HT
leur chapeau et qui s*en vont se promener aux Champs-Elysées, pendant que Vanden attelé à son œuvre, et rivé à son livre, ose à peine, de temps à autre, oublier sa tâche ingrate, et regarder bruire et poudroyer le soleil à travers les marronniers en fleurs.
Eh bien, même en ce temps-là^ c'était déjà comme ça ! et tout jeune homme bien né et dressé aux grandes écoles, y devait regarder à deux fois avant d'entrer sérieusement, tout à fait, et comme on accepte une profession, dans la carrière des belleslettres. Certes, celui qui a vécu de l'exercice de cet art d'écrire et de parler à la foule, celui-là qui, grâce à sa plume fidèle, a échappé à tant de changements de la fortune et n'est pas resté écrasé sous quelque ruine, ou sous quelque honte, celui-là qui est resté debout quand autour de lui tant de grandes choses sont tombées, et qui a sauvé l'honneur au milieu de ce désordre dans les idées et de ces trahisons des opinions, celui-là serait le malvenu à méconnaître, à la fin de son œuvre, les bienfaits et les grandeurs de cette profession des belles-lettres, et pourtant, même à celui qui a mené sa barque fragile à bon port, et qui, sur la grève où son bateau s'est échoué, regarde et contemple de loin les naufrages de la haute mer, c'est un devoir de dire aux ambitieux de renommée et de fortune, les dangers et les douleurs de cette profession décevante.
Hélas! pour un qui se sauve, il en faut compter un si grand nombre qui se perdent! Pour celui-là qui évite l'écueil, il y en a tant qui s'y brisent. Le plus heureux des lettrés de notre générar tion, et le plus digne de sa fortune, a commencé, lui aussi, il y a déjà vingt-cinq ans, à la bonne heure, au bon moment des belles-lettres comme on dit, et cet homme qui est une gloire de la littérature périodique, un merveilleux esprit à tout dire, à tout comprendre, à tout pouvoir, mais aussi à tout pardonner, lorsque lui-même, au beau milieu de cette brillante carrière où il n'a recueilli qu'estime, honneur, considération, fortune, autorité légitime et faveur méritée, il se rendait compte des dangers et des périls de tout genre, eh bien! il n'hésitait pas à déconseiller aux jeunes gens les mieux disposés à bien écrire, toutes ces velléités d'écrivains. Il avait peur, lui aussi, du scribendi cacaothês indiqué par Juvénal ; avec cette mesure exquise et ce
bon sens mêlé de sourire et de bienveillance qui sont la force et le charme de son talent , il indiquait l'abîme, et, s'il vous plaît, nous placerons ici quelques-uns de ses irrésistibles arguments.
Sénèque dit quelque part qu'on n'a guère vu un propriétaire afficher à la porte de sa maison : Maison contagieuse à vendre. Mais ne fait-il donc pas une action courageuse, ce loyal et galant homme qui vous dit : Prenez garde, je me porte bien, mais j'habite une maison pleine de typhus!
Notre conseiller, M. Saint-Marc-Girardin, passe d'abord en revue les diverses professions libérales auxquelles pouvait aspirer un jeune homme, à la fin de la Restauration :
« L'armée a beaucoup perdu de sa faveur, sauf l'exception ; a l'Église est livrée aux intelligences médiocres ; on commence à « peine à s'apercevoir que l'agriculture est un art et peut deve- « nir une carrière ; l'instruction publique a ses prosélytes, l'ad- « ministration a ses fanatiques; on ne sait plus guère le nombre « des médecins et des avocats ; bref, de toutes les professions, la « profession de l'écrivain est celle qui attire le plus les ambitions « et les ardeurs de la jeunesse, elle est en hausse, et c'est grand « dommage, car c'est une profession qui a le grand défaut de « coûter beaucoup plus qu'elle ne rapporte.
