CHAPITRE I
Période de succès littéraire et de gloire natiotale. — Charles-Quinl. — Espérances d’un empire universel. — Luther. — Lutte de l’Église romaine contre le protestantisme. — Livres protestants. — L'Inqi isition. — Indes expurgatoire. — Destruction du protestantisme en Espagn •. ■ — Persécution. — État religieux du pays et ses effets.
Dans chacun des pays qui ont jusqu ici obtenu une place parmi les nations dont la culture intellectuelle est ,u plus élevée, la période où s’esl produit l’ensemble durable de leur littérature a été l’époque de leur gloire comme État. La raison en est éxidente. C’est alors qu’il règne,, parmi les éléments constitutifs du caractère national, une animation el une activité, qui se traduisent naturellement elles-mêmes par la poésie et l’éloquence. Or cette poésie et celte éloquence, résultat de la condition d’effervescence du peuple et portant son impression, deviennent, pour tous les efforts futurs, le modèle et le type, dont on peut seulement approcher quand le sentiment populaire est de nouveau surexcité par un enthousiasme semblable. C’est ainsi que le siècle de Pôriclès suivit naturellement la grande guerre contre les Perse; ; que le siècle d’Auguste fut la conséquence de la tranquillité universell ■ produite par une conquête universelle; que le siècle de Molière et de La Fontaine futeelui où Louis XIV poussa les avant-gardes de sa monarchie consolidée jusqu’au sein de l'Allemagne ; et que les siècles d’Élisabeth et d'Anne d’Angleterre coincidèrenl avec les siècles de l’invincible Armada, avec les victoires de Marlborough.
LITTéaxTCRE ESPAGNOLE. I I — 1
Pareille chose se passe en Espagne : le point central dans l'histoire espagnole, c’est la prise de Grenade. Durant près de huit siècles, avant cet événement décisif, les Chrétiens de la Péninsule avaient été occupés par des guerres domestiques qui développèrent graduellement leur énergie, au milieu des épreuves les plus dures et des comhats les plus opiniâtres, jusqu'à ce que la contrée tout entière se remplit d'une exubérance de population et de puissance que l'on a rarement sentie jusqu’ici dans le reste de l'Europe. Mais la dernière forteresse des Maures ne fut pas plutôt renversée, que ces flots accumulés s'élancèrent des montagnes qui les avaient si longtemps contenus et menacèrent, en même temps, de couvrir entièrement les meilleures parties du monde civilisé. En moins de trente années. Charles-Quint. héritier non-seulement de l'Espagne, mais de Naples, de la Sicile et des Pays-Bas, et dont les trésors commençaient à recevoir les fabuleuses richesses des Indes, Charles-Quint fut élu empereur d'Allemagne et entreprit une série de conquêtes étrangères telles qu'on n'en avait pas conçu depuis l’époque de Charlemagne. En Europe, il étendit son empire jusqu'à ce qu’il refoulât en Turquie l'odieuse puissance de l'islamisme; en Afrique, il mit- une garnison dans Tunis et parcourut toute la côte de Barbarie ; en Amérique, Cortès et Bizarre furent ses sanglants lieutenanLs, et achevèrent pour lui des conquêtes plus vastes que celles qu’Alexandre avait entrevues dans ses rêves, pendant qu'au-delà des déserts du Pacifique, ils étendaient leurs découvertes jusqu'aux Philippines , et complétaient ainsi le tour du monde.
Telle était la brillante perspective que la fortune de son pays ofTrait à tout Espagnol intelligent et doué d'imagination, dans la première moitié du seizième siècle (I). Or. comme nous le savons, de tels hommes attendaient avec confiance le temps où l'Espagne devait être la tête d'un
(1) Les preuves de ce sentiment se trouvent en abondance dans la littérature espagnole, durant plus d'un siècle environ; mais, nulle part peut-être, avec plus de simplicité et de bonne foi que dajis un sonnet de Hernando de Acufla, soldat et poète très-aimé de Charles-Quint. Dans ce sonnet il annonce au monde « para su gran consuelo promelido por et cielo » pour sa grande consolation promise par le ciel, comme il le dit lui-même, un monarque, un empire et une épée.
Uo monarca. un imperio y una espada.
(Poesias, Madrid. 1804. in-8, p. 214.)
