I. Por qué, Leno
Porque no supieras una desgracia que ha tmeedido harto poco hâ. T j,quc ha sido la desgracia?
<,Que es hoy?
Jueves.
jjuevcs! I, Cuânto le faltapor ser martes?
Antes le sobran dos dias.
jMucho es eso! Mas dime, (jsuele haber dias aciâgos, asi como los martes? (a)
;,Por qué lo dices?
Pregunto, porque tambien habrâ hojaldres desgraciadas, pues hay jueves desgraciados.
jCrco que si ! (1)
(1) leno. Ah! Troico, es-lu là? — troico. Oui, frère, tu ne le vois pas? — i.en. 11 vaudrait mieux que tu n’y fusses pas. — tro. Pourquoi, Leno? — len. Parce que tu n’apprendrais pas un malheur qui vient d’arriver il y a peu. — tro. Et quel est ce malheur? — len. Quel jour est-ce aujourd’hui? — tro. Jeudi. — len. Jeudi! combien s’en faut-il de jours pour qu’il soit mardi? — tro. Il y en a deux d’écoulés depuis. — I.EN. C’est beaucoup! Mais dis-moi, y a-t-il d'ordinaire des jours malheureux comme les mardis? — tro. Pourquoi cette question? — LEN. Je le demande, parce qu'il y aura aussi des tourtes malheureuses, puisqu’il y a des jeudis malheureux. — tro. Je crois que oui.
(j) Cette superstition re’ative aux mardis, considérés comme des jours néfastes, est assez fréquente dans l’ancien drame espagnol .
Esta escrito
El Màrtès es dia fteiago.
Lope de Vega, El Cuerdo en su casa, act. IL Comediat. Madrid, d(H5, in -4” tom. VI, fol. 112.
les. y ven acà : si te la hubiesen comido à ti una en jueves, a en quien habria caido la desgracia, en la hojaldre ô en ti ? tro. No hoy dudo sino que en mi.
LES. Pues, hermano Troico, aconortios y comenzad à sufrir, y ser paciente, que por los hombres, como dicen, suelen venir las desgracias, y estas son cosas de Dios, en fin ; y tambien segun orden de los dias os podriades vos morir, y, como dicen, ya séria recomplida y allegada la hora postrimera; rescibildo con paciencia, y acordaos que maùana somos, y hoy no.
tro. IVàlamc Dios, Leno! a Es muerto alguno en casa, 6 como me consuclas asi?
len. i Ojalà, Troico !
Tao. Pues ique fue? 4N0 lo diras sin tantos circunloquios ? A Para qué es tanto preàmbulo?
len. Cuando mi madré muriô, para decirmelo el que me llevô la nueva me trajo mas rodéos que tiene vueltas Pisuerga à Zapardiel (a) . tro. Pues yo no tengo madré ni la conosci, ni te entiendo. len. Huclc ese panizuelo.
tro. a Y bien? Ta esté olido.
len. a A Hue hucle?
tro. A cosa de manteca.
len. Pues bien puedes decir : aqui hué Troya.
tro. A Como, Leno?
len. Para ti me la habian dado, para ti la enviàba revestida de pinon e, la Sra, Tirabria ; pero como yo soy. y lo sabe Dios y todo el mundos allcgado & lo bueno, en viéndola asi, se me vinieron los ojos tras ella, como milano tras de pollera.
len. Viens ici; si on te l’avait mangée un jeudi, sur qui serait tombé le malheur, sur la tourte ou sur toi? — tro. Il n’y a pas à en douter, il serait tombé sur moi. — len. Donc, frère Troico, réconfortez-vous et commencez à souffrir et à prendre patience, parce que c’est des hommes, comme on dit, que viennent d’ordinaire les malheurs, et ceux-ci sont des choses de Dieu, enfin ; et selon l'ordre des jours aussi vous pourriez mourir, vous; et comme l'on dit, déjà serait accomplie et arrivée l’heure dernière; recevez-le avec patience et souvenez-vous qu’uu matin nous sommes, el un jour non. — tro. Que Dieu me protège, Leno I Y a-t-il quelqu’un de mort dans la maison, ou pourquoi me consoler ainsi? — len. Plût à Dieu , Troico. — tro. Mais qu’y a-t-ü donc! Ne le diras-tu pas sans tant de circonlocutions? A quoi bon tant de préambule? — len. Lorsquo ma mère mourut, pour me le dire, celui qui m’en apporta la nouvelle prit plus de détours que n’en fait le Pisuerga ou le Zapardiel, — tro. Mais je n’ai pas de mère, je ne l’ai pas connue, le ne to comprends pas. — len. Sens ce petit mouchoir. — tro. Eh bien ! je j’ai senti. — len. Que sent-il? — tro. Une espèce de graisse. — len. Tu peux bien le dire : c’est là que fut Troie. — tro. Comment, Leno? — len . C’est pour toi qu’on me l'avait donnée, c’est pour toi que me l’envoyait couverte de pignons (a Sra. Timbria : mais, comme je suis, Dieu le sait ainsi que tout le monde, amou-
tro. iTras quien, traidor?;, Iras Timbria?
