaudeville intitulé, le dirait-on? Benjamin Constcuit aux Champs-Elysées ! Dans ce vaudeville on voyait, semblables aux figures de Curtius, Benjamin Constant, Foy et Manuel dans la personne auguste de trois comédiens : MM. AUerme, Cudol el Cuillier.
« Oh ! mes amis, » disait Etienne Béquet à l'occasion de cette étrange apothéose, a oh ! mes amis, ne mourons que le moins pos* (( sible, quand nous serions certains d'aller droit aux Champsa Élysées: hier on y gelait ; les danseuses n'étaient pas fort jo- « lies, et les chanteurs détonnaient horriblement. Et puis que « sera-ce de nous, hommes vulgaires, si les grands hommes cban* « gent tellement à leur désavantage? Ainsi vous vous rappelez « tous ce bon Talma, sa noble et gracieuse figure. Eh bien 1 depuis « qu'il est mort, ce n'est plus qu'un bon bourgeois, aux manières a communes et empruntées, qui salue avec gaucherie quand on a lui fait un compliment. M"' de Staël, au contraire, est peut* a être plus jolie que de son vivant, mais elle a perdu les agré- « ments de cette conversation si animée, si pittoresque ; lorsqu'elle « a décliné le substantif liberté, elle est au bout de ses idées. « Talma lui reproche de n'avoir pas aimé l'Empereur, elle ne ce sait que répondre. Ici-bas elle était moins embarrassée ; quand « elle entamait le chapitre des ennuis d'Auxerre, des persécutions « en Suisse, des tracasseries en Autriche, son éloquence ne taris^ « sait pas. Pour Manuel et le général Foy, ils ne disent presque a rien ; ils ont l'air de s'ennuyer comme des morts ; à la vérité, « il n'y a guère de quoi rire dans ce qu'ils voient et ce qu'ils ena tendent. Picard seul a conservé quelque gaieté , son humeur « galante ne l'a point abandonné : il presse assez vivement M°*« de « Staël ; mais elle le remet bien à sa place : c'est une justice que « vous leur rendrez avec moi. »
Les funérailles qui suivirent ou précédèrent celles de Beojanûn
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Constant (à quoi bon tenir de pareils registres?) n'ont guère laissé plus de souvenirs dans la mémoire de cette génération : je veux parler de cette femme errante, de cette muse à pied, de cette tricoteuse de romans et de belles éducations, madame la comtesse de Genlis. On la croyait morte depuis cent ans, elle n'était pas morte ; elle râlait encore dans la boutique du libraire Ladvocat, cette pédante qui fut un des scandales des dernières années scandaleuses ; paradoxe en jupons, un des jouets de la philosophie et du bon plaisir de feu M. le duc d'Orléans. Le prince, en cet état de révolte ouverte où il s'était mis avec tous les usages reçus, avait trouvé qu'il ferait une bonne farce au roi de France, s'il abandonnait l'éducation de ses enfants à cette femme compromise, et tous ses enfants, les princes et la princesse, il les avait livrés à la petite Genlis qui jouait de la harpe et qui faisait également bien des châteaux en Espagne, des constitutions, des traités d'éducation, des cantiques et des chansons.
Cette femme avait refait trois choses qu'il ne fallait pas refaire absolument : VÉmile, V Encyclopédie et le Contrat so* cial. Elle eût refait au besoin la Henriade et la Pucelle; on lui doit cette idée admirable d'un théâtre cT éducation, car on pensait en ce temps-là que le théâtre pouvait élever quelqu'un ou corriger quelque chose. Fi! la pédante; ah! le doigt taché d'encre, l'éventail en férule, et quelle plus abominable odeur de vieille encre et de musc éventé ?
