CHAPITRE II
Triste état des lettres vers l’année 1500. — Influence de. l'Italie. — Conquêtes de Charles-Quint. — Boscan. — Navagiero. — Formes italiennes introduites dans la poésie espagnole. — Garcilaso de la Vega. — Sa vie, ses œuvres, son influence durable.
La décadence des lettres et du bon goût fut grande, en Espagne, c'est hors de doute, durant la dernière partie du règne agité de Jean II et durant toute la période encore plus troublée, lorsque son successeur, Henri IV, monta sur le trône de Castille. L'école provençale avait entièrement disparu , et ses imitations en castillan n’avaient pas eu de succès. Les primitives influences italiennes, moins fertiles en bons résultats qu’on avait pu l'espérer, étaient tout à fait oubliées. La mode de la Cour, en l'absence de toute autre impulsion meilleure ou plus puissante, commandait en toute chose; et une poésie monotone, pleine d'afféterie et d’artifice était tout ce que pouvait produire son propre caractère si peu naturel.
Le progrès ne fut pas grand sous le règne de Ferdinand et d’Isabelle. L’introduction de l'imprimerie et la renaissance du goût pour l’antiquité classique devinrent, pour la culture nationale, des bases telles qu’on n’en avait pas posé auparavant. La fondation, à la même époque, del’Université d'Alcala par le cardinal Ximenez, la restauration de celle de Salamanque, les travaux d’érudits tels que Pierre Martyr, Lucio Marineo, Antonio de Lebrija et Arias Barbosa, ne purent manquer d’exercer une salutaire influence sur la culture intellectuelle de l’Espagne, sinon sur son goût poétique. Parfois, comme nous l’avons vu, des preuves de la vieille énergie apparaissent dans des œuvres telles que la Cflestine et les Copias de George Manrique. Les vieilles romances et d’autres formes de la poésie populaire primitive conservent aussi, sans doute, leur place dans le cœur du peuple. Mais on ne peut le dissimuler, parmi les classes cultivées, ainsi que le prouvent suffisamment les Cancioneros et presque tous les autres ouvrages sortis de la presse, sous le règne de Ferdinand et d’Isabelle, le bon goût était tombé dans une triste décadence.
Le premier mouvement vers un meilleur état de choses vint de l’Italie. A certains égards, ce fut une impulsion malheureuse, mais elle fut iné-
vitable. on ne peut guère en douter. Les relations entre l'Italie et l'Espagne, immédiatement après l'avènement de Charles-Quint s'étaient considérablement développées, surtout par la conquête de Naples, mais en particulier par d'autres causes. L'une d'elles prit son origine danses communications régulières entre le Saint-Siège et la cour de Ferdinand et d'Isabelle, au moyen des ambassadeurs dont l'un fut le fils du poétique Marquis de Santillane, et l'autre le frère de Garcilaso de la Vega. Les Universités d'Italie continuaient de recevoir un grand nombre d’étudiants espagnols, qui regardaient encore les moyens d'une noble éducation dans leur pays comme peu proportionnés à leurs besoins. Des poètes espagnols', parmi lesquels on trouve Jean de la Encina etTorres Naharro, les fréquentaient librement et vivaient avec considération soit à Rome soit à Naples. Dans cette dernière cité, la vieille famille espagnole des Davalos, dont un des membres était marié à Viltoria Colonna, poète qui avait ses oeuvres au nombre des classiques italiens, les Davalos, dis-je, se placèrent parmi les premiers protecteurs des lettres durant cette époque, et maintinrent vivante l'union intellectuelle entre les deux pays qui les réclament également et sur lesquels ils ont reflété une égale splendeur (I).
Outre ces exemples individuels d'union entre l'Espagne et l'Italie, les plus graves évènements vinrent mettre en contact les plus grands intérêts des masses des deux peuples dans chaque contrée, et fixer attentivement leur esprit l'un sur l'autre. Naples, après le traité de 1503 et les brillants succès de Gonzalve de Cordoue, fut livrée à l'Espagne pieds et poings liés, et gouvernée, pendant un siècle environ, par une succession de vice-rois espagnols, accompagnés chacun d’un cortège d’olficiers et de serviteurs de leur nation, parmi lesquels nous rencontrons assez fréquemment des hommes de lettres, des poètes, tels qu'Argensolas et Quevedo. Quand Charles-Quint monta sur le trône, en 131(1, il devint évident qu’il voudrait tenter un effort pour étendre sur l'Italie entière sa puissance politique et militaire. Les plaines séduisantes de la Lombardie devinrent, par conséquent, le théâtre de la première grande lutte européenne commencée par l'Espagne; une grande arène où la plupart des destinées de l’Europe, comme celles de l'Italie, c'est prouvé, devaient être décidées
(1) Guinguené, Hist. litt. d’Italie, Paris, 1812, in-S», tom. IV, pp. 87-90; et des détails plus étendus dans l'Histoire de Don Hernando Davalos, marquis de Prscara, Anvers, Juan Steelsio, 1558, in-12, livre curieux qui me semble avoir été écrit avant 1546 et être l’œuvre d’un Aragonais, Pedro Vallès. Voyez Lalassa, Bill nue va de escritores aragoneses, m-4\ 1798. Saragosse, tom. I, p. 289.
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par deux monarques jeunes et passionnés, enflammés par une rivalité personnelle et par l'amour de la gloire. De cette manière, à partir de 1522. année où éclata la première guerre entre François 1er et Charles- Qupat, jusqu’à la désastreuse bataille de Pavie, en 1525, nous pouvons affirmer que toutes les forces disponibles de l'Espagne furent transportées en Italie et soumises, à un degré remarquable, aux influences de la culture et de la civilisation italiennes.
Cette union entre les deux nations ne s’arrêta pas là. En 1527, Rome elle-même vint s’ajouter, un moment, aux conquêtes de la couronne espagnole : le Pape devint le prisonnier de l'Empereur, comme l'avaitété auparavant le roi de France. En 1550, Charles-Quint appartft de nouveau en Italie, entouré d’une splendide cour espagnole et à la tête de forces militaires ne laissant aucun doute sur sa puissance. Il détruisit .les libertés de Florence et rétablit le gouvernement aristocratique des Médicis. Par sa sagesse et sa modération il confirma ses relations amicales avec les autres Etats de l'Italie et, comme pour sceller tous ses succès, il vint lui-même, en présence de tout ce qu'il y avait de plus auguste dans l’un et l'autre pays, se faire solennellement couronner roi de Lombardie et empereur des Romains par le même Pape qu'il avait, trois ans auparavant, compté au nombre de ses captifs (1). Un tel état
(1) Le couronnement de Charles-Quint, à Bologne, comme la plus grande partie des autres événements frappants de l’Histoire espagnole, furent portés sur le théâtre espagnol. Celui-ci fut minutieusement représenté dans Los dos Monarcas , de Europa , de Bartholomé de Salazar y Lima ( Comedias escogidas, Madrid, 16C5, in-4, tom. XXll). Mais la pièce est trop extravagante dans ses prétentions, sous les deux points de vue de l'humiliation de l'Empereur et de la gloire du Pape, surtout si l’on considère que Clément Vil avait été tout récemment prisonnier de l’Empereur. Quand la cérémonie est sur le point de commencer, une procession de prêtres entre, en chantant :
Eu hors dichosa venga Eli mas obedieote hijo De la catolica iglesia ■
A corouarse en sus ritos.
