I. Discours de réception à l'Académie française
a notre liberté. Dans cette enceinte, hors de cette enceinte, par- « tout, toute pensée qui se déploie, toute voix qui s'élève sans « entrave, rend témoignage de la gloire du dix-huitième siècle et « de son bienfait. ^Jontesquieu, Voltaire, Rousseau, puissants gé- « nies, noms immortels, nous sommes libres comme vous nous « avez voulus; nous le serons envers vous-mêmes, mais notre a liberté vous sera le plus digne hommage, et notre reconnaist sance montera vers vous avec l'indépendance de notre juge- « ment. »
Oui, nous lui devons tout, et notre respect même nous doit porter à lui parler librement. Eh bien! le xviii« siècle admirait trop facilement beaucoup trop d'ouvrages et de poètes misérables; il était trop indulgent aux rhéteurs; il ne s'estimait pas à sa iuèle \a\euT lorsqu'il attendait Mélafiie, comme s'il n'avait pas eu VEsprit des lois, le livre de VEsprit, VÉmile^ VHistoire naturelle de Buffon, la Logique de Condillac, le Dictionnaire philosophique, V Encyclopédie et le Mariage de Figaro!
Le xvm® siècle attendait Mélanie, et qui le croirait? sans le dernier chapitre de Bélisaire, ajoute Voltaire, le xviii» siècle était dans la boue! Ils admiraient donc à outrance celte révolution de M. de La Harpe, et ils ne voyaient pas que Mélanie et sa mère, procédaient, ô profanation ! d'Iphigénie et de Clytemnestre !
Ici le lecteur se récrie, il crie au paradoxe, et pourtant comme il est facile de soutenir ce parallèle entre le drame et la tragédie 1 Iphigénie a peur du grand-prêtre! a qui l'attend à l'autel pour la sacriQer 1 » Mélanie a peur des verroux et des grilles, comme une fille savante qui a lu la Religieuse de Diderot, et qui la sait par cœur. Mais là, très-heureusement pour Racine, s'arrête la ressemblance entre l'un et l'autre drame ! Est-ce que la mère de Mélanie a la moindre parcelle du courage et de l'intelligence de Clytemnestre? Est-ce qu'elle sait comment une mère ose résister, en face, à la tyrannie, à la volonté d'un mari ? Admirez Clytemnestre aux pieds d'Achille et comparez cette reine, si vous l'osez, à cette tremblante et stupide bourgeoise de M. de La Harpe :
Tout est perdu, seigneur, si vous ne nous sauvez. Agamcmnon m'évite, et, craignant mon visage, Il mu fuit de l'autei refuser ie passage.
11 me fuit ; ma douleur élonne son audace.
Et plus lard, quand enfin la mère d'Jphigénie a rejoint son époux tout-puissant, vous vous rappelez cette admirable colère qui contient en germe, dans l'avenir, le déshonneur et la mort d*Agamemnon :
Vous ne démentez pas une race funeste!
Oui, vous êtes le sang d*Atrée et de Thyeste. Bourreau de votre fille, il ne vous reste enfin Que d'en faire à sa mère un liorrible festin.
Et moi qui l'amenai triomphante, adorée, etc.
Mais à quoi bon citer des vers que retiennent toutes les mémoires et tous les cœurs? Voilà comment parle une mère! voilà comment une mère défend sa fille ! Il y va pourtant de la vengeance de la Grèce entière ; mais qu'importe ? — A ces raisons sans réplique, le roi des rois courbe la tête ; il n'a rien à répondre à cette mère au désespoir : mais pourquoi comparer VIphigénie de Racine à la Mélanie de M. de La Harpe?
C'est qu'en effet, et je m'étonne que le xvjiie siècle ne l'ait pas dit avant moi, Mélanie est à peine la contrefaçon malencontreuse û'Iphigénie. Il s'agit, dans le drame comme dans la tragédie, d'une fille immolée par son père et défendue par sa mère et par son amant. Mais quelle différence, grands dieux! je ne parle pas dé l'exécution , car ce serait un meurtre de comparer Racine à M. de La Harpe, mais quelle différence dans la conduite et dans le plan des deux tragédies! Agamemnon veut immoler Iphigénie, le père de Mélanie veut dépouiller sa fille... Agamemnon est poussé par les motifs les plus sacrés parmi les hommes; le père de Mélanie est un \il égoïste; il ne veut que doter son fils aîné, aux dépens de sa fille ; Achille est tout à fait l'Achille d*Homère, violent, emporté, sans frein ; il va mourir pour la Grèce, on lui enlève celle qu'il aime, Iphigénie! Que de raisons pour jeter à la face d'Agamemnon ce violent défi : — Un brvît assez étrange, etc. Voilà donc, cette fois, un jeune homme dans son droit de résistance et de révolte 1
11 défend véritablement une jeune fille qui est à lui ; car il va la m. 23.
