I. Hobbes
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savait transformer toute chose en plaisir. Elle conspirait, elle se battait en chantant; la chanson est devenue un journal.
Que sont devenus les poètes de la Fronde? — ils sont morts avec leurs chansons. Et les journalistes de la Restauration? — ils sont morts avec leur journal. Jeune homme, ainsi vivait Martainville ! 11 ne se doutait pas, il ne s'était jamais douté des hautes questions qui tiennent à Tintelligence politique ; il ne s'était jamais occupé que des recherches de l'esprit ; il avait pris le livre en horreur, et il avait sacrifié à la feuille volante. Il ne s'était jamais douté des forces sacrées de l'esprit humain dont l'exercice assidu peut mener l'homme à la connaissance et au sentiment du vrai. Pour tout dire, l'idée avait manqué à cet écrivain populaire ; il avait pensé, il avait écrit au hasard, véritable fils en ceci de ces beaux parleurs signalés par Martial : Gallicl causidici. Il parlait bien^ il écrivait agréablement, il amusait. 11 était une flûte à six trous, une guitare à six cordes, et naturellement il avait l'importance d'une flûte ou d'une guitare.
Instrument fêlé, cordes brisées à cette heure, et maintenant que malgré lui, à force d'en voir, il avait compris les choses serieuses, maintenant qu'il donnait et pouvait donner tant de bons conseils, pas un ne voulait l'entendre. — On riait du vieillard, comme on avait souri au jeune homme. C'étaient là sa honte et sa peine secrète , et j'étais l'homme qui en recevait les premiers aveux, tant il redoutait l'ironie et le sarcasme des compagnons de ses licences, et des admirateurs de son esprit.
Confession lamentable ! Plainte et malédiction tout ensemble ! Aveu de sa propre impuissance ! Accusation d'ingratitude et ré-, volte au fond de cette âme ulcérée ! — Est-ce que vous pensez, me disait-il, que les grands hommes de la cause royaliste, les écrivains sérieux, les coryphéçjg, les célèbres et les beaux parleurs aient jamais eu pour mo^^ leur confrère, un moment de sympathie ou d'amitié?... A peihe savent-ils si j'existe ! Est-ce que vous pensez que M. de Chateaubriand, que j'ai encensé comme un dieu, ait abaissé jusqu'à un ver de mon espèce son front olympien? Pensez-vous donc que M. de Donald ait jamais su le nom de Martainville, et que M. de Peyronnet m'ait invité, une seule fois, dans cette fameuse salle à manger pour laquelle je me suis battu ? •— Je n'ai pas même obtenu l'amitié de M. Syriès de Ma-
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rynhac ou de M. Chardel. Hélas ! à peine si je suis salué par M. de Sallaberry, par M. DurhaflFaud, ou par M. de Jouvence!. — Fi I disent-ils quand ils me voient, et ils détournent leur tête auguste ; ils semblent se dire à eux-mêmes : qu'est-ce après tout ce futile, comparé à ces hommes extraordinaires qui, par l'importance du personnage qu'ils ont eu à représenter dans le monde, ont contribué aux changements, à la prospérité ou à l'administration des États?
— Mais, lui dis-je, il me semble que le premier rôle n'appartient pas à tout le monde; on peut être encore un écrivain après M. de Chateaubriand, et rencontrer quelques toutes petites vérités après M. de Maistre ou M. de Bonald. A quoi bon ces vastes ambitions â qui tient une plume modeste ? On n'est pas Virgile, on peut être
— On peut être Claudien, reprit-il. On n'est pas M. de Chateaubriand, on est Martainville. On n'est pas tout, on est rien !
On ne peut pas marcher, on se traîne, et l'on arrive tout meurtri au terme que voilà: cinquante ans, la veillesse et la misère, avec un peu de honte pour surcroît. Comment, jeune homme, vous voulez être un écrivain, et déjà, à votre âge, il vous suffirait d'être à la seconde place? On n'est pas un écrivain avec une ambition si mesquine. On est tout au plus un médecin, un avocat, un professeur, un employé du gouvernement. On se fait marchand de quelque chose, et l'on emploie, avec grand profit pour soi-même les deux qualités les plus utiles à l'individu et à la société : l'activité et le bon sens. Voilà ce qu'on est, lorsqu'on se contente de si peu 1 Et d'ailleurs ne comprenez-vous pas que , semblable au drame, où il n'y a qu'un rôle principal composé pour un comédien choisi, cette œuvre des belles-lettres, sans fin recommencée et sans cesse renaissante, ne comporte guère qu'une espèce d'écrivain, l'écrivain sérieux, l'écrivain politique, celui qui lient la plume des affaires, qui s'adresse à la morale des intérêts, à la philosophie de la fortune? Celui-là seul est écouté qui se mêle à la passion politique ; celui-là seul qui fait peur à l'homme d'État ; celui-là seul qui touche au sommet, qui voit de près lès rouages, qui montre le but, qui donne les moyens, qui peut être la voûte où tout passe, et qui peut être aussi l'obstacle où tou s'arrête !