«c Cette profession est d'autant plus dangereuse pour les jeunes « gens, qu'elle est plus commode, plus séduisante, et que par la « nature de son travail elle est comme la suite naturelle des trace vaux du collège. Pour le jeune homme qui fait des amplificad tiens, quoi de plus simple au sortir du collège, que de faire des « livres, c'est-à-dire une amplification un peu plus longue? de « cette manière, il ne fait que continuer sa rhétorique. Tous les a travaux du collège sont des travaux littéraires, et toutes les pasa sions aussi du collège sont littéraires : c'est le désir de surpasser <c son camarade, le dépit amer d'être vaincu, la vanité, la soif des « éloges. Tout, dans nos collèges, pousse la jeunesse vers la lit- «( térature. C'est cela qu'ils voient priser et estimer par-dessus « tout; l'air qu'ils respirent est imprégné de l'amour des livres et a de l'admiration pour ceux qui les font. Quels éloges des lettres ! « Comme on répète sans cesse les paroles de Cicéron en l'honneur a des lettres : que ce sont nos compagnes et nos consolatrices , « qu'elles noua suivent partout, aux champs, en voyage ; paroles
leur chapeau et qui s'en vont se promener aux Champs-Elysées, pendant que Vancien attelé à son œuvre, et rivé à son livre, ose à peine, de temps à autre, oublier sa tâche ingrate, et regarder bruire et poudroyer le soleil à travers les marronniers en fleurs.
Eh bien, même en ce temps-là^ c'était déjà comme ça ! et tout jeune homme bien né et dressé aux grandes écoles, y devait regarder à deux fois avant d'entrer sérieusement, tout à fait, et comme on accepte une profession, dans la carrière des belleslettres. Certes, celui qui a vécu de l'exercice de cet art d'écrire et de parler à la foule, celui-là qui, grâce à sa plume fidèle, a échappé à tant de changements de la fortune et n'est pas resté écrasé sous quelque ruine, ou sous quelque honte, celui-là qui est resté debout quand autour de lui tant de grandes choses sont tombées, et qui a sauvé l'honneur au milieu de ce désordre dans les idées et de ces trahisons des opinions, celui-là serait le malvenu à méconnaître, à la fin de son œuvre, les bienfaits et les grandeurs de cette profession des belles-lettres, et pourtant, même à celui qui a mené sa barque fragile à bon port, et qui, sur la grève où son bateau s'est échoué, regarde et contemple de loin les naufrages de la haute mer, c'est un devoir de dire aux ambitieux de renommée et de fortune, les dangers et les douleurs de cette profession décevante.
Hélas! pour un qui se sauve, il en faut compter un si grand nombre qui se perdent! Pour celui-là qui évite l'écueil, il y en a tant qui s'y brisent. Le plus heureux des lettrés de notre génération, et le plus digne de sa fortune, a commencé, lui aussi, il y a déjà vingt-cinq ans, à la bonne heure^ au bon moment des belles-lettres comme on dit, et cet homme qui est une gloire de la littérature périodique, un merveilleux esprit à tout dire, à tout comprendre, à tout pouvoir, mais aussi à tout pardonner, lorsque lui-même, au beau milieu de cette brillante carrière où il n'a recueilli qu'estime, honneur, considération, fortune, autorité légitime et faveur méritée, il se rendait compte des dangers et des périls de tout genre, eh bien! il n'hésitait pas à déconseiller aux jeunes gens les mieux disposés à bien écrire, toutes ces velléités d'écrivains. Il avait peur, lui aussi, du scribendi cacaothés indiqué par Juvénal ; avec cette mesure exquise et ce
bon sens mêlé de sourire et de bienveillance qui sont la force et le charme de son talent , il indiquait l'abîme, et, s'il vous plaît, nous placerons ici quelques-uns de ses irrésistibles arguments.
Sénèque dit quelque part qu'on n'a guère vu un propriétaire afficher à la porte de sa maison : Maison contagieuse à vendre. Mais ne fait-il donc pas une action courageuse, ce loyal et galant homme qui vous dit : Prenez garde, je me porte bien, mais j'habite une maison pleine de typhus!
Notre conseiller, M. Saint-Marc-Girardin, passe d'abord en revue les diverses professions libérales auxquelles pouvait aspirer un jeune homme, à la fin de la Restauration :
« L'armée a beaucoup perdu de sa faveur, sauf l'exception ; « l'Église est livrée aux intelligences médiocres ; on commence à « peine à s'apercevoir que l'agriculture est un art et peut deve- « nir une carrière ; l'instruction publique a ses prosélytes, l'ad- « ministration a ses fanatiques; on ne sait plus guère le nombre c des médecins et des avocats ; bref, de toutes les professions, la « profession de l'écrivain est celle qui attire le plus les ambitions « et les ardeurs de la jeunesse, elle est en hausse, et c'est grand « dommage, car c'est une profession qui a le grand défaut de « coûter beaucoup plus qu'elle ne rapporte.