len. Que no ;Vâlame Dios, qué empapada la enviaba de manteca de azucar ! tro. ^La qué?
len. La hojaldre : ^no lo entiendes?
tro. Y iquien me la enviaba?
len. La Sra. Timbria.
TRO. Pues <, que la hiciste ?
LEN. Consumiôse.
tro. AÜe que?
len. De ojo.
tro. l Quien la ojeô?
len. Yo ; mal punto !
tro. iDe qué manera?
len. Asenléme en el camino.
tro. Y ique mas?
len. Toméla en la mano.
tro. i,Y lucgo?
len. Probé à qué aabia, y como por una banda y por otra estaba de
dar y (omar, cuando por ella acordé, ya no habia meruoria. tro. En fin j,te la corniste?
LEN. Podria'scr.
tro. Porcierto que eres hombre de buen recado. len. i A fé? i que te parezco? de aqui adelante, si trujere dos, me las comeré juntas, para hacello mejor.
tro. Bueno va cl negocio.
len. Y buen regido y con poca Costa, y a me contento. Mas ven acà, si quies que riamos un rato con Timbria.
reux de tout ce qui est bon, en la voyant ainsi, mes yeux se sont portés sur elle, comme le milan sur le poussin.
tro. Sur qui, traître? sur Timbria? — len. Mais non, que Dieu me protège, elle l’envoyait toute pétrie de graisse et de sucre. — tro. Quoi? — len. La tourte, tu ne l’entends pas? — tro. Et qui me l’envoyait? — len. La Sra. Timbria.
— Tno. Qu’en as-tu donc fait? — len. Elle s’est consommée. — tro. De quoi?
— len. De l’œil. — tro. Qui l’a guignée? — len. Moi, bien mal à propos? — tro. De quelle manière? — len. Je me suis assis sur le chemin, — tro. Quoi de plus? — len. Je l’ai prisedansla main. — tro. Et puis? — len. Je cherchai quel goût elle avait ; et comme il fallait aller et venir, tantôt par une bande tantôt par une autre, quand je me rappelai d’elle, il n’en restait déjà plus le souvenir. — tro. Enfin tu l’as mangée ? — len. Cela pourrait bien être. — tro. Certainement, tu es un homme qui fait bien les commissions! — len. Vraiment? que t’en semble? Dorénavant, si l’on m’en donne deux, je les mangerai ensemble, pour les mieux faire. — tro. L’affaire va bien. — lln. Et bien conduite et à peu de frais, et à ma satisfaction. Mais viens ici, si tu veux que nous riions un peu avec Timbria.
(a) Rivières au nord de l’Espagne, souvent citées dans la poésie espagnole, surtout la première.
tro. 4 De quesuerte?
les. Puédcs le hacer encreyente que la corniste tû, y como ella pieuse que es verdad, podrémos despues tü y yo reir ac& de la burla , que reventarâs riyendo! j,Qué masquies?
tro. Bien me aconsejas.
les. Agora bien, jDios bendiga los hombres acogidos àraion! Pero dime, Troico, i sabras disimular con ella sinreirte? tro. Yo i de qué me habia de reir?
les. 4 No te parece que es manera de reir hacelle encreyente que tü
te la corniste, habiéndosela comido tu amigo Leno? tro. Dices sabiamente; mas calla, vête enbuen hora, etc. (1).