Cristobal de Mesa peut être considéré comme d’une simplicité encore plus grande puisque, cinquante ans après, il annonce comme absolument complète la réalisation de cet empire catholique et universel par Philippe 111. (Restauracion de Espana, Madrid, 1007, in-8, chant l", strophe 7.)
empire plus étendu que celui de Rome, et semblaient parfois compter qu'ils vivraient assez eux-mémes pour voir et partager sa gloire. Mais leur calcul était faux. 11 s’élevait un pouvoir moral, destiné à diviser de nouveau l’Europe et à placer la politique intérieure et les relations extérieures de ses principaux États sur des fondements extraordinaires. Le moine Luther était déjà devenu un contrepoids à la puissance militaire du maître çle tant de royaumes; et depuis 1532. année où Maurice de Saxe avait déserté l’étendard impérial et que la convention de Passau avait assuré aux protestants le libre exercice de leur religion, le clairvoyant conquérant avait dil comprendre lui-méme que ses ambitieuses espérances d’un empire universel, dont le siège serait au midi de l'Europe et dont les fondements reposeraient sur la religion de l'Église romaine, devaient enfin s’évanouir.
Mais la question de savoir où devait se tirer la ligne de démarcation entre les grands partis qui se disputaient, fut longtemps le sujet de guerres sanglantes. La lutte commença par la publication des quatre-vingt-quinze propositions de Luther et par la destruction de la bulle du pape qu’il brûla à Wittemberg. Elle finit, si tant est qu'elle soit terminée, par la paix de Westphalie. Durant les cent trente ans écoulés entre ces deux événements, l'Espagne sc trouva certainement bien loin des champs où se livraient les plus cruelles batailles des guerres de religion; mais la profondeur de l'intérêt que le peuple espagnol apportait dans la lutte apparaît évidemment dans son acharnement à combattre les princes protestants d’Allemagne; dans ses immenses efforts pour comprimer la révolte protestante des Pays-Bas; dans son expédition de l'Armada contre l’Angleterre protestante; par l'ingérence de Philippe II dans les affaires de Henri III et de Henri IV, lorsque, durant la Ligue, le protestantisme semblait gagner du terrain en France; en un mot, on peut le voir par la présence de l'Espagne et de ses armées dans chaque partie de l'Europe où il était possible d'atteindre et d'attaquer le grand mouvement de la Réforme.
Ceux donc qui montraient tant d’ardeur pour contenir la puissance du protestantisme, lorsqu’il était loin d’eux, ne devaient pas rester dans l'inaction quand le danger approchait de leur propre demeure (1). La première alarme arriva, paraît-il, de Rome. Au mois de mars 1321 des
(1) Les faits du récit suivant sur les progrès et la suppression de ta réforme protestante en Espagne sont tirés, en général de V Histoire critique de V Inquisition d'Espagne, par J. -A. Llorente (Paris, 1817, 1818, A vol. in-8°) et de VHistory of the Reformation inSpain, par Thomas McCrie, Edimbourg, IH'iO, in-8°.
HISTOIRE DE I V I.ITTERATIRE ESP VCNOI.E
brefs du pape parvinrent en Espagne et avertirent le gouvernement espagnol de prévenir la plus indirecte introduction des livres écrits par Lutheret par ses sectateurs, livres qui avaient, à ce que l'on croyait, secrètement pénétré dans le pays depuis une année environ. Ces brefs, il faut l'observer, étaient adressés à l'administration civile qui avait encore conservé, pour la forme du moins, un entier contrôle sur de pareils sujets. Mais il était plus naturel et plus conforme aux idées, dominantes dans d’autres contrées aussi bien qu’en Espagne, de tourner les yeux vers le pouvoir ecclésiastique pour trouver les remèdes à des maux si rattachés à la religion; et la grande masse du peuple espagnol semble avoir volontiers agi ainsi. En effet, en moins d'un mois, à partir de la date des brefs en question, et peut-être même avant leur réception en Espagne, le Grand-Inquisiteur adressa un ordre aux tribunaux soumis à sa juridiction, leurenjoignant de rechercheret de saisir tous les ljvres supposés contenir les doctrines de la nouvelle hérésie. Ce fut une mesure hardie, mais qui fut couronnée du succès (I). Le gouvernement l'approuva avec joie, parce que, sous quelque tonne qu'apparût le protestantisme, il se présentait avec plus ou moins d’esprit de résistance à tous les projets favoris de l'Empereur; le peuple l’approuva, parce qu’à l’exception d’un petit nombre d'individus épars, tous les vrais Espagnols regardaient difficilement Luther et ses sectateurs avec plus de faveur qu'ils n’en accordaient à Mahomet et aux Juifs.