« Cette profession est d'autant plus dangereuse pour les jeunes « gens, qu'elle est plus commode, plus séduisante, et que par la c nature de son travail elle est comme la suite naturelle des tra- « vaux du collège. Pour le jeune homme qui fait des amplifica- « tiens, quoi de plus simple au sortir du collège, que de faire des « livres, c'est-à-dire une amplification un peu plus longue? de « cette manière, il ne fait que continuer sa rhétorique. Tous les « travaux du collège sont des travaux littéraires, et toutes les pas- « sions aussi du collège sont littéraires : c'est le désir de surpasser « son camarade, le dépit amer d'être vaincu, la vanité, la soif des « éloges. Tout, dans nos collèges, pousse la jeunesse vers la lit- « térature. C'est cela qu'ils voient priser et estimer par-dessus « tout; l'air qu'ils respirent est imprégné de l'amour des livres et « de l'admiration pour ceux qui les font. Quels éloges des lettres ! « Comme on répète sans cesse les paroles de Cicéron en l'honneur « des lettres : que ce sont nos compagnes et nos consolatrices , « qu'elles noua suivent partout, aux champs, en voyage ; paroles
leur chapeau et qui s*en vont se promener aux Champs-Elysées, pendant que l'ancien attelé à son œuvre, et rivé à son livre, ose à peine, de temps à autre, oublier sa tâche ingrate, et regarder bruire et poudroyer le soleil à travers les marronniers en fleurs.
Eh bien, même en ce temps-là^ c'était déjà comme ça ! et tout jeune homme bien né et dressé aux grandes écoles, y devait regarder à deux fois avant d'entrer sérieusement, tout à fait, et comme on accepte une profession, dans la carrière des belleslettres. Certes, celui qui a vécu de l'exercice de cet art d'écrire et de parler à la foule, celui-là qui, grâce à sa plume fidèle, a échappé à tant de changements de la fortune et n'est pas resté écrasé sous quelque ruine, ou sous quelque honte, celui-là qui est resté debout quand autour de lui tant de grandes choses sont tombées, et qui a sauvé l'honneur au milieu de ce désordre dans les idées et de ces trahisons des opinions, celui-là serait le malvenu à méconnaître, à la fin de son œuvre, les bienfaits et les grandeurs de cette profession des belles-lettres, et pourtant, même à celui qui a mené sa barque fragile à bon port, et qui, sur la grève où son bateau sVst échoué, regarde et contemple de loin les naufrages de la haute mer, c'est un devoir de dire aux ambitieux de renommée et de fortune, les dangers et les douleurs de cette profession décevante.
Hélas! pour un qui se sauve, il en faut compter un si grand nombre qui se perdent! Pour celui-là qui évite Fécueil, il y en a tant qui s'y brisent. Le plus heureux des lettrés de notre génération, et le plus digne de sa fortune, a commencé, lui aussi, il y a déjà vingt-cinq ans, à la bonne heure, au bon moment des belles-lettres comme on dit, et cet homme qui est une gloire de la littérature périodique, un merveilleux esprit à tout dire, à tout comprendre, à tout pouvoir, mais aussi à tout pardonner, lorsque lui-même, au beau milieu de cette brillante carrière où il n'a recueilli qu'estime, honneur, considération, fortune, autorité légitime et faveur méritée, il se rendait compte des dangers et des périls de tout genre, eh bien ! il n'hésitait pas à déconseiller aux jeunes gens les mieux disposés à bien écrire, toutes ces velléités d'écrivains. Il avait peur, lui aussi, du scribendi cacaothês indiqué par Juvénal; avec cette mesure exquise et ce
bon sens mêlé de sourire et de bienveillance qui sont la force et le charme de son talent , il indiquait l'abîme, et, sMl vous plaît, nous placerons ici quelques-uns de ses irrésistibles arguments.
Sénèque dit quelque part qu'on n'a guère vu un propriétaire afficher à la porte de sa maison : Maison contagieuse à vendre. Mais ne fait-il donc pas une action courageuse, ce loyal et galant homme qui vous dit : Prenez garde, je me porte bien, mais j'habite une maison pleine de typhus!