Cependant au premiers jours du règne, ce fantôme en robe feuille morte, avait encore accès au Palais-Royal. Elle était encore la bienvenue pour ce prince sérieux qui Tavait appelée autrefois : maman l La sœur du roi avait des déférences pour cette Alecto des belles^lettres, et plus d'une fois les petits princes, enfants sans volonté, se virent forcés d'embrasser le museau de cette barbouillée de tabac. Cette femme en ce lieu choisi d'urbanité, d'élégance, de libéralisme et de politesse, m'a toujours semblé le meilleur témoignage qu'on pût rencontrer de la bourgeoisie attentive et reconnaissante de M. le duc d'Orléans devenu roi. Comme aussi cette femme était une grande preuve de cette intelligence qui ne s'était pas faussée à cette école, et de ce beau naturel que ni l'exemple ni le conseil de cette amphibie n'avaient pas pu gâter. On l'appelaii encore maman GenliSi
et cette vieille femme bavarde, indigente par sa faute et ruinée à triple couture, en était réduite à faire une concurrence honteuse à la Contemporaine qui élait sa contemporaine.
A la fin tout finit, même l'écriture de ces sempi terne Iles. Elle finit donc et rendit, dans un aslhme suprême, cette âme éventée et cet esprit de bois blanc, bons à faire des commérages et des manches de couteaux à ouvrir des huîtres. Sur le tombeau de cette infante, au M ont- Galérien, dans un cimetière de luxe et de rencontre sur lequel spéculaient les jésuites de ce temps-fô^ et que le génie a couvert d'une forteresse imprenable, elle fut enterrée en toute cérémonie ; même un des assistants, un faiseur de vers latins nommé Nicolaus Eligius Lemaire, homme fameux pour avoir étouffé Virgile, Horace et Cicéron sous le poids de ses commentaires, prononça cette jolie et élégante sentence sur le tombeau de madame de Genlis : « Nous ne ferons pas i'éloge de « madame la comtesse de Genlis, son plus bel éloge est sur le « trône! » On ne dit pas que M. le procureur général ait poursuivi, pour diffamation, Nicolaus Eligius.
Mourut ensuite un autre faiseur de Mémoires^ un contemporain qui était le pendant de la Contemporaine^ un des plus malheureux caprices de S. M. l'Empereur et Roi, M. Fauvelet de Bourrienne. 11 avait été longtemps le secrétaire de l'Empereur, et plus il avait vécu tout proche et tout voisin de ce géant, et plus son esprit était resté troublé de la contemplation surhumaine de cette intelligence, et de ses fabuleuses grandeurs. Pendant vingt ans, M. de Bourrienne avait suivi l'Empereur à la trace, et Dieu sait s'il s'était fatigué à marcher entre deux nuages, dans le sillon lumineux. 11 avait tout vu sans rien voir, tout écouté sans rien entendre, et tout entendu sans rien comprendre. Il avait été la main de cette pensée et la plume de ce style, et rien que la plume et rien que la main. Il avait écrit sous la dictée impériale, tous ces ordres de vie et de mort, de fortunes sans nom, de disgrâces sans fin, sans que jamais un seul cri de l'homme qui tenait la plume impériale... un cri, une larme, une pitié, un sourire, ait pu faire imaginer, à l'homme qui dictait, qu'un homme véritable, un chrétien, un civilisé, un homme fait à l'image de Dieu... et même de l'Empereur, était penché sous sa parole ardente, et que cette parole qui commandait au monde, pût travcr-
ser rame du secrétaire intime en passant par son oreille. M. de Bourrienne avait été une machine inerte entre les mains de l'Empereur : tantôt le glaive qui tue, et tantôt le sceptre qui sauve; aujourd'hui le soldat qui d'un geste pousse eh avant dix armées, et demain le politique qui pèse en sa sagesse et en sa prudence, la moindre parole échappée à sa lèvre indécise. Ainsi le malheureux Bourrienne avait vu l'éclair, il avait vu la foudre, il avait été l'écho de Jupiter tonnant, et quand le dieu était tombé de la cime, le commis était resté le front dans la poussière... on l'avait relevé balbutiant les Commentaires de César.