Qu’il vienne dans un moment heureux I<e fils le plus obéissant De l'Église catholique.
Recevoir la couronne suivant ses rites.
Et l’empereur répond :
Y en hora felix ostenta Lo grande de su dominio Quien liene à sus pies un rey Qozoso de estar rendido.
De pareils traits étaient communs théâtre la faveur du clergé.
Lit c'est dans un moment heureux qu’il montre L'étendue de sa domination Celui qui tient â ses pieds un roi Joyeux d'y être soumis.
en Espagne et tendaient à concilier au
de choses impliquait nécessairement l'union la plusintimeentre l'Espagne et l’Italie, union qui subsista jusqu'à l'abdication de l'Empereur, en 1555, et même longtemps après (1).
D'autre part, il faut rappeler que l'Italie se trouvait maintenant en état d'agir, par toute la puissance d’une civilisation et d'une finesse supérieures, sur tout ce grand nombre d’Espagnols, esprits les plus éclairés de l'Empire pour la plupart, que les guerres successives et les négociations avaient fait voyager en Italie, pendant un demi-siècle, cl vivre à Gènes, à Milan, à Venise, à Florence, à Rome, à Naples. Le siècle de Laurent de Médicis s'était entièrement écoulé, laissant après lui les souvenirs de Politien, de Boiardo, de l’ulei, de Léonard de Vinci. Les siècles de Léon X et de Clément VII duraient encore et répandaient l'influence bien plus eflicace de Michel-Ange, de Raphaël et du Titien, de Machiavel, de Demi, de l'Arioste, de Bcmbo et deSannazar. Ce dernier, fait qu’il n'est pas indigne de connaître, était lui-même un descendant d'une de ces familles espagnoles que les intérêts politiques des deux pays avaient primitivement amenées à Naples. C'était, donc, au moment où Rome et Naples, Florence et le nord de l'Italie se trouvaient dans toute la maturité de leur gloire, comme centres des arts et des lettres, qu'une partie considérable de ce qu'il y avait de plus noble et de plus cultivé en Espagne, était conduite à travers les Alpes et rendue sensible à la perception de formes et de créations de goût et de génie telles qu’on n’en avait jamais essayé de pareilles au delà des Pyrénées, telles qu’elles ne pouvaient manquer de produire entièrement leur effet sur des esprits, aussi excités que ceux de tout le peuple espagnol par les glorieux résultats de leur longue et violente lutte contre les Maures, par leurs magniliques succès actuels en Amérique et en Europe.
Des traces visibles de l'influence de la littérature italienne purent donc, pour des causes générales, être bientôt aperçues dans la littérature espagnole; mais un événement fortuit nous les a fait connaître un peu plus tôt, peut-être, que nous aurions pu l'espérer. Jean Boscan, patricien de Barcelone, s'était consacré, comme il nous le raconte lui-même, dès sa jeunesse, au culte de la poésie. La cité à laquelle il appartenait s’était déjà distinguée par le nombre des troubadours provençaux et catalans qui avaient fleuri dans son sein. Mais Boscan préféra écrire en castillan, cl la défection qu'il lit ainsi éprouver à sou dialecte natal
(I) P. de Sandoval, Hisl. de Carlos V, Anvers, 1081, in-fol., du livre XII au livre XV 1 1 1 et principalement le dernier livre.
LITTÉRATIRE ESPAGNOLE. Il — î
HISTOIRE DK I.A LITTEII ATI KK ESPAGNOLE
marqua, en quelque sorte, le sceau de ses destinées. Ses premiers essais, dont un petit nombre nous reste, sont écrits dans le style du siècle précédent. Plus tard, ainsi que nous avons pu le conclure de plusieurs réciLs distincts, lorsqu'il eut atteint vingt-cinq ans environ; qu'il eut, comme il nous l’assure, été reçu à la cour, qu'il eut servi dans les armées, visité les pays étrangers, il fut poussé, par un événement fortuit, à essayer les mesures propres au vers italien, telles qu'elles se pratiquaient alors (I ).
Boscan fit, à cette époque, connaissance avec André Navagiero qui fut envoyé, en 1524, comme ambassadeur de Venise, auprès de Charles-Quint et qui retourna dans sa patrie en 1528, emportant avec lui un aride mais estimable itinéraire, publié plus tard comme une relation de scs voyages. Navagiero était nn érudit, un poète, un orateur, un homme d'État d'une réputation peu ordinaire (2). Durant son séjour en Espagne, pendant l'année 1526. il passa six mois à Grenade (3). • J'étais un jour avec « Navagiero. dit Boscan, et discourant avec lui sur les choses de l’esprit et
< sur les lettres, spécialement sur les différentes formes qu'elles prennent « dans différentes langues, il me demanda pourquoi je n'essayais pas en
• castillan les sonnets et les autres formes de vers employées par les bons
• auteurs italiens. Il ne me parla pas seulement à la légère d’une pareille « tentative, mais il me pressa beaucoup de m'y adonner. Peu de jours
< après je partis pour chez moi : soit longueur ou isolement de la route. ■ je n'en sais rien, j'en vins à réfléchir sur différents projets dans mon « esprit et je retombai souvent sur ce que Navagiero m’avait dit. Je t commençai ainsi à m'exercer sur celte espèce de vers. Tout d'abord, je « rencontrai quelque difficulté, parce que ce genre de poésie offre une « construction pleine d’art et beaucoup de particularités différentes de
< la nôtre. Plus tard, il m’a semblé, par un effet peut-être de l’amour
• que nous portons naturellement à ce qui nous est propre, que je com- « mençaisà y réussir très-bien, et je m'y livrai, peu il peu. avec nn zèle « toujours croissant (4). »
(t) Le dictionnaire de Torres y Amat contient une courte mais suffisante bio graphie de Boscan. Dans Sedano, Parruuo espanol, Madrid, 1768-1778, in-12, tou). VIII, pag. 21, on en trouve une autre un peu plus détaillée.
|2) Tirabosclii, Storia delta litl. Iluliana, Roma, 1781, in-l°, tom. VII, part. I, pag. 242, part. II, pag. 294 et part. III, pp 228-220.
(3) Anlrea Navagiero, H Viagrjio fallo in Spagna, etc. Vinegia, 1563, in-12, IT. 18-30. Bayle donne un article sur la vie de Navagiero avec de remarquables éloges sur son érudition et son talent.
(4) Lettre à lu duchesse de Soma , en tête du second livre de Las ohras poeticas de Boscan.