Notre conseiller, M. Saint-Marc-Girardin, passe d'abord en revue les diverses professions libérales auxquelles pouvait aspirer un jeune homme, à la fin de la Restauration :
a L'armée a beaucoup perdu de sa faveur, sauf l'exception ; « l'Église est livrée aux intelligences médiocres ; on commence à a peine à s'apercevoir que l'agriculture est un art et peut deve- « nir une carrière ; l'instruction publique a ses prosélytes, l'ad* a ministration a ses fanatiques; on ne sait plus guère le nombre « des médecins et des avocats ; bref, de toutes les professions, la « profession de l'écrivain est celle qui attire le plus les ambitions « et les ardeurs de la jeunesse, elle est en hausse, et c'est grand <c dommage, car c'est une profession qui a le grand défaut de « coûter beaucoup plus qu'elle ne rapporte.
« Cette profession est d'autant plus dangereuse pour les jeunes « gens, qu'elle est plus commode, plus séduisante, et que par la « nature de son travail elle est comme la suite naturelle des traa vaux du collège. Pour le jeune homme qui fait des amplifica- « tiens, quoi de plus simple au sortir du collège, que de faire des « livres, c'est-à-dire une amplification un peu plus longue? de « cette manière, il ne fait que continuer sa rhétorique. Tous les « travaux du collège sont des travaux littéraires, et toutes les pasa sions aussi du collège sont littéraires : c'est le désir de surpasser a son camarade, le dépit amer d'être vaincu, la vanité, la soif des « éloges. Tout, dans nos collèges, pousse la jeunesse vers la lit- « térature. C'est cela qu'ils voient priser et estimer par-dessus « tout; l'air qu'ils respirent est imprégné de l'amour des livres et « de l'admiration pour ceux qui les font. Quels éloges des lettres ! « Comme on répète sans cesse les paroles de Cicéron en l'honneur « des lettres : que ce sont nos compagnes et nos consolatrices , « qu'elles nous suivent partout, aux champs, en voyage ; paroles
« charmantes et vraies qui seyaient à Cicéron devenu grand sei- « gneur par sa fortune et ses dignités, et resté homme de lettres « par goût, par plaisir, par besoin de renommée; car la littéra- « ture est le plus beau des loisirs, mais le plus détestable des « métiers. Ainsi nourris, ainsi repus de tendresse et d'adoration « potir la littérature, comment voulez-vous que nos lauréats , « vantés, couronnés, grands hommes le jour de la distribution « des prix, comprennent que cette littérature, dont Fébauche et « l'essai seuls leur vaut tant de gloire et d'honneurs, n'est pas « dans le monde ce qu'elle est dans les écoles ; qu'ils déposent « tout d'un coup les préjugés de toute leur adolescence, et qu'ils « les laissent au collège avec leurs baraques et leurs pupitres « désormais inutiles? »
Ace propos, notre philosophe (il avait trente ans, mais, dit-il parfois avec orgueil, je n'ai jamais été jeune) raconte qu'il vit un jour un écolier de rhétorique les mains pleines de prix, la tête chargée de couronnes ; le jeune lauréat venait de gagner le prix d'honneur, et, dans le premier enivrement de sa fortune naissante, il pensait que le monde était ouvert à sa libre fortune... Il fallut, avec bien de la peine, expliquer à ce jeune homme que le collège et le monde n'avaient pas les mômes yeux pour le prix d'honneur ; qu'il ne suffît pas d'écrire en latin comme Cicéron, qu'il fallait encore savoir écrire en beau français comme M. Villemain, et que la chose était rare et difficile. « Au collège c'est par l'esprit que l'on réussit, dans le monde c'est par le caractère. » Hélas! ces belles couronnes du collège, demain elles seront fanées. Ces luttes suprêmes d'hier, il faut que tout de suite elles recommencent dans le monde, ardentes, obscures, patientes, et nul ne va demander si tu as eu des prix au collège, et si tu osais t'en
vanter tu serais un objet de risée — Ayant ouï toutes ces
choses, le jeune homme promit de choisir un état solide et de marcher à un but sérieux. Il le promit... Six mois après il faisait imprimer, à ses frais, ses élégies de décembre et ses chansons du mois d'août.
