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CHAPITRE IV

En revanche (et le contraste, ici, n'est pas cherché, il appartient à la vie littéraire , il est du domaine de notre histoire ! ), rhomme de lettres, et le journaliste éminent, dont je vais raconter la vie et dont je vous dirai les sages conseils ; Thomme anéanti que j'ai entendu exprimer, en termes amers, cruels et sans pitié, du fond même de son abaissement, les mêmes opinions que ce jeune homme disait, tout à l'heure, du haut de sa très-grande fortune, avec son esprit, sa bonne grâce, et ce tour heureux qu'il a puisé aux meilleures sources; cet homme... au bord de sa fosse, maudissant l'exercice des lettres et cette profession qui l'avait conduit là... il devait être écouté, ce me semble, et sa parole devait avoir une toute autre portée , en cet instant suprême de la précoce vieillesse, lorsqu'un pauvre écrivain, plein de misère pour lui-même, et d'inquiétude pour les siens, las de marcher, et forcé d'aller toujours, n'ose envisager ni le passé qui lui fait honte, ni l'avenir qui lui fait peur.

L'inforluné ! il retient ses larmes par orgueil ; il étouffe sa plainte inutile, imposant silence à ses douleurs mêlées de remords; il lève les yeux au ciel qu'il ose à peine invoquer ; il se tord les mains de désespoir 1

Cet infortuné qui était, lui-même, une plaidoirie impitoyable contre la profession des lettres, avait été longtemps célèbre par son courage, par son esprit, par sa repartie heureuse ; et de sa vive parole, et de sa plume habile à l'improvisation de l'heure présente, el de son épée à tout propos tirée, et de sa personne, il avait défendu, protégé et sauvegardé la cause impopulaire du roi Louis XVIIl et du roi Charles X. Royaliste, il était né royaliste. 11 n'avait jamais eu qu'une opinion, celle qu'il avait proclamée en pleine terreur. Il ne savait pas ce que c'était ce mot-là : la pâlinodie, et jamais il n'avait songé que cela fût possible, à un écrivain honnête homme, de se conduire à la façon des courtisanes qui passent de Pompée à César, bonnes à servir toutes les causes, et acceptant tous les amours. Il s'appelait Martainville, et comme un jour (il avait dix-huit ans) l'accusateur public qui l'avait jeté en pâture au tribunal révolutionnaire, l'appelait : M. de Martainville : »- Citoyen accusateur public, répondit le jeune homme en riant, je m'appelle Martainville et non pas de Martainville, tu dois bien le savoir, et que je suis ici pour être raccourci et non pas allongé! — Le mot était vif et gai, il fit rire ces bourreaux qui ne riaient guère; lui-même Fouquier-Tinville daigna sourire et le jeune homme fut sauvé par un bon mot.

A peine libre il s'abandonna à toute sa verve ; il obéit à tous les caprices de son esprit, à toutes les inspirations de sa jeunesse; il chanta l'amour et le plaisir, il se moqua de Robespierre, il se moqua du Directoire, et quand ces lâches dictateurs furent tombés dans la boue, il eût bien voulu se moquer du nouveau maître... il se tut, et il fit d'innocents vaudevilles. 11 chantait comme un autre, la déesse et les dieux de cette époque, Jocrisse et madame Angot. Il vivait, comme tant d'autres de ses compagnons, au jour le jour, en véritable Bohémien de Paris, et ne craignant rien que la chute du ciel au-dessus de sa tête bouclée.

En toute révolution (c'est justice! ), il y a toujours, sur le flanc des victorieux, quelques-uns de ces esprits à la légère et dédaigneux de la force présente qui piquent, écrasent et blessent, de leurs

coups d'épingles, le taureau qui passe écrasant les gros obstacles, et s'arrêlant et s'irritant aux moucherons.