Pendant ce temps, le Suprême Conseil, comme on appelait le corps le plus élevé de l'Inquisition, procédait à son œuvre d’un pas ferme et égal. Scs décrets successifs, publiés de 1321 à 1335, ordonnaient que
(1) I.es Grands-Inquisiteurs ont toujours montré un désir instinctif d’obtenir une juridiction sur les livres soit imprimés, soit manuscrits. Torquemada, le plus impitoyable, s’il ne fut pas tout A fait le premier d’entre eux, fit brûler  Séville, en 1490, un grand nombre de bibles hébraïques et d’autres manuscrits par le seul motif que c’étaient des ouvrages des Juifs. Plus tard, à Salamanque, il détruisit, de la même manière, plus de six mille volumes, sous prétexte que c’étaient des livres de magie et de sorcellerie. Dans tout cela Torquemada procédait, non en vertu de ses fonctions d’inquisiteur, mais comme l'avait fait quarante ans avant Barrientos par ordre exprès du roi (Voyez tom. 1er, pag. 320). Jusqu’en 1521, la presse resta toutefois entre les mains de oidores, auditeurs, ou juges des plus hautes cours, et d’autres personnes civiles et ecclésiastiques qui, depuis la première apparition de la presse dans la Péninsule, et certainement jusqu'à vingt ans environ après l'époque ci-dessus, ont accordé, par une autorisation spéciale du souverain, toutes les licences nécessaires à l’impression et à la circulation des livres. — Llorente, Ilist. de l'Inquisition, tom. I, pp. 281-456. — Mendez, Typograpltia, pp. 50, 331, 375.
toute personne conservant en sa possession des livres infectés des doctrines de Luther, et même toute personne qui manquerait de dénoncer de pareils possesseurs, fût excommuniée et sujette à des peines dégradantes. L'Inquisition s’arrogea ainsi le droit d’examiner le contenu et le caractère de tous les livres déjà imprimés. Ensuite elle s'attribua la faculté de déterminer quels livres on pouvait livrer à la presse; élevant cette prétention graduellement et avec peu de bruit, mais d’une manière effective (I). Et si elle agit tout d'abord, sans une concession directe d’autorité de la part du Pape ou du roi d'Espagne, ce fut nécessairement avec l’assentiment tacite de l’un et l'autre, et généralement avec des moyens fournis par l’un ou par l’autre. Enfin on trouva un expédient sûr qui ne laissa aucun doute sur les mesures à employer et en laissa très-peu sur les résultats qui devaient suivre.
En 1539 Charles-Quint obtint une bulle du Pape, l'autorisant à se procurer de l’Université de Louvain, en Flandres, où la controverse luthérienne devait naturellement être mieux comprise qu’en Espagne, une liste des livres dangereux à introduire dans ses domaines. Cette listes'imprima, en 1546, et forma le premier Index expurgatoire publié en Espagne, et le second dans le monde. L’Index fut ensuite soumis par l'Empereur au Suprême Conseil de l’Inquisition, sous l’autorité duquel on y lit des additions, après quoi il fut promulgué vers 1550. Ainsi se consomma l'établissement de la juridiction inquisitoriale sur le plus grand levier des progrès et de la civilisation modernes; juridiction qui fut confirmée et renforcée, il faut le noter, par la plus terrible de toutes les pénalités humaines, lorsque Philippe II décréta, en 1558. les peines de mort et de confiscation contre toute personne qui vendrait, achèterait ou
(t) J'ai remarqué dans un petit nombre d'outrages imprimés avant 1550, que l'Inquisition, sans autorisation formelle, commençait tout doucement à prendre connaissance des œuvres et à contrôler les livres qui étaient sur le point de se publier. Ainsi, dans un curieux traité sur l’échange, Tratado de cambios, de Cristobal de Villalon, imprimé à Valladolid, en 1541, in-4”, la page du titre porte qu’il a été vu par les Inquisiteurs, visto por los sehoree Inquiaidores : dans la Silva de varia Leccion, de Pero Mexia (Séville, 1543, in-fot.) quoique le litre porte la licence impériale pour l'impression, le colophon ajoute celle de l’Inquisiteur Apostolique. Il n'y avait de raison ni pour l’une ni pour l'autre, excepté l'inquiétude de l’auteur d’étre A l’abri d’une autorité qui restait illégale, mais qu’on reconnaissait encore comme formidable. On peut faire une remarque semblable sur la Thèorica de virtudes de Castilla qui reçut la licence formelle, en 1536, d'Alonzo Manrique l’Inquisiteur général, quoiqu’elle fût dédiée à l’empereur et qu’elle portât l’autorisation impériale d’imprimer.