« Les deux défauts essentiels de la profession d'homme de a lettres, c'est le manque de poids et le manque de progrès. Dans « tous les autres états, l'état soutient l'homme et lui prête de la « force. Si vous êtes notaire, avoué, médecin, avocat^ vous avez
a d'abord votre valeur personnelle, et de plus vous avez la valeur a de votre état. Votre état ajoute à ce que vous êtes, et vous avez « deux forces au lieu d'une. Il y a tant d'hommes qui ne valent « que par leur état, que cela prouve évidemment Timporlancedes « professions. Dans la littérature, au contraire, l'état n'est rien, « n'est d'aucun poids, et n'ajoute rien à l'homme. L'homme, dans « cet état, est délaissé à lui-même, et ne tire rien d'ailleurs. Il ne « vaut que par lui-même. La littérature est donc, de toutes les pro- « fessions, la plus difficile, parce que c'est celle qui soutient le « moins l'homme.
« Que dirai-je du manque de progrès? Cela est plus frappant a encore. Dans les autres états, il y a une sorte d'avancement « naturel et nécessaire qui pousse l'homme et le fait monter. Les « efforts qu'il fait le servent et ajoutent à la vitesse de ses pro- « grès. Mais, à part ces efforts, sa profession marche en quelque « sorte toute seule. De lieutenant, le temps vous fait capitaine; « de professeur de cinquième, le temps vous fait professeur de « troisième, puis proviseur; à mesure que le temps efface les « rangs supérieurs, il fait monter les rangs inférieurs, et cela <( dans tous les états, au barreau, dans la médecine, dans l'armée, (( dans la magistrature, partout enfin , sauf dans la littérature, a Dans la littérature, point d'hiérarchie réglée et suivie, point « d'ordre du tableau. Vous faites un bon livre, vous voilà au haut « de l'échelle; le second est moins bon, ce qui arrive presque « toujours... vou!> descendez aussi vite que vous étiez monté. « Ajoutez les vicissitudes du goût public, le besoin dfe la nou- « veauté, l'habitude qui émousse le plaisir, toutes les causes a enfin qui font que dans la littérature les hommes vieillissent « vite.
« Quel état que celui qui oblige, sous peine de misère, à avoir a toujours de l'esprit, et toujours le genre d'esprit qui, selon le « temps, plaît le plus au public ! Comment voulez-vous que l'homme a suffise à cette mobilité ? Aussi s'y épuise-t-il bien vite. Alors a viennent les dégoûts et les amertumes ; alors vient le dépit de se « trouver moins avancé, à quarante ans qu'à vingt-cinq, la jalousie « contre des rivaux plus jeunes et plus heureux, la colère de voir « dans les autres états tant d'hommes qui ne nous valent pas, « croyons-nous, faire fortune et réussir, tandis que nous, morbleu ! . . . 111. i.
« Telle est la profession d'homme de lettres, toujours mobile, ir- « régulière, où rien n'est stable et assuré, où rien ne se prête aux « arrangements ordinaires de la vie civile, et qui tous ont besoin de « durée, profession qui ne soutient pas ceux qui l'embrassent, qui « ne leur épargne aucun des pas du rude chemin qu'ils ont à « faire, et qui semble dire tous les matins à l'homme : Tire-toi « d'affaire comme tu pourras ! »
Telle était l'opinion de ce maître austère et charmant, l'opinion de l'homme en ce temps-ci qui a donné, en plus grand nombre, les meilleurs conseils à la jeunesse. Et comme il n'a jamais offensé personnne, il reprenait, voyant Tétonnement de cet auditoire emplumé qui l'écoutait :
a Mais, mon Dieu, comprenez-moi bien ; je ne fais pas la sa- « tire des gens de lettres, je dis au contraire que c'est vous qui « êtes les dupes de votre profession. Avec le quart du zèle, de a l'esprit, de l'intelligence et du talent que vous employez à dé- « frayer cette passion dévorante, vous auriez été les premiers « certainement dans toute autre profession que vous auriez choi- « sie, et comptez quel succès, quelle fortune et quel avenir vous « attendaient. Au contraire, la littérature est une ingrate profes- « sioD, tout au plus si elle rapporte Thabit et le pain de chaque « jour. »
A ce blasphème, on se récrie, on calcule, on montre au dénigrant toutes les fortunes de la plume et de la lyre; on lui dit que celui-ci peut gagner cent mille francs chaque année, et que celuilà a vendu, cent mille francs, un seul roman écrit en assez petit style, et l'on raconte au théâtre, les droits d'auteur, les fortunes subites de telle comédie ou de tel livre dont personne ne voulait, et même — l'argument était éclatant, — tenez maître, voici le petit Prosper en grand équipage. Eh, c'est lui, n'admirez-vous pas cette berline faite pour un prince? Que vous dit cette livrée, et ne trouvez-vous pas que ces chevaux anglais ont bon air?