Le moucheron Martainville, quand il eut bourdonné tout à son aise et mené le coche aux alentours de 1814, devint tout d'un coup une puissance. Il entrevit que si maintenant la liberté était proclamée, il pouvait, lui aussi, prendre sa part do cette curée, et tout de suite il se mit à l'œuvre, élevant autel contre autel, et répondant, du côté des royalistes, par des excès incroyables, aux premiers excès de la presse libérale. Il avait le bec, il avait le fil, il avait le ton, et Faccent, et le cri et la logique, et le désordre et les mille arsenaux de cette espèce de petite guerre, au milieu des vengeances, des haines, des espérances et des désespoirs du nouveau monde politique. Il riait, il égratignait, il mordait, il jurait^ car madame la dauphine elle-même lui pardonnait volontiers ces gros jurons qui attestaient beaucoup plus de son zèle que de sa politesse. Il était brusque et violent, taquin et de mauvais goût, et des colères sans fin, et des rages soudaines et tout l'appareil du pamphlet qui tue en riant. Brave à l'attaque, hardi à la réplique, intrépide à l'avant garde, infatigable à la défense, ingénieux, caustique et malveillant à outrance, avec un esprit vif, une imagination alerte, un style entraînant qui vivait de pêle-mêle, et surtout avec l'aide et la bonne volonté de la cour, il trouvait facilement des lecteurs qui l'encourageaient et le suivaient, d'un pas timide et d'un peu loin, dans ces sentiers épineux de l'injure à coups de hache et de l'insulte à brûle-pourpoint. Bref, ce Martainville était un vrai journaliste avec toutes les grâces, tous les défauts, toute l'éloquence et tous les vices de cette charmante et dévorante profession.

Il était peu lettré; il n'avait jamais rien étudié; il appartenait à ces temps malheureux qui n'étaient pas encore la république, et qui déjà n'étaient plus la monarchie ; ainsi il était venu à une heure sombre, en pleine ruine, au milieu d'institutions croulantes^ de forces brisées, de majestés insultées, entre la nuit qui s'achève et le jour qui commence ; dans ce crépuscule malsain qui confond le droit et le fait, l'anarchie et l'ordre, l'esclavage et la liberté — En ce moment formidable de l'histoire française où tout s'achève, où rien ne commence encore, on n'avait pas le temps d'élever les enfants, à peine songeait-on à en faire, et...

c'était un sauve- qui-peul ! d«ns le sauve-qui-peut universel ,1 Certes, confier une plume à ces mains inhabiles, donner la parole à ces voix ignorantes, bombarder à la tribune, improviser au journal naissant ces enfants perdus de la monarchie, et donner Tautorilé de Técrivain, à ces nouveaux-venus dans les domaines du style français, que Ton traitait , chose étrange ! comme s'ils eussent été les successeurs naturels et les héritiers légitimes de Montesquieu, de D*Alembert, de Voltaire et de Diderot , c'était une licence un peu forte; mais comment faire? — Le monde était pris à Timproviste par la liberté ; les grands écrivains étaient morts, les journalistes honnêtes étaient tués , les libres penseurs osaient à peine penser encore, et cependant on avait besoin là, tout de suite, aujourd'hui et demain, des écrivains de chaque jour. La royauté qui revenait de Texil accepta donc , sans trop d'excuses les premiers venus qui voulaient la servir, et parmi ces premiers venus elle s'estima heureuse de rencontrer la verve, l'audace, l'attaque et la bataille de Martainville. Il était sur la brèche tenant sa plume, lorsque le roi Louis XVIlï fit son entrée à demi triomphante dans sa bonne ville de Paris, au milieu de la rage des uns, de l'espérance des autres, de l'humiliation de tous.

Ce que Martainville avait dépensé d'énergie à cette bataille d'une royauté qu'il fallait établir, asseoir et défendre, ce qu'il avait employé de verve et d'audace à porter haut ce drapeau blanc, ce drapeau des émigrations, qui voulait remplacer le drapeau des modernes batailles, ce qu'il avait eu d'obstacles à franchir, d'ennemis à briser, de mépris à souffrir, dans la politique , et sur le théâtre, aux sommets et dans le fond du journal, à travers les pamphlets et les livres, — et combien de fois il s'était battu, seul contre tous, sans que cette cour ingrate lui vînt en aide et protection ; au contraire, que de fois on 1 avait discrédité, que de fois on l'avait sacrifié; quelles colères. dans son propre parti l'avaient poursuivi pour ce mot dont il se vantait : uUr a-royaliste , c'est à ne pas le croire. Ajoutez qu'il se battait le soleil dans les yeux, le vent en proue, au rebours de la popularité, pour une cause qui avait été, pendant vingt-quatre heures — tout un siècle! la cause même de l'étranger, et sur un sol glissant

