HOLBERG
L'étude d'une littérature ressemble souvent k un voyage à travers une contrée inégale, sillonnée en c^tains endroits par des plaines fécondes qui sourient à TœiK et en d'autres par dès landes sèches et arides. Là , après avoir reconnu quelques traces de végétation, le voyageur peut arriver au milieu d'une espace vide où le ciel refuse dé féconder, et la terre de produire. Il promène autour de lui ses regards étonnée, et il n'aperçoit qu'un sol nu, dont rien ne varie la teinte grisâtre et les monotones contours. Dans la plaine, quelques épis de blé élèvent leur tète chétive audessus des sillons, et quelques arbres rabougris couronnent comme un front chauve le sommet de la colline. De loin en loin apparaît une chaumière isolée sur ce sol sans moisson, comme le nid de Toiseau de mer sur la grève sans verdure. Le b^ger promène à pas lents ses maigres moutons
dans la va^ée, ou ils broutent les pointes de bruyère et les brins d'herbe desséchés; le paysan laboure avec tristesse l'iiéritage ingrat que ses pères lui ont légué ; toute» les douces harmonies de la ca^lpagne disparaissent, toutes les voix sont muettes. L'arbre aux rameaux étroits se courbe .sousJe vent sans murmurer, et Foiseau passe sans chantée* Kien n éveille dans Fâme ni Fémotî(tt rimle, ni le besoin de. rêver. On n'^rouve pàa aièii^ en trav^sant ces lieu!s, la piiéliqfae méknrcdàs de Fisolemept; oiï n'éprouve quanti jgfTàild ennui» L^éirasger qui ne sait {ms jusqu'où s^ëdd cette terre fatigante, double le pas, mardis à la bâté, :et;cherehe de toutes parts in horÊzaniantleur. Il traverse Jes lùdes jaones, les 'C&s roéailleux coupés par des msréeagés ^, unetoltifie ^*étèv? devant lui, il h gravit, et il aperçoitià^es pieds une lâfgè pljîne toute verte, urié frvière m nâieu, des villages rangés au bord dé là TÎH^re, eldetotift côté IVeuvre fructueuse de Fhctotwe, la- richesse et la vie. ïl jette Mû derriîéf regard sur la route arîde qulla parcourue, étsatlùè âivéfc' ërithéusiîâSmë lëà éartrpagnéS fécofcidës^ 4es ^beiarux poiiJte'dé vue éùVerté tfé^ftiit lui. nFélle é*«4'ëkûlion qùéj'âî ressentie en'parcotirtoTquetêfuèB^ttttes des parties sepfèntrîofifellés d^ FAllemàgtie; trtie
UrrÉRATUM DANOfSR. lOt
est celle que j^ai ressentie lorsque, après av^oir traversé hs landea s|Léribs de la littérature fianoise, je suis arrivé à Holberg*
Holberg est, on peat le dire, sanis faire tort à Bord^, à Kingo, le créateur de la poésie dans son pajs. Av^Qt lui, elle .était encore courbée sous le joug de rAllemag^; Il Ta délivrée de sa serTitude et lui a imprimé une marche ferme ^ indépendante. Avant lui, elle ignorait lOute m^ ventton dramatique, toute œilvjre tlféâtratê, et il Ta dotée d'une des plus belles coUeetions d^oeur vres dramatiques qui existent. Avapt lui, eUe n'avait fait que balbutier vUne langue parfotis é^wf* giqueetl^armonteuse^mais souvent incertaine -et malhaUle, et il lui a donné vfïç langue so^pk)| forte^ pleine d'ipxpression-
La. vie de cet homme de géqie est singuliéret Peu de poètes ont eu dans leur carrière n^^ déy^r loppemept aussi laborieux et aussi contipu; C'est une vie d'efforts couronnée parle succès. LiçmêipOiâ raconté avec une gaieté charmante, avec une verve caustique et uxi naïf abandon, ses voyages d^étudiant, ses tribulations de jeune hpnme< En écrivant aiôsi ses souvenirç^ il a fait d^ sa hio^ graphie une excellente comédie* Il naquit a Bergen, en Norv^e, ep 168^- $0n
10$ LlTTÉRATUliE DANOISB.
otiéfe'étaii évéque. Son père qui, do rang de simple soldat, salait élevé au grade de colonel, mourut jeune, ne laissant à sa veuve qu'une modique fortune> une maison qui fut détruite dans l'incendie de fiergen, et une très médiocre propriété à la campagne. Par sa naissance, Holberg était appelé à devenir militaire. En sa qualité de fils de colonel, il fut incorporé dans le régiment d'CJpplande avec k titre dé caporal. Mais les goûts studieux qui se manifestèrent en lui de bonne heure, rempêchèrent de suivre cette carrière et il entra à l'école de Bei^en. Il avait dix ans lorsque sa mère mourut. 11 n^a pas dit comment se passa cette enfance qui ne put s^épanouir qu'un instant sous le regard d^une mère. Mais sans aucun doute cet tsolemeni dans les premières années de la vie, ce veuvage prématuré des joies domestiques et des affections de famille, contribuèrent beaucoup à dessécher en lui le germe des sentiments tendres et expan* sifs, à remplacer Texpression de la tendresse par le rire de la causticité, le cœur par Fespril ; car Holberg avait peu de cœur, toute sa vie en fait foi. Il fut placé sous la tutelle d'un homme instruit,, nommé Pierre Lem, qui né pouvait qu'encourager les dispositions poétiques de son pupille, il les encouragea même parfois d'une façon assez
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plai$anU| à 'euiffqger par une anecdote. Un jour, Holberg, qui n*élait encore qu'un enfant, avait fait contre une vieille dame un vers satirique dont elle se plaignit amèrement. Pierre Lem appela le coupable auprès de lui avec tout les signes d'une violente colère et lui adressa de vifs reproches. Le pauvre Holberg, huinilié et repentant, allait lâcher de s'excuser, quand tout à coup il s'aperçut que Ja colère de son tuteur ne provenait que d'une faute de versification qui s'était glissée dans la malheureuse satire. Il promit d'étudier la prosodie, et la paix fut faite à cette condition plus littéraire que morale.
Après avoir passé plusieurs années à l'école latine de Bergen, Holberg se rendit à l'université de Copenhague. Il étudia la théologie et subit un premier examen d'une manière satisfaisante. Mais ses moyens ne lui permettant past, de rester là plus longtemps, il revint en Norvège et entra comme précepteur chez un prêtre, à la condition de le remplacer au besoin dans ses fonctions de directeur d'école et de prédicateur. 11 prêcha plusieurs fois à la grande satisfaction des paysans, qui se seraient fort bien accommodés de Pentendre chaque dimanche, mais il menait l'école trop sévèrement. Un jour, il battit un élève. La
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mère jeta les hauts cris, et cofiinae ce ihélier de précepteur, dé pasteur et de pédagogue Teiihuyaii profondément, il proBta de cette occasion pour partir» Il retourna à Copenhague, étudia le français, ritalién, l^anglais, et obtint h son dernier exàmeil les éloges académiques. La misère le força de retourner encore dans son pays, et bon gré mal gré il fallait qu'il fût précepteur ; il n'aTàit pas d'autre moyéù d'existence. Cette fois, il entra chez le vice-évêque de Bergen* Ce fut là qu'il sentit seveîller en lui l'humeur voyageuse qui l'a dominé toute sa vie. L'homme chez lequel il se trouvait avait parcouru plusieurs contrées de l'Europe et noté toutes ses impressions. Le manuscrit tomba entre les mains du jeune précepteur qui le lut avec avidité et résolut aussi dé quitter ses montagnes " de Norvège pour courir le monde. Avec ses faibles ressources la chose notait pas facile ; mais il avait, comme il le dit lui<-même, uiie volonté inébranlable, et rieti ne pouvait l'arrêter. Il fit une vente générale, une vente désespérée de tout ce qu'il possédait et parvmt à amasser tin capital de soixante écus ( environ 175 fr. )
11 s'embarque avec cette somme, et arrive à | Amsterdam. Le voilk dans la grande ville de com- 1 merce, observant, étudiant, vivant avec ^a plus j
LITTÉRATURfi DANOISE. Ut
Stricte économie, et demandant en vain une place de précepteur ou de maître de langues, c Ân^sterdam, dit-il, est une malheureuse ville pour les savants. Un batelier j est plus estimé que Grotius ; un savetier y.prospère, et un philosophe y est mal à l'aise* » Tandis qu'il en était à calculer jusqu'où poavaient le mener ses derniers écus, il tombe malade; le ncfédecin lui conseillé d'aller aux eaux d'Aix-Ia-Ghâpelle, et il s'y décide volontiers, car c'était 4?itri>da:. .Son passeport payé, son voyage payé, il lui resté six éous. Il se loge dans une auberge de chétive apparence et ne demande qu^à la deroière rigueur et avec 4f^ ménagements excessifs ce dont il a besoin. Mais il volt approcher le jour où il faudra solder son compte, et la moindre atteinte portée à sa bourse est une atteinte mor^ telle. Dans une telle extrémité, il se décide à fuir secrètement, il rassemble ses effets, fermé son sac et descend a pias de loup par un escalier dérobé. Hélas 1. au moment où il allait franchir le seuil de là porte, l'hôte qui l'observait l'arrête, le ramène dans l'auberge, et il fellat acquitter le mémc^re jusqu'au dernier kreutzer..«t Longtemps après, dit Holbei'g, j'ai vu devant moi cette Bgore sinistre de mon hôte. Elle m'est apparue dans mes veilles, dans mes rêves ; elle m^a suivi partout. »
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Hors dVtal de roater plus loDgCemps dans tme ville qui . lui clait totalement étrangère» Holberg prit le parti de retourner à Amsterdam où il avait fait quelques connaissances. Il voyageait à pied, et ce voyage lui rendit la santé. Il avait quitté ta Hollande avec quelques écus et la fièvre. Il y revint sans le sou, mais joyeux et bien portant. Un banquier, à qui il inspira de la confiance par sa physionomie honnête, lui prêta de Targent. Il partit pour la Norvège et s'établit à Christiansand.
Il s'était annoncé comme maître de langues. Bientôt il passa pour, un prodige. 11 enseignait le français, Titalien, Fanglais. On le regardait avec admiration quand on le rencontrait dans les rues, et on disait qu'il savait le turc. Les bons bourgeois de Christiansand lui envoyèrent leurs enfants. Le prix de ses leçons était, il est vrai, bien înodique, mais le nombre de ses élèves augmentait chaque jour. Il paya ses dettes et parvint même à économiser une douzaine d'écus. Lès choses allaient donc le mieux du. monde. Il se: voyait d^jà possesseur d un capital .avec lequel il pourrait entreprendre quelque lointain voyage, quand tout à coup il fut surpris dans le cours de sç$ prospérités par Tarrivée d'un marchand hollandais q<»i donnait des leçons de langue française à un prix
•désespérant. C'était une lerriblfi rivalité pour ce^ lui qui» jjp^que là, avait porté à Chri^tiansand h sceptre de la gratomaiiee et ia couroone de la thétorique. C'était uue ini^asioQ sur se$ domainei, UB schisaoe daQSi son temple^ une rojauté èas^ sa royaulé. Gependani il apprit que son concurrent parlait fort mal le fran^is. Il résolut de le défier et de Vasiéantir dans cette joute littéraire. Le jour du combat, Theure, le lieu» furent désignés par tes élèves des deux, écoles, qui devai^it servir de té*moins» Les^wx champions s'avancèrent fièreDaenit Tun contre l'autre, et la lutte commença, u Jelatia* qu^f dit Holberg,, avec Wk français^norvégien, hii me ivépondît en fraoïçaisrboUandais. Jamais la hngue ^ançaisejn'aété si maltraitée. Nous parlions iov^ deux d'une nwiière inintdyiigiUe, etplus nous voulions, ivettre de vivacité dans notre entretien, I pins la eonftision augmentait. K la fiii , quand nous I fûme^ biw persuadés l!un et l'antre de notre muluelle ignorance, nous pensâmesqûe ee serait ebqse sage de renoncer à une colère qui ne pouvait que aoQs nuire^ de conclure un traité de paix^ et de nous partager l'empire comme César et Pompée. C'est^nsi que mon privilège fut aboli et que l'autorité absolue fut partagée entre deux souveraineié^. »
lu LtTTÉllATuÊfi DANOISE.
Au printemps suivant, Holberg amassa le produit de ses économies et prit le chemin de l'Angleterre* Il resta près de deux années à Oxford, étu« diant beaucoup et donnant des leçons de musique. 11 était très aimé des élèves qui, lorsqu'il les quitta, firent une collecte entre eu^ el lui remirent assez d'argent pour qu'il pût retourner en Danemark.
Arrivé à Copenhague, il se trouva, comme par le passé, privé de ressources et ignorant ce qu'il devait faire. Il savait déjà beaucoup, mais il ne pouvait utiliser sa science ; car il était sorti des voies habituelles par lesquelles un savant danois monte patiemment d'un échelon àTautre, du rang d'élève à celui de maître, a Le meilleur moyen de me créer une existence eût été, dit -il, de me faire pédagogue;, mais je trouvais cette profession indigne de moi. A la fin, je pris une résolution qui me semblait devoir concilier ma pauvreté avec le respect que je me devais à moi-même. J'appelai ma chambre auditoire^ mes élèves discîples.Ma chaise prit le nom de chaire ( cathedra ), et j'invitai les étudiants à suivre mes coars. Je ne devais pas donner des leçons de langue, je devais exposer les connaissances que j'avais acquises dans mes voyages. Séduits par ces titres pompeux, ils accoururent dans mon auditoire et transcrivirent très do-
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cileiû^At ce que je leur dictais. Mais quand il s'agit de payer, ils deviureot subitement invisibles, en sorte que je pouvais dire avec le poète : Mon champ n'a point porté de fruits, ma terre n'a point donné d'herbe. Le seul profit que je retirai de mon travail^ c'est que, longtemps après, tous mes fugitifs élèves m'6taient poliment leur chapeau du plus loin qu'ils me voyaient passer. »
Pour se consoler de sa mésaventure de professeur, il fit un voyage en Allemagne avec le fils d'un conseiller d'État, puis il revint à Copenhague et obr tint un des stipendes du collée de Borchen. Peu de temps après il publia son premier ouvrage : In^ trodaction à Vhistoùe d^ Europe. Ce livre n'obtint pas un grand succès. Cependant il commença ààtii« rer l'attention sur Holberg,qui fut nommé professeur extraordinaire à l'université et reçut en même temps un nouveau stipende de cent écus par an.