Maison l'avait relevé fou ; il était comme un homme qui a fait un rêve terrible, un long rêve, parmi les ronces et les gloires, l'auréole au front, le sceptre à la main, et des sabots à ses pieds. Il rêve encore à demi réveillé. En vain le veut-on réveiller tout à fait et le rappeler à la vie et aux sentiments vulgaires de chaque jour, le malheureux ne veut pas se réveiller, il ferme les yeux et il rêve le reste de ce rêve infini. Il mourut à Caen dans un hôpital, en pleine ruine de sa fortune, en plein désastre de ses sens, ivre encore et doublement ivre pour avoir touché à la coupe de ces félicités surnaturelles. Pour avoir regardé au fond de ces abîmes, il mourut frappé de vertige. — Le roi Louis XVIII et le roi Charles X, en avaient fait, par pitié, un agent diplomatique on ne sait où !
Dans un autre hôpital, chargé de misère, et dans un lit payé par la charité étrangère, à l'hôpital de New-York, mourut, sur l 'entrefaite, un mendiant français qui rapportait sa besace du fond même du Mexique ; il s'appelait^ ce mendiant exténué qui ne peut pas aller plus loin, Louis-Joseph Marmontel ; il était le fils, ô misère ! de Jean-François Marmontel, historiographe de France, secrétaire perpétuel de l'Académie Française; il était né, ce porte-besace, à Paris, le 20 janvier 1789, il avait eu pour son parrain, monseigneur le duc d'Orléans, mort sur l'échafaud ; il avait eu madame la duchesse de Bourbon, la vertu même, pour sa marraine.
Certes, quand le premier prince du sang et quand la première dame du monde français, après la reine, tenaient sur les fonts baptismaux le fils de tant de contes moraux et de tant de tragédies, ils ne pensaient pas, ce parrain et cette marraine, qu'ils faisaient un si complet renoncement aux pompes de Satan.
L'hôpital, un lit d'hôpital au fils de Marmontel 1 C'était bien la peine de chercher ces grands remparts à cet enfant de ses amours; c'était bien la peine d'avoir été célèbre un instant, d'avoir commandé en maître absolu à mademoiselle Gairon, d'avoir été à la mode au milieu de ce Paris du roi Louis XV, où il était si difficile de se faire une place d'un jour ! Marmontel le père de ce mort à l'hôpital de New-Yorck, est enseveli dans un carré' de choux, ornement d'un petit jardin normand, non loin de Gai lion ; j'ai vu sa tombe : une tombe à côté du vide-bouteille de la maison. Un marbre noir la recouvre où brillaient, ô vanité de la renommée, une suite de titres fameux, en lettres d'or.
Le vent a soufflé sur la pierre et l'a ternie ; il a soufré sor l'inscription, il l'a effacée; et la ronce et l'oubli; le tracas de ce petit manoir où cette tombe est un embarras et une dépense, car elle tient la place d'une salade chaque année; et Penfant dont la célébrité commence à New-York, après avoir servi à la dissection des Dupuytren de là-bas. Voilà la vie et la mort, la fortune et la misère des lettres ! Il avait encore, en son portefeuille, quelques vers inédits de sa muse en haillons, ce malheureux Loai^ Joseph Marmontel de Bourbon.
Soyez donc le plus beau poëte de votre époque; arrivez en pleine fête et prenez votre belle part des plus belles passions de la vie et de la gloire ; inquiétez de vos fortunes heureuses les Lauzun du grand faubourg; faites envie aux plus jeunes et aux plus jaloux seigneurs de la cour; tenez la ville attentive à vos tragédies ; qae Voltaire vous appelle son fils, et que Diderot vous appelle son frère ; amusez et pervertissez à plaisir tant d'imaginations vagabondes, tenez sous vos lois l'Académie et le Mercure de France^ assistez aux batailles de la philosophie, et prenez votre part de ces triomphes; faites peur aux princes — que la favorite, à son petit lever, songe à achever le conte de sa veillée, et que pour vous lire à son bel aise, elle fasse attendre, en son antichambre, l'archevêque, le cordon bleu, le maréchal de France, l'espion de police, le philosophe, la princesse et le due et pair...
