CHAPITRE III
Imitation du genre italien. — Acuna. — Cetina. — Opposition à cette école. — Antonio de Villegas. — Silvestre. — Disputes â ce sujet. — Argote de Molina. — Montalvo. — Lopc de \’cga. — Succès définitif de cette école.
L’exemple donné par Boscan et Garcilaso était tellement conforme à l’esprit et au besoins du siècle qu'il devint autant de mode, à la cour de Charles-Quint, d'écrire dans le genre italien, que de voyager en Italie ou d'v faire une campagne militaire. Parmi les poètes qui adoptèrent des premiers les formes du vers italien nous trouvons Fernando de Acuna, gentilhomme appartenant à une noble famille portugaise, mais né à Madrid et n'écrivant qu’en Espagnol. Il avait servi en Flandres, en Italie, et en Afrique; après la conquête de Tunis, en 1533, une sédition éclata dans la garnison de cette place et Acuna y fut envoyé par l’Empereur, avec une autorité illimitée, pour punir ou pardonner tous ceux qui s'y trouveraient impliqués : mission difficile, dont il remplit les devoirs avec la plus grande discrétion et la générosité la plus honorable.
Sous d'autres points de vue, Acuùa fut traité avec une confiance toute particulière. Charles-Quint, ainsique nous l’apprend la correspondance familière de Van Male, savant pauvre, et gentilhomme qui dormit souvent dans la chambre à coucher de l’Empereur et le soigna dans ses maladies, Charles-Quint calmait l'irritabilité d'une vieillesse prématurée qui aigrissait constamment son Ame altière, en traduisant en prose espagnole un poëme français, objet de la faveur et de la vogue de ce temps, le « Chevalier Délibéré. • Son auteur, Olivier de La Marche, avait été longtemps attaché au service de Marie de Bourgogne, grand'mère de l'Empereur, et avait présenté, dans le Chevalier Délibéré, une description allégorique des événements de la vie de son père, Philippe le Beau, tellement flatteuse qu’ilavait rendu cette peinture un objet d’admiration générale à l’époque où Charles-Quint était élevé dans sa brillante cour de Boui'gogne(I). Mais le grand Empereur, tout en préparant la version en
(t) Goujet, Bibliothèque française, Paris, 1745, in-12, tom. IX, pp. 372-380.
prose d’un livre dont la lecture l'avait amusé pendant sa jeunesse, avec plus de soin et de succès, dit-on, qu'on ne pouvait le concevoir, d’après une éducation imparfaite pour une entreprise de ce genre, comprit qu’il était incapable de lui donner l’aisance et la beauté qu'il désirait pour le traduire en vers castillans. Ce travail, il le recommanda, dans la plénitude de sa puissance, a Fernando de Acuna; lui confia le manuscrit qu'il avait préparé dans le plus profond secret, et le chargea de lui donner une forme plus propre et plus agréable.
Acuna était fort bien l'homme qu’il fallait pour la lâche délicate qu’on lui avait confiée. Courtisan, connaissant par expérience le caractère du palais, il omit certains passages qui auraient pu être peu intéressants pour son maître; en ajouta d’autres qui devaient être plus de son goût, et en particulier ceux qui avaient trait à Ferdinand et à Isabelle, à l'archiduc Philippe, père de Charles-Quint. Poète, il mit la prose de l'Empereur en vieilles quintillas doubles avec une pureté et une richesse de langue rares dans cette période delà littérature espagnole; diction dont le mérite a été en partie attribué, justement peut-être, par Van Male, à la traduction de l'Empereur sur laquelle les vers d'Acuna avaient été faits. Le poème ainsi préparé, composé de trois cent soixantedix-neuf stances de dix petits vers chacune ou quintillas doubles, fut secrètement donné par Charles-Quint, comme un présent digne de sa munificence souveraine, à Van Male, le pauvre serviteur qui raconte les faits relatifs à ce don. En même temps l’Empereur en ordonna, avec la défense expresse de ne pas parler de lui dans la préface, une édition si considérable, que le pauvre homme de lettres trembla à la pensée des risques pécuniaires qu'il allait courir pour raconter la bonté dont il avait été l'objet. Le Catallero Détenninado titre de l’ouvrage dans la version d’Acuna, eut cependant plus de sugccs que ne le supposait Van Male. Soit à cause de l’intérêt que le souverain de tant de royaumes dût trouver dans un livre où sa part secrète était si considérable; soit ù cause de la simplicité de l'allégorie, qui est due en général à La Marche; soit â cause de la limpidité et de la grâce de la versification, qui est entièrement l’œuvre d’Acuna, le livre devint très-populaire : on en tira sept éditions dans l’intervalle d'un demi- siècle (1).