Quand il se vit possesseur de' ces deux stipen^ des, l'envie de voyager lui revint et il partit. Il traversa de nouveau la Belgique, la Hollande, puis se dirigea vers la France, et arriva à Paris, où son accent norvégien et sa mauvaise prononciation lui occasionnèrent une foule de quiproquo dont il était le premier à rire. A Paris il ne fît point de connaissances, il se logea dans un quartier relire, et passa
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son temps h voir et à observer tout ce qui se présentait à lui. Tandis qu'il en était là àe sa TÎe nomade, quelqu'un Tint lui dire que pour vingt écus on pouvait aller à Rome, et le voilà aussitôt qui prend le coche d'Auxerre, ctse dirige vers rilalie. Il avait même i%Ttention d'aller aux iiides ; teiâis après y avoir sérieusement songé, il vit que c'était par trop difûcile pour un pauvi'e boursier de collège comme lui, et il y renonça, non sans regret. Son voyage dltalîe est un des plus difficiles qu'rl ait faits. A peine est-il parti que Jafièvr-c le prend, et le suit partout. Ses ressources modiques te'épuisent 3 il est obligé de lutter à la fois contre la maladie et la misère. A Gênes, )il n^échappe «aus: brutalités de son-hôte, qu^ l'aide d'un de ^es oompatriofies, qui prend courageusement sa défense; Dans k traversée de» Gênes à Civita-Vecchia, lé bâtiment sur lequel it se trouvait reneontre •un corsaire. L'effroi s'empare des passagers, les femmes pleurent, les «loines prient, et le malheureux Holberg, tourmenté par la Qèvre, mais obligé de faire bonne contenance, ^ lèv«e de son lit, vient sui* le pont, 1-ëpée à !a main, et 'Oubliant son protestantisme, invoque^ comme ses compagnons de voyage, le secours dé saint Antoinei. A 'tl^tne, il fait lui-même âa cuisine. Il tient d'une main une
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cuillère à pot et de l'autre un livre* l\ rêve au Cft*. pitole en éploehanj: des oavelSA ^ il assaisonne sa soupe en énaméraot dans son esprit les merveilles du Vafkîan* Mais souvantil s'aperçoil combien il est difficile d'allièr les études de la science avec les soins de la cui&ine ; souvent son feu s'éteint» ou son maigre dito^ brûie tandis qu^it est absorbe dans sa leclîure. '
Il partit de Rome comme il y était venu, avec 1à fièvre. Il traversa à piedritaUe» la Savoie, le Dauphiné, la Frani^ei,. et $'eii alla à Amsterdam. Le remède qu'il n'ataîc put rouver dans ses lointaines^ excuraions, il le trouva dan& un concert. Il prit un violon^ jioua toute la soirée, et pour la première fois depuis' longtemps, s'endorinit sans souHTrainçe. La âévre Tenait de le quitter.
Dans tant le cour& de ses voyages, Holberg n'avait pa^ cessé d'étudier. Le désir de s'instruire avait été pour lui plus fort que lès obstacles qull avait rencontrés, et malgré les soucis, de sa vie errante, malgré les souffrances physic^es, partout il avait irâvàillér observé et noté fidèlement ses observations, il revint donc à Copenhague avee des connaissances sérieuses, étendues. Mais il n'était t<)ujours, qbe professeur adjoint : cette l^acc ne pou vait su ffi re à ses besoins ; pour arriver
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au grade supérieur, il fallait unevacance^ hélas ! et les professeurs TÎTaient, dît-il, bien long-temps. Le premier qu'il fallut remplacer était un profes-* seur de mathématiques. Holberg fut investi de ses fonctions. Singulière destinée, qui Tavait fait tour à tour caporal, théologien, précepteur, maître de langues, maître de musique et professeur de mathématiques, pour ramener à être un jour poète dramatique !
Jus^ue*là il n^avait été occupé que d'études dliistoire et de jurisprudence. Il ignorait sa vocation de poète, il avait même, dit*il, si peu dégoût pour les vers, qu^il ne pouvait en lire vingt de suite. Cependant, à force d^enlendre parler de poésie, l'idée lui vint d'apprendre à la connaître I par lui-même. Quelques jours auparavant il fuyait les vers, cette fois il voulait en faire. Il choisit pour son premier thème d'élève en poésie, la sixième satire de Juvénal, la plus âpre, la plus fougueuse. Il y mit toute sa verve et tout son esprit. Mais son travail fourmillait de fautes de versification. Un de ses amis le lui fit observer. 11 étudia la prosodie et écrivit un de ses chefs-^ d'œuvre, Peer Paars. Il avait alors trente ans. Cet ouvrage fut suivi immédiatement de cinq autres satires qui, en ajoutant à la réputation nais^
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santé du poète, soulevèrent contre lui d'améres récriminations. Effrayé des reproches de ses collègues el . de la colère des critiques, il sentit le besoin de prendre une autre direction. Quelques; personnes lui conseillèrent d^écrire des comédies^ et il résolut d'essayer.
A l'époque où il entreprit ce nouveau trayait, le théâtre danois n'existait pas. Il n'y avait à Co^ penhague qu'une troupe d'acteurs français qui avaient le privilège exclusif, dit Rahbek', de la comédie, des danses et même des pièces de marionnettes. Le directeur de cette troupe était un nommé Capion, fort jaloux de ses droits, et bien décidé à les défendre contre tout empiétement étranger. Un Allemand, qu'on appelait \ Homme forf^ et qui avait amené avec lui une troupe de comédiens, ou plutôt de jongleurs, crut pouvoir élever un théâtre aux portes de la ville; mais Ca^ pion réclama, et P homme fort fut contraint de transiger avec lui. Il arrivait pourtant de temps à autre des troupes ambulantes qui représentaient les traditions du moyen âge dramatisées. C'est ainsi qu'on représenta une fois la vie et le châtiment du docteur Faust. Dans cette pièce on voyait
' BidffiLg un den danske skueplads historié.
1^ LITrERATUllB DAPTOISÊ.
te terrible magicien torturé, lacéré, brftié par les diables, et son famulas déchiré en morceauit. C'étaient )^ les drames qni avaient succédé aux l^endes de saints, atix histoires bibliques des xT* et xvi« sîècles.4C'étaient là les pièces auxc{uelle<» accouraient le peuple. Mais les princes, les nobles ef tes bourgeois ambitieux n'assistaient 4]ii'è la comédie française.
En 1720, on voulut enfin avoir nn th^ire danois. Frédéric ÎV, qui avait du goût pour Tart dramatique, nîontrîbtfa bearucôup à former X'Ct établissement, et celui de tous les acteurs françars qu*îl aimait lé miecn, Montâgu, fut chargé de donner des leçons de geste et de déclamation h la nouvelle troupe.
La première représentation eut lieu en 1725:
On joua une traduction de t Avare de Molière. La même année, Holbêrg fit jouer son Potier d^ètain politîijue {PoliHske Kannstœber\ qui obtint un prodigieux succès. Il écrivit en peu de temps quatorze autres pièces, qui fnrerit accueillies avec enthousiasme. Le peuple aimait beaucoup celte comédie, nationale qui venait de lui être révélée si subitement; mais la haute société conservait son goût pour le théâtre français. Les pièces traduites de Molière alternaient avec celles de Hol-
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berg ; el lorsqu'en 1723» les acteurs furent appe* lés à jouer pour la première fois au château» on cboistt pour cette représentation solennelle une pièce de Molière : te Bourgeois gentiUwmmCé
En 1723, 1724, 1726:, Holberg publia en trois volumes ses quinze comédies. Le pl:*emier fut réûnprtmé trois fois drâs Tespace de deux ans. Mais ce travail rapide avait altéré sa santé. U pensa qu'un voyage pourrait la rétablir, et il s'ei^ alla en Allemagne, en Hollande^ en France. Cetle fois ce n'était plus le pauvre étudiant qui était venu dît années auparavant a Paris, préoccupé des ennuis de Tavenir et des soucis matériels de cha*' que jour. C'était un professeur qui s'était acquis un nom illustre dans son pays et à qui s^s suoeès avaient donné de la confiance. Cette fois, il vécut dao^ le monde, il entra au oafe des beaux esprits^ fréquenté Surtout par Lamotbe et paî* ses anus, v4ska les hommes renommés pour leur érudition ou leurs travaux littéraires; il visita les oratoriens, qu'il aurait pu prendre, dit-il, pour des luthérfens, tant ils parlaient librement du pape et du catholicisme; Fontenelle, -qui lui fit avec une ai<« maUe coquetterie de vieillard des compliqpents sur le mérite des écn vains de Danesoark ; le pèlrcl Hardooin, a^iquel iliétatt dilBeifa: d'arriviér si oo
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ne voulait pas reotretenir de choses sérieuses, mais qui ouvrait sa porte avec joie à tous ceux qui avaient un conseil à lui demander, une question scientifique à lui faire; le père Toumemine, poli, gracieux, élégant dans ses manières comme un courtisan. La seule chose, dit Holberg, qui le distinguât d^un coui*tisan, c'était sa science. II avait une fort belle bibliothèque, e|; le poète danois y remarqua, avec une secrète satisfaction, les meilleurs ouvrages sur Thistoire et les antiquités du Nord.
De retour à Copenhague, Holberg écrivit son poème des Métamorphoses; puis il reprit avec plus d'ardeur que jamais ses études historiques, pour lesquelles il avait toujours eu une prédilection particulière. Il publia le premier volume de XHistaire de Danemark en 1733 ; en 1738, une Histoire générale de F Eglise îusq\i^k la réformation ; en 1739, des biographies d'hommes célèbres. Il entreprit aussi une Histoire dés Juifs qui parut en 1742. Ces travaux historiques ne furent interrompus qu'en 1740 par la publication du Voyage de Klim.
La fortune de Holberg grandissait avec sa réputation. Il avait été nommé professeur d'éloquence et membre du consistoire. Plus tard, il fut élu
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questeur de l'université. Ses ouvrages ne lui rapportaient pas à beaucoup près ce qu'ils lui eussent rapporté dans un pays comme la France et TÂngleterre, mais il dépensait peu et amassait sans cesse. Il acheta, dans une des plus riantes parties de la Séelande, une belle terre où il allait passer Tété. Quand il se vit ainsi riche^ puissant, considéré, il lui vint une singulière fantaisie, celle de vouloir ajouter un titre à son nom.* Lui qui s'était tant moqué de la noblesse et des vanités aristocratiques, voulut être anobli. Le roi le fit baron. 11 ne survécut pas longtemps à cette nouvelle faveur. Malgré le régime extrêmement ^vère auqi:^l il s'était condamné, sa santé s'affaiblissait de plus en plus. Il mourut dans la nuit du 27 janvier 1 754, et fut enterré à Sorœ.
Holberg avait une belle figure, de grands yeux bleus, un front élevé, beaucoup de vivacité dans le regard, et une légère expression d'ironie dans le mouvement des lèvres. Quand il parcourut pour la première fois la Hollande, on le prenait pour un enfant, tant il avait encore la physionomie . jeune, et plusieurs de ses compagnons de voyage le regardèrent avec une sorte de défiance comme un élève de quelque gymnase échappéà la surveillance de ses maîtres, à la tutelle de ses parents. Â en
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juçer par sa biograpkie, il détail avoir dans sa JMoesfte uû fond de gaieté el d'insouciance que les cireoDSiances altéraient diiBcilement» Mais il perdil peu à peu ce libre laisser-atier de la rie. Il devint bizarre, c^pricieusx^ colère. Le mauvais eût de sa sa)2lé coqflribiifi saAs douie Maucoap à aggraver en lui cette disposition deiprit. II était ohligé de s'observer sans cesse» dç suivi'e un régime dé pénitent. Tous ses repas étaient réglés et mesurés uniformément jour par jour. Il ne bavait pas de vin et mangeait fort peu» Sur la fin de sa vie^il en était venu à peser sa nourriture; et quand on voyait ce qu'il avait sûr sa table, on pou* vait dire à coup sûr quel était le jour de k semaine. Son dîner du lundi, son diner du mardi, son diner de chaque jour était invairiablement prescrit d'avance.
II était en général d'un caractère peu sociable. Il raconte lui-même que sur six cents hommes, il n'en trouvait pas dix qu'il pût supporter. Mais il tombait assez souvent dans des accès d'humeur qui ressemblaient à une profonde misanthropie, et malheur à ceux qui s'avisaient, d'aller le voir dans un de ces moments-Jà ! Un son de voix étranger, un bruit léger sar le parquet, l'trrîtaient aussitôt et attienâiiimt une explosion de colère. On Fa vu
plus d'une fois chasser de chez lai, à coups de pw* toufle, Pétodiant inoffeiisif qui Tenait le surpren«dre dans une de ses phases orageuses. Un jcrâr il se promenait de long en large dans sa chambre^ avec un jeune homme auquel il avait témoigné de la hienveillance* En passant devant uîie table où il y avait quelques biscuits, le féune homme en prît un et le mangea. Holberg éclatia en invectives» « Pourquoi tant me reprocher ce biscuit ? dit le jeune homme tout surpris d'uicie tellQ colère, je peux vous en rendre un autre. — Hm, paalbeureux !
s'écria Holberg avec l'accent du désespoir, tu ne peux me rendre le même. »
A celte violence de caraotère, Holberg joignait une avarice extrême* Dans sa jeunesse^ il avait été forcé de mener imé vie économe. Il mena plus tard une vie de privations : ce fut ain^ qu'il amassa une fortune considérable. Il légua sa bibliothèque^qui se composait d'un i^sez grand nombi^d'ouvrages, et sa baronnie à l'académie deSorœ. 11 légua une somme de 1 6,000 écns pour donner tous les deux ans uiie dot de 1,500 écus k une jeune 611e pauvre, et quand il fut mort, on trouva chez lui une somme de 12,000 écus dont il n'avait pas parié. Ses dispositions testamentaires l4ai furent dictées par un esprit de vanjté plutôt que par un véritable
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sentiment de bienfaisance. Tandis quUl donnait une propriété de 300,000 francs à une école, il ne donnait qu'une rente de 250 francs à un de ses neveux, qui était paurre, et il oublia ses autres parents.
Pardonnons à l'homme de génie ces tacfaeé qui obscurcissent l'éclat de sa couronne. Holbergfut un esprit distingué, un poète excellent. Il n'est personne qui, en le lisant, n'admire la variété de ses œuvres, l'étendue et la souplesse de sa prasée; mais il avait le cœur égoïste, Tâme sèche, et il n'a pas aimé.
Il avait étudié, dans sa première jeunesse, Plaute, Térence, Aristophane et les autres poètes grecs et latins. Plus tard il s'éloigna des œuvres littéraires et se consacra aux études historiques. Il est surtout célèbre comme poète, et tous les efforts de son intelligence s'étaient tournés du côté de l'histoire. 11 fut poète par moments/ il fut historien toute sa vie. Il écrivit dans l'espaîce de quelques années ses satires, ses comédies, son Peer Paars^ et travailla presque sans cesse à quelque œuvre d'histoire. Plusieurs de ses travaux, en ce genre, n'ont pas eu un grand succès et sont main* tenant fort peu lus. Ils sont faits avec talait et habileté^ mais ils manquent de profondeur et d'éru*
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dilioQ. Holberg camprenait avec une rare facilîlé le sens philosophique d'une idée, la portée morale dW fait; mais il se laissa trop séduire par cette facilité et obligea les recherches sérieuses. On raconte que lorsqu'il était occupé de son Histoire dès Juifs y il écrivit au bibliothécaire du roi pour lui demander tous les ouvrages qui avaient rapport à cette question. Environ un. mois après, ce bibliothécaire lui adressa une grande caisse pleine de livres et de manuscrits. Holberg la lui renvoya en disant qu'il n'en avait plus besoin. Son histoire était achevée.
