CHAPITRE XXI
Je ne voudrais pas finir, par ce deuil et par cette misère, le présent tome de mon histoire ; passons vile à quelque spectacle plus consolant, à quelque gloire plus sérieuse.
a II ne faut pas mal parler de Tinvention ; » c*est un conseil d'Aristote. Au contraire, il faut aimer l'invention quand elle est vraiment l'invention, il faut entourer les inventeurs de nos louanges quand ils sont vraiment des inventeurs. Je plains du fond de l'âme la surprise et la douleur de M. Dubelloy quand soudain la faveur publique échappe à son drame; en revanche je me ris de la Mélanie et de M. de La Harpe abandonnés à leur malheureux sort, aussitôt que le public de sang-froid a pu lire ce chefd'œuvre manqué dont on disait à l'avance tant de merveilles.
Écoutez cependant un miracle d'invention, et le miracle d'un admirable inventeur, un drame de Pierre Corneille, inventeur et novateur à son tour, même dans Tœuvre excellente dont il est le créateur*
Que Don Sanche d'Aragon soit un drame, un drame admirablement disposé selon les règles et les exigences de l'école moderne, il suffirait, pour s'en convaincre, de citer un des maîtres du drame moderne, celui qui vient peut-être immédiatement après M. Victor Hugo lui-même, Frédéric Soulié. Frédéric Soulié était un véritable artiste; intelligent de son œuvre, il s'était rendu compte même des difficultés qui tiennent à la rhétorique, à l'analyse, à la dissertation 1 II savait admirablement, et sans le secours de personne, arranger et disposer un drame; il savait trèsbien, quand la chose était nécessaire , expliquer son drame, en donner le commentaire et la définition. Le chef-d'œuvre des drames, en deçà de M. Victor Hugo, la Closerie des Genêts^ appartient à Frédéric Soulié tout seul. Or un jour, comme il écrivait un feuilleton pour le Journal des Déhais (car le feuilleton compte, parmi ses ancêtres, Charles Nodier et Frédéric Soulié) ^ l'auteur de Roméo et JulieUe {une tragédie), et de la Closerie (un drame), après avoir expliqué le but et la forme de la tragédie, la forme et le but du drame, ajoutait les lignes que voici, en forme de conclusion :
« J'ai dit que le but de la tragédie étant de représenter des a types généraux de la passion humaine , la forme qu'elle avait « adoptée était suffisante ; mais que le but du drame étant de « peindre des portraits, de formuler des époques et de raconter « des événements, il ne pouvait satisfaire à ces conditions s'il ne « franchissait les étroites limites imposées à la tragédie. En défier nissant la tragédie et le drame d'une manière si absolue, je n'ai « point prétendu dire que la représentation des événements n'en- « trait point dans les éléments constitutifs de la tragédie, et que la « peinture des passions fût exclue du drame moderne. J'ai voulu, « seulement, bien isoler l'élément dominant de chaque genre, « pour en mieux montrer la différence. Ainsi deux alliages de fer « et de cuivre sont très-dissemblables, selon que le fer est en plus a grande quantité dans l'un, et le cuivre dans l'autre. De même la « tragédie a sa part d'action et d'événements; mais ils n'entreront « qu'à faible dose dans sa composition, tandis qu'ils sont la base « du drame moderne, qui aura aussi sa part de la peinture des « passions générales, mais dans une proportion bien moindre que c la tragédie. »
hi. 2i
i'î2 LITTÉRATURE DRAMATIQUE.
Il ajoutait que l'introduction du roman dans le drame avait été toute une révolution, ce qui est vrai, mais comme il était tout préoccupé de l'œuvre moderne, il ne voyait pas que justement ce mélange du drame et du roman dans la tragédie appartenait aux commencements de l'art, et remontait au premier chef-d'œuvre du théâtre français le Cid! Au Cid sorti, tout armé, du grand roman de l'Espagne î
Le Cîdy Horace, Cinna, Pompée et Polyettcte, autant de tra- (jédies, où le roman est mêlé à l'histoire, justement dans cette proportion qui fait que l'histoire l'emporte sur le roman. — Nîcomède et Don Sanche d'Aragon, deux drames où l'histoire est mêlée au roman, justement dans la proportion qui fait que le roman l'emporte sur l'histoire! Il y a donc quelque chose de trèsvrai et de très-bien expliqué dans cette définition de la tragédie et du drame par un des maîtres de ce temps-ci, et ce sera s'il vous plaît, un motif de plus pour que nous admirions, comme un chef-d'œuvre d'innovation, de nouveauté, d'invention, de drame, en un mot, « la comédie héroïque » de Corneille.