(1) Il ressemble en quelque sorte au poème allemand bien connu, Theuerdank, consacré à la description des aventures de Maximilien l«r, jusqu’au moment où il épousa Marie de Bourgogne. Comme lui, il doit une partie de sa réputation aux gravures qui ont orné ses éditions successives. Une des meilleures du Cavallero Determinado, est l’édition Plantiniana, Anvers, 15SM , in-8°. Le récit de la part prise
Malgré le succès du Caeallero lteterminado, Acuùa n'écrivit presque plus rien dans l'ancien mètre et dans le style national. Ses poésies plus courtes composent un petit volume, sauf une ou deux exceptions peu importantes, dans le mètre italien, et semblent quelquefois des imitations directes de Boscan et de Garcilaso. Elles sont toutes écrites avec bon goût et avec une pureté classique, en particulier la Üontienda de Ajax y de Ulysses , la dispute d'Ajax et d'Ulvsse, où Acuiia imite, en vers blancs passables, la sévère simplicité d'Homère. Il fut aussi très-connu en Italie: et sa traduction d'une partie de l’ Orlando Innamorato deBoiardo lui
par l’Empereur dans la composition du Cavallero Determinailo , fait jusqu'ici inconnu, se trouve aux pages 15 et 16 des lettres sur la vie inférieure de l’Empereur Charles-Quint, parfïuitlaume Van Male, gentilhomme de sa Chambre, publiées pour la première fois par le baron de RcifTenberg, Bruxelles, Société des Bibliophiles belges, 1843, in-4". C’est une collection extrêmement curieuse de trenteune lettres en latin, contenant souvent d’étranges détails sur les maladies de l’Empereur, de 1550 à 1555. Leur auteur, Guillaume Van Male, appelé Malinœus en latin, Malinez en espagnol, était un de ces flamands nécessiteux qui cherchaient la faveur à la cour de Charles-Quint. Il fut maltraité par le duc d'Albe, d’abord son premier patron ; par Avila y Zufiiga, dont il traduisit les Commentaires en latin pour se concilier sa faveur, et par l’Empereur à qui il avait rendu de nombreux et véritables services. Comme beaucoup d'autres qui étaient venus en Espagne, avec les mêmes espérances, il fut obligé de retourner en Flandre, aussi pauvre qu'il y était venu. 11 mourut en 1560. p’était un humaniste accompli et d’une grande simplicité docaractère. Il méritait une meilleure récompense pour son dévouement aux caprices de l'Empereur que le présent du manuscrit d’Acuna, qu’Avita assura malicieusement au prince, < valoir cinq cents couronnes d’or < pour un homme de lettres nécessiteux, • observation à laquelle Charles-Quint répondit : ■ Bono jure fructus ille ad Gulielmum redeat; ut qui pluriinum in illo
• opéré sud&rit. > C'est à bon droit que ce gain doit revenir à Guillaume Van Male, puisqu’il a le plus travaillé à cet ouvrage. Quant A la part que l’Empereur luimême prit à la version de Chevalier Délibéré, Van Male s’exprime ainsi (janvier 13 1550): « Cæsar maturat editionera libri cui titulus crat Gallicus : Le Chevalier Délibéré. • Hune per otium a seipso traduction tradidit Fernando Acunæ, Saxonis « custodi, ut ab eo aptaretur ad numéros rithmi hispanici; quæ res cecidit felicis-
• sime. Cœsari, sine dubio, debetur primaria traductionis industria. Cum non
• solum linguam, sed et carraen et vocum significantiam mire expressit, etc » (Epist. VL) César hâte l'édition d'un livre ayant pour titre, en français, Le Chevalier Délibéré. 11 la traduisit lui-même pendant ses loisirs, et la transmit à Fernando de Acuna, pour qu’il l'adaptât à la mesure du rhythme espagnol. L'entreprise a été des plus heureuses. Mais c’est à César, sans aucun doute, qu’est dû le premier travail de traduction, puisqu’il a rendu d’une manière admirable, nonseulement la langue, mais le sujet et la signification des mots. — Il existe aussi une antre traduction du Chevalier Délibéré, par Geronimo de L'rrea, imprimée en 1555. Je n'ai pu la voir.
valut des éloges. Ses mélanges et ses sonnets trouvèrent plus de faveur en Espagne. Acuna mourut, paralt-il, à Grenade, en 1580, pendant qu’il y poursuivait la réclamation d'un titre espagnol dont il avait hérité. Ses poésies ne furent pas imprimées avant 1591, où, comme les poésies de Boscan avec lesquelles elles pourraient être très-bien placées, elles furent publiées par les soins pieux de sa veuve (1).