Soyez la terreur, le scandale et l'ennemi de la Sorbonne ; ayez donc votre logement dans un des coins de la Bastille croulante, non loin du mur où furent charbonnés les premiers vers de la Henriade; écrivez, écrivez le fameux chapitre deBélisaire « sans
LITTÉBATURE DRAMATIQUE. 54
lequel, disait Voltaire, le xyiii^ siècle était dans la boue. » Allons, courage, et quand vous aurez épuisé la coupe brûlante où tant de princes du sang, tant de princes de TÉglise et tant de courtisanes auront porté leur lèvre honteuse; quand vous aurez dicté à vos enfants, étonnés de la nudité de leur père, les chapitres les moins corrects de votre biographie abandonnée à tous les jeux de Tamour et du hasard, et quand enfin, à soixante ans, vous aurez épousé par amour, et vous épousant par amour, une aimable fille de seize ans, dans toute la grâce printanière et dans tout Téclat du mois de mai...
Alors, un jour, après une révolution politique qui aura brisé votre piédestal, et après une révolution littéraire qui aura mis au néant vos œuvres complètes, et vous aura placé, tout simplement un peu plus bas que Florian, entre l'abbé de La Porte et Palissot, vous mourrez inconnu dans ces champs de navets, et votre enfant, l'enfant de cette femme adorée, après avoir tendu la main aux philosophes des deux mondes, s'en ira mourir, sur un lit d'hôpital, à trois mille lieues du tombeau paternel!
Nous avons vu, dans ces heures singulières où tout finit, où tout commence, mourir un poète, un contemporain qui avait fait, chose étrange, le croiriez-vous, races futures? un poè'me épique, un vrai poème épique en vers alexandrins, avec toutes les conditions exigées depuis V Iliade^ de réunir une action grande^ une, entière, merveilleuse^ et d'une certaine durée ; une vraie épch pée, et du genre pathétique, — une morale sublime, noble et universelle,avec l'accompagnement obligé d'épisodes, de descriptions, de songes dont l'action et les acteurs étaient choisis justement dans l'histoire de notre pays.
Philippe-Auguste était le titre du poëme épique, Parceval- Grandmaison était le nom du poëte épique, et très-naïvement, ce bon monsieur Farceval-Grandmaison, se plaçait parmi les successeurs d'Homère et de Virgile ; il disait : nous autres, en parlant du Tasse et de Milton ; il ne jurait que par Y Iliade et par VÉnéide; quant à songer à la Hetiriade, il n'y songeait guère que pour dire, à qui voulait l'entendre, que la Henriade était un poëme manqué. On dit que les fous ne se parlent jamais entre eux, ainsi font les poèmes épiques modernes, c*est toujours le dernier poëme qui doit être le bon et le vrai poëme épique, les autres
poèmes ne sont que des histoires rimées, les autres faiseurs d'épopées ne sont que des charlatans.
Cependant quand il mourut, cet Homère d'un âge sans pitié, on ne s'apperçut pas d'une grande lamentation sur la terre et d'un grand changement dans les cieux. Le monde roula comme à l'ordinaire, dans son cercle prévu, et ce poè'te épique, entendezvous, épique? disparut comme un autre homme. Je l'ai vu, il était grand, un peu voûté, la tête affaissée et la démarche languissante ; il élait bon, affable et dédaigneux. Je ne suis pas bien sûr qu'il ait su, avant de mourir, comment se prononce et s'écrit le nom de M. Victor Hugo. Victor Hujo, Victor Hugot ! autant de bonnes plaisanteries de nos seigneurs de l'Académie, en ce tempslà. — Monsieur, disait M. Royer-Collard à M. Hugo, à mon âge on ne lit pas, on relit. Et il relisait sans doute les œuvres de J.-B. Rousseau, pour ne pas lire les Odes et Ballades; il relisait les Réflexions de l'abbé d'Aubignac, pour ne pas étudier la préface de Cromwell!
