‹ Histoire de la littérature dramatiqueChapitre 45 sur 66 · I. Madame la marquise de Sablé · texte numérisé non relu

I. Madame la marquise de Sablé

L'action de Coucy, entrant, déguisé en simple écuyer, chez cette femme qu'il ne doit pas, qu'il ne veut pas déshonorer, n'est guère conforme aux lois de la chevalerie ; et non-seulement il pénètre dans le château de Gabrielle, mais il y reste pendant deux actes , exposant cette malheureuse femme aux terribles vengeances de son mari.

Le grand défaut de Gabrielle de f^ergtj (ce défaut est commun parmi nos dramaturges du second ordre), c'est que les divers personnages de cette tragédie ont peine à soutenir entre eux un discours quelque peu suivi. Même les deux amants, quand ils sont réunis, que se disent-ils, grands dieux? Comment donc, on les espionne, on les observe, on les écoute; Fayel peut tout à l'heure égorger cette femme sous les yeux de Coucy, et ces deux amants ne trouvent, dans ces terribles instants, que^des sentiments faux et vulgaires , de languissantes et ternes paroles !

Il est vrai, l'éloquence manque ici, heureusement que Tarriyée de Fayel est belle et terrible ; cet homme fait peur ; mais il y a chez lui tant de jalousie et tant d'honneur, qu'on lui pardonne; ajoutez que cette femme est si bien la chose de son mari, qu'on est saisi d'effroi lorsque les deux rivaux vont se battre en duel. Quant au dénoûment, il est atroce sans être terrible, il est inutile, il cause plus de dégoût que d'effroi. Que me fait ce cœur de Coucy, servi tout saignant à Gabrielle? Pour que Gabrielle meure, il suffit que Coucy soit mort; il n'est pas besoin de lui servir cet horrible morceau... La terreur n'est pas là, la tragédie n'est pas là, non plus que l'art.

Ce qui produit de l'effet, au théâtre, ce ne sont pas seulement les cœurs saignants qu'on vous sert sur un plat de vermeil, c'est la manière dont on les apprête. Je sais bien qu'on peut répondre que cette histoire de cœur saignant est tirée des Chroniques de Froissart; tant pis pour les Chroniques. Vouf-avez déjà vu que Corneille se méfiait des chroniques, et qu'il aimait mieux s'en tenir à l'histoire. Non non, point de cruautés inutiles, ne me parlez pas des horreurs hors de saison ! Il y avait aussi dans l'antiquité une épaule mangée par Cérès, et un cœur dévoré par un père malheureux ; mais si l'antiquité n'avait eu que cette épaule et ce cœur à servir aux maîtres Eschyle, Euripide et Sophocle, Oreste, Phèdre, Jphigénie et Prométhée auraient-ils jamais yu le jour?

Je comprends donc fort bien le dégoût de cet affreux dénoûment de Gabrielle de Vergy ; un brave homme à la représentation d'Mréei et Thyeste de Crébillon : Eh ! fais-en ce que tu voudras! disait-il, mange-le tout cru^ pourvu que je ne sois pas de ton festin /

Que si vous voulez savoir comment a fini Dubelloy, il a fini comme ont fini, et comme finiront toujours ces fameuses renommées, gonflées de vent et bâties dans le vide, qui tiennent uniquement au caprice et à l'oisiveté populaires. En avons-nous déjà vu, en moins de vingt ans, de ces innovateurs exagérés que Tennui du public a forcés de courir après leur propre gloire, et qui n'attrapaient, de leurs mains débiles, qu'une vaine fumée ! Hélas! lui aussi, quand son drame eut jeté tout son éclat dans le monde ennuyé de ses méchants vers, Dubelloy s'éteignit comme son drame, avant son drame. Il avait été beaucoup trop admiré, il fut oublié trop vite. Heureusement encore, était-il un homme simple, modeste et réservé; il comprit, contrairement à toutes les lois de l'amour-propre, que sa décadence était méritée, et qu'il n'avait pas le droit de s'en plaindre... il ne se plaignit pas.

Dans cet abîme le roi Louis XV eût laissé ce brave homme,

— Le roi Louis XVI, le sachant malade, envoya au pauvre Dubelloy cinquante louis pour l'aider à mourir ; Dubelloy fut plus heureux en ceci que le grand Corneille. Il eut encore ce grand bonheur, ce fut de mourir en 1775, dans sa quarante-huitième année, avant d'avoir pu juger du sort réservé à cette royauté et à celte noblesse de France, dont il avait été le dernier et le plus innocent flatteur.

Vous qui faites le drame moderne à votre tour, par l'exemple de cet homme un instant plus glorieux que Voltaire, mourant obscur et oublié dix ans plus tard, mourant plus oublié que sa . première tragédie, instruisezrvous du sort réservé à tout écrivain dramatique qui n'a que l'esprit et le hasard de sa profession. Instruisez-vous, fantômes qui régnez sur le théâtre des illusions.

— Erudimini, — Et par l'exemple de ces revers si complets, apprenez le sort réservé aux novateurs sans génie.

Discite jusUtiam, monili, et non temnere Divos.

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