Cet aveu est intéressant et important. Il est en effet très-rare qu'une seule personne soit ainsi capable d'exercer une influence sur la littérature d’une nation étrangère telle que l’a exercée Navagiero. Et c’est encore plus rare, peut-être même tout à fait ïnoui, dans les cas où le même fait s'est présenté, que la manière précise où elle s'est exercée ait reçu un développement aussi complet. Boscan ne nous raconte pas seulement ce qu'il fit, mais comment il le fit, comment il entreprit cette œuvre que nous le voyons dès ce moment continuer jusqu'à ce qu'il s’y consacre entièrement et qu'il écrive dans toutes les mesures et toutes les formes préférées des italiens, avec audace et succès. Il trouva de l’opposition, mais Garcilaso de la Vega le soutint, il nous le raconte. Ainsi donc, le fait accidentel d’une conversation fortuite, à Grenade, avec Navagiero, fit introduire, dans la poésie espagnole, une école nouvelle qui a toujours prévalu depuis, et qui a exercé une influence matérielle sur son caractère et sur ses destinées.
Boscan goûta son succès, ainsi qu’on peut le voir par ses propres paroles, mais il fit peu d’efforts pour en engager d’autres parsonexemple.il jouissait d’une fortune et d’une considération qui lui donnaient une existence heureuse, au sein de sa famille, dans Barcelone, et il se mettait peu en peine d’une renommée ou d’une influence populaire. On ne le vit que de temps en temps, nous dit-on, à lacour. A un certain moment il fut chargé de l’éducation de ce duc d’Albe dont le nom devint si redoutable sous le règne suivant. En général il préféra une vie retirée aux prix offerts à l’ambition.
Les lettres étaient un délassement pour lui. « Dans tout ce que j’ai < écrit, dit-il, jamais la pure composition n’a été mon objet : j’ai eu plutût « en vue de divertir les facultés que j’ai et de passer moins péniblement « certains passages pénibles demavic(l).» L'étendue de ses études était plus vaste toutefois que celle remarque semble l’impliquer; plus vaste aussi que leur étendue commune en Espagne, au commencement du seizième siècle, même parmi les savants. Il avait traduit une tragédie d’Euri pidequi avait obtenu la licence poursa publication, mais qui ne fut jamais livrée à l’impression et qui se trouve perdue sans aucun doute (2). Sur le
(1) Lettre à la duchesse de Soma.
(2) Elle est mentionnée dans la permission de publier ses œuvres, accordée pat Charles-Quint, le 18 février 1543, permis placé en tête d'une édition très-rare et très-importante de ses œuvres et de celles de son ami Garcilaso, publiées pour la première fois, la même année, à Barcelone, par Amoros, petit in-4® de 237 feuillets. Cette édition fut, dit-on, immédiatement contrefaite; elle fut certainement
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modèle du Léandre et Héros de Musée, el suivant l'exemple de Bernardo Tasso il écrivit, en r ersisciolti ou vers blancs dps Italiens, un conte, long de trois mille vers environ, qu'on peut encore lire avec plaisir pour la gentillesse et la suavité des passages qu'il renferme (I). En général dans toute sa poésie, Boscan montre que les classiques grecs et latins lui étaient familiers et qu'il était pénétré, à un degré considérable, de l'esprit de l’antiquité.
Son œuvre la plus longue fut une traduction de l'Italien, du Cortesano de Balthasar Castiglione, le meilleur livre d'éducation qui ait jamais été écrit, à ce qu’affirme, deux siècles plus tard, le docteur Johnson (2). Boscan, cependant, avoue franchement qu'il n'apprécie pas de même le travail de la traduction, travail qu'il regarde comme « une basse vanité convenant à des hommes de peu desavoir. » Mais Garcilaso de la Vega lui envoya un exemplaire de l'original immédiatement après sa publication, et Boscan en fit la version espagnole, comme il nous le raconte « sur
réimprimée, six fois au moins, avant 1540, trois ans après sa première apparition. En 1553, Alonso d'Ulloa, espagnol résidant à Venise, qui y publia plusieurs livres espagnols avec d’estimables préfaces écrites par lui-méme, en imprima une édition, in-8”, très-jolie, et ajouta quelques poèmes à ceux qu'il avait trouvés dans la première édition ; un, en particulier, au commencement du volume, intitulé : Conversion île Iioscan , religieux pour le sujet et national pour la forme. Vers la fin Ulloa a placé quelques pages de vers, attaquant les formes italiennes adoptées par Boscan et attribuant ces additions à un auteur incertain, alors qu’elles sont l’oeuvre de Caslillejo et se trouvent dans les Obras de Castillejo, Anvers, 1598, in- 18, fol. 110, etc.
(1) Gongora dans les deux premières de ses romances burlesques (Obras, Madrid , 1654, in-4°, fol. 101, etc.), se rend lui-méme plaisant aux dépens du Léandre de Boscan. Mais il prenait souvent la même liberté avec des œuvres meilleures. Le Léandre fut, je pense, la première tentative faite pour introduire le vers blanc. Elle fut essayée dans la poésie espagnole par Boscan, en 1543, et importée un peu plus lard, dans la poésie anglaise, des versi sciolti des italiens parSurrey, qui les appelait : Un mètre étrange. Hernando de A cnn a suivit bientôt après Boscan, dans le dialecte castillan où l’on en trouve d’autres exemples. Mais les premiers vers blancs réellement lions que je connais en espagnol se trouvent dans l’églogue de Tirso par Francisco Figueroa, églogue écrite un demi-siècle après l’époque de Boscan et restée inédite jusqu’en 1626. La traduction d’une partie de l’Odyssée, par Gonzalo Perez, en 1553, et la Sagruda Kratos, d'Alonso Carillo Lasso de la Vega, paraphrase des psaumes, imprimée à Naples en 1657, in-fol., donnent de plus longs spécimens, généralement estimables. Uu reste la rime pleine est si facile en espagnol, ['assonance est si aisée que le vers blanc, quoique usité depuis la moitié du seizième siècle, a été peu cultivé et peu favorisé.
(2) Voyez Bostvell, Vie de Johnson, édit. Crosher, Londres, 1831 , in-8», tom. 11. pag. 501 .
les vives instances de son ami (1).« L'un ou l’autre pouvait avoir connu l'auteur, de la même manière que Boscan avait connu Navagiero. Castiglione avait été envoyé, comme ambassadeur de Clément VII, en Espagne, en 1525; il y avait vécu jusqu'à sa mort, arrivée, à Tolède, en 1529.
Quoi qu’il en soit, l'original italien du Courtisan fut préparé pour l'imprimerie en Espagne, et imprimé pour la première fois, en 1528 (2). Boscan lit bientôt après sa traduction, quoiqu'elle n'ait paru qu’en 1549. Comme version, cette traduction ne donne pas le sens bien strictement : Boscan avouait qu'il estimait une exacte fidélité indigne de lui (3) ; mais comme composition espagnole, elle est d'un style supérieurement aisé et fleuri. Garcilaso déclare qu'il l’a lue comme une œuvre originale (4), et l'historien Morales aflirme que « le courtisan ne parle pas mieux en Italie où il est né qu'ici en Espagne où Boscan l’a si admirablement montré (5).» Peut être ne s’est-il rien écrit en prose castillane, d'une date antérieure, dans un style aussi classique et aussi parfait que cette traduction de Boscan.