conserverait en sa possession un livre prohibé par l'Index Expurgatoire de l'Inquisition (i).
Sous de tels auspices, la lutte contre le protestantisme fut, en Espagne, de courte durée. Elle commmença avec ardeur et acharnement vers 1559 et se termina réellement en 1570. Pendant un certain temps, la nouvelle doctrine fit quelques progrès dans les monastères et parmi le clergé; et si ces progrès n’eurent rien de formidable par le nombre des initiés, la plupart de ceux qui s'enrôlèrent sous ses étendards se distinguaient par leur savoir, leur rang et leur intelligence générale. Mais plus leur caractère était élevé et brillant, plus il attirait les regards, plus sa poursuite était sûre. L'Inquisition comptait déjà soixante-dix ans d’existence, et se trouvait alors au plus haut point de sa puissance et de sa faveur. Le cardinal Ximenez, un des hommes d'Etat les plus résolus et les plus perspicaces, et l’un des religieux les plus austères que le monde ait jamais vus, réunit pendant longtemps dans sa propre personne les fonctions d’Administrateur Civil de l'Espagne et celles de Grand-Inquisiteur. Aussi usa-t-il des pouvoirs extraordinaires que lui donnait sa position pour confirmer l'Inquisition dans son pays et pour l'étendre dans tout le continent américain nouvellement découvert (2).
(1) Peignot, Essai sur la liberté d'écrire, Paris, 1832. in-80, pp. 55 et 61. Baillet, Jugement des savants, Amsterdam, 1725, in-12, tom. II, part. I. pag. 43. Le remarquable récit de F. Paul Sarpi, Histoire de l'origine de l’Inquisition et de l'Index expurgatoire de Venise, le premier imprimé, Opéré, Helmstadt, 1673, in-4°, tom. IV, pp. 1-67. Llorente, Histoire de l' Inquisition, tom. 1, pp. 459-464 et 470. Vogt, Catalogus librorum rariorum, Hambourg, 1753, In-8°, pp. 367-369, voilà pour l’Europe. Au dehors ce fut encore pire. A partir de 1553, un certificat devait nécessairement accompagner chaque livre et déclarer que ce n’était pas un livre prohibé. Sans ce certificat aucun livre ne pouvait être vendu ou lu dans les colonies (Llorente, tom. I, p. 467). Jusqu’à ce moment l’Inquisition, en ce qui touche à l'Index expurgatoire, consultait les autorités civiles ou était spécialement autorisée par elles pour agir ainsi. Dès 1640, cette formalité ne fut plus observée. L'Index s’imprima par l'Inquisition seule, sans aucune commission du gouvernement civil. Du moment où le danger de l'hérésie de Luther devint plus général, aucun livre, provenant d’Allemagne ou de France, n'obtint le permis de circulation sans une licence spéciale. Voyez Bisbe y Vidal, Tralado de comedias, Barcelone, 1618, in-12, fol. 55.
(2) Le cardinal Ximenez était réellement à la hauteur de la position que lui donnaient ses fonctions extraordinaires. Il exerça sa grande autorité avec une sagacité, un zèle et une confiance dans les ressources de son propre génie qui semblèrent doubler sa puissance. Il ne faut pas oublier toutefois que, sans lui. l’Inquisition, au lieu de s'étendre, comme elle le fit, vingt ans après son établissement. aurait été contenue Hans des limites comparativement étroites et qu’elle au-
Ximenez eut pour successeur le cardinal Adrien, le précepteur favori de Charles-Quint, qui remplit près de deux ans les fonctions de Grand- Inquisiteur et de Pape; de sorte que, pour un temps, la plus haute autorité ecclésiastique était devenue l’auxiliaire de la puissance de l'Inquisition en Espagne, comme la plus haute autorité civile l'avait été auparavant (I). Plus lard, après un intervalle de vingt ans, le prudent, l’inflexible, le peu scrupuleux Philippe II arrive à la tête d’un empire dont les bornes ne voyaient, comme on le répétait alors, jamais le soleil se coucher. Ce monarque consacra toute l’énergie de son caractère et toutes les ressources de ses vastes domaines à l’objet principal de l'extirpation de toute forme d’hérésie dans les contrées soumises à son commandement, et à la fusion de toutes dans un seul et vaste empire religieux.