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« A la bonne heure, à ce prix-là un homme habile peut compter sur sou talent ; l'art d'écrire alors peut vous mener assez loin, justement parce que vous ne l'exercez guère : car à peine avezvous fait vos preuves, vous montez du journal à la tribune et de la tribune aux affaires, et votre premier soin quand vous êtes parvenu, ou même arrivé, c'est de briser votre marchepied, c'est de renverser votre piédestal, c'est de méconnaître, ô colonnes d'en haut, colonnes politiques du journal politique et littéraire, colonnes bariolées de tous les rubans de l'Europe, les humbles et littéraires colonnes d'en bas! Voilà pourquoi, dans notre profession, il faut être absolument le premier, et pourquoi, il la faut quitter avant qu'elle nous quitte.
« En toute autre profession, il peut y avoir des traînards, ces traînards arrivent plus tard que les autres, mais enfin ils arrivent. — Dans la nôtre, il faut arriver même avant d'être parti ; il faut arriver tout de suite ; tant pis pour ceux qui ne sont pas nés journalistes, et qui se font, de notre art, un métier de seconde main; tant pis pour ceux même qui sont nés journalistes, et qui s'attardent au second emploi ! Je le plains le malheureux qui se creuse un grand trou au bas du journal pour avoir le plaisir de dire aux passants : Le roi Midas a des oreilles d'âne ! Une fois à cette humble place, il n'est plus bon à rien qu'à être un homme d'esprit, tout au plus. Et si le malheureux vient à faiblir un instant, si le souffle lui manque avant l'heure, s'il n'a pas en luimême l'instinct des variations du langage français, s'il ne découvre pas à propos, et toutes les semaines, un nouvel astre dans le petit coin du ciel qui lui est confié, si soudain, après l'avoir beaucoup aimé, le public n'en veut plus, et si quelque jeune plume arrive au milieu de son arc-en-ciel, accaparant les couleurs favorites de ce favori du public, à ce point que le nouveau venu s'empare, en se jouant, des dépouilles du maître et s'en pare au détriment du premier occupant, que va-t-il devenir, ce malheureux chassé du trou qu'il s'était creusé?
« Ah ! que je voudrais vous expliquer les dangers que vous allez courir, jeune homme, dans cette carrière? —Les mille distractions du public vous attendent et peuvent vous briser au moment où vous y pensez le moins! On vous lit aujourd'hui; vous lira-t-on demain ? Eh Dieu ! ça tient à si peu qu'on ne vous lise plus :
a Un crime à part dans Tattention universelle, une séparation de corps avec les enjolivements du scandale public, un livre nouveau, moins qu'un livre, un bateleur inconnu, un saltimbanque, le dey d'Alger, les Charmas, madame Lafarge, une victoire * , une simple victoire, un éléphant, une girafe au Jardin des Plantes, et aussitôt voilà vos lecteurs qui s'en vont à la fête nouvelle, et voilà l'attention qui vous quitte ; et si vous voulez lutter contre Chil" debrand, il vous faudra un travail énorme, une patience à toute épreuve, et des efforts inouïs, pour reconquérir, en vingt mois, ce que vous aurez perdu en vingt jours! Quelle tâche horrible! ajoutait Martainville, et comment un fils de bonne mère se peut-il condamner, de gaieté de cœur, à ce labeur stérile? Au moins, puisque vous vouliez vivre des belles-lettres, que n'avez-vous appris de bonne heure une langue étrange, impossible, le sanscrit ou le chinois, par exemple? Aussitôt que vous eussiez été muni de ce viatique inutile, les portes du collège de France vous étaient ouvertes; aussitôt l'académie apprenait votre nom; vous étiez grand, vous étiez un homme sérieux, vous étiez célèbre et vous étiez seul. Vous aviez ce qu'on appelle un privilège, à savoir une force, si aisément toute-puissante, que celui-là serait un prince et le plus riche prince de l'Europe, qui aurait le privilège de fabriquer, lui seul, des allumettes inflammables. »
Ainsi il parlait vivement, virilement, oubliant sa goutte et sa misère, attentif à tout dire, et s'il oubliait quelque objection, revenant sur son propre discours comme vous le pouvez voir ici môme, à cette place, où je retrouve une à une et dans Tordre qu'elles avaient, il y a vingt-cinq ans, ses principales objections.