Il a pourtant doté son pays d'une œuvre excellente. Je veux parler de son Histoire de Danemark. Il n'y avait rien eu de semblable avant lui ; il n'y a rien eu de meilleur depuis. Les commencements de cette histoire laissent, il est vrai, beaucoup à désirer sous le rapport de la critique des faits et de la chronologie des événements. La quesidon d'origine de la monarchie danoise et la question de succession des rois pendantune grande partie de l'époque païenne étaient beaucoup plus confuses alors qu'elles ne le sont aujourd'hui. Les recherches de Worm, de Bartholin, de Torfesen, de Gram, n'avaient jeté qu'un demi-jour sur un sujet que les travaux persévérants du xvui^ et du
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Xlx^ siècle n'ool; pu enocure oou^létemcntédaîrcir, «i Holberg n'était pas faonme à pénétrer plus loin que ses prédéeeséeurs dans ces obscurs déuits d'értKlijlioa* Quaad il ouvre celte série de &its mal avérés et d'opioioDs cootroversables, on v^iii qu'il ne se seat lui^méoie pas à son aise, il suit timide^ m^t les pas de ses devaociers ; il hésite et tâteavcie. Mais uiic fois arrivé sur un terraia plus fanoe, il reprend toute sa verve , toute sou audace. Il expose avec art, il raconte avec babilelé^ il a le seiilimenl vt*ai des hommes et des choses» Souvent il se borne au rôle d'historien passif; souvent aussi 41 jelie dana son récit une réflexion amère, une épigramme mordante.
Avant Holberg, on n'avait. eu, en Danemark, ^edes histoires écrites en latin et les chnoDÎques consciencieuses, mais froides, deHvitfeld. Le peuple accueillit avec. enthousiasme le preqiier livre qui lui fut adressé. C'était un ouvrage é^tt dans sa langue; et cet ouvrage était son histoire nationale. Holberg, en franchissant les barrtepes académiques dans lesquelles ses prédécesseurs s'étaient renfermés, rendit un grand service à ses compatriotes ; car il leur donna des livres inslracUfs qu'ils pouvaient lire, et nul doute que ces ouvrages d^histoire , dispersés dans les demeures des
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pàyâanS) n'aient èahlribué beaucoup au déveibppeinent de TlnteUigence et aux progrès tle la langue danpise parmi les classes inférieures»
Un. beau jour cet homme qui enseigïimt les maihémati(peS) et qm écrivait des livres d'histéire, se réveille poète. Un de ses amis lui enseigne la versification, et il compose un chef-d'œuvre : Peer Paars.
C'est un pleine héroï-comique à la manière du Lutrin j dû la Secchm rapita^ de la Boucle de chevaux enlevée^ du Renommisi.^,}^e héros est un honnête marchand danois de Callundborg, qui frète un bâtiment pour aller voir sa fiancée à Aa» rhus. Mais ce voyage tnoffensif jette le trouble dans rOlympe entier, et le pauvre Peer Paars, poursuivi «par les dieux, combattu «par les vents, erre sur les flots comme un autre Ulysse et donne* au inonde moderne l'exemple d'une longue et douloureuse Odyssée. Quandle joli navire de Gallundboi^noiet à la voile, la déesse de P£nvie, cejnonstre au teint Uvide, au regard sinistre, ne peut voir sans frémir Àe rage Thetireux marchand qui va rejein^ dre sa blonde Dorothée. Elle entré dans la demeure d'Eole et le conjure de déchaîner les vents, fiole fait d abor4 la sourde oreille, car il se souvient de la colère de Neptune et de son çuos ego*
laO UTTJCRATURl DANOISE.
Mais rimplaciAiiie furie sait si bien s'emparer de Itti, qu'à la fin Toi^aeil l'emporte sur la crainte. Il ouvre la grotte redoutable, et les vents se préci-^ pîtept m mugissant sur Timmense étendue des m^T^. Vénus, qui veille aux destinées dii fidèle Peer Paars» sçh^le d'accourir auprès de Meplune et le prie d's^paîser la ten^pétç. Hélas ! il est trop tard. Le navire de Callundborg est brisé ; le fiancé de Dorothée, son secréts^irç f ierrfuKws, et $es antres compagnqps de voyjige août emportés par les vagues sur fipe terre étrangère. Les hommes qui habitent cette;, contrée i^e-rçsp^çtent anoune ioi humaine. Quand le pasteur baptise les eiifppts, il se fait payer les frais de sépulturiQ en même tengips que les frais de baptême^ car comme ils finissent tous par âtre pendus, le pauvre prêtre perdrait la moitié de ses revenus, s'il ne pren^t ^es précau* tions d'avance. Une bataille s'engage entre les naufragé^ et les habitants du pays. Peer Paar^ se conduit ,cppun§ un héros ; i|iais le cuisinier prend 1^ fuite.^t met le désordre dans ra{;mée, h^s voyageurs sQi^t vaincus. On leur ai^corde pourtant le diCQit de se reltrçr où bon leur semble, seulemeot ils sont tçqun d'abanjplonner leurs meilleurs vêtemenis et leurs souliers pour payai' les frais de la guerre^ Peer Paars, agf es avoir nqmmé un tribunal
ffliUlaîre pour punir la lâchée du cuisinier, parcour( le pays à la têle de ses. troupes, et se dislingue dans maintes circonstanGes autant par sa sa-' gesse que par sa bravoure. L'Ënrie, que tant de gloire îirite) d^^cond auprès du haillî de ia coo^ trée et loi jette le fiel de la haine dans le cœur. Une no^iTelle bataille a lied« Peer Paars est vaiocu et fak pmonnpiier. Allais Cupidon lance à la fille dû ba^U Vune de ses flèches les plus acérées. La paiir vr^ ejaifaiH nei rèye qu^à Peer Paars, ne soupire que pom^Peer Paars, et fait si bien à Faide deson ami% et de ^a ioère, qu'elle délivre le beau captif, qui s'eiDbir4lie plus joyeux quejatnaià, étfaitvdtlever^ Aaièfis. Cepoidant il n'est pas encore au terme de ses caiamtlés. L'Envie, désespérant de pouvoir se-
duire une seconde fois Soie et soulevffrunenouvelle teïnpêie, va chercher ie Sommeil dans la démettre dit sacristain et Tamène sur le navire de Peer Paat^. Les voyageurs descenctent sur la céte. Un comhat aehariié s'ëDgège entre eus et lés IfabîlÉnts du pays. Peer Paarâ, attaqué à l'improvist&pBr un diatf fhit de teb prodigea de valeur, qu'on hii rend les honneurs de la guerre. A peine a-t^il joUi de son triomphe, qu'il tombe entre les mains d*un en> râleur, et peu s'en faut que de marchand il ne devienne soldat. Enfin, grâce à rintervention d'un
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honnête bourgeois, il recouvre sa liberté, se remet en route, et arrive auprès de celle donl il a été séparé si lokigtemps.
Lorsque cet ouvrage parut, il excita en Dane« mark une grande rumeur. Les uns reportèrent généreusement snr leurs amis les épigrammes jetées çà et là a travers le récit des infortunes de Peer Paars. D'autres crurent se reconnaître dans les dif« férents personnages mis en scène parle poëte. II y en eut qui le défeadirent parce qu'ils ler^ardaieht comme une excellente satire dirigée contre leurs ennemis; et quelques-uns (mais c'était le petit nombre) qui n'y virent qu'une œuvre s{)irituelle , une œuvre d'art. Les adversaires les plus aritents de Holberg étaient deux écrivains distingués : Gram et Rostgaard. Ils représentèrent ce poème comme un ouvrage honteux qui devait être brûté sur la place publique. Ils en firent des extraits qu'ils adressèrent avec des commentaires aux membres de l'université, et ils n'oublièrent pas d'envoyer au pasteur, au sacristain , aux habitants d'Ânholt la description que Fauteur avait fatl» de leur pays. Enfin , après avoir jeté feu et flamme dans le monde universitaire, ils portèrent plainte au roi , et déclarèrent Holberg indigne d'occuper plus longtemps sa chaire de professeur. L'affaire
fut présentée au conseil d'Ëlat, et on, ne sait pas trop cciminent elie s^ serait terminée, si le comte Danneskiold n-était intervenu dans la querelle. Ce fqt lui qui éclaira le roi sur le yéritable caractère du poëme, sur la situation de Holberg à Tégard de se^ ennemis. Le conseil d'État rendit un arrêté qui déclara que PpcrPaars n'était qu'une plaisanteriçdFOptaMcu^ professeur ne pouvait être offensé;, <et Peer Pàars fut réimprimé trois fois dans l'espace de six mois.
Pour comrprei^re cette açimosilé contre une œuvre que l'on pourrait re^arderau fond comme fort inoffeqsive, il faut se représenter l'état de cette société danoise 4Ju xvni^ siècle, pareille à un lac paisible dont le moindre, vent trouble lasur-^ face; il faut se représanter Fjesprit de ces professeurs qui écriaient des volumes pour expliquer une ligne d'Homère. Dans cette vie de vanité naïve et de labeur honnête qui n'at«it pas encore subite choc des questions sociale^^ont nous^som^ mes occupés jsiujourd'hui , un livre qui. sortait tout à coup des voie» littéraires où chacun avait Fhabt^ tude.de marcher, devait nécessairement mettre eu énoî^tous ^s hoinm«s qui ne demandaient qu^à cheminer coiaoune par le^passé, et un poëme de la trempe de Peer Paars devait bouleverser cette
horloge universitaire où chaque rouage avait sa pitte si bien déterirïinée» Que ttolbërg ait jeté à dessein dans cet ouvrage plusieurs épigt^a^Mbes contre des hbinaies qu'il t^ndaissiat't , c'est ée qu'il serait dîfBetk de fie pas admettre. Mais ces epigranomes étaient assez habileœafit gazééis , et dans un autre pays, du dans un autre temps, elles n'eussent pas produit la m^me sensation.
Ce >qui devait produire une seb^atiôta fôt*te et durable, c'est le poëaielûî-méttie, d'eÀt celle asùrre pleine de gaieté ^t d'esprit. C'est le tableau pl^atit d« iouWè ieé jurandes machines poétiques appliquées au voyagé d\in pauvre marchand! C'est ce mélange singulier de scènes naïves , de écènes bouffonnes dépeintes avec un sérieux imperturbable, et d'accidents journaliers racontés avec emphâlise;
At(jourd1iui tout le scandale produit par l'appat*ition de ce livre étant passé, et toute question de personnalité ayant disparu, Peer Paart compte ^us détecteurs qu'il n'en eut jatoaîs. Les Danois le lisent comme les Espagnols lisent Don Quichotte. C*est teur roman de chevalerie , c'est leur épopée populaire. Mafc ce poëme doit •leur pHaire plus qu^à aucun autre peuple, car il est essentiellement danois par le sujet , par l'expressioû ,
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par lâ couleur» Il serait dîiScrIe de le transporter <kns un «uti«: pays isam lut fiupe pçrdrë tUie par^ ii#de soq chrMtère local, et saïais lui ealeVer par là iluèlqwff-lines de séfi ({ualités eB$eniidl^s.
Vingt ans plus taiti, Hôlberg écrivit tm autri^ ouvrage d'une nàCufre pkis sérieuse et d>|nè réti^danee p|.iis générale. C^t le Voyage, de tfùt Klim. Cette fois soabut était srralment d'attaquer les rîdîcttlea lisages, les préjugés qu'il i^marquait autour de lui. Son but était de corriger son époque et de rinsir^uîre. Mais ii jugea qu'une satire à bout portaét ;seraift trop dmg^euse pour Jui ou ne produirait pas TefTet qu'il eikiattendait , et il eut reeottFAàraUégorie* Swift lui avait donné l'exempfeii GuUiu^ fut son modèle. Il promena son héros dans un monde itnagkistire et lui montra sous d^ noms supposés le p^antisme des écoles, les fai^sies opinions religieuses et politiques défendes p^r l€is homn^es de parti,>^et les vaniteuses préiv^atîves de l'arisiocrËtUe. Qiiai)d;ce livret fut iBni) Holberg eut peur de ie publier. Il ressemblait à un général qûii a^ès jâfoir tout disposé poKirle^ombat^, redoute de Tenga^r; 1 1 était vieiix aliors, Bâaladif, triste, et ayi^nt besoin de repos. Il ijeHacEttveMMt de h tempête aoulevee par Peef^* Pàar$y^t\ à vrai di]^,Jl'i>'3^^i^^ull^ -eijiviedBsu-
bir encore une fois les mêmes tribulations. Ce'^ pc»dattl les personnes qui l'entonraie&t et qui ayaient connaissance de son ouvrage le pressail&t de le faitje imprimer. Les libraires, habiles à fiai* rer le succès d'un livre, venaient lui demander son manuscrit. L'un d'eux promit si bien de le publier a.vec discrétion et de ne conier à personne le nom de Tauteur, que Holberg se décida. Le Foyage de Niel Ktim fut envoyé à Leipzig et imprimé là pour la première fois. On n'en reçut d^abord qu'un exemplàâ^ à Copenhague, et il produisit tine rumeur vague dans toute la ville.. Peu de personnes encore Favaient eu entre les mains; mais chacun voulait Ta voir lu, et on en racontai^ des choses si étranges, que Holberg, ne pouvant reconnaître son Niel Klim à la physionomie qu^on lui donnait, crut qu'il s'agissait c|'un autre ouvrage. Bientôt pourtant les homtnes éclairés rendirent justicQjè ce livre^ mais rien ne put vainere Tanimosité de certains esprits. Un prêtre puissant, le confesseur du roi, Pontoppids^n, qui se regardait comme personnellement offensé dans les passages où Holberg parlait des théologiens , employa tout son crédit à faire cond9.mner cet te œuvre du poète, qu'il signalait comme une œuvre impie. Mais il ne fut pas pl^ts heureux queGram. L'histoire de Niel
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KliiQ obliot lin succès complet* Elle tut iraduile dans ioules les Ungues et répandue à travers FËurope entière. Quelques années après, un D^ots qui voyageât dans les provinces les plus reculées de la Hoirie, sVrrétadans une maison où il reçut un accueil fraternel, parce qu'il était le compatriote de rhomme célèbre qui avait écrit les avjentares de INielKlim» .
Niel Kliœ est un jaine étudiant norvégien qui a passé plusieurs années à Tùniversité de Copenhague, qui s'est distingué par ses thèses latines, ses dissertations philosophiques, et qui s'en re^ tourne à Bergen , emportant avec lui un inagmf>que témoignage de son dernier examen. Il a souvent entendu parler d'une grotte profonde où plusieurs hommes ont en vain essayé de descendre, et dont les gens du peu|)le racontent des. choses merveilleuses. 11 y descend un jour h l'aide d'une corde^ arrive sous la circonférence du globe, se balance quelques instants dans le vide et tombe au milieu de la planète Nazar.. C'est le soir. Il est fa* ligué de sa course et il s'endori. Le lendemain^ au matin, les beuglements dun taures l'ëvetHent tout à coup. L'effroi le saisit en apercevant cet animal auprès de loi,* et pour lui échapper il monte sur un arbr^. Mais il est firrivé dans un pîays où
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les hotnmes soDt des aiiirei;, el celui sur lec^ il a cbencfaé un refuge est une des dames les plus vesfectables àa pays» C'est la femiae du bwrçmasire* Aux ci^i^ d'tudiguatton ^e jétIA la noble daoae outragée, une quantité d'arbnes ^seTassem- ^l|Bnt à la hète; On nxAowt^ Kiel Klim, quit^rde toute celle scède a^c tans sorte* de stup^etion, et on l'emporte dans la TÎlle voisine. Ëelte ville est élégante et bien bâtie ^ toute peQQf>lée de beaux arbcesdè dSBerenteslailles et die différentes <(ouleurs^ selml Fâge et le sexe« Qqand ils passeujt dans les Tvtesj ils se Saluent en inclinant leurs branches Tune contre l'antre. Les plus nobles soiit ceux qui înaisscht avec le plus débranches. Ceiui qnî aie bonheur de vaiir au monde^vec :six bratndiesest placé de droit au faite de Taristocraiie:^ G'isst là le pirivjiégse de la naissance 9 mpis ceux qniioiccupait ife prenhiier rang sooit ceux qui ootccmsacré leur fortune au service dei'Étai. Dans ce jcurieux pays lies foiifitiDnnaires non salariés -Gxmi les plus estimés^ at les paysans, les manufacturiers, lesartîstes', passent avant les gi^ns de cour.