où les Russes, les Allemands et les. Anglais avaient laissé leur III. ^

empreint© en parlant. On parle encore du chevalier Bayard qui seul défendit contre une armée entière un pont où l'ennemi voulait passer; le chevalier Bayard est un conscrit, comparé à Martainville.

Le chevalier Bayard, avait derrière lui, pour défendre le passage attaqué, toute l'armée française, et avec Tarmée le roi François !•% et avec le roi la France entière, et toutes les épées, et toutes les

bannières, et toutes les forces et toutes les gloires Martainville

était seul à défendre la pp»ition contre le général Foy, contre Béranger, contre la France entière; il était seul, et le roi pour qui il se battait, savait à peine le nom de son défenseur 1 11 y a dans toute bataille plus d'un volontaire sans grade et sans nom qui suit toujours les grandes armées et qui se bat en maraudeur.

Toutefois comme il avait bien de l'esprit, et qu'on estime i'es^ prit, chez nous, cet homme finit par être compté, il avait institué un fameux journal qu'il avait intitulé le Drapeau blanc; et ce journal, qui é.tait l'excès même, obtint, à force d'excès — (puissance incroyable que donne la violence ! ), un succès pareil à Tenthousiasme que soulève un combat de taureaux. Lui aussi, Martainville il eut son jour et son heure. Il fut une puissance. Il avait ses partisans et ses flatteurs. Paris, enivré de cette politique furieuse, attendait impatiemment, non pas l'opinion mais la déclamation de Martainville. Il écrivait vite, et il était violent. Il était violent aux ministres du roi, violent aux chefs de l'opposition, violent aux serviteurs qui n'étaient pas de son parti , violent à tous, indulgent à peu ; il était revéche, insolent, taquin, faquin, hâbleur, insolent à outrance, avec mille et mille saillies imprévues qui, plus d'une fois, ont fait tomber les plus violentes colères. Ces sortes d'écrivains tiennent beaucoup du paillasse des carrefours ei du bandit de grand chemin ; ils tiennent d'une main sûre l'escopette et la plume ; ils ne valent certes pas grand'chose, ils valent encore mieux que ces Laurents de sacristie, armés de la discipline de Tartufe ; au moins le bandit quand il outrage, outrage en face et les armes à la main ; Laurent, lui, se cache dans les buissons pour dépouiller son homme à coup sûr; il assassine et ne se bat pas... sa religion le lui défend.

Ces tristes enfants perdus de la politique et du hasard, ces cheau-légers du journal ennemi des lois, ne peuvent vivre, et ne

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vivent en effet que dans les époques troublées ; ils sont les 6ls des révolutions et les cousins germains de Témeute ; aussitôt qu'une société est assise, il faut nécessairement que ces coupe-jarrets disparaissent, semblables à ces bandes que le bon Duguesclin emmène hors de France, et qu'il fait bénir par le pape, en passant par Avignon.

Telle fut l'histoire de Martainville. On le laissa faire tant qu'il y eut en France assez de désordre pour supporter le pamphlet de chaque jour, mais aussitôt que la France, mieux réglée, put se rendre compte de ces violences, on fit taire Martainville. On l'avait toléré tant qu'il n'avait été qu'un bruit dans la foule, aussitôt qu'il fut quelqu'un on l'avait jugé compromettant, et on lui avait ordonné de se taire. Exemple à indiquer aux bandits de la plume et de la parole ; des ténèbres ils peuvent tout attendre, et rien de la lumière. Tant qu'il n'y a de frein pour personne ils sont les maîtres; au premier moment où l'ordre est vraiment rétabli il faut qu'ils tombent, méprisés de ceux qui les emploient, odieux à ceux qu'ils servent, et si à plaindre, en fin de compte, qu'ils n'ont pas même à espérer l'excuse du fanatisme et le pardon du dévouement. Ah! la race exécrable! Il en était, sans le savoir, ce malheureux Martainville; il était, sans le vouloir, le grand-père du journal dévot... Paix à son ovbre, il ne se doutait guère du châtiment qui l'attendait 1