Néanmoins l'Inquisition, considérée comme le principal instrument pour bannir de l'Espagne les doctrines luthériennes n’aurait pas réussi dans l’achèvement de son oeuvre, si le peuple et leGouvernement n’avaient élé ses ardents auxiliaires. En effet sur de pareils terrains, le courant espagnol a toujours pris, dès le principe, une même direction. Les Espagnols avaient lutté, pendant des siècles, contre les ennemis de leur foi avec une haine si implacable que l’esprit de toutes leurs luttes était
rail été même probablement bientôt détruite. En effet, en 1512, lorsque les embarras du trésor public portèrent Ferdinand à accepter des nouveaux convertis persécutés une forte somme d’argent nécessaire pour entreprendre la guerre contre la Navarre, don qu’ils offraient à la seule condition que les témoins cités devant l’Inquisition seraient interrogés en public, le cardinal Ximenez usa non-seulement de son influence auprès du roi pour prévenir l’acceptation de cette offrande, mais ij lui procura les ressources rendant cette acceptation inutile. Plus tard, en 1517, lorsque Charles-Quint, jeune encore, et mû par de généreux sentiments, accepta, dans une condition tout à fait semblable, des mêmes chrétiens opprimés, une grande offrande d'argent pour défrayer les dépenses de sa prise de possession du royaume, même après avoir obtenu l'assurance de l’équité de la donation de la part des principales Universités et des hommes éclairés en Espagne et en Flandre, le cardinal Ximenez interposa de nouveau son immense influence et prévint une seconde fois, non sans avoir déguisé la vérité, l'acceptation de l’offre. C’est lui aussi qui organisa la juridiction des tribunaux de l'Inquisition dans les différentes provinces, en l’établissant sur des fondements plus profonds et plus solides. Enfin, il fut l’intelligence supérieure de ce temps qui porta le premier l'Inquisition hors des frontières de l’Espagne, qui l’établit à Oran, sa conquête, personnelle aux Canaries, à Cuba, où il introduisit ses prévoyantes mesures, en vertu desquelles l’institution s'étendit plus tard dans toute l’Amérique espagnole. Et cependant avant d’avoir en main le gouvernement de l’Inquisition, il s'était opposé à son établissement. (Llorente. Hist. cliap. x,art.5 et 7.) et) Llorente. Hut. tom. I, pag. 419.
devenu un des éléments de leur existence nationale ; et maintenant qu'ils avaient expulsé les Juifs, réduit les Maures à se soumettre, ils s'appliquaient, avec la même ferveur et le même zèle,' à purifier le sol de leur patrie de tout ce qu'ils croyaient être une preuve des dernières traces de souillure hérétique. Pour achever cette grande entreprise, le pape Paul IV, en 1558. la même année que Philippe II décréta les peines civiles les plus odieuses et les plus terribles pour aider l'Inquisition. Paul IV expédia un bref confirmant toutes les précédentes dispositions de l'Église contre les hérétiques; autorisant et requérant les tribunaux de l’Inquisition pour procéder contre toute personne supposée infectée des croyances nouvelles, lors même que ces personnes seraient évêques, archevêques ou cardinaux, ducs, princes, rois ou empereurs : pouvoir qui, considéré dans tous ses rapports, était plus redoutablejpour le progrès du développement intellectuel que celui qui avait été jusque-là accordé à aucune corporation, soit de l'ordre civil soit de l'ordre ecclésiastique (I).