Le royag^r est conduit devant le trSwnal et accusé d^'avpir offensé publî4ùemeni une femme. Le juge sUprême du tribunfsil est une Jeune fillCf je veuxdire un jeune arbi^j etlesavbcat;^ p«rtent une
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peau de raotitoD, coiniiie symbole de k douceur qu'ils doivent gardir dans leur plaidoyer. Niel Klim escaeqpiiltev^t on ie mené dans la raatsobdu bourgmeslre.
Cependant le bruit se répand à trai^rs le pays qu^il est airmé dans une ville dé province un ani^ inal extfnot*dînatre qui a, comme les^res réison-^ nablesib rusagn de la parole. Le roi» ayant appris cette nouvelle, ^pw» HVdre au bdui^èstre de faire élevtir JNiel Klm, de lui apprendre. k Ihdh gae de là conUrée et. de èe mettre en état de pwat^ tre à U ooui^. Yi^ilà donc Tétiidiaiiit de Gc^énha^e qui eptre de ncMlvean à Técole ; mais, nette fois, on ne lui paide ni de dilemme, ni de syllogisme. On s'applique sealémeM à développer ses facttltés mor raid» et :ses forces physiquiss. Après avoir piassé par tous les cours d'instrupttcm prescrits à la je»nesse de N»ar, Niel Klim sdrit oii examen, et les ' esàhMiatetirs le déciarenî incapaUe d'asf^irer à aucim iefmpioi iaiponanc. Le seul mérite qu'ilis foi reconnaissent, c'est Tagrlrté de ses i^ieteibres, et ils te iHG^mmandeDt pour une pldce de^cureur.
lie pauvre I^iel Ktim, désdé de oeûe s^ni^ncè, tire de sa poche un diplôme de bachelier, et dé*^ monifr^ clairemeiàt qu'M était au fiomjdre des «lè« Tes les pbs îtts^rifft^ dé rtonîviîrtsicé de Copenh§-
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Que. Mais les babiUols de la planète souterraine où il eisjL lo^bé n!oot psas le moindre respect pour les titre&grecs.et lalin&qa'ilareçus.Il est présenté au roi comme coureur, et il devient jeoureur.
Après avi>ir rempli pendant quelque temps ces fonctions de ya^el de pied, il demande la permission de voyager à travers les provînceS'du roymime, et l'obtient. Toutes ces provinces Bont très différentes lune de Tautre, et lui offrent à chaque pas nn nouveau sujet d -observation. Il arrive d'abord dans la terre de l'intoUrance. Là, il y a des hommes qui voient tous les objets en iong^ et d'autres qui les voient tous en carré, filais les premiers sont les plus forts, et ils persécutent ceux qui ne voient pas comme eux. Plus loin, les enfants régnent et les vieillards obéissent. Les ^afants s'occupent des affaires de rÉtat, rédigent des lois; les. vieillards courent dans* les rues, fouettent leur toupie ^ montent achevai sur des bâtons. On est majeur dans ce pays dès qu'on commence à parler ; on de vient miqeur à l'âge de quarante ans.
L^ contrée voisine de celle-ci n'est pas moins singulière. Là, ce sont les femmes, qui gouvernent et les hommes qui filent la laine, tricotent les bas, font la cuisine. Les homiAes sont faibles et timides, les femmes hardies et entreprenantes. Elles cou*
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rent d'aventure en aventure, et se vantent de leurs bonnes fortunes ; mais quand un jeune homme s'est laissé séduire, il est perdu de réputation.
De là, Miel Klim arrive dans la terre philosophique. Ici, il n'y a ni pavé, ni chemin. Les habitants n'ont pas le temps de s^en occuper, car ils cherchent un chemin vers le soleil. Les rues sont sales, les maisons sales ; les hommes portent des manteaux dont on ne reconnaît plus la couleur, tanl ils sont couverts de poussière. Le voyageur tombe entre les mains d'une société scienti6que qui le vole; puis il tombe dans un groupe de médecins qui remportent dans leur laboratoire et l'é-' tendent sur une table pour le disséquer. Il est délivré par une femme qui lui demande par pitié un service qtf il ne peut lui rendre, et il s^enfuît avec horreur de celte patrie de la science.
Le neuvième chapitre de Niel Klim est une très bonne satire de tous nos vains projets, de toutes nos fausses croyances. Nîel passe tour à tour par une contrée où tes hommes ont la vue trop perçante, par une autre où ils ne dormenj; jamais, par une ville où il n'y a point de lois, par une ville voisine où Pon ne s'en rapporte qu'aux lois, et il démontre que tout excès est nuisible, même l'excès dans le bien.
U2 LITTiHATURB J3i?rO|Sf .
De retour dan$ le p9ys 4es arbres, ^ v^i^ur veut prouver qu'il a su s'instruire dsuis sqa loD^f pèlerinage. Il fait une motion politique ; ip^ qstte motion est contre toutes les lois^ du gçmvemementy et If iel Klim est condamné à mort. Le roi lui accorde sa grâce. Un oiseau l'emporte dans la terre du firmament. Cette terre est hal>itee p^r ua peuple l%er^ frivole, espèce de peuple p^fri^iepi amoureux de tous les plaisirs, eotboujsji^^ de toutes les nouveautés. Niel imagine (}p ^^e <i|e^ perruques, et cette invention le fai]» pas^r d'un étsit obscur à une forii^ie éclatante* Le sénat lui vole des femerein^ents, le président l'anoblît, et l'^ltat lui donne une pepsion. La femme de son bienfaiteur devient amoureuse de lui. Par délic^sse de conscience, il ne veut pas l'entendre* Irfitée (|e$es refus, elle l'accuse d'avoir voulu la séduire, et ^1 est banni de la contf ée. ,
Il arrive dans un pays pauvre, igporant, près* que barbare, où on le prend poiir un envoyé du ciel. Il fait son entrée solennelle ii la cour, devient ministre, général en chef, empereur. Il geigne des batailles, conquiert des royaumes, et fond^ dans Fempire souterrain une monarchie plu^ grande que la monarchie romaine. DIais alors l'orgueil s'empare de lui; il devient injuste, soupçonneux,
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crueL Ses sujets, foUg^nés^ du joug quil leur impose, se rérolient contre \m. Il veut les subjuguer de forée, mais il est raincti et obligé de fuir. Il se réfugie dans une caverne, et rentre en Norv^e, la couronne sur la télé ^t Fépée aux côlé. Les eu- Ëints le prennent pour Ahasvérus; mais un de ses amis le reconnaît, et le fait nommer sonneur de cloches à Bergen.
il y avait réellement, vers la fin du xviii« siècle, à Bergen, un sonneur de •cloches nommé Miel Klhn, et le peuple montrait aux environs de la ville une grotte qui descendait sous terre, et qui était habitée, disait-on, par des nains et des trolles. ÙeÈ deux circonstances ont suffi pour jeter aux yeux de quelques personnes une sorte de vraisemblance sur le roman de Holberg. Il y a des gens qui ont discuté sérieusement les aventures de Niel; il y en a qui ont pu dire de ce livre ce qu'un Anglais disait de l'ouvrage de Swift : « Les voyages de oe capitaine Gulliver sont bien intéressants ; c'est dommage que tout nV soit pas rigoureusement exact» »
Pcâr Paars et Nîel Klim sont deux des meilleurs ouvrages de Holberg. 11 doit pourtant la plus grande partie de sa réputation à ses comédies. A l'époque où il entra dans cette nouvelle carrière
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poelique, il n'y avait rien de semblable en Danemark et riep en Allemagne. Mais il se souTcnait de ses auteurs classiques, et il connaissait Molière. Il emprunta à la comédie française l'idée de plusieurs situations et de plusieurs rôles, l'idée, par exemple, de toutes ces femmes de chambre habiles à conduire une intrigue, de tous ces yalets confîdenls de leurs maîtres, de toutes ces Lisette, de tous ces Frontin, mis en scène par Molière, par Regnard, par Destouches. Il emprunta le sujet de plusieurs pièces à Biedermann, au théâtre italien de Gherardi. Il prit, en un mot, çà et là, selon le caprice et selon l'occasion, l'élément primitif de son œuvre, et ce canevas une fois trouvé, il s'abandonna à sa verve, à son esprit humoristique, à son talent exquis d'observateur. 11 fut lui, il fut Holbei^.
Son génie ne le portait pas vers la haute comédie; il le sentit lui-même et n'essaya pas de Taborder. Il n'a point dessiné de caractères comme le Misanthrope^ le Tartufe^ VAvare^ le Joueurx il n'est pas entré non plus dans la comédie du grand monde. Il est descendu d'un degré plus bas dans l'échelle sociale. Il s'est arrêté dans le salon de la bourgeoisie, dans le comptoir du marchand. Si je compare son théâtre à celui' que nous avions ea
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France au xviii* siècle, le nôtre me i^appelle Jes nuances fines, les ombres chatayantes de Miéris, et le sien me représeule les ions naïfs, les lourdes et franches physionomies, les attitudes hurles-^ ques de Téniers^
Peu d'hommes ont aussi bien connu que Holberg le caractère de leur nation, l'esprit de leur époque. Il a souvent n^!igé de peindre le vice moral, le vice essentiel sur lequel il avait aussi arrêté son regard, mais le ridicule ne lui a jamais échappée II Ta poursuivi dans toutes les si^tuationSf il Ta représenté sous toutes ses faces avec une vé-^ rite de coloris inimitable. Chacune des figures qu'il est allé choisir dans la foule pour l'exposer aux regards du public, est un portraitachevé. Cest la nature prise sur le fait, lai nature calquée dans son expression la plus caractéristique. Cest ainsi qu'il a dessiné tour à tour, dans le vaniteux Jacoè deTyho^ le matamore allemand, lâche et menteur, qui se fait encenser par ses parasites, se vante des combats qu'il a soutenus, des victoires qu'il a remportées, et fuit devant une demi-douzaine d'éco* « liers; dans DonRanado, le misérable orgueil du gentilhomme qui veut se consoler de ses souffrances avec ses parchemins et essaie 'de trgmpei^ sa faim en comptant le nombre de ses aïeux ; dans
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le Potier détain ^ la présomption du bourgeois ignorant qui se croît appelé à régir les affaires de rÉtat el tombe devant le premier brin de paille qu'on lui pose sur sa route ; dans V Homme affairé^ la plaisante' importance de ces gens qui veulent toujours qu'on les regarde comme accablés sôus le poids de leurs occupations, qui travaillent sans cesse à remettre en ordre les inutiles paperasses qu'ils dérangent sans cesse, et s'enferment, comme dit Figaro, pour tailler des plumes ; dans Jean de France^ les prétentions puériles de ceux qui, ayant vécu quelques mois en pays étranger, s'en reviennent chez eux enthousiastes de tout ce qu'ils ont vu, et veulent passer pour des oracles d'esprit et de goût.
La pièce intitulée la Chambre de VAccoachée est un tableau fort piquant d'une société bourgeoise abandonnée à ses petites passions, à ses petites va^ nités, et Ulysse Jt Ithaque est une excellente parodie de tous les drames extravagants que les acteurs ambulants de l'Allemagne venaient représenter en Danemark. Un vice contre lequel Holberg a surtout été impitoyable, c'est le pédantisme, qui de son temps infectait la science et l'université. Il l'a mis plusieurs fois en scène, notamment dans ù&e de ses meilleures pièces, Eras-
mt$$ MûHêùmiSy et Ta rendu proverbial par le ridicule doDi il l'a couTerL
Ce qui ajoute au caractère plaisant de «ces dififé* rentes pièces, c'est la bonhosoie du poète dans le dialogue le plus comique et son saog-froîd inaltérable dans lès sililations les plus inattendues. Ce qui les rend plus intéressmtes, c'est l'idée «orale qu'elles rènfermentt Holberg avait l'esprit sérieux et triste. Il n'écrivait pas des comédies pour amuser le pftiblîci mais pour l'instruire. Sous. cette intrigua d'amour ou de friponnerie qu'il noue si habilement^ il y a une pensée grave; sous cette scène burlesque qui &ût rire le spectateur^ il y ^ une intaattoa philosophique.
La plupart de ces pièces sont tout à fait danoises. L9 suecës qu'elles ont obtenu tient essentiel-^ lement à des coutumes, à des mœurs particulier res. Transportées ailleurs, il serait difBcile qu'elles fussent appréciées à leur juste valeur. Mais Holberg a dessiné plusieurs personnages, comme Jacob de Tybo, Bremen deBremenfeld, Erasmus Montanus, qui sont des types pris au sein de la nature humaine, et qui doivent être compris partout et en tout temps.
Le style de ces comédies est franc, naturel, sans effort et sans recherche, le dialogue moins vif que
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celui de Molière, mais plus naif et parfois plus vrai. On a reproché à Holbérg, et avec raison, ce nous semble, d'avoir mêlé à ses plus belles scènes des traits deboûfibnerie^ d'avoir jelé ça et là des expressions grossières, des jeux de mots que tout homme de bon. goût réprouve. C'est une tache dans ses œuvres et une tache grave. Mais cette grossièreté ressemble à la rude écorce qui enveloppe un arbre plein de sève. Elle tenait à la nature de son génie et peut-être au caractère de son temps. Il n'avait d'ailleurs point eu de prédécesseur pour l'éclairer, il n'avait point d'ami pour Tinstruire. Il obéit à son instinct de poëte, il suivit l'impulsion de sa nature, et cette impulsion l'a m^é bien loin, car, dans la hiérarchie des poètes comiques, il occupe une des premières places après Molière.
tLXJiJLSUULSLXJLJUUULAJULX. > . g-P. JAJLM^VLkJUUUL
XVIir SIÈCLE.