Gutierre de Cetina fut â cet égard moins heureux qu’Acuna. C’était un autre espagnol de la même époque et de la même école. On n’a jamais encore essayé de former une collection de ses poésies. Le peu qui nous en est parvenu, madrigaux, sonnets et autres compositions légères ont cependant un grand mérite. La plupart respirent un air anacréontique ; mais les meilleurs spécimens se distinguent plutôt par la douceur, comme le madrigal suivant :
Ojos claros, serenos.
Si de dulce mirar sois alabados,
Porqué, si me mirais, mirais airados9 Si quando mas piadosos,
Mas bellos pareceis à quien os mira, i, Porqué i mi solo me mirais con ira?
Ojos claros, serenos,
Ya que asi me mirais, miradme al menos. (i)
Comme beaucoup d'autres de ses compatriotes, Cetina fut soldat et combattit bravement en Italie; il visita ensuite le Mexique où il avait un frère occupant un poste important dans les fonctions publiques; il mourut enfin à Séville, sa ville natale, vers l'année 1560. Ce fut un imitateur de Garcilaso plutôt que des Italiens qui avaient servi de modèles à Garcilaso (3).
(!) I.a seconde édition des poésies d' Acuna fut donnée A Madrid, en 1804, in-12. Sa biographie se trouve dans Baena, Hijos de Madrid. Tom. Il, pp. 387 ; tom. IV, pp. 403.
(2) Yeux clairs, yeux sereins, — si pour votre doux regard vous êtes tant vantés,— pourquoi, si vous me regarde», me regardez-vous courroucés? = Si les plus compatissants, — les plus beaux vous paraissez A qui vous regarde, — pourquoi me regardez-vous, moi seul, avec colère? = Yeux clairs, yeux sereins, — puisque vous regardez ainsi, au moins regardez-moi ? — Sedano, Pamaso espanol, tom. VII, p. 75.
(3) Un petit nombre de poésies de Cetina furent insérées par Herrera dans ses notes sur Garcilaso, !580, pp. 77, 92, !90, 204, 216; d’autres, par Sedano, dans le Pamaso etpahol, tom. Vil, pp. 75-370; tom. VIII, pp. ï 6-216 ; tom. IX, p. 134.
L’école italienne ne s’introduisit pas dans la littérature espagnole sans aucune lutte. Nous ne pouvons, peut-être, indiquer celui qui le premier ouvrit l’attaque contre elle, comme une innovation inutile et condamnable, mais Cristobalde Castillejo, gentilhomme deCuidad Rodrigo, fut le plus fortuné de ses premiers adversaires. Dès l'âge de quinze ans, il avait été attaché à la personne de Ferdinand, le frère cadet de Charles-Quint, et depuis Empereur d’Allemagne. Il avait passé la plus grande partie de sa vie en Autriche, comme secrétaire de ce prince, et il la termina dans un âge extrêmement avancé, moine chartreux, au couvent de Val de Iglesias, près de Tolède. Partout où il vécut, Castillejo écrivit des vers et manifesta la plus grande défaveur pour la nouvelle école. Il l’attaqua par plusieurs moyens, principalement par l imitation des vieux maîtres dans leurs vitlancios, canciones. glosas; dans les autres formes et mètres qu’ils avaient adoptés, mais dans un style plus pur, avec un goût meilleur que celui qu’ils avaient généralement montré.
Plusieurs de ses poésies furent écrites vers les années 1540 et 1541 . Si vous exceptez la partie rcl igieuse qu i rempl it la dernière partie du troisième et dernier des trois livres dans lesquels scs œuvres sont réparties, il y règne généralement un grand air de jeunesse et de fraîcheur. La facilité, la gaieté, sont peut-être, leurs caractères les plus saillants, quoiqu'ils ne soient certainement pas les plus élevés. Plusieurs de ses poésies amoureuses se font remarquer par leur tendresse et leur grâce, surtout celles qui sont adressées à Anna. Mais il montre plutôt la force et la flexibilité de son talent lorsqu’il s’attache à la vie domestique, comme il le fait dans la piquante discussion sur La rida de corle, dans le Dialogo entre él y su pluma ; dans le poème sur Las condiciones de las mujeres et dans une épltreàson ami, lui demandant conseil suruncaffaire d’amour; compositions toutes pleines d’esquisses vivantes des mœurs et des sentiments de la nation. Immédiatement après viennent, peut-être, d’autres pièces des plus capricieuses qui, comme celle du Borracho que se volvio mosquito ,
Le peu que nous savons de lui peut se lire dans Sismondi ( Littérature espagnole, Séville, 1841, tom. I, p. 381). Il mourut jeune probablement (Conde Lucanor, 1575, ff. 93-94). Les poésies de Cetina existaient manuscrites, en 1776, dans la bibliothèque du duc d’Arcos, à Madrid ( Obras sueltas de Lope de Vega, Madrid, 1776, in-4°, tom. I, prologue, p. 11, note). Il serait bien à désirer qu’on les en retirât et qu'on les publiât. Dans un sonnet où Castillejo attaque les partisans de l'école italienne (Obras, 1598, fol. 111), il est question de Luis de Haro, comme un des quatre poètes qui contribuèrent le plus à introduire ce genre. Je n’ai jamais vu, je l’avoue, des poésies de cet auteur.
