CHAPITRE V
Cependant aux sommets lointains de cette longue rue, où chantent les oiseaux du Luxembourg, en plein midi, non loin de Vaugirard, il y avait en ce temps-là, dans un pli des jardins où madame Scarron élevait, en grand mystère, les enfants de madame de Montespan et du roi Louis XIV, une humble maison entre deux peupliers sonores; au pied des peupliers, un banc de gazon.
Le perron de la maison se composait de six marches ; sur le gazon, et sur le perron, et dans la maison ouverte au soleil, vous rencontriez des enfants bouclés, jouClus, joyeux, à demi nus, souriants, des fantaisies d'enfants, des anges sortis du ciseau français, entre Tart gothique et la Renaissance, quelque chose de viril et de charmant, les deux garçons joueurs, les deux fillettes rêveuses, la mère admirable, le père songeur ! Au-dessus de ce petit monde un pan du ciel bleu ! Véritable indigence poétique. La poésie est semblable à ces roses grimpantes sur les ruines ; mêlées au lierre, elles jettent un manteau royal sur les murailles sombres ; d'une
LITTÉBATURB DRAMATIQUE. 95
masure elles vont faire un palais enchanté ! Tout riait, tout chantait, tout rêvait, tout espérait dans ce petit coin de terre aimé des cieux. Jngulus ridet ! C'était une fête d'entrer là et d'entendre, écoutant de tout son cœur, les premiers cris de la muse mêlés à tous ces cris d'oiseaux familiers. — Voilà le berceau de toutes noS guerres ! disait le roi Louis XV au tombeau des ducs de Bourgogne ! — Ahl c'était le berceau de toute la poésie au xix® siècle, le berceau de ces quatre enfants 1
Je m'en souviens, nous étions jeunes et superbes 1 « La tête bouclée et le front étroit à force de cheveux noirs, nous vivions sous le consulat de Plancus, disait Horace, consule Planco. » — Nous l'avons tous connu le consulat de Plancus, c'est-à-dire le consulat de la vingtième année, en pleine espérance, en plein orgueil matinal. Pas de doute à ces heures choisies, pas d'obstacle et pas de murmure ! On va tête levée, on obéit à l'inspiration prin tanière, on ne sait rien du monde et de ses embûches, de l'ambition et de ses délires, de la fortune et de ses obstacles. On croit volontiers à tout ce qui est la passion, la grâce et le charme, et pareil à ces héros d'Homère, on ne demande qu'une chose : un duel à la clarté des cieux ! « De temps à autre j'ôtais mon chapeau, s'écrie un des héros de Shakspeare, un jeune homme, afin de voir s'il n'avait pas pris feu à une étoile !» En ce temps-là nous nous baissions modestement, quand nous passions sous l'Arc-de-Triomphe, pour ne pas nous hriser le crâne à ces hauteurs ! Les beaux temps ! Qu'ils nous étaient légers, la hache et les faisceaux de Plancus! Virgile avait vingt-cinq ans, Horace en avait trente à peine, Ovide était le roi de la jeunesse, Tibulle était loin de songer au suicide, et Varius ne pensait guère qu'il entrerait aux conseils de César! — Vive à jamais, disions-nous, le soleil, l'indigence, l'espace, la beauté, la chanson, l'amour, la jeunesse et la liberté !
Ce temps-là, c'était pour nous le temps des miracles ! Chaque heure ici-bas apportait son miracle inattendu, radieux, charmant! Qui de nous, les hommes de l'autre génération, ne se souvient de l'étonnement et de l'admiration des Méditations poétiques, lorsque cette brochure, signée d'un nom inconnu, vint tout d'un coup s'abattre au milieu des vieux livres imposés à noire admiration, à notre étude, à notre goût? — Quelle était donc cette étrange nouveauté? Quel était donc ce nouveau poète?
A quelle famille des grands génies appartenait ce génie? — On lisait en cachette les Méditations poétiques^ on se passait de main en main, dans Fombre, à la façon d'un mauvais livre , ce livre défendu. Tant notre jeunesse intelligente avait la conscience intime que ce livre était un de ces chefs-d'œuvre destinés à servir de concurrence et de contre-î)oids aux chefs-d'œuvre acceptés et reconnus par les siècles! Rappelez-vous aussi , vous, nos frères des premières années , noire émotion des jours de congé , lorsque dans la fameuse galerie de bois du Palais-Royal , où régnait le libraire Ladvocat (rendons-lui des actions de grâces publiques pour sa générosité vraiment royale), il nous était permis de lire, au pied levé, le Giaour, Don Juan^ les Odes et Ballades^ tout ce qu'avait fait Byron... tout ce qui se rêvait encore, entre les deux saules et dans le petit jardin de la rue de Yaugirard !
Quelles heures ainsi passées pour un écolier plein du feu antique , à s'enivrer tout bas du parfum de ces fleurs des tropiques et de l'éclat de ces météores ! Le Palais-Royal était en ce temps-là un lieu profane où se faisait entendre, à chaque instant, le frôlement ardent de la soie et le craquement irrilant du soulier neuf] Les vices des nations excédées passaient, en grand appareil, dans cette galerie immonde , et frôlaient le jeune lecteur furieusement agité par le bruit de ces licences, et par le refrain de ces chansons :
L'ombre natt et ta porte est close, Lève-toi ; pourquoi sommeiller?