Holberg n'avait point eu de prédécesseur, il n*eut point de concurrent, II resta seul, debout comme une haute colonne, au milieu de la littérature de son temps. Personne n'arriva jusqu'à lui. Vers la fin de sa vie, il put remarquer une sorte d^affaissement dans la tendance poétique de sa na* tion. L'ascendant que la France avait pris en Allemagne venait de s'étendre jusqu'au Danemark ; les princes se bâtirent des châteaux sur le modèle de Versailles ; ils se promenaient sous de grandes allées de charmilles arrondies en berceaux ; ils s^habillaient selon Tétiquette de la cour de France et donnaient leurs audiences à la manière du grand roi. Les nobles imitèrent l'exemple des princes, et les riches bourgeois tâchèrent d'imiter l'exemple des nobles. Partout le bon ton fut de parler français, de suivre les modes françaises et de s'occuper de littérature française. On jouait les œuvres
J60 liSfiîJ^ LITTÉRATURE DANOISE;
de Molière, on Usait Racine, et les œuvres de Holbei^, recherchées par la foule, élaient peu goûtées dans les salons. Le sentiment de convenance remportait sur le sentiment de nationalité; on aimait mieux s^ennuyer avec Boileau, que de se réjouir avec Holberg. La poésie danoise, manquant d'encouragement et de point d'appui, soupira dans Tombre quelques accents confqs ; elle vécut, comme par le passé, dans Fençeinte isolée des presbytères plutôt que dans le tumulte des villes, et s'essaya à reproduire les reflets de h poésie étrangère, au lieu de choisir elle-même ses couleurs et de composer ses tableaux. Ce qui montre à quel point de décadence la poésie en était venue après les chants religieux de Kingo^ c^est le recueil de poésies élégiaques, publié à U mort de Chrétien VI. Chaque poète y apporta sou œuvre, et chacunje de ces œuvres est un modèle de mauvais style et de mauvais goût.
Le règne de Frédéric V ( 1 746) s'annonça sous de meHleurs auspices. Ce prince aimait les lettres^ les arts, et les encouragea autant que le lui per-» mettaient son esprit un peu étroit et ses habitudes plus allemandes et françaises que danoises. Les vingt années qu'il passa sur le trône ne furent pas çxemptes' d'inquiétudes. Sous son règne, les dettes
UTTiRiLTURE DAMOfSE^ l&t
cmitractées par son prédécesseur s'accrurent considérablement ; niaise il n'eut point de fléau à subir, point de guerre à supporter, et cet état de paix/ qui succédait à lant d'années d'agitation» ne pou^ vait qu'être très favorable au développement de la science. Ce fut Frédéric Y qui releva l'école de Sorœ .de l'espèce d'anéantissement où elle était tombée. Ce fut lui qui fonda l'Académie de Dronr theîm^ l'Académie des Belles^Leltres de Copesir hague ; ce fut lui qui envoya en Arabie l'esipéditioft scientifique dont Niebuhr se fi£ l'historiographi?.. Ce fut lui enfin qui établit dai:» la capitale du Da* nemark te premier théâtre danois.
Holberg avait institué dans sa vieilteâsequelques prix de poésie. Pontoppidan, soa ainemi, voulut faire comme lui;.ees prix ne s'élevaient pas à plus de vingt ou trente écus; mais t'honneurattadié à ces joutes littéraires excitait une certaine émuta*^ ticm. UAcadémie des .BeHes* Lettrés fit quelques foadalions du même genre, et, comme elle y mit plus de solennité, elle obtint plus de succès-f deux autreasociétés suivire&t sotn.eixemple : Tu^e^ était composée d'écrivains norvégien^ l'autre d'écrivains danois* Ce.n'é(aienl d'abord que d$$yéw nions de café qui^ par raggloi<iéi!ation.de oertpjp^ hommes el la tendance de leiK.aspritrjs'iéIdvçfîfifft
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jusqu^au rang de sociétés littéraires. Elivales Tune de Tautre, elles Fureot trop souyedt ocoupées de querelles personnelles et dominées par un esprit dé patriotisme trop mesquin et trop exclusif. Âinsif la société norvégienne fut assez aveugle pour ne pas vouloir reconnaître le mérite d'Ewald, et !a société danoise ne se montra guère moins in» jUë^e envers Wessel. Il est de fait aussi quele^ séaléiees <k ces sociétés étaient parfois consacrées à une dii^inilé qui d^habitude n'entre guère dans k diUtecèrdë dcis muses; l'image^dè Baochus fai? sait fort à celle de Mîhei've, et les pdëtés qui ve» naient là, oubliant leuf-mylholQgie,cherehaîçnt la «onrce poétique dan^ uiie boisson qui a'^tiit pas i'hippocrène. Mais ellestéodireat des servicieapar Jeiirs lectures^ leurs -essais^ leur^ discussions, et pui^ c'était enGn pour les poètes un centre de réut nîon et au besoin un appui.
^4u«que*là le Danemark avait conslariiment ^uivi, à un degré inférieur, la marche de l'AUemar gne. Il avait eu comme rAliemagne la littérature des légendes de saints, des romans de chevalerie^ dés psaûfmoB^'ëiide^ pièces dramatiques tirées des traditions du peuplé* En se rangeant sous là ban- «tiière poétique'dfek France, iji obéissait encore à t^pillsfôn dô |s( çMr dé Prusse ; b Timpulsfion de
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l'Europe enlîèrc, qui se trouva un beau jour toute rose et toute pimpante, portant Thabit de velours brodé, la perruque à boucles, et récitant le madrigal ou l'alexandrin classique.
Une révolution littéraire se préparait en Alleynagne, et elle agit promptement sur le Danemark. Les hommes de celte révolution, c'étaient Klops^ lock, Lessin^, Bpdmer, c'étaient les étudiants ds GœtlÎQgue qui publiaient VMmanach des Maw avçc bs ballades de Bûrgeret les élégies de Hoeky» Les trois premiers chants de la Messîade^, qui parurent en 1 746, furent comme le signal soleiinçl de cette jeune poésie qui s'avançait sur rhopî- 2Xfn avec le sentiment de sa force et l'instinct de son avenir. Chacun s'émut à rapparition d'une CEuvre qm ne ressemblait à riea de ce qu'on avait vu jusqu'alors; les hoedmes dévoués! à l'ancienne école furent inquiets; les hommes de la nouvelle génération applaudirent. Tandis que côite épopée religieuse occupait tous les beaux esprits de Leip^ ziget d(t£erlin, le pauvre étudiant qui rayait commènoée s'arrêtait surpris par le besoin aumilicH de ses rêveries idéales, et l'Allemagne l'oubliait en répétant ses vers. De tels exemples ne sent , pas rares dans l'histoire de^ peuples; on admire^ la moisson de l'homme de génie«l2 on oublié le'labauv
164 UTTÊltATUhfi DAirC»SB.
qu elle loi a coûté. On savoure le dernier fruit de Tarbi^ qui se dessèche, et on laisse Tarbre dépérir ; on parle du chant du cjgne, on ne sopge pa& à son agonie.
Cependant il se troura an homme paissant et éclaire qui prit intérêt à la position de Ktopstock. Il le recommanda au roi de Danemaiic, qui lui offrit une pension et le fît venir k Copenhag^ue. Ce fut' \k que le poète continua sa Messiade; da r^e, il vécut à la cour de Frédéric Y, sans connaître ni la langfue ni la littérature danoise , sans se mêler à la société des écrivains de Copenhague, il était la comme Voltaire ë là cour du roi de Prusse, étranger au pays, et poursuivant paisiblement son œuvre en langue étrangère» Trente ans plus tard, Baggesen alla le voir à Hamboui^et le trouva sur la frontière du Danemark, touchant une pension du Danemark, et ignorant complètement les nouvelles productions littéraires de ce pays.
Alais tout en vivant de sa vie allemande, aa sein de Copenhague, KIopstock exerça une influence notable sur la poésie danoké* Sa Messiade^ ses odes, furent lues en Danemark avec autant d'empressement qu'en Allemagne. Elles furent étudiées el ehéries ; elles firent rêver plus
d'une jeune âme, et éveillèrent plus d'un talent poétique. Ewald, lé plus grand poète danois de celte époque, est évidemment de l'école de Klopslock.
Dans le même temps, on commença aussi à ëludîer la littérature anglaise. Klopstock avait luimême eontiibué à appeler l'attention sur Milton. La Memade avait attiré les regards sur le Paradis perdu. On étudia Milton, Young, Pope. Quant à Shakspeare, il fallait encore quelques années de progrés avant d'y arriver.
Ainsi^ troiâ influences littéraires agissaient sur le Danemark, trois influences contradictoires en apparence, mais qui pouvaieiit pourtant se concilier et concourir au même but : Pîhfluence française, qui s'attachait surtout à la forme extérieure ; rinfluencedeta littératureallemande, qui tendait a sacrifier la forme à la pensée, et Pinfluence de la littérature anglaise, ^ui semblait être un point de jonction entre les deux. Ce fui la le sujet de la, grande querelle engagée entre Gottsched, le champion du théâtre français, et Bodmer, lé défenseur de Milton. Le Danemark commençait à se ranger du côté de Bodmer.
Vers le milieu du xviii^ stèclci un jeune homme, dont on n'avait pas encore pronooeé le nom, Chi é-
tien TuUin s publia un poëme intitulé : le Jaurde Mai. C'était une description de la nature, habilement tracée; c'était une œuvre de sentiment, revêtue d'une forme pure et élégante, un peu maniérée à certains endroits, et visant à de faux effets d'harmonie imitative; mais, du reste, très remarquable par la poésie tendre et religieuse qui s'y développe et par Texpression. Dans Tétat de somnolence ou se trouvait alors la poésie lyrique danoise, le Jour de Mai de Tullin devait nécessairement produire une assez grande sensation. C'était, s'il m'est permis de le dire sans qu'on m'accuse de vouloir faire un jeu de mots^ le vrai jour de mai d'une poésie^ jeune qui allait sortir de son linceul d'hiver. Quelques années après^ TAcadémie des Belles-Lettres couronna deux autres poèmes de Tullin : la Navigation et la Création. Les riantes couleurs qui animaient son œuvre d'essai se retrouvent icj enrichies de nouvelles nuances. C'est la même pureté de langue, la même grâce de style, appliquées à une pensée plus forte, à un sujet plus élevé. Il y a là des strophes d'une majestueuse structure et des pensées d'un ordre supérieur^ exprimées avec
* Né A Christianaen 172»; H étadia à Copenhague, et devint directeur des douanes é Ghiîstiana; il mourut en 1785,
LITTERATtJRB DAmiSfi. l&T
un admirable talent. Quelquefois seulement la description est un peu trop longue et la phrase un peu trop pompeuse. TuUin avait fait une étude particulière de Young; il a reproduit souvent aveé bonheur les qualités de son maître, mais il en a conservé les défauts.
Les trois poèmes que nous venons de citer, sont, du reste, à peu près tout ce qui pouvait lui faire une réputation. Il a écrit, en outre, des poésies ée circonstance qui sentent la gène et Teffort, des odes d'amour. coquettes et maniérées, et des idylles qui ne sont quWe maladroite imitation. L'idylle du Nord avec son ciel pâle, ses lacs solitaires, son vague et mélancolique horizon, Tidylle, telle que Tegner Fa indiquée dans quelques-uns de ses chants lyriques, telle qu'un jeune Finlandais, M. Rùneberg, l'a essayée dans deux poëmes récents, est un genre de poésie qui, traité par une main habile, peut devenir fort intéressant. Mais vouloir transporter sous les brouillards norvégiens, au pied des montagnes de Christiania j auprès du pauvre Gaard^ l'idylle de la Grèce, les bergers de Théocrile, cela ressemble à une plaisanterie.
Tandis que, dans ces trois ouvrages couronnés par l'Académie, Tullîn donnait l'exemple d'une
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poésie vraie et sérieuse, un aulre Norv^ien d'un talent plus facile^ d'une humeur plus légcare, s'abandonnait à ses caprices d'esprit, et rappelait la Terve comique de Holberg. C'était Wessel. Il naquit à Yestby en 1742, et vint, à Tâge de dix-neuf ans, étudier à Tuniversité de Copenhague. Son père, qui était prêtre de campagne, ne pouvait que très difficilement subvenir aux frais de son éducation. Wessel apprit quelques langues vivantes et donna des leçons. Quand son temps d'études fut achevé, il entra comme précepteiu* chez le conseiller Bornemand, et oublia tranquillement Ta venir. Sa vie fut, comme ses œuvres, insoucieuse, railleuse, égayée par toutes les fantaisies d Mue jeunesse peu sévère et malheureusement trop souvent troublée par les vapeurs de l'orgie. II ressemblait au poète Goudouli qui vendit sa maison et soa champ pour boire, et qui, se trouvant pauvre et dénué de tout, chanta |;aiement comme par le passé. On m'a raconté sur Wessel uqe anecdote qui peint à merveille sa bonhomie de caractère et son indifférence pour la fortune. Un jour qu'il était plus pauvre encore que de coutume, et plus pressé d'argent, un de ses amis l'engagea à aller voir le ministre d'État G uldberg. « C'est un homme éclairé, lui dit- il, qui aime la poésie, qui prendra sans
doul^ mlérét à toi tt te donnera peuUêlre un poste lucratif. — Je veux bien aller le voir, dit Wessel, que la nécessité du moment; dérangeait très mal à propos de son apathie habituelle ; mais je n'ai point de Culottes. — Je te prêterai des culottes. — Je n'ai point de perruque. --^ Je te prêterai une p^« ruque* » Ainsi affublé de son vêtement d'emprunt, Wessel va se présenter chez le ministre qui le regarde, et lui demande d'un ton assez brusque : « Qui êtes-vous? — C'est moi, répond le poète, dont le courage commençait à chanceler. — Qui vous? — Ah! s'écrie Wessel, c'est cette maudite perruque qui empêche sans doute votre excellence de me reconnaître. » Au même instant il ôte sa perruque^ la met dans sa poche, et s'avance devant le ministre. « C'est vous, Wessel, dît Guldberg; eh bien! que déâirez**vous? — Monseigneur, je voudrais avoir une plaee où il y eut peu de chose à faire et beaucoup d'argent à gagner. » Guldberg ne répondit pas, et comme il prenait sa tabatière : « Monseigneur, dit Wessel, donnez-moi une prise et n'en parlons plus. « Il savoura sa prise, et s'en alla.
Peu à peu cependant ses habitudes irrégulières épuisèrent ses forces physiques et attiédirent ses facultés morales. Sa paresse s'accrut à mesure que
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le iravail lui devint plus difficile. Cest de cette époque que datent plusieurs fragments de veis, plusieurs poésies commencées dans la sobriété du matin et interrompues dans la réunion du soir. Il mourut à l'âge de quarante ans, et composa pour lui-même cette épitaphe plus digne d'un ivrogne que d'un poète : « Il but, mangea, ne fut jamaii^ content. Il marcha de travers sur ses talons de bottes, ne se soucia de rien faire, et à la fin ne se soucia plus même dé vivre. »
Wessel n a laissé que deux petits volumes, et dans ces deux petits volumes il n'y a que deux pièces sérieuses. Le reste se compose de contes plaisants et d'épigrammes. II avait entrejpris un journal sous le titre singulier de Fotre serviteur Otiosis. Ce fut là qu'il publia ses contes en vers que l'on se plaît encore à lire en Danemark. Le sujet de ces récits populaires, que Wessel dispersait d'une main négligente à travers les feuilles décousues d'un recueil périodique, n'est souvent qu'un fait accidentel, une anecdote du temps. Mais ce fait, développé par l'inspiration du talent, est devenu un petit poëme humoristique spirituel, qui, par la légèreté de la forme et la naïveté des détails, rappelle souvent la manière de La Fontaine.