Un autre phénomène dans son genre, un de ces poètes conservés dans un bocal d'esprit-de-vin, M. Andrieux, avait disparu de ce monde un peu avant le faiseur de poème épique, M. Parceval. Qui n'a pas vu et qui n'a pas entendu M. Andrieux, dans sa chaire au collège de France, ne saura jamais quel était cet enseignement taquin, étriqué, à voix basse, et contrefait d'après M. de La Harpe et ses leçons du Lycée, auquel s'abandonnaient une centaine d'auditeurs des deux sexes. Figurez- vous une rhétorique rasant le sol et l'enseignement des demoiselles ; un fatras chiffonné de petits paradoxes vernissés que le bonhomme faisait servir, depuis une trentaine d'années, et qu'il mettait à toute sauce.
Il était laid à faire peur, regardez plutôt sa fig'ire de grenouille en marbre taché de noir, au foyer du Théâtre-Français, et si laid avec de petits yeux éteints, une voix (si l'on peut appeler cela une voix) éteinte, et de petits gestes qui couraient, l'un après l'autre à la façon d'un enfant qui veut un jouet... Ce jouet qu'il voulait, le bonhomme Andrieux, c'était l'applaudissement de son auditoire, l'enthousiasme de ces messieurs et l'admiration de ces dames ! Ces messieurs n'étaient rien moins que des rhétoriciens qui savaient Lebatleux par cœur; ces dames étaient, pour le moins, des aspirantes sous-maîtresses à la pension de madame
d'Aubrée ; une de ces dames, la plus savante, en chapeau jaune comme son visage, avait nom madame Azote, on avait surnommé l'autre madame Potasse; et tout cela roucoulait, souriait, applaudissait du bonnet» que c'était une bénédiction, pendant que dans la Sorbonne épouvan tée et charmée, entre les statues de Pascal et de Bossuet, les trois maîtres professeurs de cette époque éloquente, M. Cousin, M. Villemain, M. Guizot, s'abandonnaient volontiers à inspiration qui les poussait: éclat, véhémence et bon sensi
Celui-ci racontait à la façon d'un poète les histoires des diverses philosophies, et il choisissait les plus beaux fruits dans le panier de Condillac et de Pascal, de Dugald Stewart et de Platon, a Non, disait-il, et Dieu sait si nous nous trouvions enchantés de la démonstration, nous n'avons pas été battus à Waterloo. » Celui-là, — le maître des maîtres, l'enchanteur public des esprits et des âmes, éloquence à toute épreuve, esprit, intérêt et charme, — racontait les diverses émotions de son cœur à travers les grands siècles des belles-lettres françaises. Il allait, sans reproche et sans peur, de François !•'' à Louis XIV, de madame de Sévigné à mademoiselle de Lespinasse, de La Fontaine à Voltaire, et de Pascal à Diderot. C'était comme une révélation à côté de cette autre révélation de M. Guizot dans la chaire d'histoire, expliquant ce grand, terrible et inquiétant problème de la civilisation, disant où elle commence, indiquant où il faut qu'elle s'arrête. 0 les heures fécondes! 0 les passions contenues l 0 les rumeurs vivantes de nos libertés à venir ! Jamais rencontre pareille d'esprits si divers et si charmants» d'éloquence plus entraînante unie à plus de bon sens, de respect pour le passé et d'espérances pour l'avenir, ne se rencontrera dans un champ de bataille plus semé de progrès, de dangers et de révoltes, — et tout ce drame, à trois ans de 4830, à vingt pas de votre tombe, illustre et terrible cardinal de Richelieu 1
Dans ces grands bruits de la Sorbonne, s'effaça bien vite la parole de M. Andrieux, et pourtant le souvenir de M. Andrieux nous est resté, dans ces bruits de l'école, comme l'imperceptible passage de ces infiniment petites choses seml)lables aux moucherons de Tété, nageant dans un rayon de soleil. C'est bien le soleil qui Qamboie et le moucheron qui tournoie. On plaint le moucheron, on marche au soleil. M. Andrieux était trop heureux
de son art, et trop content de lui-même, pour s'apercevoir du bruit que faisaient ces trois grandes paroles qui JHtaient leur affranchissement d'une lieue; il s'était arrangé une chaire à son usage, un écho à sa taille et il n'en savait pas davantage. Qu'il eût autour de lui des professeurs applaudis, écoutés et tout puissants, il n'en savait rien, il n'en voulait rien savoir, il n'était pas M. Villemain, il n'était pas M. Guizot, il n'était pas M. Cousiiiy il était M. Andrieux. C'était assez; que dis-je? eh, c'était beaucoup. Il ne savait rien de mieux et rien de plus.
