‹ Histoire de la littérature espagnole de G. TicknorChapitre 13 sur 65 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Diego Hurtado de Mendoza. — Sa famille. — Son Lazarilio de Tôrmea; imitations diverses de ce livre. — Ses emplois publics et ses études privées. — Sa retraite des affaires. — Ses poésies et ses mélanges. — Son histoire de la guerre de Grenade. — Sa morl. — Son caractère.

Parmi ceux qui contribuèrent le plus à résoudre la question en faveur de l’introduction et de l'établissement de la versification italienne dans la littérature espagnole, il se trouve une personne à qui son rang, sa position sociale donnèrent une grande autorité ; que son génie, sa culture et ses aventures rattachent tant à la période que nous venons de parcourir qu'à celle où nous allons entrer maintenant. Cette personne n'est autre que Üiego ilurtado de Mendoza, érudit et soldat, poète et diplomate, homme d'État et historien, et qui s’est acquis une grande considération dans tout ce qu’il a entrepris, personnage enfin qui n’était pas d'un tempérament à se contenter d’un succès médiocre dans les entreprises qu’il choisissait pour but de ses efforts (1).

Mendoza naquit à Grenade, en 1503; ses ancêtres étaient, peut-être, les plus illustres de l'Espagne, si l’on excepte les descendants de ces familles qui avaient élevé des trônes dans ses différents royaumes. Lope de Vega qui met de côté, dans une de scs comédies, la vanité de tant d’illustrations, ajoute que, de son temps, les Mendoza comptaient vingttrois générations célèbres par leur noblesse et par les services rendus à la chose publique (2). Mais ce qu’il nous importe plus de connaître

(i) La vie de Mendoza se trouve dans Nicolas Antonio, Bibliothcca Nova, et dans l'édition de la Guei-ra de Granada, publiée àValence, en 1776, in-4°.— Cette dernière a été écrite par Inigo Lopcz de Ayala, le savant professeur de poésie à Madrid. Cerda y Rico, in Voasii Bethorices , Madrid, 1781, in-8°, append., p. 189, note.

(2) Toma

Veinte y très generaciones La proeapia de Meodoça.

No hay Image en toda Espafia De quien conozca

Elle- comprend Vingt-trois générations La famille des Mendoza.

Il n'y a pas de lignage dans tonte l'Espagne Dont je connaisse

pour noire but actuel, c'est que les trois ancêtres immédiats de l'homme d'État distingué que nous avons sous les yeux, ont pu lui servir d’exemple pour former son jeune caractère. Mendoza est en effet le troisième descendant direct du Marquis de Sanlillane, le poète et le génie de la cour de Jean U : son grand-père était l’habile ambassadeur de Ferdinand et d’Isabelle auprès de la cour de Rome, pour le règlement des embarrassantes affaires de Naples : son père, le fameux comte de Tendilla, après avoir commandé avec honneur et distinction dans la dernière grande défaite des Maures, avait été nommé gouverneur de la ville agitée de Grenade, peu de temps après sa reddition.

Diego de Mendoza avait cinq frères plus âgés que lui. Malgré la puissance de sa famille, il fut primitivement destiné à l'Église, afin de lui donner plus facilement la position et le revenu qui lui permettraient de soutenir l'éclat de son nom avec une dignité convenable. Mais son caractère ne le poussait pas dans cette direction. Il acquit cependant de grandes connaissances en rapport avec son futur avancement ecclésiastique, tant à Grenade, où il apprit à parler l’arabe avec facilité, qu’à Salamanque où il étudia avec succès le latin, le grec, la philosophie, le droit civil et le droit canon. Il est évident toutefois qu’il s'adonna avec une préférence marquée aux sciences qui avaient un rapport plus intime avec la politique et la littérature. S'il écrivit, comme on le suppose, pendant sa vie universitaire ou immédiatement après, son Lazarillo de Tôrmes, il est également manifeste qu’il préféra ce genre de littérature qui n’a rien de commun avec la théologie ou l’Église.

Tan notable antiguedad.

De padre à hijos se nombran, Sin interrumpir la linea,

Tan excelentes personas,

Y de tanta cahdad,

Que fuera nombrarlas todaa Contar estrellas al cielof

Y a la mar arenas y ondas :

Desde el sefior de Vizcaya, Llamado Zuria, cous ta Que tiene origin su sangre.

Une si remarquable antiquité.

De père en fiU ils se nomment Sans interrompre la ligne.

Personnes si excellentes Et de tant de qualités.

Que les énumérer toutes Serait compter les étoiles du ciel, Le sable et les vagues de la mer :

Du seigneur de Biscaye,

Appelé Zuria, c’est constant.

Leur sang tire son origine.

Arauco Domado, acte III, Çomediat. Tom XX, in-4°, 1629, fol. 95.

Gaspar de Avila dans le premier acte de son Gobernador Prudente , ( Çomedias Escogidas , Madrid, in-4°, tom XXI, 1664,) donne des Mendoza une généalogie plus détaillée que Lope de Vega. Ils furent donc aussi célèbres dans la poésie que dans Tbisloire.

HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE ESPAGNOLE Le Lazarillo est un ouvrage de beaucoup d’esprit, sans aucun trait^^ ressemblance avec ceux qui l'ont précédé. C'est la biographie d’un enfant, le petit Lazaro, né dans un moulin, sur les bords du Tonnes, près de Salamanque, enfant qu'une mère dénaturée et brutale donne pour guide à un mendiant aveugle, dernier échelon de la condition sociale qui pouvait se trouver alors peut-être en Ëspagne. Tel qu’il est, Lazarillo se rend meilleur ou pire. Avec un fonds inépuisable de bonne humeur et une grande vivacité d'esprit, il apprend de suite les ruses et la perversité, qui lui permettront de commettre encore de plus grandes fraudes, une plus large série d'aventures et de crimes, en entrant successivement au servit* d'un prêtre, d'un gentilhomme mourant de faim par sa propre vanité, d’un moine, d'un marchand d'indulgences, d’un cha- Pe>%ki».«Jiteu uz ' * ; jusqu’à ce qu'enlin, par des motifs fort peu honorables, raHMbiii i’i -i' marie. A ce moment l'histoire se termine sans tendre à une conclusion particulière, et sans indiquer si elle aura une suite.