Châtiment étrange, abominable aventure, existence de honte et de misère. Il se rendait, à lui même, cette justice intime qu'il avait bien servi la monarchie, et le roi ne savait pas son nom ! Il avait défendu, pied à pied, les immunités des royalistes, et quand il passait devant eux , les royalistes détournaient la tête pour ne pas le voir 1 II avait le talent, l'esprit, le bon mot, l'audace, la repartie, on lui défendait d'en rien montrer! Il était bon journaliste, et son journal était brisé... en voilà les débris qui se traînent obscurément dans le carrefour, emportés par le vent du nord ! Ainsi il était lié, garrotté, muselé, attaché, confisqué, et par l'abandon même où il était laissé, forcé de vivre dans les tabagies où sa bonne humeur et sa bonne grâce lui servaient de passe-port.

Bref, on eut dit d'une âme en peine, et se voyant abandonné, de ceux même qui auraient dû lui venir en aide avec le plus de Bèlft et de reconnaissance , il se demandait parfois : a Qui trompe-

ton ici ? » Avec cela nulle considération, nulle estime, et pas une récompense publique ! On eût donné la croix d*honneur à Vidocq plutôt qu'à lui !

Sa vie entière avait été le plus singulier mélange d'oisiveté et de travail : tantôt il passait la nuit el le jour, la plume à la main et le premier à la bataille... la bataille achevée il en mangeait le produit à la façon des corsaires et des boucaniers lorsque après avoir dévalisé les galions de TEspagne, ils jetaient à qui voulait le ramasser, le produit de leur crime et de leur courage. — Il vivait donc au jour le jour, tantôt riche et tantôt pauvre ; et riche ou pauvre, toujours une dépense qui allait s'augmentant, par la dette cachée, obscure ; la dette qui se fait humble et petite afin de mieux attraper sa victime imprévoyante, au détour de tel piège qu'elle lui aura tendu, à la façon de Taraignée 1 On dit même que sa femme, qui était jeune et belle, et non moins prodigue et non moins volage, ajoutait au désordre de cette maison endettée où sonnaient incessamment (la sonnette était attachée à un fil si léger! On eut dit la sonnette d'une courtisane en crédit!) la vanité, le caprice, la présomption, le duel, la dette, et la fièvre et Torgie. Une sonnette pareille, et ce fil d'archal où votre vie est attachée, une sonnette agitée, à chaque instant, par les passions mauvaises, doit être, étes-vous de moa avis.^ l'image la plus frappante de l'esclavage ici-bas, et l'image la plus approchante de l'enfer.

Je Tai peu vu, cet homme qui a laissé dans mon esprit de si profonds souvenirs, et dont le fantôme, aux temps malheureux de mes propres désordres, m'est apparu bien souvent, me montrant sa plaie et sa chaîne, et son rire et son désespoir; je Tai peu vu, mais je suis peut-être le dernier écrivain de ce pays q^i l'ait entendu gémir et qui l'ait vu marcher, courbé en deux parties inégales, et tout meurtri des faux pas de sa course achevée.

Il y avait cinq ou six mois (la révolution de juillet était proche) que M. Martainville, encouragé par cet homme funeste appelé le prince de Polignac, avait tenté de relever son ancien journal mort à la peine, et mort de l'indifférence même de messieurs les royalistes, qui n'ont jamais paru se douter que leur parti devait être représenté par un journal. A cette résurrection lamentable du Drapeau hlanc^ le pauvre Martainville avait usé les dernières

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forces de sa vie et les dernières ressources de sa fortune. 0 misère! En vain il avait fait un appel suprême aux anciennes passions , aux anciens lecteurs , les vieux lecteurs étaient morts ou tombés en enfance.