A rheuro où s'éveille la rose, Ne vas-tu pas te réveiller :*
O ma charmante Écoule ici L'amant qui chante Et pleure aussi.
Tout frappe à ta porte bénie!
L'aurore dit : Je suis le jour; L'oiseau dit : Je suis l'harmonie, Et mon cœur dit : Je suis l'amour.
Et toute cette chanson des premiers printemps, ces fleurs de poésie et d'espérance, au milieu de l'obscène Palais-Royal, parmi ces acres senteurs et sous le regard du vice en passant! Étrange
contraste, à peine incroyable ! — Il fallait véritablement que celte poésie eût en elle-même, une toute-puissance, pour l'emporter sur les bruits irritants d'alentour ! Ce fut ainsi, que dès le collège, aux derniers moments du collège, il y eut pour le nouveau poë'te, et pour le chef nouveau, dux gregis, une légion, toute faite, et toute prête à le suivre, d'esprits ardents, curieux, ingénieux, passionnés et déjà convaincus !
Ce qui se fît, en ce temps-là, de pages oubliées et dignes d'un meilleur sort, de vers méconnus et charmants, de tentatives avortées, ne saurait se croire et se compter. La vocation était partout! Partout le zèle à comprendre et l'ardeur à chercher ! Qu'il y eût au delà du monde ancien, un monde nouveau, ce n'était un doute pour personne ; ainsi l'Amérique était pressentie et reconnue, ou peu s'en faut, vingt ans avant le départ de Crislophe Colomb î Or, c'était à qui s'avancerait le premier, à la suite du maître, dans les domaines de sa fantaisie et de sa découverte. Alors bien des tentatives impuissantes, bien des espérances trompées ! Il ne s'agit pas, pour réussir dans ces grands arts, d'y porter une ambition vulgaire, il ne suffît pas ici : de vouloir pour pouvoir! Au contraire, dans les arts de poésie il faut posséder la puissance, avant tout; la volonté vient toute seule, elle a même un nom qui lui est propre, elle s'appelle l'inspiration !
Voilà comment, dans la foule des derniers matelots du grand navire à hélice qui portait l'art nouveau et sa fortune, il y eut plus d'un petit mousse, favorisé par le hasard, qui découvrit, lui aussi , à travers ces rapides courants , son grain de sable dont il fît une île, et son brin de gazon dont il fît un continent 1 Personnç qui ait vu un petit loup, personne aussi qui ait découvert un petit monde ! Une étoile, fî! je la laisse au grand Arago ; il me faut, à moi, une comète!
Ainsi l'on partit, toutes voiles dehors, et Dieu sait, au départ, la raillerie et le mépris que l'on faisait du vieux continent! Évidemment nous allions découvrir l'Orient et les Florides ! C'en était fait , nous remontions au principe de toutes les mers, à la source de tous les fleuves, u Avant la mer, avant la terre, avant ce grand tout que recouvre le Ciel, il y avait... le chaos! » Et nous aussi nous allions recommencer les Métamorphoses ! Je vous laisse à penser l'inquiétude et la terreur des vieux écrivains que nous al- III. fi
A quelle famille des grands génies appartenait ce génie? — On lisait en cachette les Méditations poétiques, on se passait de main en main, dans Tombre, à la façon d*un mauvais livre , ce livre défendu. Tant notre jeunesse intelligente avait la conscience intime que ce livre était un de ces chefs-d'œuvre destinés à servir de concurrence et de contre-î)oids aux chefs-d'œuvre acceptés et reconnus par les siècles! Rappelez-vous aussi , vous, nos frères des premières années , noire émotion des jours de congé , lorsque dans la fameuse galerie de bois du Palais-Royal , où régnait le libraire Ladvocat (rendons-lui des actions de grâces publiques pour sa générosité vraiment royale), il nous était permis de lire, au pied levé, le Giaour, Don Juan, les Odes et Ballades, tout ce qu'avait fait Byron... tout ce qui se rêvait encore, entre les deux saules et dans le petit jardin de la rue de Yaugirard !
Quelles heures ainsi passées pour un écolier plein du feu antique , à s*enivrer tout bas du parfum de ces fleurs des tropiques et de l'éclat de ces météores ! Le Palais-Royal était en ce temps-là un lieu profane où se faisait entendre, à chaque instant, le frôlement ardent de la soie et le craquement irritant du soulier neuf; Les vices des nations excédées passaient, en grand appareil, dans cette galerie immonde , et frôlaient le jeune lecteur furieusement agité par le bruit de ces licences, et par le refrain de ces chansons :
L'ombre naît et ta porte est close, Lève-toi ; pourquoi sommeiller?
A rheurc où s'éveille la rose, Ne vas-tu pas te réveiller :'
O ma charmante Écoule ici L'amant qui chante Et pleure aussi.
Tout frappe à ta porte bénie !
L'aurore dit : Je suis le jour; L'oiseau dit : Je suis l'harmonie, Et mon cœur dit : Je suis l'amour.
Et toute cette chanson des premiers printemps, ces fleurs de poésie et d'espérance, au milieu de l'obscène Palais-Royal, parmi ces acres senteurs et sous le regard du vice en passant! Étrange
contraste, à peine incroyable î — Il fallait véritablement que celte poésie eût en elle-même, une toute-puissance, pour l'emporter sur les bruits irritants d'alentour ! Ce fut ainsi, que dès le collège, aux derniers moments du collège, il y eut pour le nouveau poë'te, et pour le chef nouveau, dux gregis, une légion, toute faite, et toute prête à le suivre, d'esprits ardents, curieux, ingénieux, passionnés et déjà convaincus !