Avec de semblables occupations Boscan remplit une vie sans ostentation. 11 ne publia rien ou que très-peu de chose, et nous ne pouvons citer une simple date le concernant. D'après le petit nombre de faits que nous
(1) La première édition est en caractères gothiques, sans indication de l’année ni du lieu de l’impression, in-4° et de 140 feuillets. Une seconde édition parut vers 1553. Nicolas Antonio suppose qu’elle est la première, l.e Cortesano est compris dans V Index expurgatoire de 1667, pag. 241.
- , (2) Guinguené, Hist. litt. d'Italie, tom. VI, pp. 544-550.
(8) « Yo no ternè fin dice Boscan en su prologo en la traduccion deste libro a ser tan estrecho, que me apriete a sacallo palabra por palabra. Antes si alguna cosa en H se ofreciere que en su lingua parezca bien y en la nuestra mal, no dexarê de mudarla o de callarla » édit. 1549. fol. 2. — Je n’irai pas être assez étroit dans la traduction de ce livre pour m’astreindre à le rendre mot pour mot. Loin de là. s'il s’y offre quelque chose qui paraisse bien dans sa langue et mal dans la nôtre, je ne laisserai pas de le changer ou de le passer sous silence.
(») < Cada vez que me pongo a lcer este libro (dit Garcilaso dans une lettre à « doua Jeronima Palova de Alinogavar) no me parce que le ay escrito en otra len- ■ gua, y si alguna vez se me acuerda del que he visto y leido, luego al pensa- < miento se me buelve al que tengo entre manos. » — Chaque fois que je me mets à lire ce livre, il ne me semble pas qu’il y en ait d écrit dans une autre langue, et si parfois je me rappelle celui que j'ai vu et lu, immédiatement ma pensée revient à celui que j’ai entre les mains. — Celte lettre de Garcilaso, qui se trouve dans toutes les éditions du Cortesano, est elle-même d'un style très-remarquable.
(5) Morales, Discurso de la lengua castellana, dans les œuvres d'Oliva, Madrid , 1787, in-8*, tom. 1, p. 40.
avons pn réunir, il était probablement né avant loOOet nous savons qu’il mourut vers 1343. C’est dans cette année que ses œuvres furent publiées, à Barcelone, par sa veuve, avec la permission de l’Empereur Charles-Quint. Elles portent une préface où la veuve reconnaît que son mari les avait en partie préparées pour l'impression, parce qu'il craignait de les voir imprimer d’après quelqu'une des copies imparfaites qui circulaient sans son consentement.
Elles étaient divisées en quatre livres. Le premier se compose d’un petit nombre de poésies du genre appelé Copiât Espanolas et qu’il désigne lui-même ailleurs par la dénomination de Hechas à la castellana ffaites à la castillane.) Elles représentent ses premiers essais, avant d’avoir fait connaissance avec Navagiero. Ce sont des Villancicos des cancionet et des copias en petits vers espagnols, qui semblent extraites des vieux cancioneros où se trouvent effectivement deux d'entre elles (1). Leur mérite n’est pas grand; mais au milieu de leurs conceptions ingénieuses elles offrent parfois un bonheur et une grâce d’expression rarement accordée aux poètes de la même école, soit dans ce siècle, soit dans le siècle précédent.
Le second et le troisième livre, formant la plus grande partie du volume, sont entièrement composés de poésies sur la mesure italienne. Elles consistent en quatre-vingt treize sonnets et neuf canzones ; le long poème sur Héro et Léandre, en vers blancs, déjà mentionné; une élégie; deux épltres en terza rima (tercets), et un poème moitié narratif, moitié allégorique de cent trente-cinq stances de huit vers. Il n'est pas nécessaire d’aller au delà de cette simple énumération du contenu de ces deux vo-, . lûmes, pour se convaincre qu’en ce qui concerne du moins les formes, ils n’ont rien de commun avec la vieille poésie castillane nationale. Les sonnets et les canciones sont en particulier de pures imitations de Pétrarque, ainsi qu’on peut le voir pour les deux qui commencent par « Gentil senora raia • et par « Claros y frescos rios • qui sont incontestablement dus aux deux plus beaux et plus connus canzones de l'amant de Laure (2). Dans la plus grande partie de ces poésies cependant, et au milieu d’assez fortes empreintes de rusticité, le ton et l’esprit espagnols sont sensibles, et ce caractère les sauve considérablement du reproche de n'ètre que des copias. Les couleurs de Boscan y sont aussi jetées d'une main plus
(1) Cancionero général, 1535, fol. 153.
(2) Petrarca, Vita di ma donna Laura, conc. 9 et 14. Les imitations de Boscan sont gâtées par des pensées alambiquées. Quelques-uns de ses sonnets sont toutefois exempts de ce défaut et pleins de naturel et de tendresse.
vigoureuse que celles de son modèle italien, mais il manque aussi à ces compositions, tant pour la langue que pour le style, cette délicatesse, cette exactitude et ce tini, si charmanLs dans les modèles, mais impossibles, même dans les plus habiles imitations espagnoles.
L’élégie, simplement intitulée Capitolo, abonde en pointes et en érudition, plus que ne le comporte son sujet, et se rapproche de la première manière de Boscan plus qu'aucune autre de ses dernières poésies. Elle est adressée à la dame de ses pensées. Mais, malgré ses défauts, elle renferme des passages d’une tendresse et d’une beauté naturelle qui se feront toujours lire avec plaisir. Des deux épltres, la première est faible et pleine d'affectation : celle qui s’adresse au vieil homme d'Etat, au poète et au soldat, Diego de Mendoza, est entièrement écrite dans le ton et le genre d’Horace : elle est fine, ingénieuse, philosophique.
La production de Boscan la plus agréable et la plus originale, c'est la dernière de toutes, la Alegoria. Elle commence par une magnitique description de la • Cour de l’Amour, > avec l’idée vraiment espagnole de lui faire correspondre et de lui opposer la < Cour de la Jalousie. > Presque tout le reste de la pièce consiste dans le récit de l'ambassade remplie par deux messagers de la première de ces cours auprès de deux dames de Barcelone qui avaient refusé de se ranger sous l'empire de l'Amour, et par le discours de l'ambassadeur voulant leur persuader de s’y soumettre, discours qui remplit presque la moitié du poème et qui linit d'une manière un peu brusque. Toute cette poésie était, sans aucun doute, adressée comme un compliment aux deux dames. Voilà pourquoi la fable est peu importante. C’est un plaisant et léger badinage, où son auteur a parfois heureusement imité le ton de l’Arioste et qui d’autres fois nous rappelle file d'Amour des Lusiades , quoique Boscan ait précédé Camoens de plusieurs années. Parfois aussi il fait preuve d’une délicatesse morale plus raffinée que celle de Pétrarque, quoiqu'elle lui ait été suggérée peut-être par celle de ce grand poète italien. Cette délicatesse apparaît dans la stance suivante et dans les deux ou trois qui la précèdent et la suivent, par lesquelles l'ambassadeur de l'Amour exhorte les deux dames de Barcelone à se soumettre à son autorité, elles presse, en leur montrant le bonheur d’une union fondée sur une véritable sympathie de goûts et de sentiments :
i, Y no es gusto tambieu assi entenderos.