payer au prix de sa vie. Mais ramant, ou plutôt l'amoureux de Mélanie, ce déclamateur blond et fluet, cet insipide diseur de sentences et de maximes philosophiques, de quel droit vient-il s'interposer entre Mélanie et son père? Mélanie ne lui a même pas été promise en mariage, elle ne lui a même pas avoué son amour ! Autant l'Achille de Racine a raison et me plaît dans sa fureur, autant l'Achille do M. de La Harpe est peu fondé à crier ainsi, et me paraît ridicule et déplacée
Et le père de Mélanie? En savez-vous un plus entêté à la fois et plus faible, plus ridiculement féroce et plus patient? Cette jeune fille, sa fille en larmes, se jette à ses pieds, le priant de la reprendre chez lui, où elle vivra pauvre et cachée, dans l'humble condition d'une demoiselle de compagnie; cet homme féroce repousse cette enfant à trois ou quatre reprises, il ne voit pas ses larmes, il n'entend pas sa prière ; il repousse avec la môme brutalité, cette pauvre et timide esclave qu'il appela sa femme, à qui il a daigné faire deux enfants autrefois.
Pourtant cet homme dur et hautain, le premier prêtre venu l'écrase de sa philosophie, l'amant de sa fille le charge d'opprobre, et ni au prêtre, ni à l'amant de sa fille, ce monsieur n'a rien à répondre ! Il se laisse accabler d'injures sans se défendre, c'était bien la peine d'être un philosophe, un ami de D'Alembert, un compagnon de Diderot 1 Cet homme est un méchant, enraciné dans une méchanceté sans motif. Il appartient à M. de Mirabeau, « l'ami des hommes, » qui laisse pourrir son fils à Vincennesl Il veut marier son fils, et pourvu que son fils se marie, il supportera toutes ces injures.
Que l'Agamemnon de Racine est supérieur à celui-là, du côté de la grâce, de la faveur, de la sympathie et de la clémence paternelle! Dans l'horrible position où il se trouve, obligé de donner l'exemple et forcé d'obéir à Chalcas, Agamemnon se défend en même temps contre les larmes de sa fille, contre la colère de sa femme et surtout contre la fureur d'Achille. Â sa fiiio, il répond par des larmes, par ces touchantes et terribles paroles : P^ous ij serez , ma fille ! A Clytemnestre , il répond par le silence. Mais quand arrive Achille, l'œil en feu, l'injure à la bouche et la vengeance dans ce cœur implacable, alors les passions comprimées de son roi vaincu, de ce père au désespoir
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éclatent dans toute leur violence. Son chagrin se fait jour enfin, et il est dans son droit d'éclater! Comment! lui qui se dévoue encore plus que ne se dévoue sa fille, se voir ainsi accablé de toutes parts ! Le sentiment du devoir le soutenait à peine dans cette terrible épreuve, le sentiment de l'autorité le relève à ses propres yeux:. Rien n'était difficile à écrire comme la réponse d'Agamemnon aux reproches d'Achille ; mais cette réponse, quelle est grande et noble !
Seigneur, je ne rends point compte de mes desseins!... Fuyez donc, retournez dans votre Thessalie.
Il dit à Achille: Fuyez! et il le dit à plusieurs reprises! En effet, Agamemnon n'avait pas d'autre réponse à faire à cet emporté jeune homme : fuyez î Quant à rendre compte de ses desseins, il ne rend compte de ses desseins à personne. Tout au rebours, le père de Mélanie : il rend compte de ses desseins à tout le monde, à sa fille, à sa femme, à son fils, au bon curé, à l'amoureux de Mélanie ; il dit à qui veut l'entendre, le dessein oii il est de marier l'héritier de son nom aux dépens de sa fille. Et plus il rend compte de ses desseins^ plus cet homme est odieux et ridicule.