Cette monstrueuse autorité ainsi concédée fut immédiatement exercée largement. Le premier auto-da-ïé public de protestants fut célébré à Valladolid. en 1559; d'autres le suivirent, tant dans cette ville qu'ailleurs(2). La famille royale s’y trouva accidentellement présente : plusieurs personnes de haut rang souffrirent le dernier supplice : et en général la faveur populaire approuvait évidemment les horreurs qui s’y perpétraient. Le nombre des victimes ne fut pas grand si on le compare à celui des temps antérieurs. Rarement il excéda vingt personnes brûlées à la fois et cinquante ou soixante soumises à des peines cruelles et dégradantes, mais la plupart de ceux qui eurent à souffrir étaient comptés, comme l'explique la nature des crimes allégués contre eux, parmi les esprits les plus éclairés et les plus actifs de leur siècle. Les hommes instruits se voyaient particulièrement exposés aux soupçons, pareeque la cause du protestantisme s’adressait directement au savoir pour son soutien. Sanchez, le meilleur écrivain classique de son temps, en Espagne ; Luis de Léon, le meilleur critique hebraïsantet le prédicateur le plus éloquent; Mariana, le meilleur des historiens espagnols, et d'autres lettrés, d’un nom et d'une réputation inférieure, furent sommés de comparaître devant les tribunaux de l'Inquisition pour confesser au moins leur soumission à leur autorité, s'ils n’étaient déjà pas sujets à leurs censures.
Les hommes de la vie la plus sainte et des mœurs les plus ascétiques
(1) Llorcnte, tom. TT, pp. 183-184.
(2) Ib., lom. II, chap. xx, xxi, xxiv.
n'échappaient pas à leurs soupçons et à leurs recherches, s'ils manifestaient seulement une tendance à l'investigation. C’est alors que Jean d’Avila, connu sous le titre de l'Apôtre de l'Andalousie, et Luis de Grenade, le religieux mystique avec Thérèse de Jésus et Jean de la Croix, l'un et l'autre canonisés depuis par l’Église de Rome, passèrent tous par leurs cachots ou furent, d'une manière ou d’une autre, soumis à leur discipline. Pareille chose arriva à des ecclésiastiques des plus distingués par leur rang et leur autorité. Carranza. archevêque de Tolède et primat d'Espagne, souffrit pendant dix-huit ans leurs persécutions et mourut enfin dans une honteuse soumission à leur pouvoir; Cazella, l'aumônier favori de Charles-Quint. périt dans leurs bûchers. La foi même des principaux personnages du royaume fut l’objet de leur inquisition. Dans diverses circonstances, des procédures, suffisantes du moins pour affirmer leur autorité, furent instruites par rapport à don Juan d’Autriche et au redoutable duc d’Albe (1). Ces procédures doivent toutefois être plutôt regardées comme des sujets d'ostentation que de poursuites réelles : toute l'institution se rattachait, en effet, dès le principe, au gouvernement et devenait de plus en plus l'auxiliaire de la politique des chefs successifs de l'État, à mesure que ses tendances se développèrent sous les règnes suivants.
Le grand objet du Gouvernement et de l'Inquisition peut donc être considéré comme ayant été rempli, dans la dernière partie du règne de Philippe II, plus efficacement du moins qu'un pareil objet ne l'aurait jamais été dans tout autre pays chrétien, et plus efficacement qu’il ne le serait probablement de nouveau partout ailleurs. La nation espagnole était alors devenue, dans le sens que le peuple donnait lui-même à cette expression, la nation la plus entièrement religieuse de l'Europe ; fait démontré à ses propres veux, d'une manière éclatante, quelques années plus tard, lorsqu’il lui parut désirable d’expulser de la péninsule les restes de la race maure; et que six cent raille pacifiques et industrieux sujets furent, par un excès de zèle religieux, cruellement bannis de leur pays natal, au milieu des pieux transports de joie de tout le royaume. Cervantès, Lope de Vega et d'autres hommes de génie distingués, vivaient alors et partageaient l’allégresse générale (2). Dès ce moment la voix de la controverse religieuse ne se fit, on peut le dire, que difficilement entendre en Espagne, et l'Inquisition, jusqu’à sa suppression en 1808, devint principalement un instrument politique, s'occupant beaucoup
(1) Llorente, tom. Il, ehap. xrx, xxv et ailleurs.
(2) Voyez la note du chap. xiv de cette Seconde Partie.
des sujets reliés à la politique de l'Etat, sous prétexte que c'étaient des cas d’hérésie et d'incrédulité. La majorité du peuple espagnol se réjouissait également de sa fidélité et de son orthodoxie, et le petit nombre de ceux qui, par leurs croyances, se séparaient de la masse des fidèles sujets, ou gardaient le silence par crainte ou bien disparaissaient de la surface de la société, du moment que leur dissentiment devenait suspect.