Les dix Pasos ressemblent beaucoup à ces dialogues. Courts, animés sans intrigue ni dénomment, ils ont tout purement pour but d'amuser, quelques moments, un public désœuvré. Deux d’entre eux roulent sur des fourberies de gloutons, comme celle que pratique Leno; d'autres ont lieu entre des fripons et des lâches, mais tous sont tirés de la vie commune et écrits avec esprit. Quelques-uns d'entre eux sont extraits, c’est possible, de compositions dramatiques plus longues et plus régulières que l’éditeur ne jugea pas dignes d'imprimer en entier ( i ).
Les deux dialogues en vers sont très-curieux, comme l’unique spécimen qui nous reste de la poésie de Lope de Rueda, si l'on excepte quelques romances et un fragment conservé par Cervantès (3). L'un
tro. De quelle façon? — len. Tu peux lui faire accroire que c’est toi qui l’as mangée, et comme elle pensera que c’est la vérité, nous pourrons ensuite, toi et moi, rire ici de la plaisanterie; tu crèveras de rire! que veux-tu de plus? — tro. Tu me conseilles bien. — len. Allons, bon, Dieu bénisse les hommes qui se rendent à la raison! Mais, dis-moi, Troico, sauras-tu dissimuler sans rire devant-elle? — tro. Moi? et de quoi aurai-je à rire? — len. Ne te semble-t-il pas que c'est un bon sujet de rire que de lui faire accroire que tu l'as mangée, alors que c’est ton ami Leno qui l’a mangée? — tko. Tu parles comme un sage; mais tais-toi et va-t-en au diable, etc.
(1) Las quatro Comedias, etc., de Lope de Rueda. Séville, 1576, in-8°.
(2) C'est ce que l'on déduit de ce qu'à la Un de l’édition des Comedias y coloquios, 1576, il y a une Tabla de los pasos graciosos qae se pueden sacar de las présentes comedias y coloquios y poneren olras obras. Paso peut-être veut dire passage. Les pasos furent néanmoins, ce n'est pas douteux, écrits quelquefois comme œuvres séparées par Lope de Rueda, mais ils ne s’appelèrent entremeses qu’avec Timoneda qui leur donna ce nom. Peut-être aussi dès l’origine furent-ils employés, comme des prologues pour des drames plus longs.
(3) Il y a une glose imprimée à la fln des Comedias. Elle n’a pas un grand mérite. Le passage conservé par Cervantès se trouve dans ses Banos de Argel vers la fin.
no
de ccs dialogues est intitulé : Prenda.i de nmor. gages d’amour. C’est une espèce de discussion pastorale entre deux bergers, sur la question de savoir quel est le plus favorisé des deux, de celui qui a reçu en cadeau une bague, ou de celui qui a reçu une boucle d'oreilles. Il est écrit en quintillas faciles et coulantes, et n'est pas plus long qu’un des petits dialogues en prose. L'autre est intitulé : Dinlugo sobre la invention de lui colzas que se usan agora : dialogue sur l’invention des chausses qu’on porte maintenant; il est écrit dans le même genre de versification facile, mais il participe encore plus de l’esprit particulier et du genre de l’auteur. Il s’établit entre deux laquais et commence brusquement de la manière suivante :
PERALTA
Sefior Fuentes, ique mudança Haveys liecbo en el calçado Con que andavs tan abultado?
FUENTES
Senor, calyas A la usauça.
PERAL.
Pensé qu’era verdugado.
FUENT.
Pues yo délias no me corro ;
; Que han de scr como las vuessas?
Hermano ya no usan d esas
PERAL.
Mas (',que les echays de aforro, Que aun se paran tan ticsas?
FUENT.
D’eso un poco ; un sayo viejo Y toda una ruyn capa,
Que à esta calça no escapa.
PERAL.
Pues si van à mi consejo Echaràn una gualdrapa.
FUENT.
Y' aun otros mandan poner Copia de pajo y esparto, Porque les abulten harto.
PERAL.
F.ssos deben de tener De bestias quiça algun quarto.
FUENT.