De grâce, mettez-y un peu de complaisance, approchez-vous, risquez un œil, et dans cette voiture, armoriée, oui-da ! voyez-vous, roulée à la façon d'une panthère, cette illustre dame harnachée et empanachée autant, pour le moins, que messieurs ses chevaux? Tout cela pourtant, ces valets, cette parure, cette maison, et ce grand scandale que donne à tous cet imprudent Prosper, tout cela
c'est sa plume qui l'a payé ! Quand il passe, chacun l'admire, et les curieux demandent : N'est-ce pas le carrosse de M. de Rothschild?
Tel était l'argument en faveur de la littérature. Ah ! vous dites
qu'elle nourrit à peine ses adeptes or voilà un écrivain assez
médiocre qui va en voiture. Ah ! vous dites que le talent est mal payé, et l'on vous répond par trois ou quatre maréchaux littéraires, qui gagnent cent mille francs par année. Ajoutez que la littérature est un excellent débouché offert aux jeunes gens. Il n'y a pas d'administration, môme celle des finances , qui ait autant d'emplois. Les uns font des romans, les autres des journaux, ceux-ci des prospectus. Il en est qui font les trois choses. Ils cumulent, et personne n'a droit de s'en plaindre. Il n'est pas de médiocre littérateur qui ne gagne, bon an mal an, de trois à quatre mille francs. Disons aussi que cette activité littéraire profite aux libraires, aux imprimeurs, aux fabricants de papier. Aucun état ne répand autant d'argent, et n'en garde autant pour soi. La littérature fabrique beaucoup. Qu'importe que quelques-uns sourient en disant que nous fabriquons beaucoup, mais que nous ne fabriquons pas bien ? Jamais nos métiers ne cessent de battre comme font les métiers des autres manufactures. La littérature est donc une profession utile aux siens et utile à l'Etat, parce qu'elle emploie beaucoup déjeunes gens qui, sans cela, seraient sur le carreau.
« Voilà, reprenait le moraliste, voilà et beaucoup mieux encore, comment plaidait mon écrivain pour la littérature, un pied sur le marchepied de son élégante berline; et ses chevaux, piaffant le pavé et secouant leurs tètes harnachées de la manière la plus coquette, semblaient applaudir leur maître et témoigner pour lui. Le philosophe Favorin disait qu'il n'avait rien à répondre à l'empereur Vespasien qui avait dix légions à ses ordres. Que vouliez-vous que je répondisse à un homme plaidant en carrosse? Il avait là ses témoins et ses preuves, toutes fort jolies et fort gracieuses. Mes témoins et mes preuves, c'est-à-dire tous les désappointés, tous les mécontents, tous les malheureux qu'a faits la profession littéraire, sont tous à pied, hélas l et ne pouvaient point arriver à temps pour témoigner pour moi, contre mon adversaire qui partait au galop. »
Ainsi il parlait, et notez bien qu'il ne disait pas toute son opinion sur ce plaidoyer en voiture, et en si belle compagnie. 11 avait en lui-même Tinstinct de la misère, de la honte et de la vanité de ces unions fortuites et de ces fortunes passagères. Il trouvait qu'elles étaient bâties sur le sable ; il songeait, voyant ce luxe d'un jour, à ces fausses et méprisables fortunes de la roulette, où la rouge et la noire, le trente et quarante, et tous les caprices du dieu Hasard, élèvent, abaissent, relèvent et finissent par tuer ce triste joueur , sous un coup de râteau.