Ce Drapeau blanc, qui avait été un défi au drapeau tricolore, cet esprit d'injure et de violence qui avait été un des plus vifs plaisirs de messieurs les émigrés, et ce fameux Martainville, dont le

nom avait soulevé tant de récriminations et tant d'orages on

se regarda avec étonnement quand on le vit revenir, et peu s*en fallut qu'on ne lui demandât : Qui êtes-vous? Hélas ! il n'était guère en retard que de quatorze années, mais par ces temps de révolutions, en quatorze années on meurt. Durée et changement, ça ne va guère ensemble. On en voit beaucoup, de ces plantes de serre-chaude, au matin s'épanouit la fleur, et le soir venu la fleur languit sur sa tige.

Hélas ! on se dit à soi-même, se voyant poussé si vite, bah ! je n'ai que vingt ans, j'ai encore quarante ans de vie et de force. Non, vieillard, tu n'as pas vingt ans, c'est cinquante ans que tu veux dire. On n'a pas vingt ans avec ce cerveau épuisé, ce talent fatigué, cet esprit blasé ; on n'a plus vingt ans quand on écrit si vite et si mal, sans trouble et sans peine, sans hésitation et sans remords. On n'a plus vingt ans quand plus rien ne vous tente, gloire, honneurs, fortune, renommée; on n'a plus vingt ans quand on ne sait plus ce que c'est que l'amour. Ne calomniez pas la jeunesse, 6 vieillards prématurés, qui n'avez jamais su vous en servir, vous vivez de l'excès, vous mourrez par l'excès. Dans le Paradis perdu, quand l'archange de Milton roule sans fm dans un vide sans fond, il offre une image fidèle de cette chute d'esprits précoces, arrivés tout de suite au delà des limites naturelles, et se précipitant dans le gouffre des vanités et des chimères : inania régna.

Le nouveau et dernier journal de Martainville était enfoui tout au fond d'une basse- cour de la rue des Bons-Enfants. La cour était creusée à la façon d'un puits ; le lieu était humide et malsain; une espèce de mauvais pavillon en bois, que l'on avait dressé en ce triste rez-de-chaussée , abritait le dernier Drapeau blanc. Tout sentait, en ce lieu malsain, l'abandon, la misère et cette inexprimable odeur de papier mouillé, nauséabonde et fade à

soulever le cœur. Qui donc eût pris ce trou silencieux, pour l'asile et le rempart du dernier journal royaliste et chrétien? Qui eût dit que cette niche était toute l'habitation du dernier défenseur du trône et de l'autel? Quoi! c'est dans un pareil trou que vous avez logé votre ami, votre soldat, votre plus illustre et plus excellent protecteur, ô roi Charles X que tout le monde abandonne, excepté Martainville? Où donc en était cette éclatante monarchie? — Un si petit journal pour protéger une si grande cause I

Hélas ! un si faible écho pour porter tout au loin les grands échos de la littérature et de la politique de chaque jour, lorsqu'au sortir des Chambres, des tribunaux, des Tuileries, de la Bourse, de la Morgue, des hôpitaux, des cathédrales, des promenades et des théâtres, chacun des participants à cette œuvre énorme gagne, en toute hâte, l'abri du journal quotidien, chacun apportant en ce lieu de bruit, de tempête et de bataille, Témotion de l'heure présente, disant ce qu'il a pensé, ce qu'il a rêvé, ce qu'il a deviné, ce qu'il a vu et entendu dans le grand labyrinthe, pendant que les journaux et les lettres de tous les côtés de l'Europe mêlent à tous ces bruits leurs murmures, leurs craintes, leurs espérances et leurs menaces. Pas un bruit ne venait à l'humble Drapeau blanc, pas un bruit n'en sortait.

0 misère! et quels présages ! — On eût dit le digne journal de quelque cité que la peste a ravagée et que rédige le fossoyeur. Rien de plus triste à voir que le ménage d'un journal abandonné : pour gardien une vieille femme, pour écrivain une paire de ciseaux , pour tout meuble une chaise inoccupée, une caisse vide,

et la sébile aux pains à cacheter Les pains à cacheter, c'est

le rédacteur en chef qui les a mangés !