Ce qui se fit, en ce temps-là, de pages oubliées et dignes d'un meilleur sort, de vers méconnus et charmants, de tentatives avortées, ne saurait se croire et se compter. La vocation était partout ! Partout le zèle à comprendre et l'ardeur à chercher ! Qu'il y eût au delà du monde ancien, un monde nouveau, ce n'était un doute pour personne ; ainsi l'Amérique était pressentie et reconnue, ou peu s'en faut, vingt ans avant le départ de Crislophe Colomb ! Or, c'était à qui s'avancerait le premier, à la suite du maître, dans les domaines de sa fantaisie et de sa découverte. Alors bien des tentatives impuissantes, bien des espérances trompées ! Il ne s'agit pas, pour réussir dans ces grands arts, d'y porter une ambition vulgaire, il ne suffit pas ici : de vouloir pour pouvoir! Au contraire, dans les arts de poésie il faut posséder la puissance, avant tout ; la volonté vient toute seule, elle a même un nom qui lui est propre, elle s'appelle l'inspiration !
Voilà comment, dans la foule des derniers matelots du grand navire à hélice qui portait l'art nouveau et sa fortune, il y eut plus d'un petit mousse, favorisé par le hasard, qui découvrit, lui aussi, à travers ces rapides courants, son grain de sable dont il fit une île, et son brin de gazon dont il fit un continent 1 Personnç qui ait vu un petit loup, personne aussi qui ait découvert un petit monde ! Une étoile, fi! je la laisse au grand Arago ; il me faut, à moi, une comète!
Ainsi l'on partit, toutes voiles dehors, et Dieu sait, au départ, la raillerie et le mépris que l'on faisait du vieux continent! Évidemment nous allions découvrir l'Orient et les Florides ! C'en était fait , nous remontions au principe de toutes les mers, à la source de tous les fleuves, u Avant la mer, avant la terre, avant ce grand tout que recouvre le Ciel, il y avait... le chaos! » Et nous aussi nous allions recommencer les Métamorphoses ! Je vous laisse à penser l'inquiétude et la terreur des vieux écrivains que nous al- III. G
lions mettre à la réforme, et leur épouvante et leur misère, lorsqu'ils virent, qu'en effet : Ficior Hugo était maître de la haute mer ! 11 y en eut qui se jetèrent par les fenêtres pour se rajeunir! D'autres , voyant danser AipboBsibée, eurent Tidée assez grotesque de danser comme lui ; quelques-uns tentèrent de résister au courant, ils furent noyés; les plus grincheux écrivirent au roi de France, ils furent hués ! Évidemment, cette fois encore, Médée et la Fortune étaient pour les Argonautes à la recherche de la Toison-d'Or.
Ce fut justement dans ces moments d'usurpation , de violence et de mépris pour tout ce qui n'était pas le moi régnant , pour tout ce qui n*était pas le dieu nouveau, que fut écrit et composé ce livre étrange intitulé : VAne mort et la Femme guillotinée... On écrivait ces choses-là sérieusement et sans rire en 4828 ! Et, la chose écrite, on la livrait à Tenthousiasme universel avec autant de confiance que si l'on eût mis au jour : V Iliade ou la Jérusalem délivrée î Or vous jugez de l'élonnement des vieux de la vieille poésie impériale, vous jugez de leur épouvante en retrouvant , dans ces aimables pages un baiser qui certes n'était pas classé parmi les baisers dç Catulle ou de Jean Second , le baiser à la guillotine!
En effet, voici un jeune charpentier qui vient de mettre à bonne fin cet abominable chef-d'œuvre ! La machine est toute dressée, et toute luisante, et parfumée de cire vierge! Ce bel échafaud est fait de main d'ouvrier ! Tout y joue à plaisir ; en même temps tout chante, et tout rit sur ce gai plancher ! Voyez plutôt : la bouteille est à demi pleine et le verre est à demi vide; une goutte de la douce liqueur a taché le chêne poli ; mais la tache est inaperçue! Il chante, il est content, le jeune ouvrier! il attend sa maîtresse, il attend sa jeunesse ! Il calcule, à chaque coup de marteau, ce que va lui rapporter cette machine d'État... et des douleurs, et des angoisses, et du sang, et des larmes, et des spasmes, et de l'infinie épouvante que représentera bientôt chacune de ces marches à franchir , bah ! le jeune homme n'en sait rien! Est-ce que ça l'occupe? est-ce qup ça le regarde? II a bien autre chose à quoi penser! Il a ses amours, il a ses embûches, il a une fillette énamourée et rieuse qui tantôt va se glisser dans l'atelier, pour admirer à son tour la machine, e^
LITTJÉRATURB DRAMATIQUE. 99
c'est toi , la belle fîlle , qui en feras l'essai ! Ne crains rien et pas de honte ! — Avant loi, Zoé, des rois l'ont essayée, la machine, et des reines, et des poëtes : le roi Louis XVI, la reine de France, André Chénier, Madame Elisabeth, ce qu'il y a de plus auguste et ce qu'il y a de plus charmant! Ainsi, ma petite Zoé, vous pouvez jouer, sans honte et sans peur, et vous coucher en riant sur cette planchette, où , tout entière, l'ancienne société fut attachée, des cordes à ses pieds, des cordes à ses poignets, une lanière autour du corps. Affaire de rire et de plaisanter, ma belle enfant, affaire très-agréable au jeune homme , et de ne pas pouvoir retirer ta joue et ton cou de ses baisers !