LilTÈHATURË DANOISE. 161
. L'œuvre la plus célèbre de Wessel est sa tragédie inlilulée:Z^^m^{/r sans bais. Cest sans doule 1 une des meilleures, l'une des plus adroites et des plus charmantes parodies qui aient jamais été faites. C'est un chef-d'œuvre d'esprit, de gaieté, de scènes bouffonnes prises au sérieux. Pour la louer, il faut que nous fassions un peu abstraction de notre sentiment de patriotisme; car Wessel, en écrivant cetle satire mordante, avait en vue notre théâtre. H voulait frapper de ridicule notre déclamation pompeuse, notre style emphatique, et il a frappé juste^. Sa pièce représente exactement tout ce qui asouvent choqué l'esprit des hommes éclairés dans lelude de notre poésie théâtrale : même raideur dans les formes , même règles de convention. Le héros est un garçon tailleur qui est parti depuis huit jours pour raccommoder les culottes d'un gentilhomme du voisinage; il a un rival, un peu moins misérable que lui, quia sollicité vainement la main de la belle Grethe et qui languit dans le doute et l'attente. Grethe est une grosse fille, d'ordinaire fort réjouie, mais qui fait parfois de mauvais rêves et se console de ses inquiétudes en mangeant du jambon cru et des harengs salés. Elle a une confidente qui la traite comme une reine et ne lui parle qu'en pompeux hexamètres. Le rival d'Ehren-
il«3 t.ITTËllATURK DANOISE.
preis, le g;arçon tailleur, a aussi un confident qui l'appelle seigneur comme dans Iphigénie. Ëbrenpreis, de retour de son voyage, veut se marier avec Grelhe. Mais un fatal obstacle l'arrête. Il n'a point de bas pour aller à l'église. A cette terrible nouvelle, Grelhe tombe évanouie. La confidente qui ne perd pas la tête, imagine un moyen de tout réparer et le confie à Tamant. Ebrenpreis vole une paire de bas à son rival et revient en triomphe auprès de sa bien -aimée qui le reçoit comme un conquérant. Mais le crime est découvert. Le malheureux amant ne peut supporter sa honte et se tue. Son amante se tue parce qu^elle ne peut vivre sans lui ; le rival se tue parce qu'il aime toujours Grethe, et les deux confidents, qui n'ont plus de confidence à recevoir, se tuent pour ne pas s'ennuyer.
A l'époque où Wessel composa cette parodie, le Danemark avait à redouter l'influence des doctrines d« Gottsched, imitateur servile du théâtre français, et déjà Brunn, dans sa tragédie de Zarinôj avait doniiéiin exemple des écarts auxquels pouvait conduire l'étude maladroite de ce théâtre. Le drame pathétique de tA^nour sans bas arriva donc fort à point pour prévenir le danger. Cette pièce fut jouée plusieurs fois avec un grand succès.
LITTEKATURE DANOI&E. 162
Les circonstances qui Tavaient fait naître étant passées, et le génie d'OËhlenschlœger ayant donné au Danemark un théâtre national, elle a perdu son mérite d'à -propos; mais elle n'en subsistera pas moins comme un modèle de critique spirituelle et de bonne plaisanterie. Elle est d'ailleurs remarquable par la versification. Wessel, qui se moquait de récole française, avait appris à cette école à cadencer son vers, à soigner son style. Quand il écrivit sa parodie, il avait la pendant plusieurs annéeis nos poètes dramatiques; quand il composa ^es contes, il avait étudié La Fontainey et ses cfaan* sons k boire, ses épigrammes, ses pièces les plus frivoles, sont rimées avec un soio qui modirecom* bien il était préoccupé de la forme. Il était ainsi tout à la fois en Danemark le disciple et Tadversaire de la littérature française. Son esprit depoCte lui en fit choisir les brillantes qualités, et le bon sens qui distingue les hommes du Nord lui en indiqua les défauts.
L'école allemande eut aussi son disciples Mais celui^d avait plus d'âme, de sentiment et de profônt deur. Cétait £wald^ Il vécut dans le même temps que We^sel, dans la même ville, et Ftin et Tautre
1 * Né à Copenhague en 1747 ; mort en 1781.
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ne purent se comprendre ni s'aimer. Il y avati pourtant un lieu où ils auraient dû se rencontrer fraternellement : la taverne. Il furent tous deux également buveurs, tous deux également pauvres. Mais Wessel jouait avec sa misère, et Ëwald était d'un caractère sérieux qui ne lui permettait pas de tourner ainsi Télégie de son âme en sarcasme. Il sentit plus vivement et souffrit davantage. Je connais peu de biographies aussi intéressantes que la sienne. Il était doué d^une nature tendre, euthousiasle, aventureuse, et toute sa vie fut un rêve ardent , un rêve de joie dans jes heures dorées de sa jeunesse, un rêve de deuil quand il fut arrivé à Page mûr. Son imagination s'éveilla avec le premier livre qu'on lui mit entre les mains, avec les légendes des saints. Il n'âspirait alors qu'à s'en aller prêcher le christianisme parmi les tribus païennes et à mourir martyr de son zèle. A l'âge de onze ans il lut Robitison^ et cet ouvrage le saisit tellement', qu'il partit pour la Hollande dans VespoÎT de trouver là un navire qui s'en irait vers Batavia, de faire naufrage en route et d'aborder dans une île déserte. Son maître le rejoignit au moment où il s'acheminait ainsi le long de la grande route, arrangeant dans sa petite lêle ses fantaisies de voyage. 11 était déjà à dix lieues de l'école.
LITTÉRATURE DANOISE» frOJt
A quinze ans, il dévint amoureux d^ une jeune fille et voulut l'épouser. Mais il éta^^ étudiant en théologie, il lui fallait encore attendre une dizaine d'années avant d'avoir un presbytère. Il pensa que, s'il entrait dans laearrière militaire^ il pourrait devenir promptement officier et se marier avec sa jolie Ârense, et le voilà, l'esprit ébloui par ses rêves d'ambition, par ses rêvés de poëte, qui part pour Hambourg. Son frère, qui était amqureux de la même jeune fille, l'accompagnait et voulait aussi être soldat; Mais quand celui-ci eut épuisé le peu d'argent qu'il possédait , quand Jl se trouva seul à Hambourg, dénué de ressources, le décoti-. ragëment le prit, et il revint en Danemark. Ëwald poursuivit sa route. Le résident de Prusse lui avait promis dç le faire entieer dans, un r^gioient de cavalerie à Magdebrourg. Arrivé là, il ne put entren que dans rinfanterie. Il déserta el s'en allia servir en Autriche. 11 fut d'abord tambour, puis il de-^ vint sous-officier, et fit plusieurs campagnes en Bohême. Cette vie de soldat n'exerça point sur Ëwald une fâcheuse influence. Il vivait au milieu de ses camarades sans prendre part à leurs habin tudes grossières. La poésie l'avait placé soussoii égide; Famour lui servit de sauvegarde. Il voyait toujours flotter devant lui l'image d'Arense,et èllq
lee LITTÉRATURE DANOISE.
lut conserTait sa chasteté d'âme. Au bontde quel" ques année^ourtanl;, il s'aperçut qu'il n'était pa& si facile à un pauvre étranger comme loi d'arriver au grade d'officier, et se lassa de traîner uoe vie sans avenir. Ses parents le rachetèi^ni. Il revint en Danemark, et reprit le cours deses premières études. Il aimait toujours Arense. Il travaillait en soi^eant à elle et voulait l'épouser 4 Mais elle n^eut pas la patience de l'attendre et en épousa un autre. Ce fut une grande douleur pour Ewald qui avait dévoué toute son âme, toute sa vie, à cet amour. Dès ce moment, il n'aima plus, ou plulôl iiûima toujours, mais avec douleur, avec désespoir, celle qu'il avait adorée comme l'ange gardien de sa jeunesse, celle qu'il avait perdue.
Quand il eut repris un peu d'empire sur luimême, il essaya de se consoler par le travail. Il écrivit le Temple de la fortune^ allégorie spirituelle qui obtint du succès et fut admise dans le recueil de l'Académie des Belles-Lettres. En 1 766| Frédéric V étant mort, les étudiants furent invi- , tés à composer une cantate de deuil. Celle d'£ wald obtint la préférence sur toutes les autres. On le loua beaucoup, et ses éloges l'enivrèrent. Il se crut, dit -il lui-même, non-seulement un grand poëte, mais le plus grand poëte du Danemark.
LirréRATURE DANOISB. ftr
Quelque temps après il présenta avec une parfaite ^ confiance, à TAcadémie des Belles-Lettres, son drame diÀdam et Ève^ composé d'abord en un acte. Les critiques eu renom pai'urént prendre intérêt à celte pièce. Mais ce n^était pas assez pour lui : il voulait qu'elle fût accueillie avec enthousiasme et louée sans restriction. Le jugement de l'Académie était du reste trap sévèrci Adam et Eve était une composition remarquable qui méritait plus d'éloges qu'on ne lui en accorda. Le demi-succès qu'Ëwaldvenait d'obtenir et qui, dans sa pensée, équivalait à une défaite, le fit pourtant réfléchir. Il comprit qu^il pouvait bien lui manquer encore quelque qualité de poète. Il en parla à un. de ses amis qui lui représenta son peu de savoir et l'engagea à étudier. Ewald promit de ne pas écrire une ligne pendant Pespace de deux années, de consacrer tout son temps à la lecture, et il tint parole. Il relut les auteurs latins qu'il avait peu goûtés auparavant, les classiques français. Corneille surtout, et il apprit l'anglais pour lire Shakspeareet Ossian. Klopstock, qui Taimait, exerça, soit par ses encouragements directs, soit par ses œuvres, une grande influence sur son esprit. Ce fut lui qui l'engagea à chercher dans Thistoire ancienne de Danemark un sujet de tragédie. Ewald,
168 tlTTÉRATIIRE nANOISF!.
remonta jusqu'à la race des héros païens, et choi<> sit Rolf Krage. Cétaît la première tragédie natio^ nale écrite en Danemark. C'était une œuvre Trai^ ment neuve, vraiment forte, et toute étincelanie de beautés poétiques. L'Académie ne lui accorda pas ses suffrages. La pièce ne fut pas jouée. Les hommes qui tenaient alors le sceptre de la critique avaient des idées si bien arrêtées en matière d'art, qu'ils condamnaient sans pitié tout ce qui n'étak pas exactement soumis à leurs lois d'esthétique. Le génie d'Ewald était trop élevé pour eux. Ils ne le comprirent pas. Son drame était d'une teinle trop nouvelle et trop vive pour. leurs regards habitués aux nuances uniformes de la tragédie classique : ils ne voulurent pas en reconnaître le mérite. Si Ëwald avait choisi dans l'histoire grecque et romaine quelques-uns de ces héros qui ont . i longtemps étalé sur notre scène leur passion élégante et leur fureur drapée avec grâce, s'il eût fiait de Rolf Krage un chevalier français, et de ses rudes compagnons d'armes autant de gentilshommes bien élevés , portant le manteau de velours avec coquetterie et remplissant la durée ordinaire du monologue avec habileté, il est probable que les disciples de Gottsched l'auraient loué etquel'Academie aurait envové son œuvre à la direction du
LlTTEBATUaE DANOISE. 169
théâtre. Mais il fit un drame d'une toute autre portée, et il fut méconnu. C'est une grande gloire pour les poètes de se frayer une nouvelle voie au milieu de la foule routinière; mais à cette gloire est attaché le malheur d'être venu trop tôt, de parler au siècle qui s'approche, et de n'être pas compris de celui où Ton vit.
La tragédie de Rolf Krage date de 1770. £n 1774, remontant encore plus haut dans l'histoire du Nord, Ëwald prit le mythe de Balder et en fit UQ drame en vers mêlé de chants. L'action de ce drame est fort simple. Un seul sentiment d'amour en forme la base; une mort fat aie lui sert de dénoument. Dans le développement des scènes, dans la peinture dés caractères, Ëwald a suivi assez fidè^ lement la tradition mythologique; mais il l'a revêtue de toutes les brillantes couleurs de sa palette poétique, de toutes les richesses de son imagination. On n'avait pas encore vu, en Danemark, une œuvre aussi parfaitement écrite et d'un genre aussi élevé. Elle fiit lue avec enthousiasme et obtint, sur la scène, des applaudissements unanimes. Mais, pour tout bénéfice, elle rapporta au poëte une pension du roi qui s'élevait à cent écus et une gratification de cinquante écus que l'Académie des Belles-Lcllres n eut pas honte de lui offrir.
170 LITTÉRATURE OAN<HSB.
£a 1778; l'action héroïque de quelques pé-* cheursde Hornbek, qui sauvèrent, au péril de leur vie, un capitaine anglais naufragé sur la côte, de< vînt, pour Ewald, le sujet d'un drame plus simple et d'une nature presque idyllique, mais non moins remarquable par la grâce des détails que . par le charme de la versification. Il avait écrit, dans l'intervalle, trois comédies : le Brutal Claqueur (1771), Arlequin Patriote (1772) et le Célibataire (1773). Elles 'eurent peu de succès, quoiqu'elles fussent écrites avec esprit, et, en certains endroits, avec une verve vraiment comique.
Son drame, ou plutôt son églogue dramatique des Pécheursj fut sa dernière œuvre importante. Depuis plusieurs années , il était tourmenté par des accès de goutte qui le clouaient des mois en^ tiers dans son lit ou sur son fauteuil. Son genre de vie, ne pouvait qu'aggraver sa maladie. Jeune, il avait cherché dans le vin l'oubli de ses premières déceptions. Ce qui n'était d'abord pour lui qu'un besoin passager, devint une habitjude, et plus il se sentit faible, plus il voulut boire. 11 employait à satisfaire cette déplorable passion le peu que lui rapportaient ses œuvres, et les avertissements sévères des médecins , et rapproche d'une crise mortelle, ne purent l'arracher au penchant qui le
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dominait. Sur Ja fin de sa vie il eut recours à la ruse pour s'y livrer sans contrainte. On le voyait boire, avec une sorte de répugnance, une boisson jaune, qui était faite, disait-ii , d'après les ordonnances du médecin. On croyait que c'était de la tisane, et c'était du punch. Transporté à l'hôpital, astreint à un régime sévère, et surveillé de près, il commençait à reprendre ses forces. Un soir, il s'échappa, courut dans une taverne, et y resta jusqu^à minuit. Quand il revint chez lui, la porte était fermée. Il sonna ; personne ne lui répondit. Il s'endormit sur le seuil. C'était au milieu de l'hiver. Le froid le saisit et il retomba plus malade que jamais. D'autres fois, il joignait à ses goûts bachiques des fantaisies de grand seigneur. Un jour qu'il avait reçu une somme assez considéra* ble, il s'habilla élégamment, prit une voiture à armoiries, un cocher avec une livrée, et lui dit, avec son défaut d'organe qui l'empêchait de prononcer 17 ; Si l'on te demande à qui appartient cet équipage , tu répondras que c'est au cavarier Eward. Les souffrances d'Ëwald provinrent donc, en grande partie, de son défaut de conduite; mais les hommes de son temps furent aussi très coupables envers lui. Nous avons vu comment l'Académie danoise récompensa son drame de Balder. Le roi
et les ministres ne furent pas plus généreux; Guld^ berg, qui avait pourtant des goûts littéraires et qui aurait dû, mieux qu^aucun autre homme d'Élat, reconnaître le génie d'Kwald, ne l'employa qu'à écrire des poésies de circonstance qu'il rétribuait fort mal. Qui sait si la douleur que le poète éprouva de se voir ainsi méconnu ne fut pas la première cause de ses désordres? Qui sait quel large essor son âme noble eût pu prendre, quelle douce et heureuse vie il eût pu passer, s'il n'avait été de bonne heure arrêté par le besoin matériel et surpris par la déception, celte mère du doute et du découragement?