Dans cet antre où se tenait la dernière sybille de la Restauration, vaincue à jamais, sur l'heure de midi, arrivait chaque jour, clopin-clopant, M. Martainville ; il avait conservé du journaliste une qualité essentielle, indispensable, l'exactitude, et il arrivait exactement à sa tâche obscure et sans gloire, une tâche abominable en effet, car depuis le rocher de Sysiphe, le vautour de Prométhée et le tonneau des Danaïdes, il n'y a pas de plus abominable châtiment : écrire un journal que nul ne veut lire.

Oui certes, apportez ici le tonneau des Danaïdes et que je le remplisse, cela vaut mieux que de remplir un journal vide où tout

coule, où tout passe et disparait, sans même produire le bruit de 'eau qui tombe et qui se perd dans le néant.

M. Martainville en était là avec son entreprise. Après avoir fait tant de bruit, il n'était plus que la voix qui crie dans le désert , vox clamantis in deserto! Quelle pouvait èlre en ce moment l'espérance de cet infortuné? Toujours est-il que chaque jour il remplissait de ses conseils, de ses prédictions et de sa rage impuissante la bonne moitié de son journal. Il apportait à cette œuvre ingrate le peu qui lui restait de sa vie et de son esprit d'autrefois. Avec son coup d'œil de vieux politique, habitué aux évolutions des parti<^, il voyait la ruine prochaine de ce roi Charles X qu'il aimait ; il voyait la ruine, il comprenait le désastre, ij savait que la chute de ce grand trône était désormais inévitable ; déjà se manifestaient de toutes parts la confusion de cette société éperdue, le désordre et le tumulte de ce gouvernement livré à ses

propres forces Il voyait toutes ces misères ; il appelait à l'aide!

au secours!... on lui répondait qu'il était fou. Semblable à la Cassandre antique, en vain il se cramponnait à ce règne qui allait périr. Le nouveau venu, le dernier venu, la créature la plus inintelligente qui ait jamais pesé sur un trône depuis madame Dubarry, M. le prince de Polignac 6t dire à Martainville qu'il eût à rabattre un peu de son zèle, et que ses cris l'empêchaient de dormir.

Telle était son œuvre sur les derniers jours de ce règne en dé* sarroi (déjà les Tuileries frémissaient du faite à la base), et seul, accablé de misère et de goutte, il se traînait à son journal, un bâton à la main. Jamais abandon plus entier, jamais démarche plus chancelante. Le dernier jour que je le vis, ce malheureux, il se traînait sur le seuil de cette cour de la rue des Bons-Enfants, et il hésitait à descendre les cinq ou six marches qui le séparaient du bureau de son journal. Naturellement je lui offris mon bras, et sur mon bras et sur son bâton, il descendit en gémissant ces quatre ou cinq marches; il tremblait, il avait la sueur au visage; il fit quelques pas encore, et vaincu par la douleur, il fut forcé de s'asseoir sur un banc de pierre. — Asseyez-vous là, me dit-il, et causons, j'ai à vous parler.

« Vous rôdez beaucoup par ici, jeune homme, et il me semble que vous voilà pris à notre glu. Est-ce vrai? » Et comme je lui

répondis qu'en effet j'étais un des nouveaux venus dans l'arène, et que j'aspirais aux honneurs du style public, il me prit les mains et me regardant bien en face :

— Allons, me dit-il, courage, et si vous Tôsez, contemplez le désastre du vieillard que vous avez sous les yeuxl Voyez cette jambe endommagée où rien ne vit plus que la douleur ; voyez ces cheveux blanchis, ces yeux gonflés, cet anéantissement précoce, et s*il se peut, jeune et brillant comme vous êtes, superbe et florissant de tous les rires de vos vingt-quatre ans, rendez-vous compte de l'existence d'un vétéran de la presse, accablé de misère, pauvre et vieux, ce qui est la plus misérable condition de la vie, et forcé de venir, chaque jour, d'un pied débile, écrire avec ses doigt noués par la goutte, trois ou quatre colonnes désespérées d'un journal que personne au monde ne lit plus ! — Allons, jeune homme, et quand vous aurez bien étudié le vieillard, et bien contemplé les misères de l'écrivain, alors peut-être écouterez-vous son discours. »