La fillette cependant montait, riante et parée à ravir. D'abord elle hésitait, la coquette ; puis, vaincue, elle consentait à se placer sur la planche fatale de la bascule; et quels petits cris joyeux, et quel beau geste à plier sa robe à ramages, sur ces deux petits pieds d*enfant, à courber sa tète innocente sous ce joug enchanté ! CtMtâ cervice juvenca !
Elle tombe, et tombant range ses vêtements...
Ah ! la jolie invention et le beau livre que c'était là ! Le plaisant tour de force et Taimable plaisanterie 1 On en avait Teau à la bouche de ce baiser à la guillotine; même on m'a dit, tant le succès avait été grand de cette élégie et de celte idylle sous le hêtre et sur le chêne, qu'un jour une société en belle humeur avait voulu réaliser cette agréable fiction sur la vraie machine, une machine à tuer, qui avait servi et qui servait depuis longtemps. Bon ! l'homme à la machine y consent. Plusieurs dames et plusieurs messieurs, grands liseurs des romans de 1829 et années suivantes, se trouvèrent au rendez-vous du bourreau ; lui cependant il attache une de ces dames à la planchette , et la planche tombe dans le trou horizontal, et de rirel... 0 soudaine et épouvantable vision! comme la dame, en riant, relevait sa tête joyeuse et tiède encore du baiser traditionnel , elle pousse un cri , et sa tête retombe immobile... Au sommet de la rainure on avait oublié le couteau, et rhomme à la machine, oubliant que c'était un jeu, s'appuyait nonchalamment sur le ressort qui fait tout partir. Voilà, voilà ce que c'est que de jouer avec les livres de dommage et avec les
instruments de meurtre ; on y laisse toujours un lambeau de sa chair, un morceau de son cœur ! Tu veux passer par la haie, à travers le buisson ? tant pis pour toi ! tu y laisseras pour le moins un flocon de ta toison !
Par ce baiser à la guillotine^ un des plus merveilleux chapitres de ce fameux Ane mort^ vous pouvez juger du chef-d'œuvre entier. Ce livre abominable était pour ainsi dire un perpétuel démenti à tout ce qui fait peur, à tout ce qui fait rêver, à tout ce qui est le vague et l'idéal ; si bien que , en ce temps-là , l'auteur fut chassé du camp des poètes, absolument chassé, et qu'il se vit forcé, par la nécessité même de sa propre condamnation, d'entrer dans le camp stérile, abominable, odieux , dans le camp des critiques ! Il avait fait, sans le savoir, une satire, l'idiot, et, sans le vouloir, une dissertation, l'imbécile ! Il n'était plus bon à rien désormais, qu'à peser des diphthongues, à vanner des participes, à trier des petits pois dans le rauque giron de la vieille critique ! Ah ! monstre î ça t'apprendra à te moquer de l'idéal ! ça t'apprendra à te moquer de la fantaisie 1 Ainsi finit son rêve ! il obéit à Vanankê; il ne fut plus compté pour rien dans le cénacle ; il fut hors de compte, hors de cour, hors de tout, et classé parmi les impossibles! Ah ! maudit livre ! Ah! maudite guillo- Une qui fut pour ce maladroit une galère !... Et songer que l'on se ferme ainsi toutes les belles portes, en se jouant !
Voilà comment et pourquoi le malheureux auteur de PJne mort y enseveli sous ces décombres, n'a jamais été rien de rien dans ce monde ouvert à toutes les ambitions les plus furieuses I Voilà pourquoi il est resté attaché à sa roue , à sa glèbe , à son gibet , dans le carrefour des maisons impies qui seront renversées, parmi les arbres qui ne portent pas de fruit , et qui sont jetés au feu, hors du tabernacle d'une surprenante germination, au dernier rang de ces malheureux dont parle Ovide , et qui ont bien de la peine à vivre dans leur humble condition :
Vix humili durant reppulit arte famem !
Et c'est justice, et c'est bien fait, et, le maladroit! il a bien mérité cet esclavage et cet abandon ! Il a planté du mauvais plant de vigne , il s'en est enivré , tout comme le père Noé ! et de eâ inebriatus est !
LITTËHATUKË DBAMATIQUK. lOl
Dangereuse et mauvaise fantaisie , œuvre sans nom ! Tristes fantômes qui m'apparaissent, à celte dislance et à cette heure,
Gomme on voit voltiger
Une chauve-souris dans la nuit d'une tombe !