Que podais siempre entrambos couformaros;
Entrambos en un punto entristeceros,
Y en otro punto entrambos alegraros,
Y juntos sin razon emhraveceros,
Y sin razon tambien luego amansaros;
Y que os hagan, en fin, vuestros arnores
Igualmente mudar de mil colores? (1)
Boscan aurait probablement pu faire plus qu’il ne fit pour la littérature de son pays. Son talent poétique n'était cependant pas de l'ordre le plus élevé ; mais, voyant l'état de prostration où la poésie espagnole était tombée, il se persuada que l'unique moyen de la relever était de lui donner un caractère idéal et des formes classiques tellesqu'elle n’en avait pas encore connu. Pour accomplir sa réforme, il adopta une règle peu fondée sur les caractères du génie national. Il prit pour modèles des maîtres étrangers qui, plus avancés que ceux qu’il aurait pu trouver dans son pays, n’avaient cependant pas encore imprimé leur supériorité sur aucune autre littérature que la leur, et ne pouvaient jamais servir de fondement solide pour élever une grande et permanente école de poésie espagnole. 11 ne pouvait donc obtenir un succès complet. Boscan était capable d'introduire, en Espagne, le vers italien de onze syllabes et le vers iamhique; le sonnet et In cnnzone telle que l’avait fixée Pétrarque, la terza rima du Dante (2), les octaves coulantes deBoccaceetdel'Arioste : il pouvait faire toutes ces innovations avec plus de goût que tout autre, parmi les poètes de son temps et de son pays, ainsi que toutes les additions importantes aux formes de vers déjà connues en Espagne ; mais il ne pouvait aller plus loin. L'esprit original et essentiel de la poésie italienne ne pouvait pas plus se transporter en Espagne ou en Catalogne qu'en Allemagne ou en Angleterre.
Quels que fussent ses projets et ses plans pour les progrès de la
(1) « El n'est-ce pas aussi un ptaisir que de vous entendre ainsi, — que de pouvoir toujours tous deux être du même avis, — tous deux sur un même point vous attrister, — et sur un autre point tous deux vous réjouir ; — sans raison, réunis, vous mettre en colère, — et sans raison, aussi bientôt vous radoucir; — et de voir enfin vos amours vous faire également changer de mille couleurs. » Ofcra» de Boscan, Barcelone 1543, in-4°, fol. 160.
(2 Pedro Fernandez de Villegas, archidiacre de Burgos, qui publia, en 1515, une traduction de Y Enfer de Dante (voyez chap. xxt, note 3 du tom. I, p. 374) avoue, dans son introduction, qu'il avait commencé d'abord à la faire en terza rima, « manière, ajoute-t-il, qui n’est pas usitée parmi nous, et qui m’a paru une chose si désordonnée que je lai abandonnée. • (l’était quinze ans avant que Boscan écrivit dans cette mesure avec succès ; peut-être est-ce un peu avant, puisque la traduction de Dante est dédiée à dona Jeanne d'Aragon, 811e de Ferdinandle-Catholiquc, femme d’une culture littéraire très-soignée, et qui mourut avant la fin de la traduction.
littérature de son pays, Boscan vécut assez pour les voir réalisés, autant qu'ils étaient destinés à l'étre. Il eut en effet un ami qui coopéra avec lui, dès le principe, pour la réalisation d'eux tous et qui, avec un génie pins heureux, le surpassa facilement et éleva les meilleures formes du vers italien à une hauteur qu’elles n'ont plus tard jamais pu atteindre dans la poésie espagnole. Cet ami, c’est Garcilaso de la Vega, mort si jeune que Boscan lui survécut plusieurs années.
Garcilaso descendait d’une ancienne famille du nord de l’Espagne, qui faisait remonter ses ancêtres aux temps du Cid et qui, de siècle en siècle, s’était distinguée par les plus hautes charges qu'elle avait occupées dans le gouvernement de Castille (1). Une tradition poétique raconte qu’un des devanciers de Garcilaso avait reçu le surnom de la Vega ou de la Plaine, et la devise de l'Aw Maria , pour ses armes de famille, dans la circonstance suivante. Durant un des sièges de Grenade, il avait tué de sa main, à la face des deux armées, un champion maure qui avait publiquement insulté la religion chrétienne, en traînant à la queue de son cheval une bannière avec cette inscription : -Ara Maria , tradition fidèlement conservée dans une vieille romance très-belle et formant le dénouement d’une des comédies de Lope de Vega (2). Que cette tradition soit vraie ou non, Garcilaso portait un nom honoré dans les deux branches de sa maison : sa mère était tille et unique héritière de Fernan Percz deGuzman, et son père avait été ambassadeur des Rois Catholiques, à Rome, pour le réglement des embarrassantes affaires de Naples.
Garcilaso naquit à Tolède, en 1503, il y fut élevé jusqu’à ce qu'il eût
(1) La meilleure biographie de Garcilaso se trouve dans l'édition de ses œuvres publiées en 1580, in-8", à Séville, par le poète Fernando de Herrera. Une comédie, comprenant une assez grande partie de ses aventures, fut représentée sur le thé.Ure de Madrid, en 1840. Elle avait été écrite par D. Grcgorio Romero y Larraftaga.
(2) La relation de ce fait et la romance qui le rappelle se trouvent dans Hita, Guerras civiles de Granada (Barcelone, 1737, in-12, tom. I, chap. vu) et dans Lope de Vega, Cerco de Santa fi iComedias, tom. L Valladolid, 1604, in-4°). Mais celte tradition n’est pas, je crois, authentique. Oviedo la contredit formellement lorsqu'il donne la généalogie de la famille du père du poète, et, comme il la connaissait, son autorité est peut-être décisive. (Quinquagenas Batail. 1, quinq. 3, dialogue 43, ms.) En outre, lord Holland ( Vie de Lope de Vega, Londres, 1807, in-8°, vol. I, p. 2) donne de bonnes’ raisons contre l'authenticité de cette hisloire. WilTen [Works of Garcilaso, Londres, 1823, in-80, pp. 100 et 384) lui répond comme il peut, mais pas par des prouves effectives. Il est réellement pénible qu'on ne puisse pas mieux démontrer la vérité d’un fait si propre à la poésie.
atteint l'âge de porter les armes. Alors et comme il convenait à son rang et à ses prétentions, il fut envoyé à la cour et reçut sa place dans les armées, qui gagnaient déjà tant de gloire pour leur patrie. Lorsqu'il eut atteint sa vingt-septième année, il se maria à une dame aragonaise, attachée à la cour d'Éléonore, veuve du roi de Portugal, et qui, en 1530, se trouvait en Espagne, sur le point de devenir reine de France. Depuis cette époque, Garcilaso semble avoir constamment pris part aux guerres que l'Empereur portait dans toutes les directions, et avoir mérité toute sa conGance, malgré son frère aîné. Pedro de la Vega, impliqué dans les troubles des Communidades et obligé de s’enfuir d'Espagne comme un rebelle et un proscrit (1).