Et telle était sa conviction d'être en ce moment l'expression même de la vérité et du bon sens, qu'il s'élevait, ce pauvre homme futile, aux plus hautes considérations.
« Quoi de plus beau, diseit-il, que la lutte à vingt ans; quoi de plus beau que la vie, et cela ne vous fait-il pas quelque peine de vous dire : Aujourd'hui, déjà, je fais ce que je ferai demain? Aujourd'hui, déjà, je joue un rôle, et ce rôle je l'apprendrai de-
<. « On n'a pas plus tôt fait un chef-d'œuvre, qu'il vous arrive une de ces ^ueu8e8 de victoires! ...» disait M. Baour Lormian, et il en voulait A outrance à l'empereur qui se mettait devant son soleil.
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main. Nous nous sommes bien moqués, n'est-ce pas, du bourgeois, du boutiquier, du garde national et du petit chemin de la caisse d'épargne; eh bien, en toutes choses, il faut dire : ces gens-là sont nos maîtres î Ne riez pas, ils ont sur nous, les futiles amoureux de la forme et de la couleur , ce grand avantage, ils vivent d'un labeur sérieux; ils se battent, non pas contre les moulins à vent du bel esprit, mais contre les obstacles réels de leur profession ; ils vont dans un cercle étroit, c'est vrai, mais ce cercle étroit contient la vie entière, et savez-vous le nom de ce cercle? il s'appelle : la logique ! Or, la logique a sauvé le monde î C'est elle qui a remporté tous les triomphes de 1789 ! C'est elle qui a brisé et renversé, qui a secouru et qui a sauvé. Elle a été l'accent et l'esprit de tous les grands événements du dernier siècle.
« Elle a poussé nos armées à la bataille ; elle a chassé les rêveries inutiles : elle a imposé silence aux ambitions impuissantes; elle a réglé les croyances, elle a agrandi les devoirs, elle nous a enseigné la politique, la philosophie et l'histoire. Si nous respectons le passé, ainsi le veut la logique, et si nous croyons à l'avenir, c'est elle encore d'où nous vient cette confiance. Il faut l'aimer, il faut la craindre ; elle a des récompenses sans bornes, elle a des châtiments sans limites ; et moi qui l'ai méconnue, et moi qui l'ai insultée, et moi qui la perds en reconnaissant sa puissance, je meurs pour n'avoir pas su obéir à la logique, reine du monde.
« Ah! malheureux Martainville, ah 1 tête volage, esprit perverti, cœur brisé, tète vide, maison morte, pauvre famille, foyer dévasté , cercueil sans tombeau ! ' »
1. Gomme contraste, et aûa de ne pas décourager toute jeunesse qui me lit et qui m'écoute, il Taut mettre en opposition à tout ce désespoir ce char^ mant passage d'une lettre de M. Hume à son ami le docteur Ciépbane à Edimbourg :
0 Ma loi, quand je m'étudie et me contemple, il me semble, — après tant <( et tant de travaux et toutes ces tempêtes, que j'ai assez bien mené ma » barque et que me voilà à bon port. Je me vois ddnc à quarante ans^ et a même soyons franc, un peu plus de quarante ans, nn homme arrivé ati « point de se dire en montrant son logis : — Vous voyez bien, cette agréable « petite maison entourée d'un petit jardin ; c'est ma maison. Oui, mon cher, « je suis propriétaire de ma maison, ceci soit dit à l'honneur de la philoso- « phie et des belles-lettres de l'Angleterre. Depuis tantôt sept mois j'ai ar- I rangé mon petit royaume qui se compose de deux sujets, moi qui suis la « tête, une servante et un chat. Ma sœur est venue me rejoindre et elle corn-
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Or, voilà comme il parlait. Â cette distance où nous sommes de ce tombeau sans honneurs et sans nom, j'entends la voix de Martainville, et je vois son visage où brillait encore un certain feu pour attester les flammes d'autrefois. Son désespoir était grand, immense était son regret, cruels étaient ses pressentiments. Il aimait tant ce roi qui allait tomber et cette monarchie à l'abîme! On eût dit qu'il entendait gronder la révolution de juillet sur le seuil de ce posthume Drapeau blanc.