Pondràsc qualquier alaja (IJ
(I) peraLTA. Sciior Fuentes, quel changement — avez-vous apporté dans les chausses — qui vous donnent un si gros volume? — fuentes. Senor, ce sont des chausses à la mode. — peral. Je pensais que c’étaient des vertugadins. — fuent. Pour moi, je n'en rougis pas. — Pourquoi les avoir comme les vôtres? — Mon ami, on n’en porte déjà plus. — PERAL. Mais que leur mettez-vous pour doublure — qu’elles se tiennent ainsi si fermes? — fuent. Quant à cela peu de chose, un vieux sayon — et tout un manteau ruiné, — car il n’y a pas de chausse qui y échappe. — perai.t. Si l’on suit mon conseil, — on y mettra une chabraque. — fuent. D’autres encore y font mettre — quantité de paille et de spart — pour les grossir encore plus. — peral. Ceux-là doivent y avoir — peut-être quelque logement pour des bêtes. — FUENT. On y mettra quelque bijou — pour porter des chausses su-
Por traer calça gallarda .
peral. Cierto, yo no sé qué aguarda,
Quien va vestido de paja,
De hacerse alguna albarda(l).
Dans toutes les formes du drame essayées par Lope de ltueda, le but principal est évidemment d'amuser le public populaire. Pour cet effet, les ressources théâtrales étaient bien pauvres et bien mesquines < En
• tierapo deste famoso espanol, (dice Cervantes recordando los alegres
• dias de su mocedad), todos los aparatos de un autor de comcdias se
• encerraban en un costal, y se cifraban en cuatro pellicos blancos « guarnecidos de guadamcei dorado, y en quatro barbas y cabelleras y « quatro cayados poco mas de menos, porque todos los personages que se
• introducieran eran pastores: los panos del vestuario eran dos mantas ■ que en donde quiera se tendian sobre un cordel, y se entretegian en la
< egloga dos otres entremeses, ya de negro, va de rulian, va de bobo, > ya de vizeaino : que estas quatro figuras y otras muchas hacia el tal
• Lopecon lamayor excelenciay propiedad que pudiera imaginarse. No « havia en aquel tiempo tramoyas, ni de safios de moros y christianos à « piè ni â caballo. No havia figura que saliese ô pareciese salir del « centro de la tierra, por lo hueco del teatro, al quai componian quatro « bancos en quadro y quatro ôseis tablas encima, con que se levantava
< del suelo quatro palmos; ni menos bajaban del cielo nubes con àngeles
• 6 con aimas (2). >
perbes. — peral. Certes, je ne sais ce qu’attend, — celui qui va vêtu de paille, — pour se faire faire un bât.
(1) Je ne crois pas que ce dialogue soit imprimé ailleurs qu’à la fin des Comédia 1576. Il se rapporte évidemment à ces chausses vides avec soufflets qui commençaient d'être alors à la mode; comme celles que la fille de Sancho Panza voulut lui voir porter, dans sa vanité, lorsqu’elle entendit que son père était gouverneur de Barataria : comme celles que portait le prince D. Carlos, d’après le récit de Thou et dont il se servait pour cacher dans cette étrange cachette les pistolets qui inquiétaient Philippe II. Caligis, quæ amplissimee de more gentis in usu sunl. Elles furent défendues par une ordonnance royale, en 1623. (Voy. D/ Quichotte, part. II, chap. L, et les deux histoires amusantes que Pellicer nous raconte dans ses notes. Voyez de Thou, Ilistoriarum, lib. XL.I, au commencement.)
(2) « Au temps de ce fameux espagnol, dit Cervantès en se rappelant les jours » joyeux de sa jeunesse, tout l’appareil d’un auteur de comédies, sc renfermait » dans un grand sac et se composait de quatre jaquettes blanches, garnies de cuir » doré, de quatre barbes et chevelures et de quatre houlettes, tantét plus tantôt > moins, parce que tous les personnages introduits sur la scène étaient des ber-
Le lieu où s’élevait ordinairement ce théâtre grossier était une place publique, et les représentations commençaient , quand les spectateurs étaient réunis, avant et après midi apparemment, puisque à la fin d’une de ses comédies, Lope de Rueda dit : « Auditores, no hagais sino corner, y dad vuelta à la plaza (!) : » et semble annoncer ainsi une autre représentation.