Or il y avait bien longtemps que je ne savais plus ce qu'étaient devenus ces rires sans pitié, ces larmes sans motif, et surtout ces vieilles, vieilles amours éteintes sous la cendre (âge heureux où Ton guillotine absolument sa maîtresse à la première trahison !); Alors il me sembla que j'étais soumis à une servitude infamante : Infamissimam servituiem ; lorsqu'un jour je vis flamboyer ce titre fameux: /Vwe mort, sur l'affiche d'un théâtre; il me sembla, que moi aussi, j'étais attaché sur la machine, et que je voyais le couteau en l'air! Le couteau, à cette distance, eh bien! c'est pis que le couteau, c'est la censure des honnêtes gens, c'est le reproche mérité d'avoir amusé le lecteur en lui montrant des choses véritablement abominables ; le couteau , c'est ce paradoxe de style et de mensonge qui consiste à rendre supportables des monstruosités, des pensées de l'abîme et des idées dignes de l'enfer : voilà le couteau ! Damoclès et son épée enfantine sont des jeux, comparés à ce plomb aiguisé sur une tête aujourd'hui dépouillée et sans prestige ! En toutes choses, Messieurs, qui êtes jeunes, lorsque vous faites des livres san& freins et sans lois, il faut penser à l'épée, il faut penser au couteau, il faut penser à l'heure où l'écrivain rend compte des anciens témoignages! Il faut penser que le rire s'efface, que le paradoxe vieillit vite, et que bientôt le plus merveilleux tour de force, en fait de style et d'invention, est dépassé, imité, copié ; alors rien ne vous reste que l'idée, et tant pis pour vous si l'idée est horrible ! Horrible idée, en effet, ce jeu avec le vice, avec le sang, avec les sales boudoirs, avec les échafauds sanglants, avec les bagnes, avec les filles de joie et leurs acolytes ! Horrible idée, on l'avoue, on en rougit, ce jeu funeste et dangereux qui consiste à mettre des tentures riantes sur l'infection, à badigeonner le cloaque, à dissimuler l'abattoir, à donner au spectre une forme élfganto, au vice un manteau de pourpre, à la vénalité de la conscience et du corps une excuse, au mensonge un prétexte, aux plus horribles descriptions du lupanar et du charnier, je ne iir. 0.
sais quel vernis menteur et quelle odeur malsaine qui rend Fulcère même supportable, et qui fait contempler, sans dégoût, les plus vils abcès du corps humain.
Ah 1 vous jouez, jeune homme, avec les mauvaises mœurs de ces grands carrefours, vous soldez la petite note des guillotineurs, vous dînez chez le bourreau , vous chantez des chansons de fête au gardien de la Morgue, et cela vous plaît de savoir les dernières pensées d*un pendu, et cela vous charme de suivre, en ses désordres et en ses crimes, une fille errante, le haillon au corps et la vermine aux cheveux, jusqu'à ce que, sur la paille obscène du cachot des condamnés à mort , elle enfante un fils à son image... Eh bien 1 faites ! vous êtes libres ! Abandonnez-vous, à vingt ans, aux délires de vos sens, aux folies de votre esprit, aux mensonges, aux trahisons, aux perfidies de votre cœur ! Entassez, dans ces pages enivrées de jeunesse et saturées de fantaisie, tous les genres d'audace et toutes les espèces de blasphèmes : la boue et le sang, Timmondice et le vol! Croisez au frontispice de votre conte (armes parlantes de cette belle poésie) Téventail de la fille de joie et le scalpel de l'opérateur ; comptez les sanies, les pustules, les échancrures, les ucères, les chairs pantelantes, les opérations, les coups de bistouri , les coups de bâton , les morsures et les baisers que reçoit, en un jour, le Paris de la plaie et de la peste, le Paris de l'orgie et de l'empirisme, le Paris du venin et des trahisons...
Afin qu'un jour, au bout de vingt ans, quand vous croyez l'œuvre oubliée et pardonnée, un dramaturge oisif, un dramaturge innocent, s'abritant à votre ombre, imagine de lâcher en public ces sanies, ces spectres, ces chauves-souris, ces désespoirSj ces lamentations 1 Vous alors, que faire et que devenir en cet abîme? A ces vengeances comment échapper? De quel front répondre au spectre? Et c'était bien la peine, vraiment, de se figurer que les morts ne mordent pas parce qu'ils n'ont pas de dents I Au contraire, il n'y a que la dent qui reste au cadavre; la dent brille encore et menace quand le crâne est vide, quand l'œil est éteint. « Hélas ! pauvre Yorick ! » ^
C'est le châtiment! c'est la vengeance, et voilà le couteau! Elle va d'un pied boiteux, la vengeance... elle arrive enfin! Ce vieux petit livre vermoulu et tout ridé, il est mOrt par son côté
grotesque et sanglant, et s'il n'est pas mort tout de suite, il faut s'en prendre uniquement aux quelques fleurs qui se sont hasar« dées dans ces ruines, aux honnêtes cris entendus dans ces blasphèmes, aux humbles croyances qui circulaient dans tous ces doutes ! Ajoutez le grand triomphe et le rapide enchantement de la jeunesse 1 Oui , il y avait nécessairement dans ces haillons , dans ces tombereaux, dans ces immondices une certaine fleur de grâce, de jeunesse innocente et d'honnête esprit qui a fait supporter le néant de tout le reste , qui l'a rendu supportable une heure; après quoi la couleur sombre a reparu sur le blanc d'ivoire, et la mort s'est montrée en grand triomphe sur les fleurs!
Flairez-moi ça, quelle odeur de cadavre ! Écoutez ça, quelles voix de l'abîme 1 Approchez-vous : l'anéantissement a posé sa main implacable sur ces ossements vermoulus!