L’objet du livre est de donner, sous le caractère d’un serviteur doué d’une perspicacité qui ne lui fait jamais défaut, et si dépourvu d’honnêteté et de véracité que ni l’une ni l'autre ne l’arrêtent jamais dans la voie de ses succès, de donner, dis-je, une piquante satire de toutes les classes de la société, dont Lazarillo nous dépeint fort bien la condition, parce qu’il les a vues, pour ainsi dire, en déshabillé et dans les coulisses.

Le livre est écrit dans un style plein de cette énergie, de cette richesse et de cette pureté castillane qui nous rappelle la • Gélestine. » Plusieurs de ses passages peuvent être placés au nombre des morceaux les plus frais et les plus vigoureux qui se trouvent dans toute la classe des romans en prose; passages tellement vigoureux et tellement libres que deux d’entre eux, celui du moine et celui du marchand de dispenses, tombèrent immédiatement sous la juridiction de l’Église et furent effacés des éditions portant le permis d’imprimer sous son autorité. L'ouvrage entier est peu étendu, mais le ton en est facile et enjoué; c’est une composition heureusement adaptée à la vie et aux mœurs des Espagnols. Le contraste que forment la vivacité, la bonne humeur et l'audace flexible de Lazarillo lui-même, personnage d’une parfaite conception originale, avec la solennelle et inflexible dignité du vieux caractère castillan, lui donnèrent tout d'abord une grande popularité. A partir de 1553, année où parut la première édition dont nous ayons connaissance, il fut souvent réimprimé, tant en Espagne qu’au dehors : il a été plus ou moins en vogue dans toutes les langues jusqu’à nos jours, et il est devenu le principe d’un genre de fictions essentiellement national, sous le nom de gutlo picaresco / ou style de fripons, genre bien connu dans une autre partie de la litté-

rature espagnole, et que le Gil Blas de Le Sage a rendu célèbre dàns le monde (1).

Comme d'autres livres qui ont joui d’une grande réputation, le Lazarillo provoqua de nombreuses imitations. Il en parut bientôt une continuation sous le titre de Segunda parle del Lazarillo de Tôrmes, plus longue que l’original et commençant où finit la fiction de Mendoza. Mais elle n’a aucun mérite, si l’on excepte quelques bons mots de temps en temps et une certaine élégance. Elle représente Lazarillo faisant partie de l’expédition entreprise par Charles-Quint contre Alger, en 1541, et monté sur l’un des vaisseaux engloutis par la tempête qui fit échouer toute cette tentative. Dès ce moment, l'histoire de Lazarillo devient un tissu d'absurdités. Il est entratné au fond de l’Océan ; il entre en rampant dans une grotte où il est métamorphosé en thon; et la plus grande partie de l’ouvrage consiste dans le récit de sa gloire et de son bonheur dans le royaume des thons. Enfin, il est pris dans un filet et, au milieu de l’agonie que lui cause la crainte de la mort, il retrouve, par un suprême elTort de sa volonté, la forme humaine. Alors il reprend le chemin de Salamanque, où il vit au moment même où il prépare cet étrange récit de ses aventures (2).

Une imitation nouvelle, plutôt qu’une continuation proprement dite, sous le nom de El Lazarillo del Manzanares, et où l'état de la société madrilène était livré à la satire, fut entreprise par Juan Cortès de Tolosa et imprimée pour la première fois en 1620. Mais elle ne produisit aucun effet à cette époque, et elle est depuis longtemps oubliée. Une

(1) Le nombre des éditions de Lazarillo publiées, durant le seizième siècle, dans les Pays-Bas, en Italie et en Espagne, est très-grand. Les éditions espagnoles, à commencer par celles de Madrid, 1573, in-18, sont expurgées par ordre de l’Inquisition, des passages très-offensants pour le clergé. Cet ordre se renouvelle dans l’Index expurgatoire de 1667. En effet, je ne comprends pas comment le chapitre sur la vente des indulgences pût être écrit par un autre qu'un protestant, après la réforme qui faisait alors de si rapides progrès. Mendoza ne s'est jamais reconnu , parait-il, pour l’auteur du Lazarillo de Tormes qui a été effectivement attribué parfois & Fray Juan de Ortega, moine de l’ordre de Saint-Jérôme. La traduction du Lazarillo en anglais, citée par Lowndesfart. Lazarillo), comme l’œuvre de David Howland, 1586, et probablement la même qui est si vantée dans la Revue Rétrospective, vol. II, page 133, a été publiée à vingt éditions connues. Je possède un exemplaire de la traduction de James Blakeston qui me parait la meilleure et qui est datée de Londres, 1670, in-8°.

(2) Cette continuation s'imprima à Anvers, en 1555, comme la Segunda parte del Lazarillo de Tôrmee, mais elle parut probablement avant, en Espagne.

meilleure destinée n'était pas réservée à une autre Segunda parle del Lazarillo composée par Juan de Luna, professeur d'espagnol à Paris, et qui se publia la même année que le Lazarillo del Manzanares parut à Madrid. Elle rentre cependant mieux dans l'esprit de l'œuvre originale. Juan de Luna nous montre Lazarillo servant encore différentes espèces de maîtres, comme écuyer d'une grande dame pauvre et vaniteuse. Ensuite il se retire du monde* se fait ermite et il écrit le récit de sa vie, récit qui, sans égaler les esquisses vigoureuses et hardies du livre qu'il se propose de compléter, n'est cependant pas sans mérite, surtout pour son style (1).

L’auteur du Lazarillo de Tormes qui prenait, nous dit-on, pour ses compagnons de voyage et ses livres de lecture (2) l' Amodie de Gaule et la Céleetine , n’était pas, nous l'avons indiqué, homme à se consacrer lui-même au service de l’Eglise ; aussi apprenons-nous qu'il servait, comme soldat, dans les grandes armées espagnoles en Italie, circonstance à laquelle il fait allusion dans sa vieillesse, avec un plaisir et une satisfaction véritables. C’est alors que, pendant l'inaction des troupes, il suivait avec empressement les leçons des fameux professeurs de Bologne, de Padoue et de Rome, et augmentait encore largement le fonds déjà immense de ses connaissances littéraires.