Ainsi donc les voilà tous les trois jugés et condamnés sans rémission: le père de Mélanie est odieux et absurde; la mère de Mélanie est une sotte sans énergie et sans courage, bien digne du sort qui l'attend ; l'amant de Mélanie est un petit déclamateur manqué, qu'on ferait bien de mettre à la porte et qui se mêle à des affaires auxquelles il est tout à fait étranger. Quant au curé de Mélanie^ il remplace dans la pièce de M. de La Harpe, le terrible et invisible grand-prétre Calchas, un Calchas sans Dieu, sans croyance et sans autel ; un Calchas qui doute et qui a peur !
C'est qu'en ce temps-là, toute croyance était partie; on croyait aussi peu à Jésus-Christ qu'à Jupiter ; il n'y avait plus sur le théâtre et dans les livres que de bons curés qui savaient par cœur V Essai sur les Mœurs, Le curé de Mélanie est un grand parleur ; pour empêcher que cette jeune fille soit sacrifiée, il n'a qu'un mot à dire à monseigneur l'archevêque de Paris. Mais non, il faut que ce monsieur débite toute sa petite déclama-
tion de tolérance et d*humanité. A quoi cependant aboutissent toutes ces vaines paroles? Ce curé ne prévoit rien, et il ne sauve personne ; c'était bien la peine d'être si bon et si éloquent !
Reste maintenant Mclanie, pâle et insipide reflet de l'iphigénie de Racine : Iphigénie, d'un si noble cœur, d'un si illustre sang, fille du grand Agameninon, aimée d'Achille, triomphante^ adorée^ Iphigénie se résigne pourtant à mourir! Résignation plus touchante qu'héroïque, et c'est pourquoi nous nous sentons saisis de pitié et de respect 1 Justement nous la plaignons cette princesse charmante, parce qu'en tendant la gorge au couteau fatal, Iphigénie se prend à regretter la vie. Dans ses trois derniers adieux adressés au môme instant du même péril, à çon père, à Achille, à sa mère, que sa plainte est variée, et comme elle sait trouver dans son cœur ce qu'il faut dire à son père, à son amant, à sa mère, adorable langage de la passion qui se résigne !
Voilà pourquoi Iphigénie est plus redoutable à son père, qu'Achille lui-même. Mais Mélanie ! Au premier acte, elle déclare qu'elle ne veut pas être religieuse ; elle déclare au second acte qu'elle ne veut pas être religieuse; enfin au troisième acte elle déclare encore qu'elle ne veut pas être religieuse ! C'est toujours la même plainte sans dignité; ce sont les mêmes larmes sans énergie; la fille est tout aussi obstinée que son père et elle l'est de la même façon ; entre elle et lui, la réponse n'attend pas la demande, et la défense n'attend pas l'attaque. Et notez bien que cette Mélanie, qui ne sait pas prier comme Iphigénie, ou se résigner comme elle, elle n'a qu'à le vouloir une bonne fois, pour ne pas prononcer ses vœux : qu'on l'amène à l'autel et qu'elle dise tout haut : — JSonî elle est sauvée! Il n'y a pas une puissance humaine qui la puisse, malgré elle, enfermer dans un cloître ; seulement si Mélanie avait eu le courage très-naturel de dire : Nonî où serait la tragédie de M. de La Harpe?
Aussi Mélanie, à bout de ses menaces, est-elle forcée de s'empoisonner. Elle meurt en maudissant son père, moins touchante et moins chrétienne que la païenne Iphigénie; obéissante aux volontés de ses dieux, et fière au fond de son âme d'être la sauvegarde de tout un peuple, Iphigénie bénit son père... et son roi au moment où elle marche à la mort.
Vous §avoz comment finit cette vulgaire histoire de Mélanie?
n arrive que son frère qu'on n*a pas vu, ce niais marquis auquel personne ne s'intéresse, cet absent à qui Mélanie est immolée, est tué d'un coup d'épée, et qu'il meurt sans crier : gare ! véritable coup d'épée dans l'eau, qui n'ajoute rien à l'intérêt matériel des derniers moments de Mélanie. Quand toutes ces morts sont aocomplies, l'amant et le prêtre reviennent sur le théâtre , et ils accablent de reproches inutilescet Agamcmnon bourgeois, qui ne sait que leur répondre.
Telle est cependant cette Mélanie que l'Europe attendait du temps de Voltaire. C'est un misérable pastiche sans style, sans idée et sans esprit ; une mesquine concession faite aux exigences de l'époque, par un philosophe obséquieux qui devait se repentir plus tard, de ses lâchetés philosophiques, au moment où la philosophie était absolue et triomphante; aussi méprisable dans son repentir, qu'il était ridicule et emphatique dans sa faute !