11 se disait en homme sage et pieux, que l'argent qui vient si vite est un argent mauvais, que cette fortune en jupon court est une fille perdue, inconstante comme l'onde et volage comme l'ombre, et qu'un homme sage ne doit pas attacher une grande importance à ces fausses confidences du talent payé au poids de l'or. Non, malheureux, tu n'es pas riche parce qu'aujourd'hui l'oisiveté populaire aura voulu lire, à prix d'or, le dernier enfantement de ton cerveau ! Tu n'es pas riche parce que tu étales, en plein jour, ton luxe insolent et tes passions insolentes. Tu n'es pas riche parce que ta maîtresse et tes chevaux sont harnachés à la dernière mode ; ils ne sont pas à toi pour longtemps, ces fantômes de la richesse réelle, solide, étoffée, en fonds de terre, en bons biens au soleil. Fi de ces fortunes du chien qui laisse la proie et qui court après l'ombre! Fortunes de comédiens, fortunes de poè'tes, fortunes de soldat, fortunes de coquette, fortunes de courtisans et fortunes de courtisanes sont également placées à la caisse d'épargne du Hasard.
Voilà ce qu'il pensait et ce qu'il ne voulait pas dire. A quoi bon souffler méchamment sur un château de cartes? le château ne s'écroulera que trop vite !
« Et voilà pourquoi, disait-il en concluant, en dépit de ces splendeurs, toutes les fois qu'un jeune homme me vient confier qu'il veut être homme de lettres, je le détourne de cette carrière, le priant de con^dérer combien les chutes y sont nombreuses et cruelles ; que nulle part il n'y a autant d'inégalité et de distance entre le premier et le second rang. — Quelques-uns, et en bien petit nombre, y gagnent ua fortune et un nom ; le plus grand nombre vit obscur et pauvre, sans sécurité, sans avenir, livré à la merci des libraires qui, épiant le déclin de votre esprit ou de votre
réputation, ne se font point fauté, aussitôt ce déclin arrivé (et pour qui n'arrive-t-il pas?), de cruelles réductions de prix ou d'humiliations plus cruelles encore. »
Quoi de plus naturel et de plus juste? Si les femmes gardaient toujours leur beauté , leur jeunesse, et si les hommes d'esprit gardaient toujours la verve de leurs vingt ans, rien ne serait égal dans le monde, à Tétat de jolie femme et d'homme d*esprit. Mais l'esprit se ride comme la beauté. Que faire alors? Les plus mauvais métiers sont ceux qui ont beaucoup de contrastes; ils exposent l'homme à des secousses et à des soubresauts qu'il n'est pas capable de supporter.
« L^homme a besoin de suite et de durée. 11 meurt quand il passe trop brusquement du froid extrême à l'extrême chaleur. Il meurt aussi ou se désespère et se démoralise quand, dans la vie, il passe d'un extrême à l'autre, de la richesse à la misère, de l'éclat à l'obscurité, de la vogue à la disgrâce. Evitez donc, une profession flottante et mobile où l'homme ne tient à rien, où il suf&t d'un caprice du public ou d'une heureuse inspiration de l'esprit... Pour les individus comme pour la société, il n'y a de bon que les états stables et réguliers. — Les états qui ne sont point exposés à de trop brusques vicissitudes, qui ne comportent pas les aventures, qui casent l'homme et qui le contiennent... »
Et voilà pourtant des pages oubliées, des pages enfouies dans le journal... elles devraient être écrites, sur toutes les murailles des collèges, en lettres d'or : Efiam lapides clamabunt !
Mais qui peut résister à sa destinée et quels sont les conseils tout-puissants qui vous arrachent à l'abîme, si l'abîme vous attire et vous plaît ? Ces merveilleux conseils de sagesse et de prudence que donnait ce galant homme, aux jeunes gens qui venaient l'entendre, étaient en quelque sorte démentis par la position même de celui qui les donnait. Si jeune encore il était, grâce à sa plume, entouré d'obéissances, de sympathies et de respects. On l'écoutait avec toutes les déférences qui sont dues au mérite personnel; tous les hommes des lettres et de la politique allaient à lui naturellement, et sans qu'il semblât y prendre garde ; même il était tout ce que peut être un écrivain d'un rare talent, et pour que rien ne manquât à ces chances heureuses, il a fini par toucher à la popularité, en suivant les rudes et austères sentiers du devoir.