Il me dit beaucoup encore afin de me détourner de l'obstinée et invincible vocation qui était en moi. — L'avenir du journal, me disait-il, était en plein dans ce petit cercle, animé de tant de passions violentes, qui s^est formé autour des plumes habiles et bien taillées qui ont fait du Globe une puissance à douze cents lecteurs.
a Vous n*étes pas un enfant du Globe^ eh bien! le monde entier vous est fermé. L'avenir du journal et de la politique appartient à M. Duchâtel, à M. Vilet, à M. de Rémusat, à M. Jouffroy, à M. Dubois, à M. Duvergier de Hauranne, il appartient, savez-vous à qui ? à ces deux terribles lutteurs enivrés de leur force et de leur jeunesse triomphante : M. Thiers, M. Mignet, à ce nouveau venu de l'armée et des conspirations, qui lient sa plume à la façon d'une épée, Armand Carrel !
« Voilà nos maîtres futurs ; ils sont contenus dans cette arène ouverte à tous les ravages, et vous les verrez surgir, armés de toutes pièces, à la prochaine conspiration. La plus terrible et la plus évidente des conspirations, juste ciel ! une conspiration dans la loi, une conspiration à livre ouvert; une émulation à qui brisera, plus violemment et plus vite, ce trône illustre qui vient de nous donner un monde ; à qui chassera les derniers Bis de saint
I mande à son tour ; si bien qu'avec beaucoup de prudence, d'économie et « d'aUention à ne rien gaspiller, nous joignons facilement les deux bouts et « nous sommes proprement velus, et nous vivons gaîment avec du jour, du « feu» de quoi vivre et de la gaieté. Que demander de plus? L'indépendance? «je l'ai au suprême degré; l'honneur? on dit de moi et sans se tromper.u Toilà un galant homme; la grâce divine? elle viendra à son heure; une « femme? ce n'est pas une des indispensables nécessités de l'existence; dés « livres? rien de plus nécessaire, mais j'en ai plus que je n'en veux. Bref, « toutes les bénédictions qui valent la peine qu'on les désire, je tes ai plus « ou moins. Ainsi, vous le voyez, 11 ne me faut pas être un grand philosophe « pour me trouver satisfait de mon lort! •
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Louis, écrasés sous les traités de 4845; à qui fera sa part au doute, à la révolution, à l'émeute, comme si Témeule on rarrétait à volonté, comme si le doute, une fois dans Tentendement, ne l'envahissait pas tout entier.
« Contre ces envahisseurs éloquents des consciences, des esprits et des âmes, quelles forces avons-nous à opposer, quels noms propres, quels talents? Des forces ridicules, des noms honnis, des talents vermoulus, le journal de M. Genoude, tout seul contre un million cinq cent quatre-vingt-dix-neuf mille volumes du Voltaire des chaumières et du Voltaire des châteaux, Tabbé Genoude tout seul, contre quatre millions six cent quatre-vingt-dix-huit mille tomes de Jean-Jacques Rousseau ; sa Gazette et mon Drapeau blanc contre l'armée active, ardente, passionnée de la tribune et de la presse: Armand Carrel, Thiers, Mignet, Casimir Périer, Lafl<e, Chauvelin, Châtelain, Pages, M. de Barante, M. Villemaio, M. Cousin, M. de Kératry ! Et que direz-vous de Béranger grandi de la hauteur même de la Conciergerie, un piédestal ?