Un caractère si fortement marqué devait attirer l'attention d'un monarque aussi vigilant et aussi perspicace que Charles-Quint. Aussi, vers 1538, Mendoza était-il nommé ambassadeur près la République de Venise, qui était alors une des premières puissances de l'Europe. Mais là encore, et quoique absorbé par de graves négociations, il aima le commerce des gens de lettres. Les Aide, qui se trouvaient alors à l’apogée de leur réputation, reçurent de lui aide et protection. Paul Munuce lui dédia une édition des œuvres philosophiques de Cicéron, reconnaissant sa sagacité, comme critique, et vantant sa latinité, bien qu'à cette même époque Mendoza exhortât plutôt, dit-il, la jeunesse à étudier la philosophie et les sciences dans leur langue maternelle; preuve d’un libéralisme rare, dans un siècle où l’admiration pour les anciens portait un grand nombre d'érudits classiques à traiter avec mépris tout ce qui était

(1) Nicolas Antonio dans sa Dibl. Nova, tort! I, pp. 680 et 728. Jean de Luna est appelé H. de Luna dans le titre de son Lazarillo. — Je n’ai pu en comprendre le pourquoi.

(2) Francisco de Portugal, dans son Arte de Galanteria (Lisboa, 1670, in-4», p. 49), dit que, lorsque Mendoza se rendit comme ambassadeur i Rome, il ne portait avec lui d’autrea livres que V Amodie de Gaule et la Célestine

moderne el en langue vulgaire. A une certaine époque de sa vie, il s’adonna lui-même à l'étude de la littérature grecque et latine avec le même zèle que Pétrarque avait déployé longlcmps avant lui. 11 envoya en Thessalie et dans le célèbre courent du Mont Athos, pour recueillir des manuscrits grecs. Josèphe fut imprimé pour la première fois d’une manière complète sur un manuscrit de sa bibliothèque, il en fut de même de quelques pères de l'Église. Dans une certaine circonstance, il avait rendu un si grand service au sultan Soliman que celui-ci l'invita à lui demander en retour quelque témoignage de la gratitude du monarque. Le seul souvenir que Mendoza consentit à recevoir pour lui, ce fut un présent de manuscrits grecs qui, disait-il, récompenseraient amplement tous ses services.

Du milieu d’études si conformes à son goût et à son caractère, l'Empereur l'appela à des devoirs plus importants. Il le nomma gouverneur de Sienne et lui ordonna de teniren échec le Pape et les Florentins, mission qu'il remplit parfaitement, quoiqu’elle ne fût pas sans danger pour sa vie. Un peu plus tard il fut envoyé au grand concile de Trente, si célèbre. autant comme réunion politique qu’assemblée ecclésiastique, pour y soutenir les intérêts de l'empire. II y réussilà un tel point par le degré de fermeté, de sagacité et d'éloquence qu’il déploya, que cette circonstance seule aurait suffi pour en faire un des hommes les plus considérables de la monarchie espagnole. Durant le concile cependant, et vu l'urgence des affaires, il fut envoyé à Rome, en 1547. avec le caractère spécial de ministre plénipotentiaire de l'Empereur pour l'audacieuse mission d'attaquer le Pape de front et de l’intimider dans sa propre capitale. Il réussit aussi dans cette entreprise. Il réprimanda Jules III en plein concile et établit sa considération personnelle et celle qu'on devait à son pays sur une base telle que, durant les six années qui suivirent, il fut regardé comme le chef du parti impérial dans toute l'Italie et presque comme un vice-roi, gouvernant cette contrée entière ou une grande partie, au nom de l'Empereur, par ses talents et sa fermeté. A lu lin il se fatigua d'un si grand travail et de tant de responsabilité, et l'Empereur lui-même, ayant changé son système et résolu de se concilier l'Europe avant son abdication, Mendoza retourna en Espagne en (554 (1).

(I) Le succès de Mendoza, comme ambassade U r /de vint proverbial. Près d’un siècle après lui, Salas Barbadillo, dans un de ses contes, dit, en parlant d’un chevalier d’industrie : « Il fut par lui-même, eu ces temps, ambassadeur à Home, aussi distingué que l'avait été, à son époque, l'illustre chevalier don Diego de Mendoza. » Cavallero puntual , seyunda parte, Madrid, 1019, fol. 5.)

LITTÉHATIHE ESPAGNOLE. Il — 4

L'année d’après, Philippe II moula sur le trône; sa politique ressembla fort peu à celle de son père et Mendoza n’était pas de ceux qui pouvaient s’accommoder de ce changement d’état dans les affaires. Aussi ne vint-il que rarement à la cour et ne fut-il que très-peu favorisé par le maître sévère qui le traitait maintenant, comme il traitait tous les autres grands hommes de son royaume, avec une dure et inquiète tyrannie (l). Voici une preuve suffisamment remarquable du déplaisir avec lequel Philippe II voyait Mendoza et de la dureté de traitement qui le suivit. L'ambassadeur, malgré son âge de soixante-quatre ans, lorsque l'évènement arriva, avait très-peu perdu du feu de sa jeunesse. Il s’agit d'une dispute passionnée qui s’était élevée entre lui et un courtisan dans le palais royal même. Ce dernier tire sa dague, Mendoza la lui arrache et la jette par-dessus le balcon où ils se trouvaient; certains récits ajoutent qu'il jeta ensuite le courtisan lui-même. Une querelle pareille eût certainement été réputée partout ailleurs un affront à la dignité royale. Mais aux yeux du formaliste etsévère Philippe II, c’était une mortelle offense. Il aimamieux considérer Mendoza comme un insensé et, en cette qualité, il l’exila de sa cour, acte injuste contre lequel le vieux politique lutta en vain pendant quelque temps et auquel il se soumit avec une noble dignité.