Tant que Mélanie ne fut pas représentée au théâtre, elle eut les honneurs de la lecture. On s'arrachait l'auteur et la tragédie de cercle en cercle ; c'était plus qu'une fureur de l'entendre, c'était la mode. La poitrine de M. de La Harpe avait peine à suffire à ces lectures; heureusement sa vanité le soutenait. Le xvm" siècle était si heureux de voir une religieuse suicide, et par conséquent esprit fort! La pièce eut ainsi un grand succès de salon. M. le duc de Choiseul, qui en entendit la lecture chez sa sœur la duchesse de Grammont, envoya, le lendemain de ce jour mémorable, mille écus à M. de La Harpe qui les prit. Enfin la tragédie, impossible au théâtre, fut imprimée, et tout d'un coup le bon sens public en fit justice. Autant on l'avait admirée, autant on la trouva misérable ; on s'écria que ce n'était pas un drame, que c'était, tout au plus une héroîde, et chacun de répéter : a Quoi ! ce n'est que cela ? »
Vraiment : ce n* était que cela, cette œuvre si attendue; et cet exemple pourrait suffire à vous expliquer comment et pourquoi un homme sans génie sera toujours impuissant à faire une révolution, même une révolution dramatique. L'homme sans génie ne trouvera jamais ce je ne sais quoi qui « remue (au dire de Pascal) toute la terre: les princes, les armées, et le monde entier 1 » En vain les fanatiques, les enthousiastes, les déclamateurs lout-puissants vont s'extasier, des années entières, sur des
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chefs-d*œuvre qu'ils auront découverts, au bout de tout ce fanatisme, le chef-d'œuvre avorte ; au bout de cette admiration arrivent la lassitude et le mépris, et chacun se dit, rougissant de cette révolution maladive : — Eh quoi 1 « ce n'était que cela ? »
Eh ouil véritablement (à propos d'avorteraent) ce n'était que cela^ cette tragédie illustre ; aussi bien que cette grande tragédie en cinq actes, attendue également : Gahrielle de Fergy, Vanité de ces grands succès, soit que la pièce ait son cours seulement dans le salon des beaux esprits, des dames à la mode ou dans la petite maison de la comédienne, soit que le théâtre ait la chance heureuse de s'emparer du chef-d'œuvre en litige, et de s'en faire une fortune d'un jour!
Les braves gens qui criaient, tantôt, à l'exemple de M. Fulchiron, de M. Auguis ou do feu la Gazette de France^ contre les abominations « du drame moderne, » n'ont pas l'air de se douter que le drame moderne a vu le jour à l'ombre même de Zaïre, de l'Orphelin de la Chine, de la Met r ornante et du Menteur, Si par ce mot le drame nwderne, qui suffirait à écorcher la bouche des classiques, messieurs les classiques entendent parler de cette émotion à part qui appartient un peu à la comédie, un peu à la tragédie, écrite en vers, écrite en prose, au hasard de l'heure présente... un feu de paille qui flambe et dure... autant qu'un feu de paille, il n'est pas nécessaire d'aller plus loin que M. de La Harpe ou M. Dubelloyl Elle est même assez curieuse, cette histoire de ]M. Dubelloy, et elle peut tenir sa place à côté, et non loin de la vie et des œuvres de M. Guilbert de Pixérécourt.
Donc un beau jour (la prime en ce temps-là, pour une œuvre de théâtre en cinq actes, était l'Académie, et la Gloire, tout au moins) un ancien comédien que la Russie avait applaudi, Dubelloy (c'est un vieil usage de la Russie^ et plus d'une fois* elle a révélé à la France des œuvres et des comédiens que la France ne connaissait pas), se sentant assez de verve et d'esprit pour faire, toute sa vie , autant de mauvais vers qu'il en serait besoin, et pour trouver quelques bons vers par hasard, comme cela arrive aux plus mauvais poètes, se sentant assez d'imagination et assez peu de respect des chefs-d'œuvre , pour tout bouleverser dans la poétique établie, s'en vient chercher fortune au Théâtre-Français, au moment où l'jopposition philosophique, c'est-à-dire toute
l'opposition de la France, avait fait du Théâtre-Français sa tribune, en attendant l'autre tribune éclatante qui devait naître et grandir dans le Jeu-de-Paume, quelque trente ans plus tard.