Les résultats de pareils traits extraordinaires dans le caractère national ne pouvaient manquer de laisser leur impression sur la littérature d'un pays; et particulièrement sur une littérature qui, comme celle de l'Espagne, a toujours été fortement marquée par le tempérament du peuple et par son originalité. Mais la période dont nous traitons n'était pas de celles où de pareils traits peuvent se produire avec des effets poétiques. L'ancienne loyauté, qui avait été un si généreux élément du caractère et de la culture espagnole, se trouvait maintenant infectée de l’ambition, rêvant un empire universel ; elle sc prodiguait à des princes et à des nobles qui, comme les derniers Philippe et leurs ministres, étaient indignes de ses hommages. De sorte que, chez les historiens et chez les poètes épiques de cette période et même chez les écrivains les plus populaires, tels que Quevedo et Calderon, nous trouvons une vainc gloire et une admiration de leur patrie, une pauvre flatterie de la royauté et de la noblesse, qui nous rappellent la vieille fierté et l'orgueil castillan, mais seulement pour nous montrer combien l'un et l’autre avaient perdu de leur dignité.
11 en était de même des vieux sentiments religieux si unis à cette loyauté. L’esprit chrétien qui avait donné un air de devoir aux formes les plus grossières des entreprises ù travers la, Péninsule, durant la longue lutte contre la puissance des infidèles, était maintenant tombé dans un fanatisme abject et inquiet, féroce et intolérant, à l'égard de tout ce qui différait de sa propre croyance nettement définie; esprit si répandu et si populaire cependant que les romans, les contes de ce temps en sont tous imprégnés et que le théâtre national est devenu, sous plus d’une forme, son étrange et grotesque monument.
Par conséquent, la majeure partie de la poésie et de la prose espagnole, produite durant cet intervalle qui vit ses premières années constituer la période de la plus grande gloire dont l'Espagne ait jamais joui, se trouva malheureusement souillée par cette condition malsaine du caractère national. Cet esprit mâle et généreux, qui est l’expression de la vie intellectuelle d’un peuple fut comprimé et étouffé. Quelques genres de littérature, tels que l’éloquence du barreau et l’éloquence de la chaire, la poésie satirique et l’élégante prose didactique se montrèrent rarement. D’autres, tels que la poésie épique, furent étrangement pervertis et mal
dirigés ; tandis que d'autres, tels que le drame, la ballade et les formes plus légères de la poésie lyrique, semblent s'être développés avec exubérance et sans frein par suite des restrictions imposées aux autres genres, restrictions qui, par le fait, engagèrent le génie poétique dans des voies où il aurait d'ailleurs fleuri avec beaucoup moins d'abondance et donné des résultats beaucoup moins luxuriants.
Les livres publiés durant toute la période où nous venons d'entrer, et même durant un siècle plus tard, portent partout des marques de la sujétionàlaqucllcla presse et tout cequi s’écrivait pour elle étaientégalement réduits. Depuis les titres abjects et les dédicaces des auteurs euxmêmes, depuis la multitude des certificats reçus de leurs amis pour établir l'orthodoxie d’ouvrages souvent sans le moindre rapport avec la religion, tels que des contes de fée, jusqu’au colophon, demandant pardon pour quelque négligence involontaire envers l'autorité de l’Eglise ou pour un trop libre usage de la mythologie classique, nous sommes continuellement accablés par les preuves évidentes non-seulement de la manière dont l'esprit humain fut asservi en Espagne, mais encore de la manière exécrable dont il fut brisé et criblé par les chaînes qu'il porta si longtemps.
Nous tomberions dans une grande erreur si l’examen de ces marques profondes et de ces étranges particularités de la littérature espagnole, nous faisait supposer qu’elles sont le produit de l’action directe soit de l’Inquisition, soit du gouvernement civil du pays comprimant, comme par une force physique, la masse entière de la société. Une telle exaction eût été impossible. Il n’y a pas de nature qui voulût s'y soumettre; encore moins une nation d'un esprit aussi fier et aussi chevaleresque que l'Espagne, sous le règne de Charles-Quint et durant la plus grande partie du règne de Philippe II. Ce mal terrible remontait plus haut : il avait son fondement profond et solide dans le vieux caractère castillan. Il était le résultat de l’excès et de la fausse direction de ce zèle vraiment chrétien, qui combattit avec tant d'ardeur et de gloire l'intrusion du mahométisme en Europe, et de cette loyauté militaire qui soutint si sincèrement les princes espagnols, durant tout le temps de cette terrible lutte, sentiments élevés et nobles tous deux qui se sont gravés, on Espagne, dans le caractère du peuple plus que dans tout autre pays.