Sa principale distraction, durant une partie de son exil, consistait à composer des vers, singulier passe-temps pour un homme si Agé (2) Cette occupation lui était depuis longtemps familière. En effet, dans la première édition des œuvres de Boscan, nous trouvons une êpltre de Mendoza à ce poète, épltre qui dut évidemment être composée pendant sa jeunesse. Ajoutons que plusieurs de ses poésies légères contiennent des preuves intrinsèques d’avoir été composées en Italie. Mais, malgré son long séjour à Venise et à Rome, malgré le fait de compter Boscan parmi ses premiers et meilleurs amis, Mendoza ne s’adonna pas entièrement à l’école poétique italienne. Il imita bien souvent et sanctionna entièrement la métrique importée d'Italie, mais il composa souvent aussi en vieilles redondillas et en t luinlillas . en leur donnant le ton du sentiment

(1) Mendoza semble avoir été traité avec dureté par Philippe II, à propos de certains comptes de dépenses relatifs A la reconstruction du château fort de Sienne, pendant qu’il en était le gouverneur. (Navarrete , Vie de Cervantés , Madrid, 1819, in-8", p. 441.) f

(2) Une de ses.épitres en redondillas a été composée après son arrestation. {Obras, 1610, fol. 72.)

national et les reflets propres à celte ancienne forme de versification castillane (1).

La vérité est que Mendoza avait étudié les anciens avec zèle et succès, qu'il avait tellement imbu son esprit de leur caractère et de leur nature qu’il put, jusqu'à un certain point, s’empêcher de subir entièrement l’excès des influences modernes. La première partie de l’épltre à Busran. à laquelle nous avons déjà fait allusion, quoique écrite avec facilité en terza rima , ressemble presque à la traduction de l'épltre d’Horace à Numicius, sans être encore une imitation servile; tandis que la dernière partie est absolument espagnole et donne une telle description de la vie domestique, qu’elle n’a jamais dû entrer dans l’imagination d'un poète de l’antiquité (2). Son hymne en l'honneur du cardinal Espinosa, une de ses poésies les plus parfaites, fut composé, dit-on, après une lecture dePin'dare, pendant cinq jours consécutifs; mais il n'en est pas moins rempli du vieil esprit castillan (3), et sa seconde cancion, tout écrite en mètres italiens, montre plutôt la tournure d’Horace que celle de Pétrarque (4). Néanmoins on ne peut dissimuler que Mendoza contribua, par l'influence décisive de son exemple, à l’adoption des nouvelles formes introduites par Boscan et par Garcilaso. C'est un faft qui reste évident par la manière dont cet exemple est invoqué par plusieurs poètes de

(1) Il n’existe qu’une édition des poésies de Mendoza. Elle fut publiée par Juan Diaz, hidalgo de Mendoza, à Madrid, et précédée d’un sonnet de Cervantès, en 11x10, in-4°. C’est un livre rare et précieux. Dans l’/lt’is au lecteur, il est raconté que ses poésies légères ne se publièrent point à cause de l’inconvenance qu’il en serait résulté pour sa dignité. Si nous devons considérer le sonnet imprimé pour la première fois par Sedano [Pamtuo espagnol, tom. VIII, p. 120), comme un spécimen de ceux qui ont été supprimés, nous n’avons aucun motif de nous plaindre.

11 existe à la bibliothèque impériale de Paris (Afanusc. n” 8293) une collection des poésies de Mendoza qui contient, suppose-t-on, des notes de sa main sur ses propres écrits, ouvrage plus étendu que le volume qui en a été publié (Ochoa, catalogue, Paris, 1814, in-4°, p. 582.)

(2) Cette épitre fut imprimée durant la vie de Mendoza, dans la première édition des œuvres de Boscan (édit. 1543, fol. 129). Elle se trouve aussi dans les Poesias de Mendoza lui-mémc(fol.9), dans Sedano, Faber, etc. La poésie la plus ancienne de Mendoza, que j’ai vue imprimée, c’est une cancion dans le Cancionero général de 1535, fol. 99, verso.)

(3) L'Hymne au cardinul d'Espinosa se trouve dans les œuvres poétiques de Mendoza, fol. 143. Voyez aussi Sedano, tom. IV ^Indice, pag. n), le motif de sa composition.

(4) Obras, fol. 99.

celte Époque, et spécialement par Gregorio Silvestre et par Cristobal de Mesa (1). Quoiqu'il en soit, Mendoza se distingua dans l'un et l'autre genre. 11 y a peut-être plus de richesse de pensée dans les spécimens qu'il nous a donnés en mètres italiens que dans d’autres, mais il n'est pas permis de douter que ses affections ne se reportent sur les compositions suivant la vieille poésie populaire. Quelques-unes de ses letrillas. comme nous les appelons aujourd’hui et qui portent différents noms de son temps, sont vraiment charmantes (2). Dans quelques parties de la seconde division de ses poésies, division plus longue que la première consacrée aux compositions sur le mètre italien, il règne une légèreté d’humeur et un abandon extrêmement appropriés aux sujets, et tels qu’on pouvait les attendre de l'auteur du LazariUo de Tàrmes plutôt que du représentant de l’Empereur au concile de Trente et à la cour du Pape. Il y a même des vers tellement libres qu’on ne crut pas opportun de les livrer à l’impression.

Le même esprit se manifeste dans deux lettres en prose ou plutôt dans deux essais en forme de lettres. La première déclare venir d’une personne qui poursuis un emploi à la cour et nous donne la description de toute cette classe de catariberas ou vils courtisansqui, avec de sales habits, des manières basses et flatteuses, assiégeaient chaque jour les escaliers et les antichambres du président du conseil de Castille, pour solliciter un de cette multitude d’humbles offices dont il était le dispensateur. L’autre est adressée ii Pedro de Salazar : c’est une critique amère d’un livre que ce dernier avait publié sur les guerres de l’Empereur, en Allemagne. Mendoza y déclare que l’auteur s’attribue un mérite personnel plus grand qu’il ne lui convient. Les deux lettres sont écrites avec une originalité particulière, une légèreté naturelle et une gaieté d’esprit qui

(1) Voyez le sonnet de Mendoza dans les Poésies de Silvestre (1599, fol. 333) où il dit :

De vuestro ingenio y iavencion De votre génie et de votre invention

Piensa hacer industrie por do puoda 11 espère faire preuve, par où pourra Subir la tosca rima a perfeccion. La rime italienne s'élever à la perfection.

Dans YÊpitre de Mesa au comte de Castro (Mesa, Rimas, Madrid, 1611, in-8®. fol. 158) nous trouvons :

Acorapafiû à Boscan y Garcilasso II accompagna Bosc&n et Garilasso.