En 1532, Garcilaso se trouvait à Vienne et se distinguait dans la défaite de l’armée turque que Soliman, le grand sultan, avait conduite jusqu'aux portes de la ville. Pendant son séjour, il se trouva engagé dans une mauvaise affaire. Il avait entrepris de pousser le mariage d’un de ses neveux avec une dame de la maison de l'Empereur, et il poursuivait l’exécution de son projet, malgré la volonté de l'Impératrice. Aussi nonseulement il ne réussit pas, mais il fut enfermé prisonnier dans une Ile du Danube. C’est là qu’il écrivit ces vers mélancoliques où il dépeint sa profonde affliction, en même temps que la beauté du pays qui l'environne, description qui passe pour la troisième caution dans ses œuvres (2). La marche des événements n’amena pas seulement bientôt sa délivrance, mais l'éleva plus que jamais dans la faveur du monarque. En 1535, il se trouvait au siège de Tunis, alors que Charles-Quint essayait d’abattre d'un seul coup la puissance de Barbarie. Il y reçut deux graves blessures, l'une à la tête, l'autre au bras (3). Son retour en Espagne est raconté dans une élégie écrite aux pieds du mont Etna, et faisant entendre qu'il revint par la voie de Naples, cité qu’il avait déjà visitée, comme on peut le conclure d’une autre poésie adressée à Boscan (4). Quoi qu'il en soit et quoique sa visite actuelle à l'Italie ait été de courte durée, nous savons qu'il y resta, dans une autre époque, assez longtemps pour se concilier l’estime personnelle et l'amitié de Bembo et de Tansilio (5).
L'année d’après, la dernière de sa courte vie, nous le trouvons encore
(1) Sandoval, Ilist. del Emperador Carlos F, liv. V. — Oviedo, dialogue cité dans la dernière note.
(2) Obras de Garcilaso, édit. Herrera, 1580, p. 234, et p. 239 note.
(3) Sonnet 33 et note, édit. Herrera.
(4) Élégie 11 etl’ÉpItre, édit. Herrera, p. 378.
(5) Obras, édit. Herrera, p. 18.
à la cour de l'Empereur et le servant dans sa désastreuse expédition en Provence. L'armée avait déjà triomphé des difficultés et des dangers du siège de Marseille; elle était assez heureuse pour n’être plus poursuivie par le prudent Connétable de Montmorency. Mais aux approches de la ville de Fréjus, un petit château fort, situé sur une élévation qui la commande et défendu seulement par cinquante paysans des alentours, présenta de sérieux embarras pour passer plus avant. L'Empereur ordonna d’enlever ce léger obstacle de son chemin. Garcilaso, qui avait en ce moment un commandement considérable, s'avança volontiers pour exécuter l'ordre de Sa Majesté. Il savait que les yeux de l’Empereur et même ceux de toute l'armée, se portaient sur lui, et dans un esprit vraiment chevaleresque, il monta le premier sur le rempart. Mais une pierre bien dirigée le précipita dans le fossé. Le coup qui l'avait frappé à la tête devint mortel et Garcilaso succomba, peu de jours après, à Nice, en 1536, à peine âgée de trente-trois ans. Sa mort nous est racontée par Mariana, par Sandoval et par d’autres historiens espagnols comme un des plus graves événements de ce temps. L’Empereur se vengea, dit-on, cruellement, en faisant mettre à mort tous ceux des cinquante paysans qui avaient survécu et qui n’avaient commis d'autre crime que de défendre bravement leurs foyers contre l'invasion étrangère (1).
Dans une vie si courte, si pleine de soucis et d’aventuqps nous pourrions difficilement nous attendre à trouver des loisirs pour la poésie. Cependant, comme il nous ledit lui-môme dans sa troisième églogue, Garcilaso semble avoir parcouru le monde.
Tomando ora la espada, ora la pluma (2).
De sorte qu’il nous a encore laissé une petite collection de poésies que la veuve fidèle de Boscan trouva parmi les papiers de son mari ; qu’elle publia à la fin dp ses oeuvres, comme un quatrième livre; sauvant
(1) Obras, édit. Herrera, p. 15. — Sandoval, Hiit. de Carlo a V, liv. XXIII, 5 12. — Mariana, Historia. Zapata, dans Bon Carlos famoso (Valence, 1565, in-4», chant 41) établit que le nombre des paysans qui défendaient la tour était de treize, et dit que don Luis de la Cueva, qui exécuta l'ordre de l’Empereur pour les mettre à mort, voulut les sauver, à l'exception d’un ou d’eux. Il ajoute que Garcilaso était sans armure lorsqu’il escalada la muraille de la citadelle, et que ,es amis firent leurs efforts pour arrêter sa témérité.
(2) Prenant tantôt l’épée, tantôt la plume. — Ce vers fut plus tard emprunté l>ar Krcilla, et inséré dans son Araucana. U peut s’appliquer également aux deux poètes.
ainsi des compositions qui auraient été de toute autre manière probablement perdues. Leur caractère est singulier, si l’on considère les circonstances dans lesquelles elles ont été écrites ; au lieu d'accuser l'esprit qui gouvernait le cours principal de la vie aventurière de leur auteur et le portait surtout vers le genre grave, elles se distinguent par leur douceur et leur mélancolie. La plus grande partie appartient au genre pastoral et leur ton respire la suavité des temps fabuleux de l'Arcadie. ISous n'avons pas les moyens de déterminer avec exactitude le moment oii la plupart d'entre elles ont été écrites. Nous pouvons cependant affirmer qu'à l'exception de trois ou quatre badinages qui semblent mêlés à d'autres badinages semblables, dans le premier livre des œuvres de Boscan, toutes les poésies de Garcilaso sont composées dans la forme italienne, adoptée, nous le savons, pour la première fois, avec sa coopération, en 1526. De sorte que nous pouvons, en quelque façon , les placer dans les dix années écoulées entre cette date et sa mort.
Ces œuvres se composent de : trente- sept sonnets, cinq canciones, deux élégies, une épttrc en vers blancs d'un caractère moins grave que le reste de sa poésie, et trois pastorales qui, à elles seules, constituent plus de la moitié de tous les vers qu’il a écrits. Leur physionomie est tout à fait italienne. 11 imite Pétrarque, Bembo, l'Arioste et particulièrement Sannazar, à qui il est une ou deux fois redevable de pages entières. Il revient, cependant.de temps en temps, avec le plus grand respect, aux grands maîtres de l’antiquité, Virgile et Théocri te, et reconnaît leur supériorité. Si le ton italien l'emporte, alors il perd une partie de ce souffle poétique qui aurait dû le soutenir. Malgré tout, Garcilaso est un poète d'un génie peu commun. Nous le voyons parfois, même dans ses plus serviles imitations. Mais il le révèle d'une manière bien plus distincte, lorsque prenant, comme il le fait dans sa première églogue, pour auxiliaires, les maîtres à qui il s'était dans d’autres temps dévoué lui-même, il écrit comme un véritable espagnol, échaudé par l’esprit national caractéristique de sa patrie.
