CHAPITRE III
Vous voyez que la route, au premier abord, semblait tout à fait libre, et que le monde des lettres et des arts semblait appartenir désormais à quiconque oserait entrer dans l'arène et porter son drapeau d*une main vaillante. Ils étaient morts et bien morts, Dieu merci ! les faiseurs de vieilles tragédies, les faiseurs de vieilles comédies, les faiseurs de poèmes épiques, et les conteurs de contes moraux, et les faiseurs de vieille rhétorique, et les vieux professeurs de belles-lettres ; il était mort le vieux La Mésangère; il eût fini par donner un air gothique à la jeunesse, au sourire, aux belles tailles, aux belles mains, aux beaux cheveux.
Il était mort; on l'avait enfoui dans ses vieux patrons, et, ces genS'là morts emportant leurs poèmes et leurs rubans, tout chantait, souriait, fleurissait de nouveau ; même la mode^ elle parlait une langue nouvelle. Ainsi dans /^^rnû ni , Josépha, la duègne de dona Sol , porte un corps de jupe cousu de jais, à la mode d'Isabelle la Catholique; don Carlos sous son manteau, laisse voir un riche costume de velours et de soie ; Hernani, « costume gris,
cuirasse de cuir, à la ceinture uae épée, un poignard et un cor.» De tous ces grands héritages qu'il s'était mis en réserve, M. Hugo n'avait pas dédaigné l'bumble héritage de l'aimable La Mésangère, non plus que les domaines de M. d'ilozier.
Dieu qui donne le sceptre, et qui te le donna, M'a fait due de Segorbe et due de Gardona, Marquis de Mouroy, comte Albaterra, vicomte De Gor, seigneur de lieux dont j'ignore le compte : Je suis Jean d'Aragon, grand-maître d'Avis, né Dans l'exil d'un père assassiné !
Peu à peu elle prenait tout, Técole nouvelle. Elle touchait à toute chose et changeait toute chose : armes, tableaux, meubles, sculptures, architecture et même le paysage éternel ; elle disposait, elle arrangeait tout à sa guise. Elle a remis en grand honneur les bois vermoulus du xii® siècle ; elle a fait adorer le gothique Qamboyant du xiv» siècle; elle s'est agenouillée aux autels de la Renaissance; elle a été jusqu'à Louis XIII, elle s'est arrêtée à Louis XIV. Elle admirait à outrance Notre-Dame de Paris, elle méprisait le château de Versailles ; le nom seul de Mansard lui donnait des nausées. Une fois lancée, elle marcha à travers tous les obstacles, abordant de front tous les préjugés, renversant ou faussant à son proQt les règles acceptées, et discutant humblement la rhétorique ancienne, jusqu'au jour où la rhétorique nouvelle, introduite dans la place, montra les dents à la façon de la lice et ses petits :
Une lice étant sur son terme, Et ne sachant où mettre un fardeau si pressant, Fait si bien qu'à la fin sa compagne consent De lui prêter sa hulte, où la lice s'enferme. Au bout de quelque temps sa compagne revient. La lice lui demande encore une quinzaine : Ses petits, ne marchaient, disait-elle, qu'à peine.
Pour faire court, elle l'obtient.
Ce second terme échu, l'autre lui redemande
Sa maison, sa chambre, son lit.
La lice celte fois montre les dcntâ, et dit : c( Je suis prêle à sortir avec toute ma bande,
Si vous pouvez nous mettre hors. »
Ses enfants étaient déjà forts.
Que vous semble de cette fable? La lice, c'est M. Victor Hugo, et sa bande ce sont tous les inventeurs qui ont marché dans le sentier. J'aime aussi, à ce propos, la douleur de Janot-lapin :
O dieux hospitaliers! que vois-je ici paraître! DU ranimai chassé du paternel logis.
Alors le voilà qiy réclame hautement ses pénales, c'est-à-dire l'Académie et le Théâtre-Français, l'attention de la foule et Tadmiration de l'univers :
La dame au nez pointu répondit que la terre
Était au premier occupant.
C'était un beau sujet de guerre Qu'un logis où lui-même il n'entrait qu'en rampant!
Et quand ce serait un royaume , Je voudrais bien savoir, dit-elle, quelle loi
En a pour toujours fait l'octroi A Jean, flls ou neveu de Pierre ou de Guillaume,
Plutôt qu'à Paul, plutôt qu'à moi?
Jean lapin allégua la coutume et l'usage : Ce sont, dit-il, leurs lois qui m'ont de ce logis Rendu maître et seigneur, et qui, de père en fils, L'ont de Pierre à Simon, puis à moi Jean, transmis. Le premier occupant est-ce une loi plus sage?
Le monde, en poésie, appartient au premier occupant, c'està-dire au plus habile, au plus éloquent; c'est la loi, c'est la loi sage et qui fait les poètes. Vous retrouverez, tout à l'heure, le plaidoyer de Jean-Lapin en présence même de sa majesté le roi Charles X; mais ne sortons pas de ce terrain débarrassé, de cette carrière ouverte, et de cette profession ôe? belles-lettres, en tant que profession, qui semble si facile aux commençants d'aujourd'hui, lorsqu'ils se plaignent de la peine et de l'obstacle...
« En ce temps-là, disent-ils avec un gros soupir, c'était là le bon temps ; la mort avait fait table rase, et il ne restait plus personne devant le soleil de ces messieurs; donc ils n'avaient qu'à marcher et à réussir : f^oir, venir et vaincre^ et c'était tout. » « Les anciens, disent-ils encore (aujourd'hui nous sommes les anciens à notre tour), n'ont eu que la peine de naître, ils ont trouvé une profession toute faite, et nous, morbleu!... » Ceci dit, voilà nos jeunes gens au désespoir, qui prennent leur canne et