Kl inclito don Diego de Mendoza. L'illustre don Diego de Mendoza.

(2) Celle qu’il appelle Villancico ( Obras , fol. 117) est un spécimen de ses meilleures Letrillas dans le genre enjoué.

semble avoir constitué le fond de son caractère, et qui s'est manifestée, de temps en temps, dans le cours de sa vie, malgré la gravité des fonctions qui, durant tant d’années, remplirent et occupèrent ses pensées (I).

La tendance de son esprit cependant, et à mesure qu'il avançait en âge, le portail naturellement vers des sujets plus graves. N'entrevoyant pas l'espoir d'être rappelé à la cour, il s'établit lui-même dans une modeste retraite à Grenade, sa ville natale. Mais son âme n’élait pas de celles qui peuvent aisément se livrer à l'inactivité, et, s'il en était ainsi, il n'avait pas choisi le séjour qui pouvait l'entretenir dans une pareille disposition. Grenade était une terre non-seulement remplie de glorieux souvenirs, mais rappelant encore la gloire à laquelle sa propre famille était intimement associée; une ville où il avait passé une grande partie de sa jeunesse; où il s'était familiarisé avec ces restes et ces ruines de la puissance des Maures, attestant aux siècles que la plaine de Grenade avait été le siège de l'empire d'une des plus opulentes et des plus splendides dynasties mahométanes. Alors il revint naturellement aux études primitives de son éducation à demi-arabe, et, composant sa bibliothèque de curieux manuscrits maures, il se consacra à la littérature et à l'histoire de sa ville natale, jusqu’à ce que, faute apparemment de toute autre occupation, il se détermina à écrire une partie de ses annales.

La période qu'il choisit était toute récente, c'était celle de la révolte fomentée par les Morisques, entre 1568 et 1570, au moment'où ils ne pouvaient endurer plus longtemps l’oppression de Philippe IL Cette histoire fait un très-grand honneur à Mendoza ; malgré son entière sympathie pour l'Espagne, il rend généreusement justice aux ennemis abhorrés de son peuple et de sa religion, à tel point que son livre ne put être publié

(1) Ces deux lettres sont imprimées dans la grossière et indigeste collection intitulée Sematmrio crudito> Madrid, 1789, in-4u. La première, dans’le tom. XVIII; la seconde dans le tom. XXIWPellicer prétend que la dernière est prise sur une copie fautive (édit. Don Quichotte , part. I, chap. i, note ); et les extraits de Clemencin (édit. Don Quichotte , tom. 1, pag. 5) me portent à conclure que la seconde lui ressemble. Elles passent dans le ms sous le titre de Carias dcl Bachillcr de Arcadia. Les Catariberas que Mendoza attaque si violemment dans la première semblent être tombées encore plus bas après lui et être devenues une espèce de chacals pour les légistes. Voyez le Soldado Pindaro de Gonçalo de Cespedes y Meneses (Lisbonne, 1626, in-4°, fol. 37, verso) où ils sont traités avec une satire des plus cruelles. J'ai lu la supposition que Diego de Mendoza n’était pas l'auteur de la dernière des deux lettres, mais je ne sais pas sur quel fait on s'appuie.

que plusieurs années après sa mort, et lorsque les infortunés Morisques eurent été eux-mémes définitivement expulsés de l’Espagne. Mendoza eut pour composer un pareil ouvrage des ressources remarquables. Son père avait été, comme nous l'avons indiqué, général dans l'armée conquérante, en 1494, et l'histoire de la révolte des Morisques remonte souvent et nécessairement à cette expédition; plus lard il avait été nommé gouverneur de Grenade. Un de ses neveux avait commandé des troupes dans cette mémo guerre. Et maintenant, après le rétablissement de la paix par la soumission des rebelles, le vieil homme d'État, placé au milieu des trophées et des ruines du combat, apprit bientôt par des témoins oculaires et des personnes qui avaient pris part à la lutte, tout ce qu’il était arrivé d’intéressant de part et d’autre et qu’il n’avait pas vu par lui-même. C’est ainsi que, familiarisé avec chaque chose dont il parle, il donne une originalité et une puissance telles à ses tableaux qu’il nous transporte immédiatement au milieu des scènes et des événements qu’il décrit et qu’il nous fait sympathiser avec des détails trop minutieux pour être toujours intéressants, s’ils n’étaient toujours marqués au sceau d’une vivante réalité (1).

Mais quoique cette histoire soit une production vigoureuse du sol même auquel elle se rattache, c’est une imitation exacte et sûre des anciens maîtres, entièrement différente de l’esprit des chroniques de l'époque précédente. Le génie de l'antiquité s'annonce, en effet, dès la première phrase.

* Mi proposilo es de escribir la guerra que el rey catholico de Es- « pana, I). Felipe el secundo, hijo del nunca vencido emperador D. Car- « los, tuvo en el reino de Grenada contra los reveldes nuevamente con- « vertidos; parte de lo cual yo vi, e parte entendi de personas que en « ella pusieron las manos y el entendimiento (2). «

Salluste fut sans aucun doute le modèle de Mendoza. Comme le récit de la guerre de Catilina, la Guerra de los Moriscos est un livre de peu d’étendue, et, comme lui aussi, il brille généralement par un style

(1) La première édition de la Guerre de Grenade est de 1610, in-4“; mais elle est incomplète. La première édition complète est celle de Montfort (Valence, 1776, in-4»), dont on a fait ensuite plusieurs autres éditions.