La soumission de l'Espagne à un despotisme indigne et le fanatisme espagnol ne sont donc point le résultat de l’Inquisition ni des modernes procédés d'unemonarchiecorrorapue ; mais l'Inquisition et le despotisme furent plutôt les résultats d’une fausse direction de la vieille croyance religieuse et de l'antique fidélité. La civilisation qui avoua de pareils éié-
monts présenta, sans doute, de nombreux côtés brillants, pittoresques et nobles, mais elle ne laissa pas d’avoir ses teintes plus sombres. Aussi ne sut-elle pas exciter et nourrir certaines qualités des plus élevées de notre commune nature; de ces qualités qui se produisent dans la vie domestique et qui résultent de la culture des arts de la paix.
A mesure que nous avancerons, nous trouverons donc, dans le développement complet du caractère et de la littérature Espagnole des contradictions apparentes qu’on ne peut expliquer qu’en reconnaissant les fondements sur lesquels elles reposent. Nous verrons l’Inquisition à l’apogée de sa puissance et un drame libre et immoral au plus haut point de sa popularité : Philippe II et ses deux successeurs immédiats gouvernant la nation par le despotisme le plus sévère et le plus jaloux, pendant que Quevedo écrivait ses mordantes et dangeureuses satires, Cervantèsson ingénieux et judicieux Don Quichotte. Mais plus on considère attentivement cet état des choses, plus on s'aperçoit que ce sont là des contradictions morales, entraînant après elles de graves conséquences morales. La nation espagnole et les hommes de génie qui illustrèrent ses plus beaux jours purent vivre joyeux, parce qu’ils ne s’aperçurent pas des limites dans lesquelles on les confinait ou parce qu'ils ne sentirent pas, pendant un certain temps, les restrictions qu'on leur imposait. Ce qu’ils abandonnèrent ils l'abandonnèrent de gaieté de cœur et non par sentiment de dégradation et de découragement : ils le firent suivant leur esprit de loyauté et par suite de la ferveur de leur zèle religieux, mais il n’en est pas moins vrai que ces rigoureuses barrières étaient là et qu’elles avaient pour conséquence ces grands sacrifices des meilleurs éléments du caractère national.
Le temps vint en fournir des preuves abondantes. Il s’était à peine écoulé seulement un peu plus d'un siècle que le gouvernement qui avait menacé le monde d’un empire universel n’éfait presque pas capable de repousser une invasion étrangère de son propre sol, ou de maintenir, en son royaume, ses propres sujets dans l’obéissance. La vie, la vie vigoureuse et poétique, qui avait animé toute la Péninsule dans ses siècles de malheur et d’adversité, s’était évidemment retirée de tout le caractère espagnol. En tant que peuple, après avoir été une puissance du premier ordre en Europe, l'Espagne descendit jusqu’au point de devenir une nation tout à fait inférieure, sans importance ni considération. Alors, orgueilleusement retirés derrière leurs montagnes, les Espagnols rejetèrent tout égal commerce avec le reste du monde, par un esprit aussi exclusif et intolérant que celui qui leur avait fait refuser précédemment tout commerce avec, leurs conquérants arabes. Les énormes et immenses richesses
qu'ils retirèrent de leurs possessions américaines soutinrent néanmoins, pendant encore un autre siècle, les formes d'une misérable existence politiquedansleurgouvernemcnl; mais la foi ardente, la loyauté, la dignité du peuple espagnol étaient perdues; il ne restait presque plus à leur place qu'une abjecte subordination à d'indignes chefs de l'Etat; une méprisable et timide bigoterie en tout ce qui touchait à la religion. Le vieil enthousiasme, rarement dirigé avec sagesse dès le principe, et souvent mal dirigé plus tard, s’éteignit entièrement : et la poésie nationale, qui s'était toujours reposée sur l'état du sentiment populaire, plus que dans toute autre poésie des temps modernes, s’éteignit et disparut avec lui.