« Que dites-vous des batailles livrées par le Journal des Débats (que de remords, hélas ! il se prépare le Journal des Débats!) ; que dites-vous des colères, des bouderies et des sorties de M. de Chateaubriand , l'athlète de la restauration, et cela ne vous semble-t-il pas un présage étrange, les juges de la cour royale saluant, du haut de leur tribunal, ce grand journaliste qui parle en maître, aux gens du roi, M. Bertin l'aîné? A ces signes je reconnais qu'elle approche à grands pas, la fin des temps royalistes ! Nous sommes vaincus, nous autres, les voltigeurs de Coblentz et du Drapeau blanc, et c'est à peine, dans la débâcle universelle (de quoi emporter toutes les monarchies de l'univers î), si nous avons encore, pour nos protéger et pour nous défendre contre l'armée envahissante des révolutionnaires, les belles grâces du duc de Levis, Tobstinationde M. de Corbières, le nom de M. de Polignac, la prudence de M. Michaud, les sages paroles, les plumes habiles de HM. Castelbajac, de Kergorlay, de Conny, de Frénilly, d'O'Malony, les vieilles colères de M. Bergasse, la verve et le talent de M. de Laurentie et les miracles du prince de Hohenlohë ! En tout ceci la France est semblable à une horloge : un seul homme la monte, le roi, et voyez donc, voyez que de mains pour la régler !
Il passa sa main sur son front plein de sueur. — Je perds mon
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temps, reprit-il, et le Drapeau blanc attend son premier Paris. Je l*aidai à se relever et nous entrâmes, l'un traînant l'autre, au fond de ce réduit abandonné. Figurez-vous une niche humide, au niveau du sol; le milieu de ce séjour était occupé par une table en bois de sapin et toute hachée à coups de couteau, ce qui était une preuve que plus d'une fois l'inspiration avait été rebelle à l'écrivain. Une lampe d'une nouvelle invention (on sait que la mode pour les lampes change au moins une fois chaque année], un cartel (mot sinistre] cloué à la muraille, une demi-douzaine de chaises empaillées ou peu s'en faut, du papier, des tronçons de plumes, un encrier entouré de son liège humide , un tapis troué, un vieux balai revenu du sabbat, tel était l'ameublement de ee taudis politique et littéraire. — Ah 1 dit-il en s'asseyant , grand merci jeune homme, je suis brisé.
— Voulez-vous, lui dis-je, me dicter votre article? j'écris assez vite, et ça vous fatiguera moins.
— Mais, reprit-il, ça va bien vous ennuyer, c'est de la politique un peu vieille que nous allons faire ; elle est plus avancée
que vous, elle a de la barbe au menton Au fait, vous voulez
être un écrivain politique, car je ne pense pas que vous consentiez à être un littérateur de journal ; quelle étrange folie ce serait là, et à quoi donc vous conduirait ce triste sentier? Un écrivain de journal qui écrit pour le plaisir d'écrire, un amuseur de gens,
un diseur de riens sonores, un futile, en un mot s'il en est
ainsi , jeune homme, ayez un bon moment de courage et mettezvous au cou une belle corde attachée à une belle pierre. On se jette à l'eau ^ on se noie, et tout est dit. Songez donc à cela, une fois classé déûnitivement dans les colonnes d'en bas, en deçà des limites qui séparent les grands esprits des esprits futiles , vous êtes un homme perdu! Vous n'êtes plus qu'un amuseur public, vous faites la parade« et vous vivez des bagatelles de la porte! On vous compte à peine et les gros bonnets de la partie engagée, ont autre chose à faire que de savoir si vous êtes mort ou vivant? Si par hasard vous avez un peu de style, mêlé à un peu d esprit, grand bien vous fasse, on vous lit quand on a le temps, on sourit à vous lire, et voilà tout.
« Quel métier, parler delà littérature et des beaux-arts, dans un journal politique 1 Autant vaudrait jouer du bilboquet à la chambre
des pairs! Vous serez habile, actif, ingénieux, savant même, je le veux bien, et j'imagine aussi que vous serez un véritable écrivain : A quoi bon? diront les maîtres politiques, et ils passeront leur chemin. Cependant vos graves et majestueux confrères toucheront aux événements de chaque jour; ils raconteront les violences de la parole publique; ils citeront à leur tribunal les plus habiles ministres et les plus grands orateurs; on les verra tous les jours, au pied des tribunes, le front sévère et l'air dédaigneux, et à force de les. voir attentifs à ces batailles, le public finira par confondre les hérauts avec les capitaines, les soldats avec les tambours. Écrivain politique, on peut arriver à son tour à cette tribune enviée ; on peut être à son tour, un entendement agissant , selon la parole de M. de Bonald.