La première églogue est en vérité la meilleure de toutes ses œuvres. Elle est belle par la simplicité de sa structure; elle est belle par son exécution poétique. Elle fut probablement écrite à Naples. Elle commence par une invocation au père du fameux duc d'Albe, alors vice-roi de celte principauté, l’invitant, de la manière la plus ingénue à écouter les plaintes de deux bergers, déplorant, le premier l'inlidélitè de son amante; l'autre, la mort de sa bien-aimée. Salicio, qui représente Garcilaso, commence alors son récit : et quand il l'a entièrement terminé, mais non avant, il lui est répondu par Nemoroso, nom indiquant qu'il
représente Bosean (1). L’églogue finit par une naturelle et gracieuse description de l'arrivée du soir. A proprement parler, ce n'est pas plus un dialogue que la huitième églogue de Virgile. Au contraire, excepté les vers du commencement et de la fin, elle peut être, avec plus de raison, considérée comme deux elégies distinctes où le ton pastoral s'est admirablement conservé et offrant, chacune par ses divisions et ses dispositions, une composition semblable à une cansone italienne. Une air de fraîcheur et même d’originalité respire aussi dans sa structure entièrement pastorale, tandis qu'en même temps la mélancolie et la passion ardente qu’elle exhale partout la rendent éminemment poétique.
Dans la première partie où Salicio déplore l’infidélité de son amante, Garcilaso a heureusement conservé le ton de la vie pastorale, par une allusion constante, sans être forcée, aux scènes de la nature et aux objets champêtres, comme dans le passage suivant :
Por ti et silencio de la vida umbrosa Por ti la esquividad y apartamiento Del solitario monte me agradaba ;
Por ti la verde hierba, el fresco viento,
El blanco lirio, y colorada rosa
Y dulce primavera deseaba.
; Ay! quanto me engaùaba,
; Ay ! quan diferente era ,
Y quan de otra manera.
Lo que en tu falso pecho se escondia(2)
L’autre partie de l’églogue contient des passages qui nous rappellent
(1) Je sais bien que Herrera, dans ses notes aux poésies de Garcilaso, prétend que sous le nom de Nemoroso, Garcilaso voulul représenter don Antonio de Fonseca. Mais presque tous les autres écrivains que je connais supposent qu'il voulail signifier Bosean, en faisant venir le nom de Bosque et .Ve/nus (bois). C’est une idée toute simple. Cervantès est du reste de cette opinion (D. Quichotte, partie II, chap. lxvii).
(2) Pour toi, j’aimais le silence de la vie des bois ; — pour toi, la retraite et l’éloignement — dans les monts solitaires me plaisait ; — pour toi , l’herbe et sa verdure, le vent et sa fraîcheur ; —
Le lis et sa blancheur, la rose et ses couleurs, — Le printemps et sa douceur faisaient l’objet de mes désirs. — Hélas 1 2 quelle était mon erreur ! — Hélas qu’ils étaient différents et de tout autre nature —
Les sentiments que la fausseté de ton cœur comprimait.
Obras de Garcilaso de la Vega, édit. Azara, Madrid, 1765, in-12, p. 5. Nous trouvons quelques traits de la même idée et le même tour de phrase dans une épttre de Mendoia A Bosean, dont nous parierons plus loin.
à la fois la Licydas de Milton et les auteurs anciens que Milton a imités. Ainsi, dans les vers suivanLs dont l’idée primitive est empruntée d'un passage bien connu de l'Odyssée, la tin n'est pas indigne de la pensée qui les précédé, et elle ajoute un nouveau charme à une description que tant d’autres poètes, depuis Homère, ont rendu familière (I).
Quai suele cl ruyseiior con trisle canto Quexarsc, entre las hojas escondido.
De) duro laborador que caulamentc Le despojo su caro y dulce nido De los tiemos hijuelos, entre tanto Que dul amado raino estaua ausenle ;
Y aquel dolor que siente,
Con diferencia tanta,
Por la dulce garganta
Despide, y a su canto el ayre suena;
Y la callada noebe no réfréna
Su lamentable oficlo y sus querellas,
Trayendo de su pena El cielopor testigos y las estrellas ;
Desta inanera suelto yo la rienda A mi dolor, y ami me quexo en vano De la dureza de la muerfe ayrada ;
Ella en mi coraçon metyo la tnano,
Y dàlli me lletô mi dulce prenda,
Que aquel era su ftido y su morada. (2)
(1) Odyssée, T. 518-524. Elle se trouve aussi dans Moschus et dans Virgile ; mais ce qui convient le mieux & notre objet, c’est de dire qu'elle se trouve également dans le Léandre de Boscan.
(2) Tel le rossignol, dans ses tristes accents, — se plaint caché, dans le feuillage,
— du cruel laboureur qui, furtivement, — le dépouille de son nid si doux et si cher ;
De ses tendres petits, pendant qu’il — était éloigné de la branche aimée ; — et la douleur qu'il ressent, — avec une différence si grande, — de son doux gosiei
— s’exhale, et l’air répond à ses chants, — et le calme de la nuit ne comprime
pas —
Sa douleur lamentable et ses plaintes, — en donnant à ses peines — le ciel et les étoiles pour témoins, —
Tel, moi- même, je donne libre cours — à ma douleur, et je me plains ainsi vainement de la dureté de la mort cruelle; — c’est elle qui a porté sa main sur mon cœur —
Et m’en a enlevé l'objet tendrement aimé. — C’était là qu’étaient son nid et sa demeure. — Obras de Garcilaso de la Vega. Edit. Araza, 1765, pag. 14.
HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE ESPAGNOLE al
La versification de Garciluso est extrêmement douce et entièrement conforme au caractère tendre et mélancolique de sa poésie. Dans la seconde églogue il tenta la singulière expérience de faire rimer souvent enlr'eux. non pas la fin des deux vers, mais la fin de l'un avec le milieu du précédent. Cette tentative n’eut pas de succès. Cervantès l'imita, ainsi qu’un ou deux autres; mais partout où la rime est facile , l'effet n’est pas heureux, et, lorsqu’elle est peu perceptible, les vers prennent plus facilement le caractère de vers blancs (1). En général l’harmonie de Garcilaso peut difficilement se perfectionner, du moins sans préjudice pour sa versification, dans des parties encore plus importantes.
Ses poésies eurent un grand succès au moment de leur apparition. Il y régnait une grâce et une élégance dont Boscan peut en partie avoir fourni le modèle, mais que Boscan ne fut jamais capable d'atteindre. Les Espagnols, à leur retour de Rome et de Naples, étaient charmés de trouver, dans leur patrie, des poésies qui les avaient enchantés dans leurs campagnes et dans leurs voyages en Italie. Aussi les œuvres de Garcilaso furentelles réimprimées avec luxe toutes les fois que l'Espagne étendit ses armes et son influence. Ce poète reçut aussi d’autres honneurs. En moins d’un demi-siècle, après la première publication, Francisco Sanchez, vulgairement appelé « El Brocense » le plus savant espagnol de son temps, y ajouta un commentaire fort estimé même aujourd’hui. Un peu plus tard, Herrera, le poète lyrique, en fit une édition, avec une série de notes encore
(11 Par exempte :
Albanio, si tu mal communicaras Con otro que pensaras, que tu péna Juzgara corno a gêna, o que este fuego, etc.