Ses quatre drames plus longs ressemblent à certaines parties du théâtre anglais primitif, qui commençait précisément à poindre dans cette même époque par des pièces telles que Ralph Royster Doyster et Gommer Curton’s Needle. Ils sont divisés en ce qu'on appelle scènes : les plus courts en ont six et les plus longs dix : dans ces scènes, le lieu change parfois, et les personnes souvent, circonstance fort peu importante, puisque l'ensemble de la disposition théâtrale ne visait pas réellement à l’illusion scénique (2). Une grande partie du succès dépendait du rûle rempli par le boulïon, ou le niais, personnage fort important dans le plus grand nombre de ces drames et presque constamment en scène (3). Ce qui y contribuait aussi, c’étaient les équivoques de langue, résultant de l’ignorance du vulgaire ou du mélange du castillan avec des dialectes étrangers, tels que le langage des nègres ou des maures. Chaque pièce commence par un court prologue, exposé du sujet, et finit par une plaisanterie et un compliment au public. Naturel dans la pensée, facilité excessive, expressions et tournures dans le castillan le plus pur, bonne humeur, franche gaieté,. sentiment profond du ridicule, imitation heureuse des mœurs et du genre de vie du peuple, tels sont les plus saillants
» gers; les habits du vestiaire se composaient de deux manteaux tendus sur une » corde, en quelque lieu qu’on se trouvât. On entremêlait dans Uéglogue deux ou trois intermèdes, où paraissait soit un nègre, soit un rutian, soit un bouffon, soit " un biscaîen. Ces quatre rôles et beaucoup d’autres, Lope de Rueda les rendait avec la plus grande perfection et avec le plus grand naturel qu’on puisse ima- ' gincr. Dans ce temps-là, il n'y avait pas de coulisses, pas de défis de mores et r de chrétiens, à pied ni à cheval. 11 n'y avait pas de spectre qui sortit ou semblât » sortir du centre de la terre, par le trou du théâtre, que composaient quatre « bancs en carré, avec quatre ou six planches dessus, surélevé sur le sol à une » hauteur de quatre palmes. On ne voyait pas non plus descendre du ciel, des • nuages avec des anges ou avec des âmes. » Cervantes, Comedias, prologue.
(1) Spectateurs, ne faites que manger et rcvenei prendre vos places.
(2) Dans la scène cinquième de VEufïtnia, la place change quand arrive Valiano. Lope de Rueda ignorait évidemment le sens du mot scène, ou ne l’employait pas bien.
(3) La première trace de ces naïfs convertis plus tard en graciosos se trouve dans les Parues de Gil Vicente.
caractères de ces quatre comédies, caractères par lesquels se distinguent aussi toutes ses autres tentatives moins étendues. Lope de Rueda marchait, par conséquent, dans la droite voie, aussi fut-il plus tard justement considéré par Cervantès et par Lope de Vega, comme le véritable fondateur du théâtre national et populaire (1).
Le premier qui marcha sur les traces de Lope de Rueda fut son ami et son éditeur, Juan de Timoneda. libraire de Valence, qui dut certainement (leurirpendant la seconde moitié ou la dernière partie du seizième siècle, et qui mourut probablement dans une extrême vieillesse, dès le commencement de 1597 (2). Ses treize ou quatorze pièces qu’il fit imprimer, portent divers noms et se distinguent par une considérable variété de caractères : les meilleures sont celles qui sont écrites dans le ton le plus populaire. Quatre d’entre elles sont intitulées Pasos; quatre Farsas , quoiqu’elles soient tout à fait semblables aux autres. Deux portent le nom de Comédies; l’une. Aurélia , écrite en petits vers, se divise en cinq jornndas, avec un intrôito, à la manière de Torres Naharro; l'autre Cornelia, se divise purement en sept scènes, et est écrite en prose, dans le genre de Lope de Rueda. Outre ces compositions, nous avons ce qui, dans le sens actuel du mot, fut tout d’abord appelé Entrémes ; une tragicomédie, mélange de mythologie etd’histoire moderne ; un auto religieux, sur le sujet de la Brebis perdue; une traduction ou plutôt une imitation des Ménechmes de Plaute. Dans toutes ces compositions, Juan de Timoneda semble avoir espéré le succès par un dialogue animé, spirituel, piquant, comme celui de Lope de Rueda : toutes aussi, ce n'est pas douteux, sont écrites pour être représentées sur des places publiques, représentations auxquelles il fait plus d'une fois des allusions (3).
(1) Cervantès, dans le Prologue déjà cité, l’appelle le grand Lope de Rueda; et quand il parle des comédies espagnoles, il le considère comme « et primera que « en Espana las saeô de mantillas y las pusô en toldo y veslio de gala y aparien- « cia. » C’était en 1615, Cervantès parle d’après ses propres connaissances et ses propres souvenirs. En 1620, dans le Prologue du treizième volume de scs comédies (Madrid, in-4°), Lope de Vega s’exprime ainsi : ■ Las cumedias no eran mas « antiguas que Rueda, a quien oyeron muchos que hoy viven. »
(2) Ximeno, Escritores de Vulencia (tom. I, pag. 72), et Fuster, Biblioteca Valenciana (tom. I, pag. 161).