Affreuses reliques ! le cadavre de cette infortunée a gardé l'empreinte du panier des supplices! Vous reconnaîtrez à la coupure des vertèbres, le couteau qui les a tranchées! Sur cette joue où fut la vie, on retrouve uniquement la trace pâle des soufflets et des baisers I Ce peu d'innocence est parti, ce peu de rougeur s'est dissipé! Le léger parfum des jeunes années, il s'est envolé! Ces cris d'oiseau, ils ont fait place aux rugissements du désespoir! Ce beau pelit livre où brillait, de terrps à autre, une larme... cette larme est devenue une tache I Ces fleurettes cueillies dans les prés de Vanves et placées entre ces pages humides, elles ne sont plus que cendre et poussière! On lisait, sur ces hêtres, quelques jolis vers, inspiration du mois de mai ; et le hêtre, et les vers, et les chiffres entrelacés, tout est devenu échafaud I Le livre est devenu une fosse commune où rien ne flotte , pas même un.petit bout de crucifix! A cette heure, il est changé en glu et en sang caillé. Encore une fois, c'est la vengeance et c'est justice ! « Quisque suos patimur mânes ^ » disait Rameau le fou.
Ajoutez, pour que l'accusation soit complète, et afln que rien ne manque aux vanités de ce premier succès, que l'Jne mort arrivait après une page très-belle et très-héroïque : te Dernier Jour d'un Condamné^ ce grand livre dont l'impression est ineffaçable à qui l'a osé lire une fois. Vy4ne mort voulait ressembler à une parodie ; heureusement pour l'auteur que la parodie eut tournée bien vite au sérieux, a Je sens que je tourne au sérieux, » disait
104 LITTÉKATUUK DllAMATlQUK.
Byron en plein Don Juan; il faisait bien, le rire est bon, mais il fatigue ; il est charmant quand il est vrai , mais il n'y a pas de poëme et pas même de chanson , où d'un bout à l'autre, on rie. Il n'a pas été donné à l'homme, et Dieu merci , de tant rire : on est gai , et tout d'un coup je ne sais quelle épouvante et quelle tristesse jettent l'ombre sur vos fronts et la gène dans vos cœurs. On veut rire d'une infidèle, on l'accuse, on se la montre au doigt, soi-même, à soi-même, et tout d'un coup on la retrouve au fond de son âme ; alors , au milieu du rire on pleure, le chagrin se montre, et la douleur éclate ; on est jeune après tout, et l'on n'est pas un bouffon sous un masque...
Et voilà pourquoi c'est beau la jeunesse ; elle accroche son fil doré comme fait le ver-à-soie, à la première branche, et tant qu'elle a de la soie elle file, appelant à la parure de sa bien-aimée toutes les couleurs de l'arc-en-ciel : le bleu de l'espérance, le blanc de la jeunesse , le violet de la courtoisie , l'incarnat de la bonne grâce ! 0 jeunesse énamourée ! elle croit filer un manteau pour la fée, elle file un suaire ! Elle croit réchaufier un agneau , elle réchauffe une couleuvre. Elle est semblable à la Fortune, dans la tragédie Isttine, semant ses faveurs à l'aveugle :
Spargitque manu Munera cœca, pejora favens
Eh bien, il paraît que je ne mis pas dans mon premier livre assez de grâce , assez de charme et de jeunesse ; on n'y voulut pas reconnaître un poè'te, et pas même un romancier; on y vit , chose horrible à dire.... un critique. Haro sur le baudet! et il fallut bien se soumettre. Allons, le sort en est jeté. Soudain je renonce à la poésie, au roman, au rêve, et j'entre, par cet arc de triomphe d'un si fameux livre, au beau milieu de la critique. Avouons que ce n'était pas avoir une chance heureuse, et que M. Marlainville, s'il avait pu savoir qu'il parlait à un romancier déclassé, à un poète découragé, n'aurait pas manqué d'ajouter, à tant d'arguments sans réplique, une bonne douzaine d'autres arguments, également sans réplique. Avez-vous lu dans Celse une admirable définition du chirurgien parfait? Cette définition de Celse, je la vais placer dans cette rhétoHque; elle s'applique trèsbien au critique, et l'on no saurait mieux rencontrer :
LITTÉAATUKE DRAMATIQUE. lOH
« Le chirurgien (ou le critique), dit Celse, doit être jeune ou « voisin de la jeunesse; il doit avoir la main exercée, et ferme: « il doit se servir aussi facilement de la main gaur.he que de « la main droite ; sa vue est nette et perçante , son cœur est « inaccessible à la crainte; et, dans sa pitié, comme il se pro- « pose avant tout, de guérir le malade, loin de se laisser ébranler « par ses cris, au point de montrer plus de précipitation que le « cas ne l'exige, ou de couper moins qu'il ne faut couper, il réa glera son opération comme si les plaintes du patient n'arrivaient <i pas jusqu'à lui. »
« Moi ! disait Diderot, mon métier est celui de critique, je suis a un critique comme on est un avoué, un avocat, un médecin... « J*ai des clients dont je sais les affaires, les tableaux, les livres : ff il me vient plus d'affaires que je n'en puis plaider. Je fais mon « métier avec conscience, et je m'y plais. Il y a pourtant des « moments où le tracas de ma boutique me fait regretter, comme a le barreau à Cicéron, les champs, le loisir des muses, et les « entretiens d*amis à Tusculum. Sedaine me disait hier : Oui! « mais votre métier vous le faites avec sensibilité, vous y mêlez « votre âme ! — Je ne nie pas que le métier ne gagne à cela, « mais moi j'y perds. Vous autres poè'tes, vous employez votre « sensibilité à faire l'amour et à procréer des êtres terribles ou a charmants, moi le critique, lorsque je mets mon cœur dans tf mes jugements et dans mes sentences, je fais comme un pauvre «c chirurgien qui, soignant ses malades, panse, saigne et tranche « avec une sensibilité qui s'y dépense douloureusement et stéri- 0 lement. »
Voilà l'homme au scalpel , et voilà l'homme armé d'une plume ! Ou pouvait dire aussi que le jeune chirurgien et le jeune critique sont également dangereux dans leur coup d'essai , et malheur au pauvre diable qui leur tombe le premier sous la main ! L'un et l'autre ne demande que plaie et bosse; il coupe, il taille, il arrange, il répare, il invente; il fait saigner la plaie, il se réjouit des gémissements du patient. Quoi d'étrange 1 les cris et la douleur attestent la toute-puissance et le sang-froid de l'opérateur ! Poè'tes, et vous tous qui avez besoin pour vivre des opérations de la critique , méfiez-vous du jeune critique, il est impitoyable, il ne co maît pus les ménagements et les moyens termes; il tailU^
406 llTTéRATURE DRAMATIQUE.