« Ouil Ton est M. de Bonald, on est M. de Frayssinous, on est M. le duc de Fitz-James, M- Pasquier ou M. Laine; pour ces hommes heureux qui deviennent les arbitres des choses humaines, le journal est un grand chemin qui conduit aux grands
emplois Mais rester immobile, au bas de ce même journal,
dans un temps où tout le monde écrit pour gouverner le monde à son tour, dans un pays où personne n'estime que soi , où les prétentions souveraines poussent, en vingt-quatre heures, sur leur fumier, comme les champignons dans un temps d'orage, et renoncer, là, tout de suite, à tout jamais, à occuper un de ces éphémères petits trônes à ras de terre, que chacun dresse ici-bas à l'usage de sa royauté d'une heure, et qui tombent au soleil couchant ; renoncer à la gloire d'être un des niveleurs de son siècle, et se dire à soi-même que l'on ne sera jamais rien dans ce va-etvient de gouvernements, de réputations, de morales subtiles, de dates sans nombre et de fictions sans fin, qui passent et repassent
dans cette lanterne magique Ah! jeune homme insensé, vous
n'êtes pas assez négligé des dieux et des hommes pour vous attacher à cette glèbe et pour subir un pareil joug !
(( Pardon, si j'insiste ; mais enfin il me semble qu'en ce moment j'ai charge d'âme, et que je dois vous sauver. Écoutez- moi, vous allez à l'abîme; vous adoptez le plus difficile et le plus stérile de tous les arts, et que de choses à apprendre, à comprendre, à deviner, à savoir, à prévoir dans ce métier de journaliste ; et quel esprit si attentif, quef jugement si rapide et si sûr, quelle
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mémoire assez vaste pour retenir et mettre en ordre tous ces noms, tous ces faits, toutes ces œuvres, ces faits qui se croisent, ces goûts qni se disputent, ces admirations qui se contredisent, ces intérêts qui se combattent, ces vicissitudes qui s'enchaînent; et comment faire, hélas! pour résister, seulement pendant vingt ans à l'incroyable activité de ces esprits envieux et avides d'aliments de tout genre?
« Songez donc à cela : chaque jour une histoire à écrire , un drame à entendre , une bataille chaque jour, et le journaliste obligé de tenir les fils épars et confus de tant d'œuvres et de tant d'aventures d'un bout du monde à l'autre bout. Étrange histoire, où tout compte, une chanson autant qu'un traité de paix, la démocratie autant que la royauté, Méhémet-Ali non moins que le sultan Mahmoud. Aujourd'hui la France s'inquiète de l'Afrique, et le lendemain elle aura souci d'un bateleur; Capo-d'Istria lui plaisait hier, ce soir elle s'occupe du comédien Potier, et elle demande pourquoi il n'est pas mort? L'Opéra a des chances d'intéresser le monde tout autant que l'Angleterre; une heure à M. Canning, une heure à mademoiselle Taglioni I — Et puis tâchez de vous reconnaître au milieu de cette foule grouillante dans ces victoires, dans ces triomphes, dans ces fuites, dans ces retards : voltairiens, républicains, légitimistes, demi- légitimistes, économistes, hypocrites, dévots sans honte, dévots honnêtes gens , patriotes de 4789, impérialistes; — des opinions, des ambitions, des rêves, des vanités, des systèmes, des religions, des folies qui se croisent de mille façons, et dans tous les sens*
a Encore une fois, jeune homme, croyez-moi, ne vous jetez pas dans cette bagarre, tenez-vous au rivage et tenez-vous à l'évidence; restez dans le monde réel où tout est vrai de ce que vous voyez en vous et autour de vous, où la fortune n'est pas un rêve, où le succès n'est pas un fantôme, un monde qui n'est pas un roman, un labeur qui n'est pas une ficlion, une guerre qui ne ressemble en rien, à l'expédition de Troie, à la conquête des Argonautes. Dans le monde que je vous indique on marche au pas, on arrive à son heure, on passe à son tour, et l'on ne sait pas ce que c'est que les moyens violents et par effraction *, et pas d'accidents,
fl. C'est un mot de M. le marquis de Sainte-Aulaire.
et pas de hasard, et pas d'autre maitre que le bon sens qui est le maître de la vie humaine! — Hélas, que je les plains les jeunes gens aveugles qui tombent, si volontiers, dans tous les pièges de leur esprit ! »
— Monsieur, lui dis-je , il se fait tard ; dictez et j'écris, si voua voulez que le Drapeau blanc paraisse demain.