De temps à autre il présentait au théâtre quelque vieille corné* die à l'ancienne marque, et de cette chose énorme il chargeait mademoiselle Mars. Même il a fait jouer une tragédie intitulée Brutus, en nous disant tout bas à l'oreille que son Brutus avait fait peur à la censure de la Bestauration ; par ce moyen il espérait unir la palme du martyre aux couronnes de la poésie. 11 était ambitieux ce petit homme, et il était resté ambitieux à l'heure même du tombeau..
Linquenda tellus et domus etplacens...
C'est pourquoi ça ne lui coûtait rien d'accuser le gouvernement et la royauté qui lui avait fait ces loisirs.
Ce dernier des Romains en comédie, en tragédie, en rhéto* rique, eut l'honneur inespéré d'avoir pour écrire et prononcer son panégyrique, en pleine Académie française, M. Thiers en personne;
oui, M. Thiers et de toute les fonctions de l'Académie, il y en
a peu qui nous semblent plus étranges que celle-ci : M. Thiers dissertant de M. Andrieux, et faisant semblant d'avoir lu et médité les Étourdis !
Ainsi (voilà M. Hugo qui va paraître), le dernier poë'te épique et le dernier héritier de Colin d'Harleville et de Picard disparaissent en un clin d'œil, emportant leur poétique avec eux. C'était déjà autant de gagné pour l'accomplissement des révolutions littéraires qui allaient bientôt s'accomplir.
£t d^à les Césars dans rÉlysée errants!
En voici encore un cependant, qu'il nous faut enterrer, et qui
sera, s'il vous plaît, le dernier de nos morts, car à travers ces petits tombeaux que le temps n'a pas respectés, c'est au poète le plus vivace el le plus vivant de notre âge que nous tendons. Dame! il faut bien en convenir, il n'a pas fait de poë'me épique, il n'a pas fait de tragédie ou de comédie, il n'a pas encore eu de louange funèbre ce digne monsieur de la Mésangère que le dieu du goût accompagne à son tombeau fanfreluche de prose et de vers. Il est mort, il est mort, couché sur les feuilles desséchées des roses de juillet, ce brave monsieur de La Mésangère, une tête shakspearienne entre deux ailes de pigeon poudrées à frimas ! Il est mort en son par-dedans, sans secousse et sans bruit, ce tyran de la mode et ce héros de Tétiquette ; un homme à qui la fantaisie obéissait dans ce qu'elle a de plus variable et de plus changeant l La veille encore il commandait en tyran à la soie, au velours, aux satins, aux rubans, aux plus belles couleurs. Pas un pli à cette étoffe et pas une plume à ces chapeaux, sans la permission de ce grand homme. Il était plus absolu mille fois, et plus obéi dans ses domaines, que l'empereur Napoléon dans ses royaumes; quiconque n'était pas dans les limites que M. de La Mésangère avait indiquées, il le faisait ridicule, il châtiait du même châtiment, quiconque dépassait la limite.
J'ai devancé ton ordre,
disait Séide à Mahomet.
11 eût faUu l'attendre!
répondait le prophète. Avant la réforme, le premier, avant 4789, ce tyran qui régnait sur les élégances, avait établi et fondé le seul journal impérissable, le seul journal éternel, le seul journal qui soit à l'abri de la censure, à Fabri de la foudre, le dominateur absolu des tyrans eux-mêmes ; le Journal des Modes , et ce Journal des Modes il le rédigeait lui-même, ce cher M. de La Mésangère, attentif qu'il était, jusqu'au scrupule, à donner — aujourd'hui la mode de demain, car par la nature même de ses délicates fonctions, il ne devait jamais être en avance que de vingt-quatre heures sur le genre humain ; une heure de moins c'était trop tard, et c'eût été trop tôt, une heure de plus. Quel homme 1 il prévoyait, il dominait, il indiquait, sans avoir Tair de rien indiquer.