en plein drap, il vous tue, il vous foule aux pieds, c'est une rage i Attendez plus tard que la bête féroce ait mordu tout à Taise, attendez qu*elle ait fini par se rendre compte de ses morsures, alors enfin vous trouverez quelque chose d*humain dans le cœur du critique rassasié. Plus il saura combien l'art est difficile, et plus il sera modéré, patient et bon homme. Il aura honte alors de ses rages contre des œuvres mal nées, qui seraient si bien mortes de leur belle mort ; et, devenu plus sage, ou si vous aimez mieux, plus habile, il cessera de parler, en son nom, pour ne plus parler qu'au nom du public. Il ne dira plus : Je crois, il dira : Nous pensons, mettant ainsi le lecteur de moitié dans ses expériences et dans ses doutes, et comme enfin le public a son amour-propre et son esprit de corps , le critique a beaucoup gagné qui met le lecteur de moitié dans ses répulsions et dans ses amours, et qui se met lui-même de niveau avec son juge, le public , en causant familièrement avec lui, en lui donnant sa part dans la malice et dans le sourire, dans Tenthousiasme et dans la louange.
Appelez-vous légion^ vous qui parlez au public, c'est le seul nom qu'il vous permette; il n'aime pas ceux qui parlent seuls, il aime ceux qui lui parlent et qui le laissent parler à son tour. Dans ce grand orchestre de chaque matin, c'est le public qui donne le ton et qui conduit l'orchestre. Essayez d'aller de votre côté et de chanter votre chanson isolée en un coin, et ce sera tout à fait comme si je chantais.
Sous l'Empire, Hofl'mann, Dussaulx, M. deFeletz, Geofiroy racontaient le xviir siècle interrompu parles massacres politiques, ou pour mieux dire c'était le xviii* siècle qui se jugeait lui-môme, avec une justice impitoyable. Ils jugeaient le siècle de Voltaire, de V Encyclopédie f et de Diderot, comme en ce temps-là le jugeait ce même public dans les maisons pleines de deuil. Aujourd'hui, tous les excès portent leur remède avec eux ! Il n'y a pas un esprit sensé et bien pensant, pas un homme ayant de luimême quelque respect, qui osât écrire et signer une seule des pages que Geoff'roy écrivait contre Voltaire, par la raison que dit Tacite : qu'il ne faut pas parler témérairement de si grands hommes , et par cette autre raison plus vraie et plus juste, que la philosophie est loin, aujourd' hui, de ces jours de triomphe et de toute puissance.
LITTERATURE DRAMATIQUB. 407
Ils étaient un obstacle, on les a combattus ; ils sont devenus un rempart : honneur à qui les défend et les protège. En un mot et à tout prix il ne faut pas que Ton puisse dire : a La France s'ennuie I »
Il y a trop de périls dans les ennuis de la France. Elîe ne sait pas s'ennuyer, et cette rage de distracton à tout prix lui a coûté cher ; elle n'est pas habituée à ce grand silence; le bruit, la grâce et la véhémence des paroles lui plaisent et la charment ; elle n'est pas faîte à ce grand calme des actions qu'elle aime et qu'elle honore. Elle est semblable à la Grèce , et comme Athènes ellemême, elle a besoin de ses jeux olympiques ; elle veut voir, de ses yeux, elle veut couronner , de ses mains , les vainqueurs de la guerre et les vainqueurs de la paix ; elle veut toucher aux soldats des Perses pour les combattre, aux mages de l'Orient pour les comprendre. Un instant, peut-être, elle va se contenter de bâtir, de forger, de semer, de creuser, de fabriquer, de voyager; soudain, lasse de cette vile fortune, elle s'arrête pour applaudir aux terreurs de Sophocle, aux larmes d'Euripide, pour couronner Hérodote, le père de l'histoire, qui donnait le signal à un fils plus grand que lui. Le jeune Thucydide, caché dans la foule, pleurait de joie et d'orgueil. « Tu es heureux, dit Hérodote au père du jeune Thucydide qui lui présentait son fils, tu es heureux, car ton fils aime la gloire. y> C'est ainsi qu'en c^ temps-là on appelait la vertu.
Revenons cependant à notre héros de tout à l'heure, au poë'te de la rue de Vaugirard, dans ce nid charmant où il oubliait toutes choses, au moment des saturnales que t.oute révolution amène après elle, insultant aujourd'hui ce qu'elle adorait la veille à deux genoux.