(2) « Mon but, dit le vieux soldat, c’est de raconter la guerre que le roi catho- » lique d’Espagne D. Philippe II, fils de l’invincible Empereur D. Carlos, soutint d dans le royaume de Grenade contre les rebelles nouvellement convertis, évé- » nements que j'ai vus en partie, que j’ai appris, en partie, de personnes qui y » avaient donné les mains et leur esprit »

riche et hardi. Parfois, cependant, de longs passages sont évidemment imités de Tacite; le savant diplomate semble approcher de sa vigueur et de sa concision aussi près qu’il atteint la diction la plus exubérante de son puissant modèle. Plusieurs de ces imitations sont aussi heureuses peut-être qu’aucune de celles qui peuvent être produites dans le genre auquel elles appartiennent : en effet, elles ne sont pas souvent moins libres que si elles étaient tout à fait originales. Prenons, par exemple, le passage suivant, souvent cité pour l'animation et le sentiment qui le caractérisent et qui est en partie une traduction du récit que Tacite, dans son style si pittoresque et si concis, nous donne de la visite que Germanicus et son armée tirent aux lieux où gisaient, sans sépulture, dans les forêts de la Germanie, les restes des trois légions de Varus, et des honneurs funèbres que l'armée rendit à la mémoire de leurs infortunés et presque oubliés compatriotes. La circonstance décrite par l’historien espagnol, ressemble d'une manière si frappante à celle que nous retracent les annales de Tacite que l’imitation est parfaitement naturelle (1).

Durant une révolte des Morisques, entre 1500 et 1501, on jugea convenable de. détruire un fort situé sur les montagnes qui s’étendent vers Malaga. L'entreprise était dangereuse et personne ne se présentait pour l’exécuter jusqu’à ce que Àlonso de Aguilar, un des principaux nobles au service de Ferdinand et d’Isabelle, s’offrit pour réaliser ce projet. Sa tentative ne réussit pas, ainsi qu’on l’avait prévu, et il survécut à peine un homme pour raconter les détails du désastre. Mais l’enthousiasme et le dévouement d’Aguilar produisirent dans son temps une immense sensation, et furent mentionnés par la suite dans un grand nombre de vieilles romances nationales (2).

Au moment où Mendoza dépeint cette malheureuse défaite, il s’était presque écoulé soixante-dix ans, et les ossements des Espagnols et des Morisques étaient encore abandonnés et blanchissants, à l’endroit même où ils étaient tombés. La guerre entre les deux races venait encore de se renouveler par l’insurrection des vaincus : une expédition militaire était encore entreprise dans les mêmes montagnes. Le duc d'Arcos, son chef, descendait en ligne directe d'un des chevaliers qui y avait péri et était

(1) Le passage de Tacite se trouve dans les Annale*, liv. I, chap. 61-62 et Limitation dans Mendoza, liv. IV., édit. 1776, pp. 300-302.

(2) Mariana, llist. de Espatui, liv. 27, chap. v. — Hita, Guerres civiles de Grenade. Ce dernier écrivain insère deux des romances composées à cette occasion.

intimement lié avec la famille d'Alonso de Aguilar lui-même. Pendant que les troupes se réunissaient pour cette expédition, le duc, par un sentiment naturel de curiosité et d'intérêt pour une chose qui le touchait de si près, prit une poignée de soldats et visita le triste théâtre de la catastrophe.

• Salié de Casares, dice. descubriendo i asegurando los pasos de la

* monlina : provision necessaria por la poca seguridad en acontecimienlos « deguerra, e poca cerleza de lafortuna. Comenzaron à subir à lasierra.

* donde se decia que los cuerpos habian quedado sin sepultura : triste « y ahorrecihle vista y mcmoria (I) : havia entre los que miravan nictos

* i descendantes de los muertos, o personas que por oidas conocian ya

* los lugares desdichados. Lo primero dicron en la parte donde paré la « vanguardia con su capitan por la escuridad de la noche, lugar harlo

* estendido i sin mas fortilicacion que la natural, entre el piè de la mon- « tafia i el alojamienlode losMoros : blanqueavancalaver.isde hombres v

* huesos de cavailos amontonados, desparcidos, scgun. corao. i donde « havian parado ; pedazosde armas, frenos, despojos de jaczes (2) ; vieron

* mas adelante el fuerte de los pneraigos, cuyas scfiales pareci&n pocas. « i bajas. i aportilladas ; ivan sefialando los pléticos de la tierra donde

* havian caido oficiales, capitanes i gente particular : referian como v « donde se salvaron el conde de Urena, y l). Pedro de Aguilar, hijo « mayor de D. Alonso, en que lugar y donde se retrajo D. Alonso i so

* defendia entre dos pefias : la herida que el Ferf, caheza de los moros, « le dié primero en la cabeza y depues en el pecho. con que cayo; las « palabras que le dijo andando à brazos : Vo soi D. Alonso ; las que el « Ferl le respondiô quando le herfa : Tu ere-s D. Alonso : mas yo soi el

* Feri de Benestepnr : i que no fueron tan desdichadas las heridas que « dié D. Alonso como las que recibié. Lloraronle amigos i enemigos, i

* en aquel punto renovaron los soldados el senlimiento; gente desgra-

* ciada, sino en lagrimas. Mandé el Général hacer memoria para los « muertos, i rogaron los soldados que estavan présentes que reposasen « en paz, enciertos si rogaban pour deudos ô por estrafios, i esto les « acrecenté la ira i el deseo de hallar gente contra quien tomar « venganza (fl).

(1) • Incedunt, dit Tacite, raœstos locos, visuque ac memorià déformés. •

(2; • Medio carnpi albentia assa, ut fugerant, ut rcstiterant, disjecta vel aggerata .’ ailjacebanl fragmina telorum, equorumque artns, simul truncis arborum antefixa ora. »

(3) < II partit de Casares. dit-il, en découvrant et assurant les passages de la

Il y a plusieurs passages analogues au précédent dans le cours de l'ouvrage qui nous montrent avec quel plaisir Mendoza se laissait aller à l'épisode et se complaisait à orner convenablement son sujet. Mais le fil principal de son histoire n'est jamais détourné d'une manière peu naturelle; et partout où il va. il est presque toujours vigoureux et expressif. Je n'en veux pour exemple que la harangue suivante de Fernando de Valor, El Zaguer, l’un des principaux conspirateurs, excitant ses compatriotes à commencer la révolte, par l'exposé de la longue série d'affronts et de cruautés qu'ils avaient soufferts de la part des espagnols, leurs oppresseurs. Ce morceau nous rappelle les discours des chefs Carthaginois indignés que nous lisons dans Tite Live.