Le premier essai de ce nouveau venu, Dubelloy qui ne se posait pas encore comme un inventeur, fut timide et peu remarqué. Il avait copié une tragédie lyrique de Métastase, la Clémence de Titus^ et de ces vers, bons à chanter comme dit Beaumarchais, il avait fait une tragédie.
Or, tout en copiant Métastase, le poète français n'avait pas remarqué que Métastase lui-même, pour composer son célèbre libretto : la Clémence de Titus (trop célèbre comme tout Métastase), avait copié lui-même et accouplé, tant bien que mal, deux chefs-d'œuvre du Théâtre-Français, Cinnael Jndromague (excusez du peu); deux héros bien étonnés, sans doute, de se trouver accouplés l'un à Taulre par un entremetteur italien. Dubelloy avait si peu lu Corneille et Racine (c'était déjà la modo chez les poètes dramatiques de ne plus lire ni Racine, ni Corneille) , qu'il ne s'aperçut pas qu'il entassait dans sa tragédie de TittiSy Hermione, Emilie, Oreste et Cinna. Comme Hermione, la Fitellie de Dubelloy veut assassiner Titus qui ne l'aime pas ; mais, au préalable, cette Vitellie n'avait rien montré de cet amour qui justiGe Hermione. Comme Cinna, Sextus veut assassiner Titus ; seulement ce Sextus n'est pas poussé, comme Cinna, par cette passion si naturelle à tout citoyen romain pour la vieille et sainte république des vieux temps.
Déjà, vous le voyez, Dubelloy faisait du drame moderne, mais il en faisait sans le savoir. Il faisait du drame moderne en gâtant à plaisir les plus belles choses, en tirant à lui ces nobles personnages, en puisant à pleines mains dans les grands maîtres, ses héros, ses pensées, ses idées, tout, excepté le style. Bien plus, par une ambition assez naturelle, Dubelloy avait compté que la France reconnaîtrait Louis XV dans Titus, et partant de celte belle donnée, il avait tracé le portrait le plus emphatique de la désolation universelle, à propos d'une maladie de Titus, comme si le parterre allait applaudir à la résurrection de Titus, en faveur de la résurrection du roi à Metz. Mais, hélas 1 la France était déjà loin de ses transes do 4741 au sujet de la maladie du roi; que dis-je? elle était à bout de son admiration et de ses transports lyriques
pour ce Sardanapale hideux. Personne en ce temps-là ne pensait plus à cette maladie, quand vint la tragédie de Titus, ni la France, ni le roi lui-même; déjà en France (à qui la faute?), il n'y avait plus que les maîtresses de Louis XV qui l'appelaient le Bien-Aimé.
Le peu de succès de sa première tragédie ne découragea pas Dubelioy. Il y a une espèce de métier dramatique qui s'apprend aussi bien, mieux peut-être, à force de chutes , qu'à force de succès. Les poë'tes dramatiques, les poë'tes par métier surtout, braves gens qui ne songent qu'à leur public, ont l'habitude de combiner, incessamment, dans leur tète d'abord, en attendant qu'on leur donne un théâtre, toutes sortes d'effets puérils et singuliers, dont ils ne se rendent bien compte qu'au théâtre. Sa tragédie de Titus apprit donc à Dubelioy la grande ressource des coups de théâtre, de la pantomime, du dialogue coupé, des conspirations sans motifs, des scélérats sans frein, qui sont des scélérats uniquement pour leur plaisir, et des poignards à hauteur de poitrine. L'homme, qui tient ce poignard maladroit va pour frapper le héros ou le tyran... il ne frappe que l'air. Dubelioy apprit aussi le grand art d'agiter les comparses au milieu de la tragédie, et d'en faire autant de comédiens aussi terribles que muets. Je vous ai déjà dit que c'était un esprit ingénieux et inventif.
Il revint donc bientôt à la charge, après avoir imprimé et dédié Titus à Voltaire, dans une préface où il se plaignait (selon l'usage antique et solennel ) de la cabale et de la critique, en véritable auteur tombé. Sa seconde tragédie était, aussi bien que la première, empruntée à" Métastase ; elle avait pour titre Zelmire. Il avait entassé dans ces cinq actes autant d'imagination qu'on en pouvait voir dans la Tour de Nesle, au temps fabuleux où l'on jouait la Tour de Nesle. Jugez plutôt : Polydore, roi de ' Lesbos, détrôné par son fils Azor, est sauvé par sa fille Zelmire, qui le cache dans un tombeau. Âzor est assassiné par Ânténor, et soudain, Polydore, sortant de son tombeau, est pris pour l'assassin d'Azor ; en conséquence, le vieillard est condamné à être immolé sur le lomboau d'Azor, de ce fils qui l'a déjà détrôné.