Il se trouva un jour wseul, sans ressources, abandonné de sa mère, de ses amis, livré aux soins d'une femme étrangère qui le gardait chez elle par pitié plus que par intérêt, et, dans cet état de misère, il composait des odes, il priait, il chantait. La poésie lyrique était son élément plus que le drame. C'était la surtout qu'il se plaisait à épancher les émotions de son âme, les souvenirs de sa jeunesse. Quand il était dans une de ces heures d'enthousiasme poétique, il oubliait le poids de sa destinée, et sa pensée, libre et légère, se revêtit d'expressions harmonieuses. C'est une chose louchante que de songer aux misères de celle pauvre
Âme et de la voir ainsi louer Dieu, adorer la nature, s'épanouir comme une fleur à un rayon de soleil, se raviver comme l'herbe des champs à une goutte de rosée.
Tandis qu'il écrivait ses vers, on ne le regardait que comme un poète assez ordinaire. Quand il cessa de vivre, on admira son génie. On lui avait donné une misérable pension de cent écus ; on donna cent ducats (1,500 fr.)à la femme qui avait pris soin de lui. Tout le monde avait dédaigné d'aller le voir dans sa'demeure, et tout le monde se pressa autour de son cercueil. L'indigence Tavait poursuivi pendant quarante ans ; la fortune vint lui sourire sur sa tombe. Il avait été soldat comme Cervantes , malheureux comme Tasse, pauvre comme Camoens; il fut, comme eux, chanté et glorifié après sa mort.
Au règne paisible de Frédéric V succéda celui de Chrétien VIL Ce fut un roi faible et malheureux qui monta sur le trône avec l'enivrement de la jeunesse, et le quiua avec le rire amer de la folie. Son voyage en Hollande, en Angleterre, aiïaiblit ses facultés; le procès de Slruensée ébranla sa raison. Bientôt le pouvoir fut remis entre les mains de son fils. Il resta roi sans royauté et régna de nom, plus de trente ans. Mais les circonstances
servirent le Danemark mieux que n'aurait pu le faire le souverain le plus habile. La guerre d'Amérique, la révolution française, donnèrent aux marchands danois une sorte de monopole dans des <:ontrées où ils pouvaient voyager sans crainle. L'activité du travail redoubla par Tespoir qui y étail attaché. L'industrie prit un développement rapide, €t le bien-être matériel s'accrut de toutes parts dans l'espace de quelques années. A cette époque, il est facile de remarquer, dans la poésie lyrique, une tendance nouvelle, une philosophie joyeusement humoristique. Le couplet anacréontique succède à l'élégie, et le livre des psaumes est remplacé par les odes d'Horace. Les poètes obéissaient au sentiment de sécurité qui occupait alors tous les esprits. L'étoile qui souriait au vaisseau do marchand souriait aussi à leur muse. La fortune jetait des fleurs sur leur lyre. Dans' une autre sphère d'idées, les savants poursuivaient avec zèle leurs études. Le roi avait modiSé les règlements de l'instruction. L'Université dcCopenhague, PAcadémie de Sorœ, les écoles, se sentaient ravivées. Les sociétés scientiGques, établies sous le règne précèdent, apportaient régulièrement an public le fruit de leurs travaux, et de nouvelles sociéles essayaient de rivaliser avec elles.
LITTÉRATURE DANOISE. tlà
Celle confiance de Tâme, cet élan de l'esprit, avaient passé de la capitale aux provinces, et de [a bourgeoisie aux classes pauvres. Le monopole du commerce qui pesait sur l'Islande fut aboli, et les paysans du Danemark, qui courbaient encore la tête sous le poids du servage, furent déclarés libres.
Dans cette seconde moitié du xvm^ siècle, qui enfanta Ewald etWessel, on vit paraître plusieurs poètes distingués : Storm, qui exprima dans un langage simple et harmonieux les émotions d'une âme douce et honnête; Thaarup, dont on se plaît à relire les chants patriotiques; Troiel, qui publia quelques satires spirituelles ; Samsœ, qui écrivît sur Dyveke, là maîtresse de Chrétien II, une tragédie remarquable, et mourut la veille du jour où elle fut jouée aux applaudissements du public; Rein, autre poète dramatique, qui mît au théâtre, pour la première fois, Thistoire touchante d'Axel et Valborg, dont OEhlenschlœger a fait depuis un de ses chefs-d'œuvre; Zetlitz, l'un des organes de cette école joyeuse dont nous avons parlé.
A travers cette série d'écrivains nouveaux, qui s'écartaient peu du genre de poésie auquel ils se sentaient portés par circonstance ou par instinct, deux hommes se distinguèrent par la variété de
leurs éludes et l'étendue de leurs travaux : Pram et Rahbek.
Pram publia des odes, des contes, des opéras, un poëme épique, et trouva encore le temps d^écrire des dissertations sur la statistique et les finances. Ses odes sont en général froides, dépourvues de mouvement, faites avec art plutôt qu'avec inspiration. Ses opéras furent joués quelquefois, et n'ont pas reparu sur la scène depuis longtemps. Son poëme épique fut beaucoup loué. C'était la première œuvre de ce genre que l'on voyait paraître en Danemark. Depuis il est tombé dans l'oubli et ne s'en relèvera probablement jamais. Le héros du poëme est cet intrépide Staerkodder, cet homme du Nord dont les scaldes ont chanté les exploits et les aventureux voyages. C'était un beau et grand sujet, mais, pour le traiter convenablement, il fallait pénétrer dans les traditions Scandinaves, étudier les sagas, comprendre la physionomie, le caractère, la rude et sauvage énergie de ces guerriers du Mord qui s'en allaient, comme St9Bi*kodder, errer l'été sur toutes les côtes,.et revenaient l'hiver au foyer du jarl, bçire le miœd écumsini et conter leurs batailles. Pram ne se soucia pas de faire une telle élude. Il prit dans une page de Saxo le grammairien son thème poétique^ et le broda à sa façon.
Son Staerkodder h^est pas Un Stserkodder. Cest une sorte de personnage imaginaire, peint avec un certain talent, mais sous des couleurs qui n'appartiennent ni au temps où ii vivait, ni à la physionomie qu'il devait avoir. Quand on lit de poëme^ on cherche un point de départ fixe, une base sur laquelle on puisse s'appuyer, et l'on n'en trouve ' point. On voit passer autour de soi des figures sans consistance, singulier mélange de ce qui existait autrefois, de ce qui existe aujourd'hui, et Timagination s'arrête, surprise de flotter ainsi entre le présent et le passé.
A ce défaut essentiel, Prara en joignit encore un autre. Il prit pour modèle YOberon de Wieland, et chercha à l'imiter dans son ton enjoué, dans son récit demi-sérieux, demi-plaisant, mais il Timita maladroitement. Il oublia d^ailleurs que si cette forme légère et un peu ironique pouvait très bien s'adapter à une création fabuleuse comme celle àiOberon^ elle n'était pas aussi facilement applicable à un personnage comme Slaerkodder, illustré par l'histoire et consacré par la tradition. Si, dans une telle circonstance, il était permis au poète de rire lui-même de son récit, il fallait rire tinement comme l'Arioste -, sinon il fallait être ne^if el crédule comme les auteurs des Kœmpeviser^
et c est ce que Prain n'a pu faire. U fut plus heureux dans ses contes en prose. Ici le ton plaisant, qu'il adeciionnait, s'alliait très bien à la nature de ses récits, et la teinte humoristique qu'il y jeta de temps à autre leur doraxa un nouveau relkC Pram a aussi le mérite d'avoir fondé un journal littéraire qui exerça de l'influence en Danemark. Avani lui, on ne connaissait à Copenhague que trois recueils un peu importants : celui de Wieland, publié pour la première fois en 1 720 1, celui de Sneedorf, publié en 1761 ', et celui de Baden, qui date aussi de 1761 ^. L'apparition de la Mineiye^ dirigée par un homme de goût comme Pram, et soutenue par la collaboration de plusieurs écrivains habiles, notamment de Rahbek,,fut comme le signal d'une nouvelle vie dans la littérature périodique. En 1798, une société littéraire à laquelle on doit d'importants travaux, publia le Musée tcandinave. A la même époque, une autre société fît paraître le Journal de la Vérités Plus tard, Rabbek publia son Spectateur, Molbech son Athénée^ OËhlenschlœger son Promélhée. Aujour-
^ Nye Tidender om lœrde og carieuse Sager (Nouvelle Gazette des choses savantes et curieuse^).
'• Den patriotiske Tilskuer (Le Spectateur patriotique). ' ' Den eriiMe Journal (Journal critique).
d'hui la plupart de ces recueils périodiques ont disparu, et la revue mensuelle de Reitzel les a remplacés.
Rahbek s dont le nom se trouvé mêlé pendant près de cinquante ans à l'histoire de la littérature danoise, était le fils d^un honnête boui^;eois de Copenhague, qui lui laissa assez de fortune pour lui permettre de suivre avec indépendance ses goûts littéraires. Dès sa jeunesse, il éprouva un penchant décidé pour le théâtre. Il serait devenu acteur, si la nature n'y avait mis obstacle en lui donnant un organe désagréable et difficile à corriger. Ne pouvant être acteur, il fut critique. Il fit de longues études sur l'art dramatique, et écrivit là-dessus un grand nombre d'articles dispersés de côté et d'autre dans les recueils du temps, puis rassemblés en partie sous le titre de Lettres dan vieux Comédien. A l'âge de vingt-cinq ans, ses* parents, peu satisfaits de le voir passer son temps dans les clubs littéraires et les réunions de comédiens, l'envoyèrent voyager en Allemagne. Mais il ne vit et n'étudia que les théâtres. Il était tellement dominé par sa passion pour la poésie dramatique, que, lorsqu'il s'en allait d'une ville à Pautre, il se
' Mé en 1760 ; mort eii i830.
mettait dans le fond de la voilure, la tête envetof]^ pée de son manteau, et ne se permettait pas de je^ ter un regard autour de lui, de peur d'être troublé dans les réflexions que lui suscitait le dernier acteur qu'il avait vu, la dernière réprésentation h laquelle il avait assisté. 11 parcourut ainsi l'Allemagne sans voir l'Allemalgne, et il traversa Paris sans voir Paris. Les spectacles avaient été son unique point d'observation^ tes décorations sa nature, et les acteurs son monde.
De retour à Copenhague, il obtint la chaire dW thétique à l'Université. C'était une place créée nouvellement. Rahbek se montra digne de l'occuper. Il faisait des leçons intéressantes sur la littérature ' danoise, et en même temps écrivait des contes et des poésies aimées du public. Âpres avoir pris part à la collaboration de la Minerve^ il fonda un nouveau recueil sous le titre de Specêaiear danois. 11 pensait au Spectateur d'Addison, et il l'a pris évidemment pour modèle. Ce journal, qu'il rédigea pendant plus de quinze ans, est un de ses meilleurs ouvrages. C'est là qu'il a jeté le fruit de toutes ses études, le résultat de^toutes ses observations. Il sut aussi appeler à lui les hommes de taleiU et encourager leurs efforts. Il fit de soft
LlTTiilATURE DAIfOISE. 18 L
Spectateur une soile d^aréne littéraire où les jeunes poètes aimaient à s^essayer.
Biailôc Rahbek fui nommé directeur du théâtre, et là, par les encouragements quHl donnait à certains travaux, il put mettre en pratique les théories formulées dans ses écrits. Il était de Técote de Lessing, de Diderot, il savait apprécier les^ beautés de notre tragédie classique; mais il rc , poussait obstinément ce qu^elle avait de raide dans la forme, d'outré dans le style, et de peu naturel dans fa composition. Cette volonté intelligente, opposée à une habitude née de la mode, ne pouvait flanquer d'exercer une notable influence. Les principes exprimés par Lessing, reproduits par Rahbek, agirent peu à peu sur Tesprit du public. Puis vint la nouvelle école allemande, l'école de Gœthe et de Schiller qui leur donnait la consécration du génie. On aima moins Gottsched, on comprit mieux Shakspeare, et les tragédies d'OEhlenschloeger furent senties et acceptées comme elles devaient Pêtre.
Rahbek mourut à l'âge de soixante-dix ans, laissant un grand regret au cœur de ceux qui l'avaient connu et un vide difficile à combler dans la littérature. Il mourut dans l'humble maison qu'il a décrite lui-même avec charme, et où il s*esl
182 LITTÉRilTURE DANOISE.
représeoié» lui et sa feioQue, vivant d'une doôce vie de vieillard, conteols d^ leur &riU09 modeste, de leur iatérieur paisible, souri^ot, aiosi que IPhilémoD et Baucis, à l'bô|;equi vieat les vojr» à Taioi qui s'asseoit auprè^ d'eyx.
Comme poêle , Rahbek n'eut qa'iiii laleoi de second ordre, mais un talent aimable e( enjoué où se reflète Thieurevise con^ance d'une vie saa» orages et la chaste émç^ou d^uq €QWr trai.
Comme critique, il n'avait ni ime grande élévation dans ses aperçus, m beaucoup de, profondeur dans la pensée; mais il avait qn ççup d'c^l droH, ,un jugement net, uqe âi^^ honpête. De plus il était doué d'une souplesse d'esprit remarquable et d'une rare faciliié. Il publia une quantité de notices, de biographies et de dissertations* Il traduisit et commenta plusieurs ouvrages étrangers. Il amassa avec Nyerup les premiers maiériaux d'une histoire littéraire de Danemark, et se 6t l'éditeur de Holberg, En un mot, il courut çà et là selon sa fantaisie et selon l'occasioR, dî^cutaqt avec tact, et guerroyant au besoin avec fermeté et persévérance. Ce fut ainsi qu'il exerça une sorte de magistrature littéraire, qqil parvint à éveiller le goût du public, à le corriger sur quelques points et à le fiser sur plusieurs autres.
UTTÉlLiTURE DâNOISE. iU
Sa yid lut une vie d'étucb, ,de piatieiK^e, d'efforts intelligents, june vie dir%ée constammeDt vers un noble bttt^ soui^ue par une yolonlé ferme, une vie peu éctaiante, mais utile et louabte« Si la couhronne du génie n'appartient pas à ces existences laborieuses et déyouées, on leur doit an moins^ un souvenir de reconnaissance et une feuille de laurier.