* Este viendoque la grandeza del heeho traia miedo, dilacion, diver- ■ sidad decasos, mudanza de pareceres, los juntô en casa de Zinzan, en

> montagne, précaution nécessaire vu le peu de sécurité dans les événements de » la guerre et le peu de constance de la fortune. On commence à gravir la sierra » oùles corps étaient, disait-on, restés sans sépulture; spectacle et souvenirs pleins

• de tristesse et d’horreur; parmi ceux qui regardaient il y avait des petits-fils, des » descendants des soldats morts, ou des personnesqui,par ouï-dire, connaissaient » déjà ces lieux infortunés. D’abord ils rencontrèrent la partie où l’obscurité de la

• nuit fit arrêter I’nvant-garde et son capitaine, endroit assez étendu et sans autres

• fortifications que celles de la nature, entre le pied de la montagne et le camp des » Mores. On voyait blanchir des crânes d’hommes, des os de cheval entassés, épars,

• selon qu'ils s'étaient arrêtés et selon leur attitude ; des fragments d’armes, des » freins, des dépouilles de harnais. Plus loin ils virent le fort des ennemis dont « les vestiges paraissaient peu nombreux, bas et rompus. Ceux qui connaissaient le

• terrain s’avançaient et signalaient la place où étaient tombés officiers, capitaines, « simples soldats; ils racontaient où et comment se sauvèrent le comte d’Ureüa et » 1). Pedro de Aguilar, le fils aîné de D. Alonso ; en quel endroit se retira D. A lonso » et comment il se défendait entre deux roches. Ils disaient la blessure que le

• Péri, le chef des Mores, lui fit d’abord à la tète et puis à la poitrine, coup qui le n renversa; les paroles qu’il prononçait lorsqu'il en vint aux mains : Je suis » T). Alonzo, paroles auxquelles le Feri répondit en le frappant : Tu es D. Alonso, » mais je suis le Feri de Benestepar ; et que les blessures que lui fit D. Alonso

• furent moins mortelles que celles qu’il en reçut. Amis et ennemis le pleurèrent

• et, à ce moment, les soldats renouvelèrent leurs regrets. Troupe infortunée, ex- ° cepté par les larmes. Le général ordonna de consacrer un souvenir aux morts,

• et les soldats présents prièrent pour qu’ils reposassent en paix , incertains s’ils » priaient pour des parents ou pour des étrangers, circonstance qui augmenta leur » colère et leur désir de trouver un ennemi sur qui pouvoir se venger. »

• Igitur Romanus qui aderat, exercilus sextum postcladis annum, trium legio-

• num ossa, nullo noscente aliénas reliquias an suorum humo tegeret, omnes ut » ronjunctos, ut consanguineos, aucta in hostem ira, mæsti simul et infensi con- » déliant, »

el Albaicin y los hablù. Poniéndoles delante la opresion en que estaban, sugelos a homhres pûblicos i partieulares, no menos esclavos que si lo fucscn : mujeres, hijos, haciendas i sus proprias personas en poder i arbitrios de enemigos, sin esperanza en muchos siglos de verse fuera de tal servidumbre ; sufriendo tantos tiranos coino vecinos, nuevas iraposiciones, nuevos tributos, i privados del refugio de los lugares de senorio, donde los culpados puesto que por accidentes 6 por venganzas (esta es la causa entre ellos mas justificada) se aseguran ; echados de la immunidad i franqucza de las Iglesias, donde por otra parle los mandaban asistir à los olicios divinos con penas de dinero : hechos sujetos de cnriquecer clerigos, no tener acogida à Dios ni à los hombres, tratado i lenidos como Moros entre los christianos para ser menospreciados, i como christianos entre los moros, para no ser creidos y ayudados; excluidos de la vida i conservacion de personas; màndannos que no habiemos nuestra lengua; no entendemos la castellana; en que lengua habcmos decomunicar los conceptos, i pedir ô dar las cosas sin que no puedo estar el trato de los hombres? Aun à los animales no se vedan los voces humanas. £ Quien quita que el hombre de lengua castellana ne pueda tener la lei del Profeto? i el de la lengua morisca la lei de Jésus? Llaman à nuestros hijos à sus congregaciones i casas de Ictras, enscnanles las arles que nuestros majores prohibieron aprenderse, porque nose confundiese la puridad, i se hiciese litigiosa la verdad de la lei. Cada hora nos amenazan quitarlos de los brazos de sus madrés, i de la crianza de sus padres, y pasarlos à tierras agenas, donde olviden nuestra mancra de vida y aprcndan à ser enemigos de los padres que los engendramos y de los madrés que los parieron. Màndannos dejar nuestro hahito, vestir el castellano : vfstense entre ellos los tudcscos de una mancra, los Franceses de otra, los Griegos de otra, los frailes de otra, los moros de otra, i de otra los viejos. (aida nacion, cada profesion i cada eslado usa su manera de vestido, i todos son christianos; i nosotros Moros, porque vestimos k la morisca, como si truxésemos la lei en el vestido, i no en el corazon (I). »

« (1) Ce dernier voyant que la grandeur de l’entreprise inspirait craintes, t délais, diversité de sentiments, changement d'avis, réunit les conjurés dans la « maison de Zinzan , dans l’Alhaicin et les harangua. 11 leur mit sous les yeux > l’oppression où ils vivaient, sous la sujétion d'hommes privés et publics; non • moins esclaves que s'ils l’étaient réellement; avec femmes, enfants, propriétés » et leurs personnes mêmes, au pouvoir et à l’arbitre d’ennemis, sans espérance de

C'est làcertaincment un morceau très-pittoresque ; la plus grande partie de toute l’histoire brille des mêmes qualités tant par la nature du sujet que par la manière dont il est traité. Elle ne manque pas non plus de dignité ni d'élévation. Son style est hardi et saccadé, mais conforme en cela au génie de la langue; le cours de la pensée est fort, profond et il emporte facilement le lecteur dans ses flots. Rien ne peut lui être opposé dans le genre des vieilles chroniques de l’époque antérieure, et il n’y a que peu d’écrits de la période postérieure qui puissent l’égaler en noblesse, en vigueur et en vérité (1).