(3) Dans le Prologue à la Conxelia, un des auteurs dit qu’un des principaux personnages de la pièce vit à Valence : en esta casa que estais viendo, ajoute-t-il en s’adressant pittoresquement aux spectateurs, et avec un certain effet comique, puisque tous pouvaient voir la maison. Une plaisanterie semblable est répétée un peu plug loin pour un autre personnage.
LITTÉRATURE ESPAGNOLE. Il — 8
La Comelia , imprimée, pour la première fois, en 1559, présente assez de confusion dans son histoire. Nous y trouvons une jeune femme, enlevée, dès son enfance par les Maures ; rendue, lorsqu'elle a grandi, au pays de ses parents, sans que l’on connaisse qui elle est; un fou trompé par sa femme, mais avec assez d’adresse pour amuser encore beaucoup; un pasquin, tantôt docteur charlatan, tantôt magicien, mais fripon fieffé ; personnages qui, avec cinq ou six autres caractères, donnent plus que surabondamment des matériaux pour un drame si court et si réduit. Quelques dialogues sont pleins de vie : deux ou trois caractères sont bien tracés et bien développés, en particulier celui de Cornélia, le niais. Mais le personnage le plus saillant peut-être, le magicien, est considérablement emprunté du Nigronumte de l’Arioste, qui fut représenté à Ferrare, trente ans plus tôt; preuve que Juan de Timoneda n’était pas sans instruction, s’il n’était pas toujours purement original (1).
La comédie des Mcnechmes, publiée la même année que la Cornelu. est encore une preuve de son érudition. Elle est en prose et tirée de Plaute, mais avec de nombreux changements. L’action se passe à Séville : la pièce se divise en quatorze scènes, à l'exemple de Lope de Rueda ; les mœurs sont du reste entièrement espagnoles. Il y est même question du Lazarillo de Tormes, dans un moment où l’on parle d'un jeune serviteur sans foi ni loi (2). Timoneda y montre fréquemment le même naturel, la même liberté, dans le dialogue, emprunté à la vie commune, que l’on trouve dans les drames de son maître. On peut la lire avec plaisir comme une refonte agréable et amusante (5).
Le Paso de dos ciegos y un mozo , muy gracioso para la noche de Naridad, le Paso des deux aveugles et d’un garçon, très-gracieux pour la nuit de Noël, est, comme ses autres compositions courtes, la pièce qui caractérise le mieux et l’auteur et la petite école à laquelle il appartient. Il est écrit en petits vers familiers et commence par le discours que le garçon Palillos adresse au public. Palillos recherche une occupation, et il fait l’éloge de ses excellentes qualités qu’il vante, en montrant par
(1) Con privilegio. Comedia llamada Comelia, nuevamente compuesta por Juan de Timoneda. Es muy sentida, graciosa y regozijada. Ano 1559. In 8°.
(2) C’est dans la scène xu : es el mas agudo rapaz del mundo y es hermano del Lazarillo de TArmes, el que îutio trezientos y cincuenta amos : * c’est le plu» fin voleur du monde, le frère du Lazarillo de Tormes, celui qui a eu trois cent cinquante maîtres . s
(3) Con privilegio. La comedia de los Menecmos , traduzida por Juan de Timeneda y puesta en graciose estylo y elegantes sentencias. Ano de 1559. In-8°-
quels ingénieux moyens il a volé un aveugle qui a été son maître. A ce moment, Martin Alvarez, l’aveugle en question, arrive par un côté de la place où la scène se passe, en chantant ses prières, comme c’est encore la coutume de cette classe de gens dans les rues des villes espagnoles. En même temps, et par l'autre côté de la même place, s’avance un autre aveugle, PeroGomez, employé à la même chose. L’un et l’autre offrent leurs prières en échange de leurs aumônes, et renchérissent particulièrement sur la nécessité d'obtenir leur tribut, parce que c’est la veille de la Nativité. Martin Alvarez commence ainsi :
Devotos christianos, 4 quien
Manda rezar
Una oracion singular,
Nueva de Nostra Senora? (1 )
En entendant cette voix bien connue, le garçon Palillos s’alarme et cherche d’abord à s’échapper; mais, réfléchissant qu’il n’a pas besoin de fuir puisque le mendiant est aveugle, il M’arrête tout simplement, et son ancien maître continue :
Mandad me rezar, pues que es ' Noche santa,
La oracion, segun se canta,
Del nacimiento de Cristo.