Il était de ces grands esprits qui recherchent surtout les aventures difficiles. A l'exemple de ses premiers maîtres, les ingénieux poètes espagnols ( les premiers maîtres de M. Victor Hugo), il ne dédaignait pas d'inventer, lui aussi, son petit roman, moitié bourgeois, moitié héroïque.... un délassement qu'il se permettait à ses illustres travaux. Quand il avait bien lutté corps à corps, avec les vieux Romains, dans un roman qui prenait sous sa main puissante toutes les dimensions de l'histoire, cela lui plaisait de s'arranger avec des héros dramatiques moins diffî* ciles à conduire, et à faire parler. Don Sanche d^Âraçon, après Nicomède, est une des meilleures pièces de ce drame à part, proclamé par la préface de Cromwell; un drame qui n'admet ni le rire franc de la comédie, ni la terreur, ni la pitié de la vraie tragédie, mélange compliqué de sentiments et d'aventures extraordinaires, do bravades héroïques, de maximes généreuses au delà de toute générosité, dont le dénoûment ne fait pas verser une goutte de sang sur la scène.
En ceci, sans doute, l'auteur dramatique était souvent excité par le violent désir de surmonter une difficulté nouvelle, puisque aussi bien il se privait, forcément, des vives émotions du cœur»
des grands tableaux de l'histoire, et des fureurs de la passion.
Le sujet de Don Sanche (TAragon était un sujet de circonstance, à l'époque récente encore (1836) où plusieurs trônes de l'Europe étaient occupés par de jeunes reines à marier ou nouyellement mariées à savoir : la reine d'Angleterre, la reine d'Espagne, et la reine de Portugal 1
Don Sanche se peut raconter en quelques mots : Dona Isabelle, reine de Castille, dona Léonore, reine (reine régente) d'Aragon dona Elvire, princesse d'Aragon, passent leurs jours à Valladolid, attendant que leurs cœurs ou le vœu de leurs peuples, les guident dans le choix d'un époux. De ces trois reines, la reine régente de Portugal ne paraît guère que pour faire valoir les droits de sa fille, dona Elvire, qui, avant de remonter sur le trône de son père le doit conquérir les armes à la main ; quant à la reine d'Espagne, finnocente Isabelle, elle est reine de fait, il est vrai, mais cependant elle sent déjà sa couronne remuer sur sa tête, et elle perdra cette frêle couronne (histoire d'hier) si quelque généreux courage ne vient à son aide. Singulière divination d'un poëte! Turenne assistant à la représentation de Sertorius et entendant la dissertation de ce général avec Pompée sur la tactique des Romains, s'écriait en applaudissant : — Où donc Corneille a-Uil appris l'art de la guerre! De même il y a douze ou quinze ans, en prêtant l'oreille à toutes ces fines et déliées dissertations politiques, à propos des reines jeunes ou vieilles qui n'ont pas de maris, et qui sont forcées d'écouter plutôt la raison d'État que leur propre cœur, étions-nous tentés de nous écrier : — Où donc Corneille a-t'U appris l'histoire de l'Espagne, du Portugal et de l'Angleterre c?6 4 830 à 1 836 ?
Dona Léonor, la reine chassée d'Aragon, ouvre la scène et parle ainsi à sa fille, dona Maria... je veux dire dona Elvire :
Après tant de malheurs, enOn le ciel propice, S'est résolu, ma fille, à nous faire justice; Noire Aragon, pour nous, presque tout révollé, Enlève à nos tyrans ce qu'ils nous ont ôté ; Il se met sous nos lois et reconnaît les reines.
Le trouble règne encore où vous devez régner, Le peuple vous appelle et peut vous dédaigner, Si vous ne lui portez, au retour de Gailille,
42i LITTERATUAB DRAMATIQUE.
Que l'avis d'une mère et le nom d'une Ûile.
Vous ne pouvez manquer d'amants dignes de vous, On aime votre sceptre, on vous aime
Arrive alors dona Isabelle, reine aussi, et jeune reine à marier. Dona Isabelle est un peu plus avancée que dona Elvire, elle n'a pas encore d'éi)oux ; mais au moins a-t-elle un royaume ; libre de toute inquiétude du côté de sa couronne, elle se trouble, elle hésite, à présent qu'il faut la partager. Quel effet cependant auraient eu, en 1837, de pareils vers écrits en bon anglais, et convenablement débités par une belle tragédienne de vingt ans, sur le théâtre de Drury-Lane, à Londres?