— « Frivolité, c'est le nom de la femme. » Il savait cela mieux que Shakspeare ; il le savait pour avoir été à l'œuvre, trente ans, de la parure et de l'ornement des femmes, y compris l'espèce des petits-maîtres. Il avait le goût, il avait l'instinct de rbabillement, il en avait l'inspiration à la folie, et d'un extrême à l'autre, de Tample à l'étriqué, du solennel au ridicule, du manteau de cour au pet-en-l'air, il allait, sans hésiter et sans jamais s'étonner de l'excès auquel le condamnait la tâche qu'il avait entreprise.
Et celui-là aussi, il ne savait rien d'impossible ; il avait vu tant de grisettes s'habiller comme des reines, et tant de reines qui s'habillaient en grisettes, que rien ne Tétonnait plus!
Il avait assisté à tant de mascarades dans ce bal masqué de la vie humaine, et de la bure au drap d'or, et du sac à la corde, et du haillon au rubis, et du cilice au laUse^tout-faire ;\\ avait vu exécuter tant de tours de force incroyables; et des cheveux tantôt bruns, tantôt blonds; à poignée ; à compter à la douzaine; à V effrontée, à la repentie, à la Paméla, à la guinguette, à la Monaco, à la Pompadour, à V Elisabeth ; en remords, en repentirs, en assassins, en victimes, en bigots, en bigote, en femme insensible^ à la Robespierre, à la Marat ! Et la forme, et le fond des chapeaux, car, il acceptait également la forme et le fond , passant volontiers du coup de poing au coup de vent, de l'habit des marquis, à la souquenille hideuse des égorgeurs, de la culotte des sans-culottes, à ceWe au ci-devant jeune homme; «Je ne la prends pas si j'y entre ! » disait Potier.
Et la variété in6nie, infiniment changeante de la chaussure et de ses mille variations : la coupe, le revers, le cirage, le vernis ; et la moindre inspiration en toute cette affaire palpitante d'un intérêt de toutes les heures : le gant, le mouchoir, l'éventail, la lorgnette, le lorgnon, — on a des yeux aujourd'hui, et le lendemain la mode veut que l'on soit myope ; et l'essence, et les parfums dont les cent mille nuances séparent l'eau de la Reine de Hongrie, de l'eau de Cologne. Et que sais-je? et que voulez-vous que je vous dise, et qui pourrait compter, énumérer, auner, supputer, calculer les lambeaux, les lez, les recherches, les étoffes, les révolutions, les contre-révolutions, les émeutes, les crimes, les parricides, les excès, les indécences, les chastetés contenues dans le journal de M. de La Mésangère ! — Un homme à la taille
de Cléopâtre, un homme au niveau de madame Taliien, ou de la comtesse du Barry !
Jamais pareille tâche ne fut imposée à un mortel de notre sexe, et jamais tâche acceptée ne fut mieux accomplie. Il n'y a pas d'exemple, dans cette longue carrière, que \e Journal des Modes ait été interrompu un seul jour; il a paru le lendemain du 21 janvier 4792 , il a donné le poufk la mode ce jour-là ! Il a inventé un nouveau caraco le lendemain du jour funèbre où la reine de France tendit au bourreau sa tète innocente. Il n'a été gêné par rien, arrêté par rien, le Journal des Modes; il a été interrogé également par les proscrits et par les victimes; il était sur la toilette de la princesse de Lamballe, on en trouva un numéro dans les papiers de madame Roland. Pourtant il était royaliste, et bon royaliste ce M. de La Mésangère ; il aimait les fêtes de Thiver et les fêtes du printemps; il tenait à la belle société oisive et parée ; il croyait aux beautés de la fortune ; il savait que l'élégance même est une aristocratie, et il lui a fallu beaucoup de courage pour chiffonner encore ses rubans et ses indiennes au moment où la rue et le carrefour chantaient en chœur le Ça ira, ça ira! Mais quoi? la tricoteuse ellemême, avant d'aller au club, ajustait sa coiffe et jetait un petit coup d'œil à son miroir.