La guerre de Grenade est le dernier travail littéraire qu'entreprit son auteur. Il était Agé de soixante-dix ans environ lorsqu’il le termina. Pour donner A entendre peut-être qu’il retournait à la carrière des lettres.

b se voir dans une longue suite de siècles hors d’une pareille servitude; souffrant » autant de tyrans que d’habitants, supportant de nouveaux impôts, de nouveaux b tributs, privés du droit d’asile dans les localités seigneuriales où les coupables, b soit par accident, soit par vengeance, c'est le motif qui se justifie le mieux entre eux, « où les coupables trouvent sécurité ; dépouillés des immunités et des franchises de d l’Église, où d’autre part on leur ordonne d’aller pour assister aux offices divins, o sous des peines pécuniaires; assujetis à enrichir le clergé, sans accueil ni de b Dieu ni des hommes ; traités et regardés comme Mores parmi les chrétiens, pour » être un objet de mépris, et comme chrétiens parmi les Mores, pour n'être ni n crus ni secourus ; dépouillés du droit de vie et de conservation des personnes ; avec b ordre de ne point parler dans notre langue. Nous ne comprenons pas la langue » castillane, dans quelle langue nous faut-il communiquer nos pensées, demander b et donner les choses sans lesquelles il ne peut exister de commerce entre les b hommes. On ne défend pas la voix humaine aux animaux. Qui empêche que b l’homme qui parle le castillan ne puisse suivre la loi du Prophète, et que celui b qui parle la langue des Mores ne suive la loi de Jésus? Us appellent nos enfants b à leurs réunions et à leurs écoles ; ils leur enseignent les sciences que nos anb cêtres défendirent d’apprendre pour que la pureté de la loi ne pùt s’altérer et b que sa vérité ne fût pas mise en question. A toute heure ils nous menacent de les b enlever des bras de leur mère, aux soins de leur père et de les transporter sur b des terres étrangères, où ils oublieront notre genrede vie,oùilsapprendrontà deveb nir les ennemis des pères qui les ont engendrés, des mères qui les ont enfantés. b On nous ordonne de quitter nos vêtements et de nous habiller à la castillane. b Parmi eux les Allemands s’habillent d’une manière, les Français d’une autre, b les Grecs d’une autre, les moines d’une autre, les Mores d’une autre, les vieux • d’une autre. Chaque nation, chaque profession, chaque état a sa manière de se b vêtir et tous sont chrétiens ; et nous autres Mores, parce que nous nous habillons b comme des Mores, comme si nous portions la loi sur l’habit et non dans le cœur. »

Cette harangue du Zaguar se trouve dans le premier livre de pon histoire.

(A) Garces, ( Vigory elegancia de la lengua caetillana, Madrid, 1771, in-4°, tom . II), fait, dans la préface, quelques remarques très-fines sur le style de Mendoza.

HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE ESPAGNOLE il réunit $a bibliothèque composée des livres classiques et des manuscrits qu’il avait acquis avec tant de peine en Italie et en Grèce, et des curieux manuscrits arabes qu'il avait trouvés à Grenade. Il l'offrit alors tout entière au sévère monarque, pour sa bibliothèque favorite de l'Escurial, où, parmi des trésors inconnus, ils occupent encore une place distinguée. Quoi qu’il en soit, après ce fait, nous n’entendons plus parler du vieil homme d'État si ce n'est que, pour une raison ou une autre, Philippe II lui permit de revenir à la cour et, quelques jours après son arrivée à Madrid, il futattaqué par une maladie violente dont il mourut, le la avril 1575. à l'âge de soixante-douze ans (1).

Sous quelque aspect que nous considérions le caractère de Mendoza, nous voyons positivement qu'il fût un homme extraordinaire, mais la combinaison de ses facultés est après tout ce qui doit le plus étonner. Dans toutes, cependant, et spécialement dans l'union de la vie d’aventures militaires et d'intérêt actif pour les affaires, avec un amoui' sincère pour la science et la littérature, Mendoza se montra un véritable espagnol. Les éléments de grandeur que les conditions de sa fortune si variée firent développer en lui se trouvent tous dans la poésie et l'éloquence

(1) On trouvera des traits charmants sur les occupations et le caractère de Mendoza, durant les deux dernières années de sa vie, dans des lettres qu’il écrivit i l’historien Zurita et qui ont été conservées par Donner, Progreeoe rie la Hitloria de Aragon, (Saragosse, 1680, in-fol., pp. 501, etc.). La manière dont il annonce son intention de donner ses livres & la Bibliothèque de l’Escurial, dans une leUre, datée de Grenade le premier décembre 1573, est trèscaractéristique. • Yo ando, dit-il, juntando mis libros y enviandolos i Alcalé, porque el senor doctor Velasco (que haya gloria) me escribiô que su Majestad se queria servir de ellos, y mandarlos ver para pnnellos en el Escurial; y paréceme que tiene razon porque aquella es la mas sumpluosa libreria del mundo. > Dans une autre lettre du 18 novembre 1574, il ajoute <r Ando desempolvorando mis libros y viendo si eslan ratonados, y estoy contento de que los halto bien tratados i extranos autores hay entre ellos, de que yo no ténia ninguna noticia. Estoy maravillado de los muchos que liallô leidos, habiendo aprendido tan poco dellos. > — « Je suis à réunir mes livres et à les envoyer à Alcala, parce que le Sr. docteur Velasco (qu’il soit plein de gloire) m’a écrit que Sa Majesté voulait s’en servir et les faire voir pour les placer dans l’Escurial. 11 me semble que Sa Majesté a raison, l’Escurial est la construction ancienne et moderne la plus somptueuse que j'ai vue, et il me semble qu'il ne lui manque d'ailleurs que d’y place/ la bibliothèque la plus somptueuse du monde. • — « Je suis à enlever la poussière de mes livres et à voir s’ils sont dévorés par les souris. Je suis très-content de les trouver bien conservés : il y a d'étranges auteurs dans le nombre et dont je n’avais aucune connaissance. Je Buis émerveillé du grand nombre que je me trouve avoir lus en ayant appris d'eux si peu de chose. >

espagnoles, dans leur meilleur temps et dans leur développement le plus fécond. Ce vieil et loyal champion doit donc être placé parmi ceux qui les premiers, dans l'ordre des temps, aussi bien que du mérite, ont constitué cette école définitive de la littérature espagnole, écolequi est établie sur les solides fondements du génie et du caractère national et que ne pourront jamais ébranler ni les flots, ni les convulsions des siècles à venir.

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