l’Ivrogne changé en moucheron, caractérisent le plus son humeur joyeuse.
Toutes les fois qu'il en trouve l'occasion, ou qu’il peut la faire naître, il attaque les imitateurs des italiens qu’il appelle avec dédain « Pétrarquistes i.Une fois, il leur consacra une satire en forme, qu’il adressa contra los quedejan los métros castel lanos y siguen los ilalianos, à ceux qui abandonnent lesmètres castillans et suivent les italiens; il appela Boscan, Garcilaso, par leur nom, et somma Juan de Mena, Sanchez de Badajoz, Naharro et d’autres vieux poétesse venir se divertir avec lui aux dépens des innovateurs. Presque toujours Castillejo montre une nature des plus enjouées et se laisse aller parfois lui-même à son génie sur un ton plus libre qu'il ne convenait au temps où il vivait. Voilà pourquoi ses poésies, quoique très- répandues en manuscrits, furent prohibées par l'Inquisition. De sorte que tout ce que nous en possédons maintenant n’est qu’un choix qui, par une faveur spéciale, fut dispensé de la censure et obtint le permis d'imprimer, en 1573 (1).
Un autre qui maintint les doctrines de la vieille école et écrivit dans les mètres quelle adoptait, ce fut Antonio de Villegas, dont les poésies composées avant 1531, ne furent imprimées qu’en 1565. Le prologue, adressé à son livre, avec des instructions sur la manière dont il doit se comporter dans le monde, nous rappelle parfois la Mission del aima, mais il est plus facile et moins poétique. Les meilleures poésies de ce volume sont, il e.st vrai, de cette classe, légères et enjouées; elles roulent plutôt sur de jolies subtilités quelles ne donnent des marques d’un sentiment profond. Les plus longues, comme la fable de Pyrame et de Thisbé, ou la dispute entre Ajax et Ulysse, sont les moins intéressantes. Les pièces les plus courtes sont réellement agréables. L’une, adressée au duc de Scsa, descendant de Gonzalve de Cordoue, au moment où il allait se rendre en Italie, pour l’expédition où Cervantés servit sous ses ordres,
(1) Le peu que nous savons de Castillejo se trouve dans ses Poésies que Juan Lopes de Velasco fut le premier autorisé à imprimer et A publier. Nicolas Antonio dit que Castillejo mourut vers 1596. Dans ce cas il devait être bien vieux, surtout, si comme le pense Moratin, il était né en 1494. Mais tous les faits rapportés sur Castillejo sont remplis d'incertitude, à l'exception de ce qu’il raconte lui-méme dans ses oeuvres (L. P. Moratin. Obras, toin. I, part. 1, pp. 154-156). Ses œuvres furent réimprimées, à Anvers, par Beilero, en 1598, in-18; à Madrid, par Sanchez, en 1600, in-18. Elles forment le douzième et treizième volume de la collection de Fernandez, Madrid, 1792, in-12. J'ai vu en outre citer des éditions de 1582 et 1615. Ses drames sont perdus, jusqu’à la Costanza que Moratin vit à l'Escurial. On ne pût l’y découvrir en 1844, où j’ai fait faire des recherches pour la trouver.
est des plus heureuses, par les allusions que le poète y fait à son illustre ancêtre. Elle commence ainsi :
Id à Italia, gran senor Que es vuestra tierra hadada ;
Que de liazanas y valor La déjà toda sembrada Aquel sabio sembrador.
Que si en ella dais un vuelo,
Itareis levantar el suelo ;
Lucircis mas que mil soles Con solos los arreboles Del resplandor del abuelo (1).
Les dix-huit décimas, ou poésies de dix vers, sont encore plus caractéristiques, parce qu'elles sont moins héroïques et moins graves. Il les appelle Comparaciones, parce que chacune d'elles finit par une comparaison ; elles sont toutes précédées d'une composition plus longue, dans le même style, et adressées toutes à la dame de ses pensées. La suivante peut servir de spécimen pour le genre et le mètre dans lesquels elles sont écrites.