C'était l'heure formidable où de tous côtés, dans ce Paris envahi par l'émeutei survenaient de lâches solliciteurs comme des chiens à la curée, arrachant au nouveau pouvoir un lambeau de sa chair. Du fond des diligences, des coches, et des palaches; des abîmes de toutes k» oniichambres et de toutes les bassescours arrivaient des intriguitâ du plus bas étage pour solliciter une place qui les fît vivre, lia représentaient lesjidéles de 1814, seulement cette fois, Valère avait remplacé Géronte. Il était mort, ce pauvre Géronte, en balbutiant : ^ive Henri If^ et Charmante Gabrielle; arrivait Valère en chantant la Marseillaise!
Géronte se plaignait de Marat et de Robespierre ; Valère accusait M. de Corbière et M. de Peyronnet. Géronte venait de l'CKil-de-Bœuf, Valère descendait de la prise de la Bastille. Ils avaient tout fait , ils avaient tout pris et tout sauvé. « Je ne sais pas comment cela se fait, disait un bel esprit qui cependant a été ministre longtemps, nous étions quinze cents à Gand, et nous en sommes revenus quinze mille. »
Hippias est administrateur général : — Comment cela, bon Dieu? — Hippias, le 24 juillet, s*est foulé le bras en tombant de cheval; il est resté six jours dans sa chambre , le septième il est sorti le bras en écharpe , et le huitième il a été nommé administrateur général. Voilà l'histoire d'Hippias. Ajoutons qu'il a renvoyé le valet qui l'accompagnait le jour de sa chute. — Mais Hippias n'entend rien à l'administration ; c'est un homme aimable. Vous
savez — Tète sans cervelle! Je vous dis qu'Hippias est sorti
le bras en écharpe.
0 lâchetés ! Mais elles passent à côté du poëte ; il ne les voit pas, il ne les sent pas; il n'a jamais fréquenté les muses prostituées. Son regard se détourne du spectacle honteux de ces hommes qui ne savent pas vivre de leur propre vie, et qui se vautrent. Rien n'est plus vrai , cependant : pour vivre il faut absolument une place. Le mal est profond , et le remède est encore à trouver. On dirait, à les entendre et à les voir, que celui-là est déshonoré qui n'a pas un emploi de l'État , et il semble que ce soit une humiliation de pe pas puiser dans le budget de la fortune publique ! C'est que rien ne plaît à la paresse humaine, comme d'être porté à dos de mulet, sur ces vastes machines qui vont toutes seules; rien non plus ne convient si bien à l'esprit routinier des petites familles du terre à terre, que ces appointements qu'on est sûr de toucher à la fin de chaque mois ; c'est une sorte de rente ; c'est un fixe^ comme disent les ménagères, avec cela on est sûr de ce qu'on gagne, y compris la pension qui vous ôte à la fois, toute prévoyance et tout souci pour l'avenir !
Aussi bien, malheur aux solliciteurs de province qui reviennent de Paris, sans avoir obtenu quelque chose ! Les mères de famille les montrent à leurs filles comme des espèces de parias qu'il faut bien se garder d'accueillir. Danser avec un homme qui n'a pas su Atre procureur du roi! y pensez -vous ma fille? Ainsi,
tous nos préjugés contribuent à allumer cette soif inextinguible de travailler à sa tâche le moins possible. Ainsi la société est sans cesse tenue en suspens, inquiète, entre ceux qui obtiennent et ceux qui n'obtiennent pas, agitée entre la joie des uns et la colère des autres. Quiconque est refusé, quand tant d'autres réussissent qui ne valent pas mieux que lui , s'éloigne la rage dans le cœur, jurant de bouleverser l'État puisqu'il n'est pas sous-préfet. — Si bien, qu'à tout prendre, et avec tant de risque cruels, mieux vaut encore être un écrivain dans la foule, qu'un employé aux finances, ou au ministère de l'intérieur.
C'était l'heure aussi où les écrivains de la borne et les assassins de la plume insultent, à vil prix, ce qu'il y a de plus respecté parmi les hommes: la gloire, la royauté, la piété, l'infortune I On criait dans la rue immonde : Achetez V Histoire des Amours de Charles X; voilà les Amours de la duchesse d'Angoulême avec l'archevêque de Paris; voilà les Amours secrètes des Bourbons; et pour comble d'infamie, à la parole écrite, on ajoutait l'image obscène. — - Il y avait aussi en ce temps-là, des gens qui juraient et se parjuraient au milieu des huées. Il y avait, à la Chambre des députés,M. Azaïs, qui offrait d'appliquer son 5y5^^we des compensations à la révolution de 1789, à la restauration de 1 8U, â la révolution de 1 830, et de rire ! Il y avait, dans une humble maison de je ne sais quel village, un petit vieillard nommé Rouget de risle, qui se mourait dans l'obscurité et dans la misère, et le nouveau roi accordait publiquement une pension de 1,500 livres * sur sa cassette à l'auteur de la Marseillaise!
Ah! cette pension publique de 1500 livres et la colonne de la Bastille, où furent ensevelis les héros de Juillet, quels exemples vous donnez. Sire, aux Marseillaises et aux insurgés à venir! Il y avait aussi les théâtres qui faisaient disparaître laffiche et la
1. Au moins rallait-il donner une pension à Rouget do l'Isle pour avoir mis en musique, avec beaucoup de grâce et d'esprit, l'agréable cbanson dont voici le refrain :
Elle est blonde Sans seconde :
Elle a la taille à la main.
Sa prunelle Étincelle Comme l'aslre du matin.