Voilà, j'espère, un beau drame modernel Eh bienl la pièce ne tomba pas, parce que l'admirable parterre de ce temps-là, ce
juge si plein de tact et de bon sens qui ne nous sera pas rendu de sitôt, trouva une situation dramatique et un mot touchant dans ces cinq actes. Quand Zelmire, que son mari croit parricide, ramène Polydore le vieillard qu'elle a sauvé, comme une honnête fille qu'elle est, le mari de Zelmire s'écrie : Zelmire est innocente! Et le parterre de pleurer et d'applaudir, sans se rappeler que le mot était de Métastase : Sposa e innocente !
Maintenant, préparez votre admiration et votre enthousiasme! Après ses deux premières tragédies, Dubelloy, en homme d'esprit qu'il était, comprit fort bien que tant qu'il agirait dans le vieux système, il serait tout au plus un poète tragique du dernier ordre, et ce fut alors seulement qu'il imagina, et qu'il trouva le drame moderne, et même le chef-d'œuvre du drame moderne : le Siège de Calais. Quel enthousiasme, on ne le saura jamais, dans la nation française, quand elle vit enfin le bourgeois, ce maître de la comédie, et souvent sa victime, jouer son rôle et un rôle sérieux dans un « drame héroïque! » Notez bien que ce fut là vraiment une heureuse, une grande idée, à laquelle il ne manqua guère qu'un poète pour la mettre en œuvre.
Il est vrai qu'avant Dubelloy Diderot l'inspiré avait transporté le bourgeois, de la comédie en plein drame, et avec tous les honneurs de la guerre! Encore un effort, et le bourgeois allait passer du drame dans la tragédie; mais pour cela il fallait un poè'le tragique, il fallait dans Le Siège de Calais^ par exemple, que le bourgeois dominât la scène et non pas le roi Edouard, qui traite ces braves gens d'insolents^ mot qui n'était pas français pour eux ! Il fallait ôter tout ce que l'auteur a mis de puéril dans celte grande action dramatique; il fallait donner aux six bourgeois de Calais, ces héros qui ne se montrent que pour être insultés et pour mourir, une plus grande place dans cette action si vide, eux absents. Alors en effet le retour de ces héros, dévoués à leur patrie, aurait produit un effet durable; au lieu d'un drame, nous aurions eu une tragédie.
Il faut dire cependant que le bourgeois de Paris, qui ne s'était jamais vu une si grande importance au théâtre dont il était le jouet, fut heureu? et fier de se trouver enfin, en plein Théâtre- Français, familièrement mêlé à une action conduite par un roi et par des gentilshommes. Le bourgeois de Paris était encore fort loin
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de se douter de la longue et intéressante tragédie dans laquelle il allait jouer un si grand rôle, cette tragédie de 1789, à peine commencée depuis cinquante ans que la toile s'est levée, si remplie de passions nobles et brutales, de péripéties sanglantes, de retours imprévus, et dans laquelle le peuple s'est montré, non plus, cette fois, la corde au cou devant les rois, mais comme un maître irrité devant lequel les rois eux-mêmes paraissaient, à leur tour, la corde au cou, les mains liées et les pieds nus; le bourgeois de Paris ne rêvait pas encore de si hautes. destinées; il fut donc très-fier de s'intéresser à une tragédie pour lui-même^ et il applaudit frénétiquement à cette illustre nouveauté.
De tristes circonstances servirent aussi à faire du Siège de Calais une tragédie populaire. En ce temps-là la France, après une guerre de neuf ans, dans les quatre parties du monde, et une guerre malheureuse, venait d'accepter une paix sans gloire. L'opposition au gouvernement, cette opposition lente, continue, intelligente, qui était passée enfin des livres dans les mœurs, en attendant qu'elle passât du théâtre à la tribune et de la tribune dans l'histoire, n'avait fait que s'augmenter au dedans, à mesure que s'affaiblissait, au dehors, la terreur de nos armes.