A Tépoqufi où ies écrivains doi^t nous venons de parlw suivaient ainsi la route qu'ils s'étaient choisie, un poêle apparol qui devait les oclipser tous par la supériorité de son talent. Celait Baggesen. Il naquit en. 1764, à Korsœ, d'une famille honnête, mais sans fartnne^ qui ne pouvait loi donniez une brillante éducation, et qui Je plaça d'abord comme copiste chez l'intendant du district. Mais là il manifesta un goût si passionné ponrl^»iude et tant.de dispositions heureuses, que son pèrenésolul de Étire un sacrifice devant leqiiel il avait i^culé longtemps, et Renvoya, h ses frais, à recelé latine. ïl y vécut fort pauvrement pendant quelques années, puis entra à l'Université avec unel>ourse. Déjà il se disltngqait entre tous: les jeunes gens de son âge par la vivacité de son intelligence, et le recteur lui avait, prédit qif il «erait un jour l'un des poètes i^mommés du Danéinank^
184 UTTÊRATURE DANOISE.
Peu de temps après, quand il roulut publier son premier reoueil de poésies, il reçut plus de mille souscriptions, ce qui n'est pas peu de chose dans un pays comme le Danemark. Dès ce moment, le duc d^Augustembourg, le comte de Schimmelman se déclarèrent ses protecteurs, et les familles nobles de Copenhague lui oui^rirent leui* salon. Ce patronage de deux hommes puissants, ces relations avec le grand inonde, influèrent sans doute beaucoup sur le caractère et le talent de Bag^e^en. C'est là peut-être qu^il prit goût à ce style poli et élégant qui est une de ses principales qualités. Mais n'est-ce pas là aussi qu'il connut ce ton frivole et prétentieux au quel il s'est trop souvent abandonné? Il écrivit pour ces familles, dont il était rhôle assidu, quelques jolies pièces de vers, et îl en écrivit de fort ih&ignifîantes. Il les loua parfois avec un enjauement aimable, souvent avec une complai- ' sauce forcée. En un mot, il ne fut pas seulement le poêle de la société aristocratique dont il aimait à se rapprocher, il en fut en mainte circonstance le chantre officieux.
En 1788, Baggesen fît représenter son opéra, Ogier le Danms. Cette pièce fut froidemait reçue, et Heibèrg lui porta un coup mortel avec sa parodie à'Ogier VAUcmand. Le chagrin que le
LITTÉRATURE DANOISE. m
poêle éprouva de cette première défaite, et Fétat de sa santé, reogagèrent à faire un voyage» Le due d'Augustembourg lui en donna les moyens. Il visita une grande partie de FAUemagne^ de la Suisse, et passa quelque temps à Paris, C'est de celte première excursion que date cette espèce d^inquiétude morale, ce besoin de voyages qui domina Baggesen toute la vie. En 1790, il se maria à Berne avec une petite Qlle de Hailer et revint à Copenhague, joyeux et plein de force. Ce fut alors qu'il publia, sous le titre de Labyrinthe^ son récit de voyage, Fun de ses meilleurs ouvrages en en prose, et sous le titre de Travaux de jeunesse {pngdomsarbeider\ un recueil de poésies qui obtint un grand succès*
Mais, au milieu de ces publications, sa femme étant tombé malade, il sollicita une mission qui lui permit de voyager et l'obtint facilement par la protection du duc d'Augustembourg. Il était chargé d*étudier les écoles et les universités d'Allemague. Mais il n'étudia que la poésie et ne visita que les poètes. Dans ce second voyage, il se lia avec plusieurs écrivains distingués et prit un goût sérieux pour la langue allemande. Il devait plus tard adopter cette langue pour écrire son Adam et sa Parthénaïs.
18S UTTÊRATURE DANOISE.
A. son retour, il obtint une place à Tunirerâté de Copenhague. Mais peu<]e temps après, la mauvaise santé de sa femme l'obligea à partir de nouveau» Sa femme mourut à Kiel. Baggesen continua sa route et épousât à Paris 1^ fîUe d-un pasteur 4e Genève.
Il revint en 1798, et fut nommé membre de la direction du théâtre. Il fît jouer un drame que le public accueillit avec faveur, et publia quelques poésies qui furent fort goûtées. Il était loué, estimé, recherché; mais ni les fonctions littéraires qu'on lui avait confiées, ni Testime que lui témoignaient ses concitoyens, ne purent remporter sur son amour des voyages. Il sollicita un congé et partit en 1800 pour la quatrième fois, enconserjvant toutefois sa chaire à Funiversité et sa place de directeur de théâtre. Deux ans après, il envoya sa démission de ceis deux emplois, etIeVoi lui accorda une pension de 2,000 francs. Cette fois il retourna encore en France et» s'arrêta longtemps en Allemagne. M publia à Hambourg deux volumes de poésies allemandes qui furent sévèrement critiquées par plusieurs journaux, et répara cet échec par sa Parthénàis , qui est sans contredit une cBuvre de talent, mais une oeuvre d'un genre trop paré et trop artificiel pour mériter jamais le nom d'idylle.
L1TTiRATUIt£ BÂNfOISE: 18t
Ba^esen ne revinl qa'en 1806 dans son pays.
Pendant son absence, la liltérature danoise avait
subi un grand changement. Il l'avait laissée sous
la baguette de Voltaire et de Wieland, il la re*
trouva $ous lesœptredeGœthe. La muse roman*
tique de Wcimar était venue jusqu'à Copenhague.
Rahbdc, disciple de Lessing, avait écrit ses disser^
tations critiques ; OËhlenschlœger, ses premiers
drames; et Je public suivait avec intérêt le mouve^*
ment de cette poésie grave, forte, originale, qui
refoBait de marcher dans, la route battue pendant
de longues années pour se frayer sa route à elle.
Déjà elle avait reçu, de la part d'une jeunesse ar*
dente, des témoignages de sympathie non équtvor
ques, et les hommes les plus calmes, les moins
empreissés à seconder une révolution littéraire,
commençaient à se demander si cette poésie éner*
gique» élevée, indépendante, n^était pa$ préférable .
à h poésie élégante, mais frivole et facile, qui les
avait d'abord éblouis. Baggesen fut effrayé de ce
changement et chercha à transiger avec le public.
En faisant paraître une nouvelle édition de son
Labyrinthe^ il annonça que sa nature n'était pas^
comme on le croyait, légère et enjouée, qu*it avait
un gbaqd pençbjsmt pour la poésie grave, et que
désormais, il donnerait un caractère sérieux à tou-
188 LfTTfiliATURE DANOISE.
tes ses œuvres. Mais bientôt il oublia le rôle dont il voulait se charger. Il écrivit une autre satire contre la nouvelle école, et, après avoir vu quelques-uns de ses adversaires palpiter sous les morsures de cette flèche, il retourna en France.
Il était en France quandles Anglais arrivèrent sur la côte de Seelande, quand Copenhague fut assiégé et la flotte danoise enlevée; et cet homme, qui se disait doué d'un si grand penchant pour la poésie sérieuse, écrivit des strophes plaisantes sur le bombardement de Copenhague, et sourit dans ses vers, tandis que le Danemark était livré au pillage et à la désolation. Il composa, il est vrai, plus tard des chants de guerre et des élégies; mais ces élégies étaient bien au-dessous du sentiment qui avait agité Pâme de tout vrai Danois pendant la fatale guerre de 1807, et ses chants de guerre étaient trop emphatiques pour pouvoir produire quelque émotion. Tout bien considéré, il valait encore mieux en revenir à ses odes coquettes et rieuses ; car c'était là sa vraie nature.
De 1807 à 1811, Baggesen resta tantôt en France, tantôt en Allemagne, écrivant des épigrammes, des élégies, et publiant des almanachs poétiques dans lesquels il outrageait le génie de Goethe.
LItTÉRATURE DANOISE. I8d
Il retint à Copenhague, plus ennemi que jamais de tout ce qui avait une apparence de romantisme, et passa sept années à guerroyer contre OEhlenschlœger, contre Brunn el Rahbek, contre tous ceux enfin qui admettaient en poésie la moindre innovation. Ces sept annéesjui firent peu (Honneur. La violence de ses attaques effaça par-^ fois jusqu'à ses qualités d'écrivain poli et élégant. 11 fut acre et passionné plus que spirituel, et les satires amères qu il lança contre un homme d'un caractère aussi respectable que Rahbek tfexcitèrent autour de lui qu'un murmure de désapprobation. Après avoir changé plusieurs fois d'armes et de bouclier, après avoir combattu en vers et en prose, avec des livres et des journaux, il dut s'avouer un jour qu'il n'était pas le plus fort. 11 sentit que le public se détournait de lui, et il s'en alla en disant avec tristesse : « Je sais qu'il fut un temps où j'étais aimé en Danemark; mais je vois que je ne le suis plus. »
A son arrivée à Paris, il fut mis en prison pour dettes, et il n'en sortit qu^à l'aide de ses aniis, et en vendant une maison qu'il avait achetée précédemment à Marly. Peu de temps après, il tomba malade. Il était seul, dénué de ressources, hors d'état de travailler, quand le prince Chrétien vint à
idO LiTTfiRATUKE DANOISE.
Paris. Le prince le prit sous sa protection, lui donna un logement dans son hôtel, et lui fournit les moyens de se rendre aux eaux de Plombiéifes. Les dernières années de Baggesen se passèrent dans cet état de gène et de souffrance. Rien ti'altérait pourtant la viyacité de son esprit et la gaieté de son caractère. Il aimait à causer et on se plaisait à Tentendre, car il avait une conversation animée ei éloquente. Souvent il racontait les circonstances saillantes de sa vie, et au moment où il commençait son récit, la poésie se mêlait à la réalité, imagination le dominait, et, sans y prendre garde, il faisait d'une situation ordinaire un conte cbarmânl. Tout malade qu'il était, il éprouvait encore le besoin des voyages. Dans le cours de 1826 et de 1 826, il s'en alla à Berne, à Dresde, à Carisbad. Mais, quand il sentit approcher sa âii, il lui vint un désir ardent de revoir son pays. l\ oublia la maladie qui le minait intérieureménl et se mit en roule. Ses forces ne purent le soutenir jusqu'au terme de son voyage; il mourut à Hambourg Je 3 octobre 1826, et fut enterré à Kiel, à coté de son ami Reynolds.
Le caractère de Baggesen est un singulier mélange de tendresse, de frivolité, et sa vie, sans cesse traversée par les idées les plus contradictoi-
UTTÉRATURE DANOISE. 191
res, est comme uoe énigme. Il avait encensé le Dom de Gœthe et il Tinjuria. Il était tombé mx genoux d'OEhlenselilœger en Técoatant lire Pa/nalokâ^, et il traita OËblenschlœger comme le dernier des écrivains. Quand Âladdin'' parut, il avait salué avec enthousiasme Taurore de l'école romantique danoise. Il aurait pu être le chef de cette école et il en fut l'antagoniste outré. Quand il était à Paris, il déclarait qu'il n'avait pas d'autres ambition que d'écrire en danois, et il employa tous ses efforts à faire des vers allemands, et même des vers français^. Il aimait sa patrie, et il ne put lui donner une larme quand elle fut dépouillée par Tinvasion, désolée par la guerre.
A Dieu ne plaise que je prétende juger ces fluctuations de caractère et ces contradictions ; il y a dans la nature humaine, et surtout dans la nature des poètes, des replis cachés au fond de l'âme qu'il faudrait bien connaître avant d'oser s'établir arbitre de leurs désirs et interprète de leurs actions. Avant de blâmer, il faut comprendre, et je
* L'une des meiUeares tragécUes d'OEhlenschlœger. ' Poème lyrique et dramatique d'OBhlenschlœger. ' n traduisit en vers français une ode à Napoléon, qui est^ du reste» une fort mëdiocie production.
192 LITTÉRilTURE DANOISS.
ne comprends pas la manière d'agir de Bagges^n en mainte circonstance.
Tout cela n'ôte du reste rien à ses rares quali" lités d^écrivain, à son talent de poète, j'ai presque dit à son génie. Personne en Danemark n'a eu un style aussi souple, aussi élégant, aussi correct que le sien ; sa prose est comme ses vers, d'une pureté admirable. Sa traduction de Niel Klim, son Labyrinthcy peuvent être regardés comme deux modèles de langage. Peu d'écrivains ont eu autant d'esprit que lui, et peu de poètes lyriques ont tou« ché autant de cordes. Quand on jette un coup d^œil sur l'ensemble de ses œuvres, on dirait au premier abord qu'il n'y a là qu'une poésie légère et superficielle; mais, en y regardant de plus près, on s'étonne d'y trouver tant de variété et tant de charme. Ses œuvres sont comme ces tableaux des anciens maîtres, qu'il faut observer à différentes reprises pour en saisir toutes les nuances, ou comme ces globes de cristal qui présentent de nouveaux reflets à mesure qu'on les fait miroiter.
Il y a dans la nature de Baggesen quelques traits de l'esprit de Voltaire, de l'enjouement de Wieland, de l'humeur fine de Sterne. II a ri comme Holberg, il a plaisanté comme Wessel ; il a jeté ça et là une quantité de vers qui étaient autant
de boutades spirituelles, il a parlé , dans une de ses plus jolies pièces, d'un p^erin qui s'en va de ville en ville, chantant la joie, Tamour^ et animant, par ses chants et par sa gaieté, tous ceux qui l'écoutent. Ce pèlerin , c'est lui« Quaâd on lit ses odes anacréontiques, il est im^ possible de ne pas se laisser prendre à cette penr sée (le. poëte , si jeune,' si. fraidie, si épanouie y comme on se laisse prendre à un rayon de soleil, à une belle matinée de printemps. Maîs^a poésie n'a pas été un sourire continuel; il a^eu ses heuVes de réflexions et de rêveries tendres ; il a aimé, il a pleuré, et, dans ses jours d'amour et de tristesse, il a écrit des vers touchants. Voici quelques strophes d'une ode à son pays. Ceux qui ont connu la douleur de vivre sur le sol étranger doivent comprendre cette ode et Taimer.
(( Terre où pogr la première fois, du sein tle la douleur, mon regard s'éleva vers les cieux, »et, dans un sourire, dans la pourpre des nuages, con* templa avec ravissement un rayon de Dieu ; . . ;
« Terre où je m'éveillai du sommeil du néaat^ appelé par la volonté du Tout-Puissant à une :vie de joies rapides et de longues douleurs-, mais aussi, ô raoa Dieu 1 à une vie éternelle ;
Terre chérie, où pour la première fois mon
oreille entendit avec charme le son des harpes du printemps » où je croyais comprendre les harmonies du ciel dans le bruissement de la forêt et dans les chants de ma mère ;
. « Terre où pour la première fois mes lèvres murmurèrent avec tendresse un nom aimé; où pour la première fois mon cœur s'enflamma dans les embrassements de Tamour et dans les embras. sements de Famitié ;
c Qma patrie! en allant aussi loin que s'ëtend la poussière de notre race humaine, où pourrais-je trouver une contrée aussi douce, aussi riante que toi ; un Eden comqie toi pour celui dont le plus grand bonheur est le souvenir de son premier bonheur?
« Hélas ! nulle part les roses ne sont si roses, et les épines si petites ; nulle part le duvet n est si doux que là où nous avons dormi dans notre innocence.
' « Ein vain , dans d'autres contrées , les rayons vivi6ants d'un beau soleil répandent plus d'abondance qu'ici, près de noire Bdt, et près de notre fidle froid.
« Ici ma mémoire rappelle avec bonheur les jours passés de mon pèlerinage. Ici je vois apparaître, plus doux et plus beau, chaque dT)(][e
LITTÉAATURE DANOISE. 195
que j'ai regreUé, et chaque étoile du ciel de ma jeunesse se reflète dans cette mer paisible. » Voici une autre pièce qui peut donner une idée du genre coquet et maniéré auquel il s'abandon* »ait assez souvent :