Je ne connais pas d’autre exemple antérieur de cette rime alTcctéc, tout à Tait différente des rimes irrégulières que présentent parfois les vers des Minnesingers et des troubadours. Cervantès en fit usage un siècle plus tard dans sa Cancion de Crisostomo (D. Quichotte, p. 1, chap, xiv.) et Pellicer, dans son commentaire sur ce passage, en regarde Cervantès comme l’inventeur. Peut-être cette manière de rimer de Garcilaso avait-elle échappé à la connaissance des autres, puisqu'elle n’est l’objet d’aucune remarque de la part de ses érudits commentateurs. En anglais, on ne trouve qu'accideritellement des exemples de cette particularité au milieu des débris déréglés des rimes, dans le Curse of Kelinma de Southey, et, en Italien, que dans le Saul d’Alfieri (act. III, scèn. IV). Je ne me rappelle pas d’en avoir retrouvé en Espagne, excepté dans quelques décimas, dizains, de Pedro de Salas, imprimées en 1038, et dans la seconde jomada du Pretendiente al Rêves de Tirso de Molina, 1634. On en rencontre sans doute ailleurs, mais ces exemples sont, je crois, très-rares.
Si
plus étendues, où l'on trouve, au milieu d'un grand nombre de faits inutiles. d'intéressants détails dus à Puerto Carrero, gendre du poète. Plusrécemment dans le dernier siècle, Tamayo de Yargas répandit aussi sur tout l’ouvrage une érudition immense et superflue (lj. De pareilles distinctions, seraient-elles même récentes, constituent toutefois fort peu la gloire réelle de Garcilaso, qui reste basée sur les fondements plus solides d’une naturelle et générale considération. Sa poésie se grava profondément, dès le principe, dans les cteurs de ses compatriotes. Partout on entendit ses sonnets; et scs êglogues furent représentées comme des drames populaires (2). Les plus grands génies de sa nation montrèrent pour lui un respect qu’ils n'avaient accordé à aucun de ses prédécesseurs. Lope de Yega l'imita par tous les moyens possibles. Cervantès le loua plus qu'il n’avait loué tout autre poète et le cita plus souvent(3). De sorte queGar-
(1) Francisco Sanchez, surnommé en Espagne El Brocense, parce qu’il était né à Las liro7as, dans t'Estramadure, connu au dehors, sous le nom de Sanctius , auteur de la Mincrva , et d’autres ouvrages d’érudition , publia une édition de Garcilaso, à Salamanque, en 1574, in-18, oeuvre modeste qui a été souvent réimprimée depuis. Cette édition fut suivie de celle que donna, en 1580, à Séville, Herrera, in-8°, très-soignée, de sept cents pages environ. Elle est augmentée de commentaires tellement diffus qu’elle n’a jamais été réimprimée, quoiqu'elle contienne une multitude de détails importants, soit pour l’histoire de Garcilaso, soit pour élucider la littérature primitive de l’Espagne. Aucun de ces travaux n'avait satisfait Tamayo de Yargas, qui publia son commentaire, à Madrid, en 1622, glose qui a peu de valeur. La plus agréable édition de Garcilaso est peut-être celle que publia, sans nom d'éditeur, le chevalier Joseph Nicolas de Azara, longtemps ambassadeur à Ilome, et à la tête de ce qu'il y avait de distingué dans la société intellectuelle de celte capitale. Garcilaso fut connu en Angleterre par J. -H. Wiffen, qui publia à Londres, en 1823, in-8», une traduction de toutes ses cruvres précédée d'une vie du poète et d'un essai sur la poésie espagnole. Mais la traduction est forcée et manque autant d'harmonie qu’on en trouve dans l'original. La dissertation est lourde et pesante, et n’est pas toujours exacte dans l’allégation des Ad ta.
(2) Don Quichotte (part. II, ch. LViu), après avoir laissé le duc et la duchesse, rencontre une compagnie allant représenter une des êglogues de Garcilaso à une petite fête champêtre.
(3) J’ai remarqué que les allusions de Cervantès à Garcilaso se trouvent principalement dans la dernière partie de sa vie; et spécialement dans la seconde partie de son D. Quichotte, dans ses Comédies, dans ses Nouvelles, dans Persiles et Sigismonde, comme si son admiration était le résultat de la maturité de su jugement. Plus d’une fois Cervantès appelle Garcilaso o le prince des poètes espagnols. » Mais ce litre qu’il faut faire remonter jusqu’à Herrera et qui lui a été continué jusqu’à nos jours, n’a été, peut-être, que rarement pris dans sa véritable signification.
cilaso est arrivé jusqu'à nous, en jouissant d'une admiration nationale et générale telle qu'il n'en a été rarement accordé à tout autre poète espagnol, ni à aucun de ceux qui avaient vécu avant son époque.
Garcilaso aurait bien mieux encore travaillé pour lui et pour la littérature de son pays, s’il avait tiré davantage des éléments du vieux caractère national et s'il avait moins imité les grands maîtres italiens qu'il admirait avec raison; ce n'est pas douteux. 11 aurait donné un mouvement plus vrai et plus généreux à son génie poétique; il se serait fourni un genre d'idées, des formes de composition qu'il s'est interdits lui-méme, en rejetant l'exemple des poètes nationaux qui l'avaient précédé (1). Mais Garcilaso en avait résolument décidé autrement; et son immense succès, joint à celui de Boscan, fit introduire en Espagne une école de poésie italienne qui s'est toujours arrogé depuis une part importante dans la littérature espagnole (2j.
(T) Jusqu’à quel point Garcilaso rejeta-t-il résolument la poésie espagnole écrite avant lui, c'est ce qu’on peut voir, non-seulement par son propre exemple, mais encore par sa lettre à doua Jeronima Palnva de Almogavar, placée en tète de la traduction du Cortesano de Castiglione par Boscan, où après avoir dit qu'il reconnaît, comme un grand avantage pour la langue espagnole, d'y voir traduire des ouvrages réellement dignes d'être lus, il ajoute : a Je ne sais, en effet, quel a été
• toujours notre malheur ; personne n’a presque écrit dans notre langue, excepté
• ce dont on aurait pu fort bien s’en dispenser. ■ Remarquons d'autre part qu'il n'y a presque pas un mot, pas une phrase employée par Garcilaso, qui ait cessé d’être considérée comme du pur castillan; observation qui ne peut pas s’étendre, je crois, à des auteurs aussi anciens que lui. Sa langue survit donc comme lui, et à un degré assez élevé, parce que son succès l'avait consacrée. Le mot de*banar, dans la seconde églogue, est peut-être la seule exception à cette remarque.
(2) Onze ans après la publication des œuvres de Boscan et de Garcilaso, Hernando de Hozes, dans la préface à sa traduction des Triumfos de Pelrarca (Médina del Campo, 1554, in-4°), dit avec beaucoup de raison: s Après l'introduc- « tion de la mesure des vers toscans, par Garcilaso de la Vega et Jean Boscan,
• toutes les choses, écrites ou traduites, dans un genre de vers quelconque, de
• l’espèce de ceux qui s’employaient auparavant en Espagne, ont tellement perdu
• leur réputation, qu’il n'y a presque plus personne qui veuille les lire, quoique < plusieurs soient d’un grand mérite, comme c'est notoire, o Si cette opinion avait continué de prévaloir, la littérature espagnole ne serait pas devenue ce qu elle est aujourd'hui.
LlTrÉRATlSE ESPAGNOLE.