Quelle ne fut donc pas la surprise, la joie et l'étonnement de la cour, quand elle vit le peuple applaudir avec transport une tragédie toute remplie de l'honneur du nom français, et dans laquelle un roi malheureux est adoré, justement parce qu'il est roi et malheureux? — C'était là certes un grand contraste avec la tragédie et l'esprit de Voltaire le niveleur, cette tragédie en boutefeu, grosse de tant do révolutions. Comment donc ! parler avec respect des rois de France, et parler avec pitié des rois malheureux, montrer le peuple ami et pressé autour du trône, en plein théâtre, et forcer le public à partager cette poétique sympathie, en vérité c'était quelque chose d'incroyable et d'inespéré, sous Voltaire ! Lui-même, Louis XV, ce sceptique couronné, ce cœur de pierre caché sous un habit de soie et sous cet affable sourire, Louis XV lui-même fut sensible à ce spectacle public d'un roi de France aimé et défendu par ses sujets. Ce dévouement dramatique des six bourgeois de Calais fit éprouver à cet égoïste monarque une émotion inconnue, et peut-être même eût-il pleuré, s'il avait encore eu des larmes dans le cœur.
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Il se contenta d'applaudir ; la caur applaudit à son exemple, et le public, heureux de se retrouver si bon royaliste au fond do l'âmo, proclama Dubelloy le poète citoyen. Lui aussi il avait trouvé, disait-on, la tragédie nationale. Chaque soir le parterre rappelait l'auteur en grand triomphe, et Tauteur volontiers se montrait à son peuple. En un mot la foule encombrait, dès le malin, les portes du Théâtre-Français, comme elle fit pour le Mariage de FigarOy mais dans un autre sens et avec d'autres passions.
Enfin pour que rien ne fût perdu de ce qui pouvait sortir de juste et de bon de ces vers sonores, le peuple fut convié gratis à ce spectacle national; les charbonniers s'y rendirent tambour battant, et mademoiselle Clairon, qui eût été la dernière grande dame du Théâtre-Français sans mademoiselle Contât et mademoiselle Mars, offrit elle-même des rafraîchissements aux dames de la halle, ce nouveau pouvoir qui allait venir.
De Paris, l'enthousiasme passe à la province; dans les garnisons on jouait le Siège de Calais devant les soldats, comme si on leur eût lu une proclamation du maréchal de Saxe. Les officiers faisaient distribuer à leurs régiments cette tragédie imprimée, qu'ils appelaient « le Code de l'honneur ; » l'armée envoyait à Dubelloy des députations, toute l'Europe lui adressait des lettres avec cette suscription : J Villustre père de la tragédie natiO' nale. Ce fut la première pièce de théâtre qu'imprima l'Amérique de Franklin l'imprimeur. Le roi lui fit frapper une médaille d'or où le nom du nouveau poète était gravé dans une couronne, entre le nom de Corneille et celui de Racine, même le roi donna à Dubelloy mille écus de son argent , et c'était beaucoup donner pour cet homme avare, comme sont les débauchés, lorsqu'il s'agit de toucher à l'argent qui leur sert à satisfaire leurs passions.
A son tour la ville de Calais envoya à l'heureux Dubelloy des lettres de citoyen de Calais dans une boîte d'or; ce fut dans toute la France, en l'honneur du poète nouveau, un déluge incroyable d'odes, stances, couplets, chansons, bouls-rimés; même on s'occupa de lui faire une généalogie, et l'on disait à qui voulait l'entendre, qu'une grande impératrice (Elisabeth de Russie) était morte d'amour pour cet homme-là!
Cependant à quoi songe le vieux Voltaire, le roi, le dieu et le maître de ce siècle, se voyant oublié, tout un jour, pour une tragé-
die sans style et pour une moitié d'injiovation ? Voltaire, qui savait que la foule a toujours raison même quand elle se trompe, fit d'abord comme la foule ; il accabla d'éloges l'auteur du Siège de Calais^ mais en secret il se demanda à lui-même ce qui allait arriver, et si cette tragédie que protégeaient la cour et le peuple à la fois, cette cour et ce peuple que lui Voltaire il croyait avoir séparés pour jamais, n'allaient pas prévaloir contre sa propre tragédie?