Mais comme personne ne lui donne l’aumône, il s’écrie encore :
j Jesusî nunca tal be visto,
Cosa es esta que me espànta ;
Seca tengo la garganta De pregones
Que voy dando por cantones ;
Y nada no me aprovecha :
Es la gentc tan estrecha Que no cuida de oraciones (3).
Arrive alors l’autre aveugle Pero Gomez; il chante les vers suivants:
l Quien manda sus devociones,
Noble gente,
Que rece devotamente Los salmos de penitencia,
(t) Chrétiens pieux, qui de vous — Me fait réciter — Une prière singulière, — Nouvelle, en l’honneur de Notre-Dame?
(2) Faites-moi réciter, puisque c'est — La Nativité, — La prière telle qu'on la chante, — De la naissance du Christ.
(3) Jésus! je n’ai jamais rien vu de tel C’est une chose qui m'épouvante : — J’ai mon gosier sec — Des prières — Que je récite dans mes chants : — Et rien ne me profite. — Les gens sont-ils donc si mesquins — Qu'ils ne s’inquiètent pas des prières ?
ne
Por los cuales indulgencia Otorgô el papa Clemente?
6 La oracion del nacimiento De Cristo? (1)
Les deux aveugles, en s'entendant l'un l'autre, entrent en conversation ; et, se croyant seuls, Martin Alvarez raconte comment il a été volé par son fripon de guide; Pero Gomez explique comment il a évité pareille mésaventure en portant toujours les ducats de ses aumônes cousus dans sa casquette. Palillos, qui l'apprend, peu satisfait du caractère qu’on vient de tracer de lui, s’approche tout doucement de Pero Gomez, lui fait tomber sa casquette, la ramasse et s'échappe. Gomez pense que c’est son compagnon qui lui a joué ce tour, et il lui demande poliment de lui rendre sa casquette. Alvarez nie conséquemment de rien savoir : Gomez insiste, et le dialogue finit, comme finissent plusieurs du même genre, par une querelle et une bataille, au grand amusement, sans aucun doute, de l’auditoire, qui se réunissait sur les places publiques de Valence ou de Séville (2).
(1) Qui me confie ses dévotions, — Nobles gens, — Afin que je récite dévotement — Les psaumes de la pénitence, — Pour lesquels une indulgence — A été accordée par le pape Clément? .... — La prière de la naissance — Ou Christ.
L. F. Moratin [Obras, Madrid, 1830, in-8°, tom. 1, page 048).
(2) Ce paso dépeint les véritables mœurs du temps, comme on peut le voir par une scène semblable du Diablo Cojuelo, tramo. 6. Il fut réimprimé par L. F. Moratin ( Obras , in-8°, Madrid, 1830, tom. I, part, il, page 644). Dans le Catalogo (part. I, n°* 95,96. pp. 106-118), il donne de% notices excellentes sur toutes les œuvres de Timoneda. La coutume de chanter, dans les rues, des romances et des chansons populaires, est fort ancienne en Espagne; elle s’est perpétuée depuis l’époque de l’archiprétre de Hita (copia 1688) jusqu’à nos jours. J’en ai souvent entendu et je possède plusieurs romances et d’autres vers payés encore par une aumône, comme dans ce paso de Timoneda.
Dans une des comédies de Cervantès, Pedro de Urdemalas, le héros est introduit en jouant le rôle d’un aveugle et s'annonce par ses chants absolument comme le mendiant de Timoneda :
Sé la del anima sola,
Y sè la de san Pancracio.
La de san Quirce y Acacio, Sé la de los sabafiones,
La de curar la tericia
Y resolver lamparones.
Je sais (la prière) de Pâme solitaire.
Je sais celle de saint Pancrace,
Celle de saint Quirce et Acacio,
Je sais celle des engelures,
Celle qui guérit la jaunisse.
Celle qui guérit les écrouelles.
Comedias , Madrid, 1615, in -4°, fol. 207.