Il était bien vieux et bien cassé, ce galant homme, lorsqu'il écrivit le mot fin au dernier chapitre de son livre. Il attendit ce dernier jour pour s'avouer vaincu et dépassé. Ce qu'on ne saurait croire, et pourtant la chose est ainsi, c'est que seul de sa génération il était resté fidèle à l'ancienne coutume : son habit était à l'antique mode, il n'en portait jamais d'autre, sa coiffure était encore une ancienne coiffure d'incroyable ; il porta jusqu'à la fin les bijoux qui servaient d'ornement à sa jeunesse dorée, y compris les boucles d'oreilles et la tabatière d'or. Il prenait du tabac d'Espagne, il avait un jabot et des manchettes ; sa jambe, à l'étroit dans un bas de soie, avait pour soutien un pied bien fait dans un soulier vernis à boucle d'or; la canne aussi était ornée ; il portait la double montre, et le gilet au milieu du ventre; on eût dit un portrait de famille descendu de son cadre. Ainsi vêtu à l'immuable, il était le suprême arbitre des changements de la gaze et des révolutions du satin.
Il mourut le lendemain de son dernier Longchamps, au champ
d'honneur. Les vieilles marchandes de modes Tensevelirent proprement dans un linceul de mousseline blanche, doublée de satin rose ; sur sa lête ou plaça une couronne d'immortelles, étrange emblème! De vieux tailleurs, enrichis par ce digne homme, le clouèrent bien gentiment dans sa bière en bois d'acajou. Ce fut à qui le porterait à sa dernière demeure, dans un tombeau tout neuf où l'on voyait l'Amour qui tient son flambeau renversé. Les jeunes ouvrières attendirent le convoi sur la porte, et firent une belle révérence à leur seigneur et maître, a Adieu, disaient-elles, ingénieux coureur d'aventures à travers la gaze et le satin ! Adieu, rinventeur des plus amusantes fanfreluches! » On saluait, on pleurait, on riait au passage de cette bière frivole. Un poëte de VAlmanach des Muses (il y en a encore autour des cimetières), improvisa une élégie en Thonneur de ce défunt qui avait habillé et déshabillé tant de passions; un bel esprit écrivait sur sa tombe à peine fermée une sentence qui ne pouvait convenir qu'au fondateur du Journal des Modes : « Ne rien croire et tout oser ! »
Il repose à cette heure dans une touffe de coquelicots, de roses et de romarin.
Ça n'a l'air de rien, cette mort de M. de La Mésangère, eh bien, il emportait dans sa tombe le dernier frein, la dernière règle et le dernier ordre qui aient assujetti la mode en France. Il était le dernier classique en son genre. Sa mort, semblable à la mort de Despréaux, a ouvert la porte aux novateurs, et désormais la mode elle-même, livrée à tous les caprices , abandonnée à tous les hasards, regrettera souvent ce censeur unique et dévoué qui, plus d'une fois, avait opposé une barrière utile aux tours de force, aux coups de lête, au mauvais goût. C'est bien vite dit : « Effaçons la poétique d'Aristote. — Eh, que mettrez-vous à sa place? » répond le bon sens.
N'oublions pas de dire aussi qu'un cercueil du même acabit, entouré des mêmes honneurs, et suivi des mêmes vanités périssables, pensa heurter à la porte de Saint-Roch, le cercueil de M. de La Mésangère. Ce cercueil contenait l'héritier et le successeur de M. d'Hozier, le généalogiste et le conservateur de l'armoriai français.
Et ils se heurtèrent sans se faire grand mal, ces deux hommes qui étaient les derniers archivistes des vanités d'autrefois !