En effet cela était si extraordinaire déjà, le roi et le peuple marchant de concert, le roi applaudissant ce qu'applaudissait le peuple, et le peuple approuvant ce qu'approuvait le roi! Toute l'école encyclopédique fut émue de ce revers inattendu ; bientôt revenue de sa première surprise, elle commença par battre en brèche cette gloire étrange. Grimm, le premier, dans sa feuille volante, infime journal qu'il arrangeait au gré de ses passions, et de ses lecteurs, vantant à celui-ci ce qu'il avait dénigré à celuilà, Grimm, le plus perfide et le plus lâche des écrivains en cachette, se récria sur ce style misérable et sans suite qui déchirait l'oreille sans aller au cœur. Diderot lui-môme, lui le premier introducteur des bourgeois dans le dramoi prouvait à sa manière , à savoir, d'une façon sérieuse et plaisante à la fois, que pas un de ces Messieurs ne disait ce qu'il voulait dire et comme il devait le dire. On mit en avant Adélaïde Duguesclin et TancrèdCy à propos du Siège de Calais !
D'abord ce fut dans le public un toile général contre ces critiques qui donnaient un démenti si formel à l'admiration publique. Les courtisans, à qui Duhelloy avait fait sentir le bonheur d'être français y comme disait M. le duc de Brissac, crièrent à la profanation ; Louis XV lui-même prit en main la défense de la tragédie attaquée, et il demanda à M. le duc d'Ayen de Noailles, un des opposants, 5' i/ n'était pas Français? A quoi le duc répondit: Plût à Dieu ^ sire y que les vers de M. Dubelloy fussent aussi bons Français que moi. Mais enfin, comme la passioQ même la mieux sentie s'apaise, comme le plus vif enthousiasme est sujet à s'éteindre, on finit pas laisser Dubelloy dans sa gloire, et il arriva au bout de l'œuvre, ce que Chamfort avait prédit : ceux qui attaquaient le plus le Siège de Calais^ finirent par le défendre, contre ses plus chauds admirateurs.
Après ce^terrible succès du Siège de Calais^ Dubelloy se serait
cru déshonoré s'il eût traité d'autres sujets que des sujets français. Il mit donc sur la scène Gaston et Bayard, le sire de Fayel, Pierre le Cruel et Duguesclin. Mais hélas! on marchait si vite en ce temps-là, que ces mêmes bourgeois qui s'étaient intéressés aux bourgeois de Calais n'eurent qu'un intérêt médiocre pour Gaston et pour Bayard. La chevalerie ne les touchait guère, ces hommes qui sentaient confusément l'approche de 89 , et puis ce n'était pas ainsi que le public avait entendu qu'on lui ferait un théâtre national. Dans son théâtre national , le peuple voulait jouer le beau rôle, comme font les grands comédiens qui ont le droit de choisir les rôles qui leur conviennent. D'ailleurs, que lui importait Vahaissement auguste de Bayard, demandant pardon à son général en chef? Le peuple ne comprenait déjà plus qu'on demandât pardon à personne ! On s'intéressa tout aussi peu à Pierre le Cruely cette bête féroce et stupide, dont M. Dubelloy voulut faire une manière de philosophe raisonneur.
Heureusement Dubelloy, avant de finir par Pierre le Cruely qui ne fut joué qu'après sa mort, comme il avait commencé par TituSy avait-il trouvé les quelques belles scènes de Gahrielle de ytrgy. Cette fois la monomanie chevaleresque et guerrière de Fauteur lui donna quelque repos. Il se contenta de mettre en jeu les passions de tout le monde, ces inépuisables passions, la jalousie et l'amour. « L'amour, qui est toujours le maître partout oii il est, » disait une des recluses volontaires de Port-Royal ".
Sans nul doute, Gabrielle de Vergy est souvent monotone; souvent aussi elle est intéressante et digne de pitié, a Cest mon Héloïse tin peu requinquée, » disait Jean-Jacques Rousseau avec cette bonhomie malicieuse qui lui a tant profité, toute sa vie. Dans cette tragédie, les invraisemblances fourmillent; mais elles sont soutenues par un certain désir d'apprendre et de savoir ce qui va arriver, qui faiti^u'on les oublie, et qu'on les pardonne. Le vers est sec et dur, mais quelquefois il est énergique et simple, et ce serait la pièce de Dubelloy la mieux étrite, s'il y avait une pièce de Dubelloy écrite. On ne remarque pas, tout d'abord, que cette position de Gabrielle de Vergy , mariée et honnête femme, est une position sans espoir et par conséquent peu dramatique.