En effet, je regardais avec une certaine épouvante cette tête qui avait été belle, et sur laquelle l'esprit, la lutte et les diverses passions de la vie humaine avaient laissé leur profonde elnpreinte. Sur le front vaste et ridé flottaient en grésillant, quelques maigres cheveux blancs ; les yeux brillaient encore du feu ancien, mais cette flamme amortie était tempérée par les larmes : ainsi brille sous la cendre une étincelle oubliée à la forge du maréchal ferrant. Évidemment cet homme avait été grand et fort, mais la souffrance du corps et les peines du cœur avaient réduit l'athlète aux dimensions d'un vieil enfant. Les pieds tordus, les mains brisées, la voix éteinte, et le voilà !

— N'est-ce pas, dit-il, que je vous fais pitié? Puis, comme il m'était impossible de répondre: Et quel âge me donnez-vous?

— Vous avez, lui dis-je, soixante ans, car je voulais être obligeant avec ce galant homme qui me témoignait un grand intérêt, soixante-cinq ans, tout au plus.

Ma reprise le fit sourire. — Flatteur ! me dit-il. Puis, avec un gros soupir, et me montrant un pâle rayon de soleil qui se jouait sur un vieux pot de terre où languissaient des giroflées : — Quand l'ombre aura touché ce joli petit jardin contenu dans ce vieux pot, j'aurai (écoutez ceci) cinquanle-deux années, et pas une

heure avec ces cinquante-deux ans!... n'est-ce pas que c'est bien étrange cela?

Il ôta son chapeau pour me montrer sa tète dépouillée et les ravages du temps. Évidemment il avait deux fois Tâge qui sonnait pour lui à cette horloge menteuse. 11 vit que je le regardais avec une pitié mêlée de terreur, et alors, d'un geste paternel et d'une voix émue, il me raconta les misères de sa vie. Et lui aussi, il avait eu vingt ans ; et lui aussi, il avait trouvé que la voie était ouverte, et avait marché sans obstacles en avant, — à Tavantgarde et sans peine et sans gêne, heureux de vivre et content de parler tout haut à qui Técoute. Il avait eu, jeune homme, toutes les chances de la jeunesse. Il avait rencontré dans les ruines du style impérial un certain art qui lui appartenait ; on l'avait trouvé nouveau dans ses enthousiasmes, charmant dans ses adorations, terrible dans ses haines et dans ses colères ! Les méchancetés qu*il avait faites, il les avait faites sans remords et sans savoir qu*il faisait mal. « Tout enfant robuste est méchant, » dit un philosophe • : Malus puer rohustus ! Il avait été un des enfants méchants, un de ces enfants perdus de la presse qui, sans le vouloir et presque sans le savoir, donnent la vie et le mouvement à toutes sortes de renommées fières et humbles, abaissant celui-ci sans motif, exaltant celui-là sans raison ; intelligence et passion que pousse le caprice de l'heure présente, et tant que la justice ne les a pas réglées , elles ressemblent au choc électrique.

Cette fièvre et ce bruit, que soulève, en ses sentiers, l'écrivain primesautier, sont pareils à la foudre ; ils brûlent sans pitié, ils éclatent et tonnent sans respect; éclairs furieux, vives saillies, frivoles sarcarmes, bons mots populaires, et si cette flamme imprudente, en courant rencontre un trône, elle le brise ; une gloire elle la tue. En un mot, cet esprit sans lois et sans frein, est un feu grégeois très-périlleux qui peut devenir un instrument fort cruel et fort indocile ; il a pour le recevoir et pour le propager des millions de cerveaux humains.

La parole ainsi faite, et propagée à travers les haines et les amours également aveugles de la nation française, c'est toujours le reste de cette France gaie et contente de nos vieux rois qui

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