Alors il se mit à dicter son article suprême et pour ainsi dire testamentaire. Avec une très-grande sagacité il revint sur les pertes de la monarchie ; il en indiquait les causes à merveille ; il cherchait, confusément, les remèdes qui se pouvaient apporter à la situation, et naturellement il n'en trouvait guère. En ce moment même le conseil des ministres était réuni pour signer les ordonnances de juillet, et dans cette salle où fut consommé un si grand meurtre, le plus prévoyant de ces hommes qui se perdaient, qui nous perdaient... — Je cherche, disait-il, un portrait de lord Strafford.
Arrivé au milieu de son article, la parole manqua à M. Martainville, la voix lui manqua, et il me pria d'achever l'article comme il l'avait commencé. Il se comparait, en commençant , à cet homme au siège de Jérusalem par l'empereur Titus, qui s'en allait dans la ville éplorée en criant : Malheur à Jérusalem ! malheur à Jérusalem!.,. Il finit par crier : Malheur à moi! et il tombe frappé d'une pierre et répétant: Malheur à moi!
Tel était le mouvement de ce passage de M. Martainville , et comme j'avais lu , le malin même , le grand discours de saint Jérôme lorsqu'il pleure les funérailles du monde romain ', admirable et pathétique description de cette ruine au milieu des philosophies, des amusements et des voluptés de tout genre, il me sembla que ce passage de saint Jérôme finirait très -bien cet article du Drapeau blanc :
a J'assiste vraiment à la fin de la grande cité; j'assiste au corn* « mencement d'une ère inconnue. Le Capitole, aux voûtes dorées, (( est désert et sale (squalet) . Tous les temples de Rome se couvrent u de poussière, l'araignée y fait sa toile. La ville entière se déplace « et court aux églises chrétiennes à demi brûlées, aux tombeaux « des martyrs. Le paganisme , abandonné , pleure. Ces anciens
\. Totiiis orbis mortuos plango. ^ Romanus orbis ruit.
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a dieux des nations, relégués sous les toits , partagent leurs gre- (K niers avec le hibou et la chouette. La croix brille sur le drapeau a des soldats. On voit cet emblème de vie nouvelle décorer la « pourpre royale et étinceler sur les diadèmes. Lui-même l'Êgyp- 0 tien Sérapis est devenu chrétien. De Flnde, de la Perse, de l'É- « thiopie, des troupes de moines accourent au désert. Le Hun et « l'Arménien apprennent les Psaumes ; Farmée blonde et rouge des « Gètes promène Tétendard chrétien à travers le monde... Ici, a nous sommes accablés de nouveaux frères ; il nous en vient de « toutes les régions de la terre ; nous n'avons pas assez de place « pour eux; et cependant nous ne pouvons ni faire au delà de nos a forces, ni renoncer à Tœuvre commencée. Les ressources nous « manquent ; nous venons d'envoyer un de nos frères en Europe, a chargé de vendre nos maisons de campagne à demi détruites a par les barbares, et les débris de nos patrimoines. »
Je lus ce passage à Martainville ; il voulut le relire lui-même. — ft Ah ! ditril, vous êtes jeune et vous cherchez des consolations dans l'analogie ; il n'y a pa^ d'analogie, et jamais on n'a vu ceci ressembler à cela. Vous nous parlez d'une révolution où tout fut sauvé, et moi je parle d'une révolution où tout se perd , le roi le premier... Donnez-moi la plume; et il se mit à écrire son article finissant par ce mot plein d'esprit : a C*en est fait, plus de royauté, mais vive à jamais Sa Majesté 1 »
Je quittai M. Martainville, et je ne devais plus le revoir. Entre cette séparation et une nouvelle rencontre il y eut une révolution, et l'infortuné, trois jours après, il était mort, a M. Martainville est mort hier, à l'âge de cinquante-deux ans! » Voilà tout ce qu'il eut de louanges, et voilà tout le bruit qu'il fit après sa mort ! On n'y mit guère plus de cérémonie qu'à enterrer M. Benjamin Constant. Ainsi le sage Fontenelle qui avait si bien fait toute chose, en toute sa vie, est mort le jour ou le roi Louis XV fut frappé d'un coup de canif... et voilà pourquoi la mort de Fontenelle fut a peine remarquée! Il ne faut pas mourir un 31 juillet 4830, — un 24 février 1818, — un 2 décembre 1852. Un homme quel qu'il soit, homme d'État, magistrat, prince ou comédien, doit mourir à certaines heures favorables, s'il veut que le passant le salue au détour du chemin.